CHAPITRE II
LA SCULPTURE DES PALAIS
De l’image colossale. — Les accents en sculpture. — Les statues de la terrasse du Trocadéro manquent de proportions. — La courbe de la salle des Fêtes et les galeries latérales. — Des sujets traités par la statuaire dans la décoration de la terrasse. — Quelle sera la destination future du palais. — L’art y doit tenir la première place. — Le château d’eau et ses statues assises. — Allégories de l’Air et de l 'Eau par MM. Thomas etCavelier. — Les animaux sculptés aux angles du bassin. — L’intérieur de la salle des Fêtes. — La Renommée de M. Mercié. — Le palais du Champ de Mars et ses statues. — M. Clésinger. — M. Aizelin.
« L’image colossale, a dit un statuaire, n’est en complet rapport avec l’impression que Ton éprouve au récit des grandes choses qu’ autant que l’artiste n a pas omis dans son ouvrage les accents qui sont, pour ainsi dire, le cachet de la nature. » Ce mot nous revenait à la mémoire lorsque nous nous sommes proposé d’analyser la sculpture des palais. L’homme qui entend raconter quelque drame héroïque supprime à son insu les détails, les circonstances secondaires, l’accessoire. Il ne voit que le personnage mis en scène, il n’entend que la parole fameuse relatée pat Homère ou Tite-Live. Et l’imagination fortement remuée par le spectacle d’une action courageuse, par une apostrophe hautaine, grandit encore cette action et ajoute à
l’âpreté de l’invective. L’œuvre de proportions colossales doit frapper l’esprit avec la même puissance qu’un poëme. Placez-vous en présence des monuments sculptés par les Égyptiens, et dites si une pensée de force et de grandeur n’envahit pas l'âme humaine en face de pareils marbres.
Mais l’impression que produit l’œuvre colossale n’est pas seulement le résultat des dimensions d’une figure. Elle découle avant tout des « accents » que l’artiste laisse dominer dans son travail et autour desquels il élimine, il fait silence. Et qu’on ne se trompe pas sur la valeur de ce que nous appelons ici les « accents ». Certains détails délicats, dans une œuvre réduite, peuvent être désignés sous ce nom et rendre plus sensible la grâce d’un camée, d'un médaillon, d’une intaille, d’une figurine. Tout autre est l’accent dans les monuments de proportions gigantesques. Il consiste dans l’énoncé d’un plan, d’une saillie, peut-être d’un méplat, soutenus par une main vigoureuse et sûre d’elle-même. Outre-passer la limite dans un semblable travail, c’est s’exposer à entacher une œuvre de lourdeur, à la priver de cette beauté sévère sans laquelle rien n’est grand au sens complet du mot. Demeurer en deçà de la mesure permise, c’est enlever au groupe ou à la figure isolée une part du caractère grandiose qui lui convient, c’est effacer d’un travail ce cachet qui doit constituer son autonomie et subjuguer avec soudaineté l’âme du spectateur.
Nous avons dit que les figures symboliques qui ornent, au nombre de trente, la terrasse des Statues au palais du Trocadéro, forment un ensemble décoratif d’un gracieux effet; toutefois, cette décoration n’a rien de colossal. Le palais aux puissantes galeries curvilignes
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réclamait, ce semble, des sculptures exécutées à l’échelle des œuvres imposantes par leur masse, et ce sont des figures diminuées qui servent de complément à l’architecture! A quelle cause devons-nous attribuer ce phénomène? Les trente statuaires chargés isolément de sculpter une figure décorative ont-ils négligé d’écrire sur la pierre ces accents dont nous parlions tout à l’heure? Évidemment, l’oubli des règles de la sculpture colossale entre pour une certaine part dans l’impression que font naître les statues de la terrasse.
Il était impossible que des artistes aussi nombreux exécutassent un même travail sans qu’il y eût dans leur œuvre des disparates et des lacunes. Telle figure est traitée par méplats, telle autre présente des enfoncements qui rapetissent ses surfaces en les divisant. Mais, si nuisible que soit le morcellement lorsqu’il s’agit d’un ensemble, nous croyons que ce qui enlève tout caractère de grandeur aux statues symboliques de la terrasse, c’est la courbe extérieure de la salle des Fêtes, dont le développement excessif dépasse le demi-cercle. Cette saillie se dessinant sur une ligne convexe reçoit des galeries latérales aux lignes concaves qui l’avoisinent une lourdeur apparente et qui rendait vraiment difficile l’exécution de statues décoratives autour de la panse de l’édifice. Supprimez les galeries occupées par les collections rétrospectives, la salle des concerts perdra ce que sa rotondité a d’exagéré, et du même coup l’effet produit par les sculptures de la terrasse ne sera plus seulement gracieux, il aura de l’ampleur et quelque sévérité.
