FIG. 29. — FAÇADE DE LA CATHÉDRALE DE TOLÈDE
En 1462, Juan Aleman taille, encore pour la porte des Lions, les statues de Marie, de Nicodème, de quatre autres personnages, ainsi que les chérubins qui ornent l'arc du fond de cette même porte; en 1466, le maestro Egas, dont il a déjà été question, travaille à la décoration de la salle capitulaire d'hiver des chanoines; en 1483, Martin Bonifacio, sculpteur aussi bien qu'architecte, modèle le tympan de l'ancien trésor.
Les noms des Egas, de Juan de Guas — de son vrai nom Jan Was, qui édifia plus tard la célèbre église de San Juan de los Reyes, un véritable chef-d'œuvre (fig. 3o), — venus des Flandres; de Juan Aleman, originaire des bords du Rhin, que Ton vient de voir, tous occupés aux travaux de la cathédrale de Tolède, montrent que les artistes du Nord affluaient déjà dans les Castilles, où leur influence n'allait pas tarder à devenir prépondérante. Elle aida d'ailleurs merveilleusement au développement de l'école nationale.
L'art si pittoresque, si naturaliste, si profondément humain des Flandres devait séduire le caractère espagnol et de fait le conquit rapidement.
Il convient d'ajouter que si les Pays-Bas envoyaieîit leurs artistes dans la péninsule, c'était à titre de réciprocité. Le mausolée de Jean sans Peur et de sa femme, commencé en 1444 et terminé en 1468, placé maintenant au musée de Dijon, à côté du merveilleux tombeau de Philippe le Hardi, par Glaus Sluter, n'a-t-il pas eu pour principal auteur Juan de la Huerta, né en Aragon?
En 1454, Juan de Gasteluou de- Valence, orfèvre en même temps que sculpteur, cisèle en argent, pour la cathédrale de sa ville natale, une superbe custodia du
plus pur Style gothique, décorée de nombreuses statuettes fines et délicates au possible, qui fait encore aujourd'hui partie du trésor. On voit aussi de cet artiste, sur le grand autel du sanctuaire, une statue de la Vierge, l'Enfant Jésus dans les bras, dont les draperies manquent de simplicité; mais ce défaut est commun à tous les sculpteurs qui se sont initiés à la statuaire « par la pratique de l'orfèvrerie où le métal demande à briller ». En 1460, le fils de Casteluou, Jayme, entreprend le grand retable d'argent du chœur de cette même cathédrale et avec le concours de Nadar Irro et de Juan Bernardo de Cetina, mène à bien ce colossal ouvrage, décoré de nombreux bas-reliefs empruntés à la Vie du Christ et à celle de la Vierge. Il meurt cependant avant son complet achèvement, dû à Juan Bernardo. Ce dernier est, de plus, l'auteur de là superbe croix pastorale, du trésor et du bel encensoir de la chartreuse de Porta Celi.
Les XIV' et xv^ siècles, même le xvi% furent la féconde époque des grandes fondations ecclésiastiques, aussi bien en Espagne qu'ailleurs; les souverains faisaient à Tenvi construire, aux portes de leurs capitales, des couvents relevant directement d'eux et destinés à servir de lieu de sépulture à leur famille. Aussi, la sculpture funéraire a-t-elle alors fourni aux artistes un superbe champ de production, dans lequel ils ont témoigné d'une infinie variété d'invention et montré leurs œuvres les plus personnelles et les plus intéressantes. Un des maîtres du genre, aux derniers temps de l'époque gothique, Gil de Siloe, est l'auteur des célèbres mausolées du roi Don Juan et de sa seconde femme Doha Isabel et de celui de leur fils Don Alonso
(fig. 3i et 32), qui se trouventàla chartreuse de Miraflores, près de Burgos. Le premier, de forme octogonale, montre les effigies des souverains, couronne en tête, le roi habillé d'une robe guillochée et ramagée, le sceptre à la main; la reine portant un ample voile et une jupe à longs plis, les bras relevés sur la poitrine, un livre dans les mains, couchés tous deux sur la dalle mortuaire élevée sur une base dont chaque angle est occupé par deux lions soutenant un écusson aux armes royales, accompagnés de figurines allégoriques, d'apôtres et d'évangélistes. Entre ces personnages courent des quadrupèdes et des oiseaux, au milieu de feuillages et de rameaux d'une délicatesse extrême. Le second, surmonté d'une arcature ogivale, engagé à demi dans un mur latéral, représente le prince à genoux devant un prie-Dieu ; Penfeu figure, sur les côtés, des enfants dans une vigne se suspendant à des sarments et cueillant des raisins.
