‹ La sculpture en Europe, 1878Chapitre 8 sur 60 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

DANEMARK

Les Danois ont le culte de la sculpture. — • Une page éloquente de l’histoire de l’art en Danemark. — Les disciples de Thorvaldsen. — La section danoise au Champ de Mars. — M. Smith : Ajax s’éveillant de sa fureur. — M. Saabye : Caïn. — M. Peters : Diogène cherchant un homme avec sa lanterne. — M. Hoffmann : Psyché. — M. Hasselriis : Heinrich Heine; Satire aspirant avec un chalumeau le vin d’une amphore. — Un souvenir de Wilhelm Bissen. — Wilhelm Bissen : Jean- Louis Heiberg. — Thorvaldsen fut un Grec en sculpture ; Bissen, son élève , est un Romain.

Une pièce officielle émanant de la commission danoise nous apprend que les sculpteurs de Copenhague sont fréquemment appelés à décorer les monuments publics. « De ce qu’un nombre restreint de statues se présente cette année à l’Exposition universelle, lisons-nous dans ce document, il n’en faudraitpas conclure que la statuaire est négligée en Danemark. Cet envoi peu nombreux tient à des circonstances purement fortuites. » A la bonne heure! Les disciples de Thorvaldsen se montrent jaloux des progrès de l’art plastique dans leur pays. C’est un soin que d’autres peuples plus puissants et plus riches n’ont pas daigné prendre.

Et voyez avec quelle sollicitude ingénieuse la commission danoise esquisse en quelques lignes le tableau des grandes œuvres dressées depuis trente ans sur le sol de l’Archipel. « C’est surtout depuis la constitution libérale de 1849 qu’on a commencé à rappeler les souvenirs de notre histoire, et que la nation exprime sa gratitude envers les grands hommes en leur érigeant des statues de marbre et de bronze. C’est ainsi que furent élevées dans ces dernières années la statue équestre de Frédéric VII, le roi auquel nous devons notre constitution ; celle du poëte OEhlenschlaeger , celle de notre illustre astronome Tycho-Brahé, toutes trois œuvres du regretté Herman- Wilhelm Bissen ; la statue du poëte Holberg, par H. Stein; celle de H. C. OErsted (à qui l’on doit la découverte de l’électro-magnétisme), magnifique monument coulé en bronze d’après les modèles de Jerichau. En ce moment, on travaille encore à terminer des monuments en l’honneur de nos deux héroïques marins Niels-Juel (par Stein) et Tordensjold (par Bissen); et notre cher poëte H. C. Andersen, dont les contes charmants sont traduits dans toutes les langues, va posséder sa statue, œuvre de Saabye. »

Cette page d’histoire de l’art méritait d’être citée. Désormais nous nous montrerons moins ignorants et plus justes à l’égard d’une école qui jusqu’à ce jour semblait ne compter qu’un seul maître sculpteur : Thorvaldsen.

Vous vous souvenez de la fable de ce roi de Salamine, Ajax fils de Télamon? Il s’était avancé devant Troie, conduisant douze vaisseaux. Un jour, il dispute sans succès au roi d’Ithaque les armes d’Achille. Ulysse reste victorieux. C’est alors qu’ Ajax, ne se possédant plus, entre

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eu démence, et dans l’aveuglement de la colère il massacre les troupeaux de l’armée qu’il prend pour des soldats. Sa fureur assouvie, un sommeil profond s’empare de ses sens. Mais, vienne le réveil, et le guerrier honteux, accablé de remords, se percera de son glaive. C’est Ajax s’éveillant de sa fureur que M. Smith a représenté dans une statue empreinte de noblesse et de puissance. Une connaissance sérieuse de la myologie se distingue dans le torse et les bras du héros, cpii, les poings fermés, maudit l’heure d’égarement à laquelle il n’a pas su se soustraire. La tête respire la tristesse. Un voile impalpable semble couvrir les traits. Il y a de la confusion , je ne sais quoi de tremblant et d’incertain dans le regard qui redoute de rencontrer un témoin. Mais, aux pieds d’Ajax, est un bélier sans vie; à portée de sa main, sur une roche, est son épée : la pleine lumière va se faire dans l’âme du guerrier, le dernier acte du drame est proche. M. Smith a su rendre lisible pour tous sur l’épiderme d’une figure isolée cet épisode compliqué.

Le Caïn de M. Saabye s’enfuit à toutes jambes après son crime. Il y a beaucoup de naturel dans l’attitude. La fermeté des jambes, le mouvement du bras tendu en avant, indiquent que cet homme essaye d’échapper à sa peine : l’effroi semble imprimé sur tout son corps. Ce n’est point un coureur dans l’arène, ce n’est pas non plus le lutteur, bien qu’une lointaine ressemblance avec le Gladiateur combattant puisse être invoquée devant la statue de M. Saabye; le Caïn est un criminel qui sera bientôt un maudit. L’aspect de son regard terrifié donne la mesure de l’angoisse qui le ronge.

Nous sommes moins satisfait en face du Diogène cher-

chant un homme avec sa lanterne, par M. Peters. Le réalisme de cette figure émaciée est quelque peu blessant pour le regard. Diogène nous rappelle Harpagon cherchant sa cassette. Le cynique se reconnaîtrait peutêtre dans cette image, mais le philosophe, jamais. Or l’acte exprimé par la statue de M. Peters relève du philosophe, non du cynique.