En parlant ainsi, nous ne nous occupons que de la valeur esthétique des statues symboliques du Trocadéro.
Si nous cherchions une pensée dans la réunion de ces figures, si nous demandions au nom de quel principe on a choisi tel sujet à l’exclusion de tel autre, notre étonnement ne laisserait pas que d’être profond. En effet, les statues de Y Architecture , par M. Soldi, et de la Musique, par M. Schrœder, sont suivies de la Mécanique, par M. Roger, de la Photographie , par M. Thabard, de Y Orfèvrerie, par M. Varnier, et de YIndustrie des métaux, par M. de Yauréal. Nous avouons ne rien comprendre à ces rapprochements.
La Physique, par M. Sobre, coudoie sans motif Y Agriculture, par M. Aube. La Peinture, par M. Barthélemy, précède la Géographie, par M. Bourgeois; et tout aussitôt défilent la Céramique, la Botanique, la Navigation, la Chimie et YIndustrie forestière, par MM. Chambard, Baujanlt, Chervet, Chevalier, Chrétien. Poursuivons : Y Ethnographie, la Minéralogie, la Sculpture, par MM. Clerc, Saint- Jean, YitalDubray, sont placées à côté des Mathématiques, delà Pisciculture et del’ Imprimerie, par MM. Cambos,Eude et Félon. Les décorateurs du palais nous rappellent l’une des préoccupations maîtresses de ce temps avec l'image allégorique de YIndustrie des tissus, par M. Gautherin ; puis la Médecine et Y Astronomie, par MM. Gauthier et Basse, emportent l’esprit dans le domaine de la science. La Télégraphie, Y Art militaire, Y Éducation, par MM. Hubert La vigne , de la Yingtrie , Lenoir, forment une trilogie énigmatique à laquelle succèdent, pour finir, les statues de la Métallurgie, par M. Ludovic Durand, de YIndustrie du meuble, par M. Millet de Marcilly, et du Génie civil, par M. Perrey fils.
Quoi de plus étrange que cette succession d’allégories?
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On se demanderait volontiers si le hasard n’a pas dicté le choix, de pareils sujets, absolument étrangers les uns aux autres. Nous les avons relevés dans l’ordre où ils sont placés, en commençant par la figure la plus proche de la galerie latérale du côté de Paris. Notre lecteur suppose-t-il que nous aurions mieux fait de chercher des parallèles en nommant l’une après l’autre les statues qui se correspondent par leur emplacement? Nous avons voulu procéder de cette façon, mais le résultat de notre essai n’a pas été satisfaisant, car, d apres ce système, c’est l’ Industrie du meuble qui sert de pendant à la Musique, et Y Art militaire qui correspond à l 'Orfèvrerie. Il nous a bien fallu renoncer à découvrir le pourquoi du classement adopté, après avoir cherché sans succès d’après quelle logique on avait torturé l’esprit de trente artistes pour obtenir d’eux des symboles plastiques tels que ceux du Génie civil ou de V Industrie forestière.
L’allégorie présente par elle-même des difficultés assez notables pour qu’il soit superflu d’en accroître le nombre en condamnant la sculpture à célébrer des personnifications sans caractère artistique, et que la langue parlée peut à peine définir d’une façon claire et précise. C est à l’histoire qu’il convenait de recourir, et à 1’histoire de l’art, si l’on voulait décorer dignement le palais du Trocadéro.
En effet, quelle est la destination présente de ce palais? Ne renferme-t-il pas des monuments de toute sorte ayant trait à l’art primitif, à la sculpture antique et du moyen âge, à la numismatique, aux faïences, à l’orfèvrerie, aux ivoires, aux manuscrits, aux dessins? L’industrie n’est pas directement intéressée dans ces expositions rétro-
spectives. C’est l’art qui est en honneur, c’est sous le couvert de l’art que les objets de prix offerts aux regards du public ont trouvé place dans le nouvel édifice. De l’industrie, du commerce, nulle trace. Dans quel but, alors, a-t-on dressé sur la terrasse l’image de l'Industrie des métaux, de la Métallurgie, de l'Industrie forestière, de l'Industrie des tissus, de l 'Industrie du meuble, de la Pisciculture et de la Navigation ?
