‹ La sculpture espagnoleChapitre 23 sur 82 · PHILIPPE UL B O U R (i O (i N 1:. — LE CRUCIFIEMENT · texte numérisé non relu

PHILIPPE UL B O U R (i O (i N 1:. — LE CRUCIFIEMENT

(Pourtour du chœur de la cathédrale de Burgos )

Le maître retourna ensuite à Burgos, théâtre de ses premiers succès ; d'abord, en i 536, pour exécuter la merveilleuse sculpture du pourtour du chœur de la cathédrale où il représenta en pierre lesdiversépisodesde la Passion: le Jardin des oliviers^ le Portement de croix^ le Crucifietnent (hg. 42), la Descente au tombeau. Dans ce dernier sujet, dit Th. Gautier, « les groupes des apôtres sont presque aussi beaux et aussi purs de style que les prophètes et les saints de Fra Bartolomeo; les têtes des saintes Femmes au pied de la croix ont une expression douloureuse dont les artistes gothiques possédaient seuls le secret. Ici, cette expression se joint à une rare beauté de formes ». Quelque grands que soient ces éloges, ils ne sont pas exagérés.

Quatre ans plus tard, en 1540, le maître revient une seconde fois à Burgos pour donner les plans de la partie centrale d'un transept destiné à remplacer l'ancien qui s'était écroulé l'année précédente, et en même temps, pour modeler les statues destinées à le décorer. Ce nouveau transept est un des plus admirables ouvrages du commencement de la Renaissance en Espagne. Charles-Quint n'avait-il point déclaré que « c'était un joyau qu'il fallait enfermer afin de ne pas le prodiguer et d'en faire désirer la vue »?

Entre temps, Philippe de Bourgogne dessine et sculpte le portail du couvent des Dominicaines de Casa la Reina dans la Rioja, ainsi que le portail et le grand retable, aujourd'hui disparu, de l'église Saint-Thomas de Haro.

Il entreprend ensuite, en 1540, les stalles de la cathédrale de Tolède. Celles qui lui sont dues se trouvent

du côté de TEvangile. Elles sont taillées en plein bois, fouillées et découpées jusque dans leurs moindres recoins. Sur leurs dossiers se déroulent en bas-reliefs des scènes tirées des Ecritures alternant avec des statues de prophètes ou de saints; sur les accoudoirs s'enroulent les ornements les plus variés; au-dessus des sièges sont placées des statuettes d'albâtre de patriarches et de prophètes (fig. 43). Philippe de Bourgogne mourut à Tolède, en 1543, avant d'avoir complètement achevé cette boiserie. Il fut inhumé dans la cathédrale qu'il avait si noblement décorée, et le chapitre reconnaissant fit graver sur sa pierre tombale une inscription des plus louangeuses.

Philippe de Bourgogne eut un frère, Gregorio, qui fut son élève, l'accompagna dans ses divers déplacements pour l'aider dans ses travaux et dont la plupart des ouvrages sont par conséquent confondus avec les siens. 11 en est cependant un certain nombre qui peuvent être rendus à Gregorio, comme les six statues de pierre de Regachuelo de la chapelle de la Tour de la cathédrale de Tolède, qu'il modela en 153/; le grand médaillon du transept des Lions, représentant le Couronnement de la Vierge^ le médaillon circulaire, daté de i532, placé en face sur la muraille figurant sainte Léonarde sortant de son tombeau, et aussi celui, également en marbre, du dossier de la stalle de l'archevêque qui montre la Vierge donnant la chasuble miraculeuse à saint IldefonsCj toujours à la cathédrale de Tolède. Gregorio de Bourgogne, ou plutôt Gregorio de Vigarny, mourut à Tolède peu après avoir achevé ce dernier ouvrage, c'est-à-dire vers 1548.

ÉPOQUE RENAISSANCE

A côté de Philippe de Bourgogne et peut-être même un peu au-dessus de lui, il faut placer son émule Alonso Berruguete, à la fois peintre, architecte et sculpteur. Né, vers 1480, à Paredes de Nava, dans les Castilles, il étudia d'abord sous la direction de son père, peintre du roi Philippe le Beau, puis il passa en Italie.

Vasari veut, à tort, qu'en 1 5o3, il ait copié à Florence le carton de la Guerre de Pise, de Michel- Ange dont il fut l'élève et qu'il aurait aidé dans nombre de ses travaux. Avec Sansovino, Zaccharias Sacchi et le Vecchio, il prit part, paraît-il, au concours ouvert par le Bramante pour la reproduction du Laocoon, dont le prix fut décerné à Sansovino. Dès son retour dans sa patrie, en i 520, Berruguete travailla, à Saragosse, au retable de l'église de Sainte-Engrâce et au tombeau de Don Antonio Agustin, vice-chancelier d'Aragon. De là, il passa dans les Castilles, où Charles-Quint le nomma peintre et sculpteur du roi et l'occupa aux palais qu'il élevait à Madrid et à Grenade. Il exécuta alors à Salamanque les peintures et les sculptures du collège que venait d'y fonder l'archevêque de Tolède, Don Alfonso de Fonseca, et probablement aussi la décoration du cloître de cet autre collège édifié par l'évêque de Cuenca. Il entreprit ensuite le grand retable de l'église San Benito de Valladolid, aujourd'hui au musée de la ville, composé de trente statues parmi lesquelles deux sont de grandeur naturelle, celles de Notre-Dame et de saint Benoit; les autres, de dimensions moitié moindres.