L'art gothique, aux approches de la Renaissance, n'a rien produit de plus fin, de plus délicat, de plus capricieux. D'un ciseau hardi et expérimenté, l'exécution de ces monuments est creusée et ressentie au possible. Malgré les innombrables détails qui foisonnent de tous côtés, ne laissant pas le moindre coin vide, l'aspect général reste essentiellement décoratif. Les morts sont représentés sans emphase ni ostentation, vêtus comme dans la vie qu'ils viennent de quitter, de façon à laisser à leurs survivants leur image fidèle.
Les tombeaux achevés, Gil de Siloe, en coilaboration avec Diego de la Cruz, sculpte en 1496, le grand retable de la même chapelle qui montre, en d'innom-
brables bas-reliefs, divers épisodes de la Vie du Christ.
Malheureusement ce prodigieux travail aux extraordinaires détails, dont la précision n'exclut pas Fampleur, à Texécution élégante et souple, fine et pittoresque, a été mutilé et détérioré, lors des guerres de rindépendance.
DiegodelaCruz est encore Fauteur d'un retable de la cathédrale de Burgos et sculpte aussi, sur l'ordre de Fray AlonsodeBurgos, évêque de Palenciajceluidel'église du collège de San Gregorio de Valladolid. Dans ce dernier travail il s'adjoignit un certain Guillen.
ÉPOQUE GOTHIQUE 65
Cliché Lacoste, Madrid.
FI G. 32. — GIL DE SILOE. — TOMBEAU DE l'infant don ALONSO.
(Chartreuse de Miratiores, près Burgos.)
LA SCULPTURE ESPvVGNOLE
S'agit-il du maestro Guillen qui, plus de trente ans antérieurement, avait exécuté les beaux retables de la collégiale de Briviesca et du couvent des Clarisses de la même ville; s'agit-il de Gil de Siloe, comme le penserait don Narciso Sentenach? Qui sait?
Plus tard, Enriquez de Egas, fils d'Anequin, sculpteur comme son oncle, décore le portail de l'hôpital de Santa Cruz de Tolède (fig. 33), dont les plans avaient été dressés par son père. Ce portail, formé par un double arc circulaire, soutenu de chaque côté par deux colonnes en balustres, garni entre l'archivolte et les entrecolonnements d'une série de statuettes avec leurs dais, est une œuvre exquise, d'une finesse et d'une élégance rares, qui, bien que encore gothique, fait songer à Jean Goujon. Le bas-relief qui occupe le tympan et représente le cardinal Mendo^a^ fondateur de l'hospice, adorant la croix, assisté de saint Pierre et de saint Paul^ ainsi qu'un autre groupe placé au-dessus de l'arc et figurant la Visitation^ sont encore d'Enriquez de Egas et méritent les mêmes éloges que l'ornementation inférieure du portail.
Peut-être Gil de Siloe élève-t-il dans la cathédrale de Burgos le superbe tombeau de Don Luis de Acuna; peut-être est-ce encore lui qui édifie dans le monastère de Fres del Val, près de Burgos, toujours dans le style gothique, le tombeau de Don Juan de Padilla (fig. 34), le familier des Rois Catholiques. Transporté aujourd'hui au musée provincial de Burgos, ce monu* ment, enfermé sous une arcature ogivale et adossé à une muraille, consiste en un enfeu surmonté de la statue du défunt, agenouillé devant un prie-Dieu et suivi
Cliché Lacoste, Madrid.
ENRIQUEZ DE EGAS — PORTAIL DE l'hÔPITAL DE SANTA CRU4,
(Tolède.)
d'une figure plus'petite. L'effigie de Juan de Padilla est
d'une pureté de dessin et d'une noblesse d'attitude que n'atténue pas un naturalisme puissant.
Les détails du tombeau, figurines, éc ussons et ornements architecto niques, sont exécutés d'un ciseau délicat et fin.
La cathédrale de Séville, moins ancienne que celledeTolède, puisque ses fondations ne remontent qu'à 1401, ne le cède en rien à cette dernière comme mérite et comme richesse. En l'érigeant, son chapitre avait décidé qu'au-
Cliché Lacoste, Madrid.