On objectera peut-être que, le palais du Trocadéro étant définitif, des expositions industrielles y pourront être faites dans l’avenir. Nous ne le pensons pas. La disposition des 'galeries, auxquelles on ne parvient qu’à l’aide d’escaliers, interdit tout aménagement d’objets non transportables, tels que chariots, machines, pièces de guerre. Le palais du Trocadéro n’a pas à proprement parler de rez-de -chaussée; il est construit en étages. MM. Davioud et Bourdais n’ont pas réservé de cour vitrée, semblable à celle du palais des Champs-Élysées, dont on fait un usage si fréquent et si divers. Loin de nous la pensée de reprocher aux architectes du Trocadéro d’avoir respecté le programme qui leur était imposé. On leur a demandé de construire une salle de concert et des galeries devant servir à des expositions. Ils se sont acquittés de leur tâche en hommes de talent, mais la commission d’initiative dont ils ont réalisé la pensée n a-t-elle pas elle-même consacré la destination artistique de l’édifice en choisissant pour objectif une salle de concert? D’ailleurs, le palais de l’Industrie n’est pas loin du Trocadéro, et le monument élevé par MM. Davioud et Bourdais ne tardera pas à porter le nom de palais des Arts. Nous y verrons installés un jour les
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Salons annuels et les expositions de choix, de la nature de celle qui eut lieu au Palais- Bourbon en faveur des Alsaciens-Lorrains .
C’est en face de telles prévisions que nous regrettons ^ sincèrement qu’il n’ait pas été fait une plus large place à l’art dans les symboles dont on a décoré la terrasse du Palais. Les statues de la Musique , de la Peinture, de la Sculpture, de V Orfèvrerie et de la Céramique y sont en leur lieu; mais nous pensons que l’image plastique de personnages tels que Le Sueur, Puget, Girardon, Rigaud, Falconet, Greuze, Ingres, Pradier, Louis David, Rude, David d’Angers, Delacroix, Henri Régnault, Lulli, Rameau, Grétry, Auber, eût complété le travail des architectes en précisant le caractère élevé du monument.
Une seconde terrasse dominant un château d’eau est décorée de six statues en fonte dorée. Ce sont Y Europe, parM. Schœnewerk ; l’Asie, par M. Falguière; Y Océanie, par M. Mathurin Moreau; Y Amérique du Nord, par M. Hiolle; Y Amérique du Sud, par M. Aimé Millet, et Y Afrique, par M. Delaplanche. Ces figures sont assises. Chacune d’elles, analysée dans ses détails, est digne de certains éloges, mais l’ensemble de cette décoration ne satisfait pas le regard. Les statues de la terrasse inférieure, comme celles dont nous parlions tout à 1 heure, manquent de proportions. Elles restent déprimées par l’architecture.
M. Thomas et M. Cavelier, auteurs des statues allégoriques de l’Air et de YEau, dressées sous les arches du château d’eau, ont été plus heureux que leurs conlièies. L’emplacement choisi pour leurs ouvrages est peut-être moins défavorable; l’exécution vigoureuse, les plans
sommaires de ces deux figures décoratives ne perdent pas de leur valeur des divers points de station d’où le spectateur peut les observer.
Descendons la colline. Un bassin reçoit les eaux de la cascade. Sur lepourtourdece bassin, nous l’avons dit, M. Caïn a sculpté un Bœuf ; M. Rouillard, un Cheval ; M. Jacquemart, un Rhinocéros; M. Frémiet, un Éléphant. Ces quatre animaux sont des types. Largement modelés, de grandes proportions, d’une allure libre et fière, cl’un caractère sauvage, ces colosses d’or, de haut style, produisent un puissant effet.
La décoration sculpturale de l’intérieur du palais comprend d’abord les Renommées de M. Carrier-Belleuse dans la salle des Fêtes. On sait avec quelle morbidesse ce statuaire sait assouplir la glaise. Les figures qu’il a modelées au Trocadéro ne le cèdent pas à ses œuvres les plus achevées.
Deux compositions allégoriques, la Force et la Loi, exécutées en ronde bosse par M. Blanchard, complètent l’ornementation de la salle. Ces figures sont adossées aux pilastres latéraux de la tribune du président de la République. La Force, coiffée d’une peau de lion, s’appuie à sa gauche sur une massue; le bras droit est découvert, et la main porte sur la hanche. Il convient de louer le caractère de délicatesse et de puissance qui distingue celle image symbolique. La Loi, portant une tablette sur laquelle est écrit : In lege salus, tient une main de justice; elle est drapée à l’antique; la tunique entr’ ouverte laisse une jambe nue. Ces statues, on le devine, ont été rapidement exécutées, mais elles donnent cependant la mesure d’un talent élevé.