Pour les stalles de la même église, également au musée de Valladolid, qui ont longtemps passé pour être

aussi de lui, il convient d^en rendre la paternité à Andres de Najera, appelé encore Andres de San Juan. Elles sont du style Renaissance le plus pur et le plus délicat.

En 1539 Berruguete fut chargé avec Philippe de Bourgogne, ainsi quMl a déjà été dit, des stalles de la cathédrale de Tolède. 11 en eut, pour sa part, la moitié à décorer, soit trente-cinq et en plus le siège de Tarchevéque, primitivement destiné à son collaborateur, que la mort empêcha d'accomplir sa tâche jusqu'au bout.

C'est au-dessus de cette dernière stalle qu'il plaça son célèbre groupe de la Transfiguration dont les figures sont de grandeur naturelle.

Dans cette merveilleuse boiserie, le coup de ciseau est ferme, incisif, volontaire. Le relief toujours saillant, admirablement compris et ressenti, accrochant la lumière au bon endroit. L'exécution, quoique un peu lourde, n'en reste pas moins savoureuse. Ce qui manque à ces stalles, du côté de la grandeur et de la noblesse, aussi bien à celles de Philippe de Bourgogne qu'à celles de Berruguete, elles le rattrapent par la sincérité et la puissance. Chaque morceau, chaque coin est une merveilleuse interprétation de la nature sans omissions ni subterfuges.

Citons encore parmi les autres œuvres de Berruguete, la statue du Christ à la Colonne^ de l'église des Hospitaliers de Grenade, une statue de saint Jean-Baptiste dans l'église du village de Santoyo ; les retables du couvent des Hiéronymites de Mejorada; de la collégiale de Medina del Carnpo; le buste de Giovanni Turiano^ l'ingénieur-horloger de Charles-Quint,

ÉPOQUE RENAISSANCE

connu en Espagne sous le nom de Juanelo (fig. 44); les deux tombeaux ornés d'écussons, de mascarons, de figures d'enfants et d'ornements de toutes sortes, à'Alonso Gutierre^, trésorier de Charles-Quint, et de sa femme Doha Maria de Pisa, élevés en 1543, dans la chapelle de Valban e r a , de l'église San Martin, de Madrid ; ceux de Juan de Rojas marquis de Po^a et de sa femme Dona Maria Sarmiento y édifiés dans le chœur de l'église Santo Domingo de Palencia, du côté de

l'Evangile, consistant en trois étages ornés de nombreuses statues et bas-reliefs accompagnant les effigies des défunts agenouillés sur la pierre tumulaire. Enfin , il

Cliché Lacoste, Madrid.

ERRUGUETE. — BUSTE DE JUANELO.

(Musée provincial de Tolède.)

convient de clore cette longue énumération par le tombeau du cardinal Juan Tarera^ un de ses chefsd^œuvre (fig. 45).

Ce superbe monument entrepris par Berruguete alors qu'il avait plus de soixante-dix ans, en i554, dans Péglise de l'hôpital d'Afuera — hors les murs — fondé par le puissant et fastueux prélat, montre d'abord un cénotaphe dont chaque côté est occupé aux angles par quatre cariatides largement traitées et puissamment modelées, dont les draperies se mêlent pour ainsi dire aux chairs. Au-dessous, sur les côtés du soubassement soutenu aux angles par quatre aigles aux ailes éployées, se déroulent, en une sorte de frise, différentes scènes dont les acteurs pèchent par des formes un peu massives. Le défunt, coiffé de la mitre et revêtu des ornements sacerdotaux, repose sur un matelas d'un moelleux étonnant recouvrant la dalle mortuaire. La tête est d'un dessin admirable dans sa rigidité cadavérique : « Jamais masque moulé sur un mort », écrit Th. Gautier, ^( n'a été plus sinistrement fidèle, et cependant la beauté du travail est telle, que l'on oublie ce que le spectacle a de repoussant. » Les mains osseuses et décharnées semblent avoir maigri sous les gants qu'elles ne remplissent plus. « La terre cuite la plus souple et la plus facile », dit encore Th. Gautier, « n'a pas plus de liberté et de mollesse; ce n'est pas sculpté, c'est pétri. »

De cette œuvre hors ligne et sans égale se dégage une impression poignante que l'on ne peut oublier. C'est le chant du cygne du maître et le plus beau témoignage de son génie.

Dans ces différents tombeaux, surtout dans ce dernier,

ÉPOQUE RENAISSANCE QI

Berruguete a témoigné d'une infinie variété d'invention. Aux types consacrés et immuables appartenant à l'Ancien et au Nouveau Testament il a ajouté des personnages empruntés à la vie de son temps, par conséquent différents les uns des autres et variés à Finfini. Si Ton ne trouve plus ici la naïve et noble mélancolie qui se

Cliché Lacoste^ Madrid.

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