Les plans uniformes de la statue de Psyché, par M. Hoffmann, enlèvent au mouvement et à la grâce qu’on aimerait à trouver dans une composition de cet ordre. Une sécheresse voisine de la maigreur dépare la poitrine de Psyché.

M. Hasselriis n’a pas su prendre un parti lorsqu’il a composé sa statue de Heinrich Heine. La tête, très-ressemblante et très-personnelle, est tout à fait conçue dans le caractère moderne : c’est un portrait. Le bas du corps, au contraire, est drapé à l’antique. De là deux éléments disparates, juxtaposés sans transition. Et si nous avions à reprendre l’œuvre de M. Hasselriis pour la compléter, nous serions tenté de renoncer à la draperie; un costume contemporain convient mieux , ce semble , que tout ajustement héroïque à l’auteur des Reisebilder et iVAttatroll ; le critique acerbe qui a signé le pamphlet Uber Ludwig Borne appartient à ce siècle, et c’est en vain qu’on tenterait de rapprocher d’Aristophane le burlesque conteur de W inter -Mar chen.

M. Hasselriis est en outre l’auteur d’un Satyre aspirant avec un chalumeau le vin d’une amphore. Ce suivant de Bacchus ne permet pas qu’on le dévisage : de quelque point qu’on l’observe, il est si malheureusement posé que les traits de la face demeurent invisibles. Le grand art en

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sculpture n’est pas d’exprimer un acte dans sa plénitude; il consiste bien davantage à solliciter l’esprit du spectateur vers un terme qui doit dépasser la limite réelle du palpable. Pour emprunter un exemple à l’école danoise, quoi de plus suave que V Amour aiguisant ses fléchés, par Bissen? Assis sur une pierre abrupte, une flèche dans les mains, le fils de Vénus est immobile. Soit que le fer de sa flèche lui semble suffisamment affilé, soit qu’il cherche dans sa mémoire quel est le cœur vulnérable qu’il devra percer, il paraît réfléchir, et la vue de l’enfant malin, dont les ailes naissantes ne dépassent guère par leurs proportions celles de la fauvette, jette l’esprit du spectateur dans une douce rêverie. Ici l’acte n’est qu’indiqué. Bissen laisse entrevoir ce qu’il pense : il le dit à demimot, et pour rien au monde il ne voudrait joindre un commentaire à son poëme de marbre. Imagine-t-on le fâcheux effet que produirait un Amour, l’arc tendu, et décochant ses traits de toutes ses forces! Le Satyre de M. Hasselriis serait plus poétique si seulement il s’apprêtait à boire. L’artiste me le montre dans l’attitude pénible d’un être avili qui tout à l’heure sera repu; mon imagination ne conçoit rien au delà. M. Hasselriis a trop dit. La sculpture vit de mystère.

Nous évoquions tout à l’heure le souvenir de Bissen, et voilà que nous nous trouvons en présence du buste de Jean-Louis Heiberg, le poëte danois, sculpté par l’élève chéri de Thorvaldsen. « L’élève, a dit un critique , n’a pas eu au même degré que le maître cette aptitude extraordinaire d’assimilation qui a permis à Thorvaldsen de remonter comme d’un seul bond le cours des siècles, et de montrer à ses contemporains étonnés un contem-

porain de Phidias. Cette vigueur d’élan par laquelle l’illustre Danois s’est placé si près des artistes grecs fut le privilège de son génie. Lorsque Bissen s’aventure à son tour dans la même voie, il semble qu’on peut constater dans son esprit les influences diverses de deux, courants d’idées bien différents. 11 recherche le style, et il est en même temps préoccupé du pittoresque et du mouvement 1 . » Nous n’avons pas à formuler ici notre complet jugement sur Bissen, mais M. Plon, l’historien du maître danois, nous permettra de dire que, dans ses bustes, Bissen nous paraît égaler son maître. Moins grec que Thorvaldsen, il sait unir avec un art supérieur le style et le mouvement; — ce sont les termes mêmes que nous venons de rappeler, — et, du rapprochement, delà fusion de cette double beauté naît la vie, caractère essentiel du buste. L’art romain, l’art français, à leurs grandes époques, en portent le témoignage : ce sont les bustes du Vatican, les terres cuites et les marbres de Girardon, Cafliéri, Houdon, Chaudet, David d’Angers, qui sont tout ensemble les plus vivants et les plus célèbres. Celui de Jean-Louis Heiberg, le digne fds, pour le dire en passant, de Pierre-André Heiberg, l’hôte de la France pendant de si longues années, l’ami de Talleyrand, le traducteur de l’ode de Churchill sur 1 ’ Indépendance, est l’un des bustes remarquables qui aient été produits à notre époque. Le front palpite, et la pensée semble se jouer sur sa mobile surface; l’œil laisse deviner la finesse et la pénétration de l’esprit; les ailes du nez, dilatées et légères, expriment une nature aisément impressionnable. Le commentateur

1 Le Sculpteur danois Wilhelm Bissen, par Eugène Plon. Paris, Henri Plon, 1872, 1 vol. in— 1 2, p. 108-109.

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cle Calderon, tour à tour professeur, critique, poëte, publiciste, Heiberg ne pouvait recevoir un plus bel hommage de la main de ses compatriotes. Son buste est sans lacunes, et nous nous applaudissons de pouvoir fermer ces pages, où le nom de Bissen n’aura plus sa place, par l’analyse d’un de ces ouvrages qui révèlent un maître.

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