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Nous ne devons pas quitter le Trocadéro sans saluer la Renommée magistrale qui domine le dôme du palais. Œuvre de M. Mercié, cette figure, en cuivre repoussé, ne mesure pas moins de cinq mètres, mais ses dimensions n’ont rien d’excessif. Les ailes ouvertes, la draperie fouettée par le vent donnent au colosse de M. Mercié 1 agitation joyeuse, le mouvement, l’éclat qui conviennent au messager d’un triomphe.
Nous traversons la Seine. Au centre de la terrasse du Champ de Mars est la statue de la République , par M. Clésinger. Nous ne comprenons guère pourquoi M. Clésinger, qui a représenté la République assise, lui a mis une épée nue dans la main. Par sa pose, la figure parle de sécurité, d’abandon. Au contraire, l’arme qu’elle tient levée est un indice de lutte. On ne lutte pas assis. Il y a contradiction, antagonisme, dans le marbre bruyant du statuaire. La cuirasse qui couvre la poitrine, le casque — dont la forme n’est pas sans ressemblance avec le bonnet phrygien — disent clairement que le personnage n’a pas désarmé. Et cependant l’artiste a voulu éveiller une pensée de quiétude et de concorde. Le symbole plastique improvisé par M. Clésinger ne saurait faire oublier la statue de la République de M. Soitoux.
Un peu en arrière de cette figure, adossées à la façade du palais, sont vingt-deux statues mesurant quatre mètres de hauteur. Ici l’allégorie s’imposait. Il était naturel de rappeler le nom des puissances qui avaient répondu à notre appel en prenant part à l’Exposition; aussi a-t-on demandé à la sculpture le type de chacun des peuples exposants.
A droite de la porte d’honneur sont sculptés : l’Aw-
triche , par M. Deloye; V Espagne, par M. Doublemard ; la Chine, par M. Captier; le Japon, par M. Aizelin; V Italie, par M. Marcellin; la Suède, par M. Allasseur; la Norvège, par M. Lequien; les États-Unis, pai M. Caillé;
Y Australie, par M. Roubeaud jeune; Y Angleterre, par M. Allar; les Indes Anglaises, par M. Cugnot.
A gauche : la Hongrie, par M. Lafrance; la Russie, par M. Le Père; la Suisse, par M. Gruyère; la Belgique, par M. Leroux; la Grèce, par M. Delorme; le Danemark, par M. Marqueste; Y Amérique du Sud, par M. Bourgeois; la Perse, par M. Chatrousse; YÉgypte, par M. Ottin; le Portugal, par M. Sanson; les Pays-Bas, par M. Touinois.
Nous serons bref à l’endroit de ces statues. Si leuis dimensions paraissent exagérées, ce n est point aux artistes qu’il faut s’en prendre, mais à l’architecte. En effet, les figures que nous venons d’énumérer se dressent contre d’étroits pilastres séparés par des surfaces vitrées. Un toit de verre avance en forme de loggia et limite le regard au-dessus de ces personnages allégoriques. Il en résulte que la matière modelée se détache violemment sur une paroi transparente et sans solidité. D’autre part, les statues manquent d’air en hauteur. Il eût fallu surélever le toit horizontal et sans caractère qui, trop rapproché, leur donne l’aspect de cariatides, alors qu on avait rêvé de faire des images triomphales.
Il convient d’ailleurs de reconnaître que les vingt-deux statuaires appelés à décorer la façade du palais de l’Exposition n’ont pas mis beaucoup de soins à remplir leur tâche. A l’exception de la figure du Japon par M. Aizelin, la plupart des statues allégoriques du Champ de
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Mars sont surchargées d’attributs. Quelques-unes sont absolument défectueuses. Des juges trop indulgents ont accepté ces travaux exécutés sans préparation et qu’il faudra détruire; mais nous souhaitons que la figure de jeune fille, destinée par M. Aizelin à symboliser le Japon , ait un sort plus heureux. L’équilibre des plans, le laconisme des draperies, la nouveauté du type en sculpture, la tête fine et sérieuse de cette statue, nous font désirer de la voir traduite en marbre.