BERRUGUETE. — TOMBEAU DU CARDINAL JUAN T AVER A
(Église de l'hôpital d'Afuera. — Tolède.)
dégage des monuments similaires des xiii% xiv^ siècles, même du xv", on rencontre en compensation une vérité plus générale, une reproduction plus noble de la nature, et si parfois l'artiste côtoie la trivialité, il n'y tombe jamais.
Berruguete mourut à Tolède en i56i, après avoir achevé le tombeau du cardinal Tavera. Comme l'a dit
Ch. Blanc, « il a laissé de magnifiques ouvrages où brillent surtout la force, la grandeur des formes et qui rappellent par leur savante anatomie, par leur modelé toujours puissamment ressenti, lestylede Michel-Ange ».
Philippe de Bourgogne et Berruguete qui inaugurent si brillamment le xvi'' siècle, en Espagne, ferment en même temps le xv% auquel le premier de ces deux maîtres appartient par bien des côtés. C^en est alors tini du style gothique, quoique un certain nombre d'artistes continuent, en pleine Renaissance, àreprésenter des personnages longs, maigres et ascétiques, d\ine naïveté pleine de charme et d'une simplicité d'un autre âge. Avec Philippe de Bourgogne, c'est encore le règne des figurations individuelles aux têtes indubitablement trop courtes, trop ramassées, mais qui n'en sont pas moins pour cela expressives et vivantes; à la charpente un peu lourde, un peu commune peut-être, mais vraie et puissante, aux expressions parfois douloureuses, plus souvent pensives, rappelant le style des maîtres flamands et bourguignons. Elles sont loin, il est vrai, de l'ampleur des formes antiques, de l'élégance à demi païenne de la Renaissance italienne que l'on trouve, en germe tout au moins, chez Berruguete épris des musculatures et des nudités allégoriques. Avec de telles œuvres, la statuaire iconographique et monumentale a dit son dernier mot; elle a atteint un niveau qu'elle ne dépassera pas. Impossible d'aller plus loin dans le pittoresque et le dramatique. L'art de la Renaissance, que Berruguete introduit dans les Castilles, n'avait rien à ajouter à l'art que pratiquait Philippe de Bourgogne, complet en tous points. Du côté de la facture énergique,
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emportée, puissante, il ne pouvait être dépassé. Il s'attaquait aux formes avec une sorte de furie âpre, qui arrachait au sujet le paroxysme de l'expression, c'est-à-dire la vie.
Bartolome Ordonez, né à Burgos, on ne sait au juste à quelle date, dans la seconde moitié du xv' siècle sans doute, doit trouver sa place après Felipe de Vigarny et Berruguete, mais un peu au-dessous d'eux. Ce qui Pempéche d'être tout à fait leur égal, c'est le caractère d'italianisme, plus prononcé encore que chez Berruguete, dont témoignent ses ouvrages, qui lui a fait par trop délaisser les errements nationaux. Ils n'en méritent pas moins une profonde admiration et suffisent amplement à l'illustrer à jamais. Ils consistent exclusivement en monuments funéraires, dont la paternité n'a été rendue à leur auteur que depuis quelques années seulement. De ce côté même on a été trop loin, en voulant attribuer à Ordonez les tombeaux des Rois Catholiques de Grenade, qui sont de Micer Alejandro, comme on le verra tout à l'heure. Ses premières œuvres connues se trouvent dans l'église de Santa Maria du bourg de Coca, situé sur la route de Ségovie à Medina del Campo; ce sont quatre cénotaphes des membres de la famille de Fonseca : d'abord, ceux de Juan Rodrigue^ de FonsecUj évêque de Burgos, et de Alon:{o de Fonseca, archevêque de Séville; les deux prélats en vêtements sacerdotaux, la mitre en tête, reposent sur un double coussin, les mains croisées sur la poitrine; ensuite, celui de Fernando de Fonseca et de sa seconde femme Teresa de Ayala couchés côte à côte; le défunt en costume militaire, le casque posé sous la main
droite, Tépée dans la main gauctie ramenée sur la poitrine; la défunte, tenant un missel et un chapelet; enfin le tombeau d^Alon^o de Fonseca et de sa mère Maria de Avellaneda^ représentés dans les mêmes conditions que les précédents. Sur les enfeus de ces différents céno-
FIG. 46. — BARTOLOME ORDONEZ. — TOMBEAU DE PHILIPPE LE BEAU ET DE JEANNE LA FOLLE.
(Cathédrale de Grenade.)
taphes sont figurés deux enfants nus et ailés soutenant Pécusson des morts entouré d'une guirlande de fruits. Vient ensuite le mausolée de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle (fig. 46), élevé dans la chapelle royale de la cathédrale de Grenade, à côté de celui des Rois Catholiques, auquel nous arrivons d'ailleurs. Ce monument,
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d^ane richesse sans égale, est en marbre d'Italie. Sur son couvercle surélevé, les deux souverains sont étendus en vêtements royaux, les pieds reposant sur deux lions couchés : Penfeu, surabondamment décoré, offre aux quatre angles de nobles figures de femmes nues et ailées, puis sur chacune des parois, un bas-relief renfermé dans un médaillon central et de gracieuses statuettes dans des niches rocaille, séparées les unes des autres par de délicates colonnettes; au-dessus, sur une première table, s'éparpillent d'autres figures, parmi lesquelles des anges ailés soutenant les écussons royaux et des cartouches. Mais ce n'est peut-être pas encore là l'œuvre principale de Bartolome Ordohez, qui peut revendiquer comme sa plus belle production le sarcophage du cardinal Ximenes; celui-ci fait le principal ornement de l'église des Saints Just et Pastor d'Alcala de Henares. En i5i8 le sculpteur italien Micer Alejandro fut chargé de dresser les plans du tombeau destiné à renfermer les dépouilles du célèbre Gisneros, mais la mort le surprit avant qu'il en eût même achevé les projets. Les exécuteurs testamentaires du grand homme d'Etat et du pieux religieux commandèrent alors à Bartolome Ordohez occupé au tombeau de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, le monument de Ximenes.
L'artiste accepta ce nouveau travail et les mena tous deux de front. Après avoir dessiné les détails de ces deux ouvrages, en avoir arrêté les profils et les moulures et modelé les figures, il se rendit, avec ses élèves Domenico Gave et Gristoforo, à Carrare, en 1 5 1 9, pour y tailler les marbres à la carrière même. Il trouva làbas des collaborateurs qui l'aidèrent dans l'exécution
de ces tombeaux; mais il mourut avant leur complet achèvement, après onze mois de séjour en Italie. Ses élèves, Domenico Gave et Gristoforo, y mirent la dernière main; puis, aidés de Pltalien Vittorio Cogono, transportèrent le monument des souverains à Grenade. Un ami de Michel-Ange, Pietro di Carona,
Cliché Lacoste, Madrid.
BARTOLOME ORDONEZ. — TOMBEAU DU CARDINAL CISNEROS.
(Église des Saints Jiist et Pastor. Alcala de Henares).
fut chargé de conduire à destination celui du cardinal Ximenes. Ce dernier, digne de celui de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, est un des plus beaux ouvrages de la Renaissance espagnole influencée par Part italien. Il consiste en un puissant massif élevé sur un socle, décoré sur chacune de ses faces, de frises.
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de moulures, d'arabesques, de grotesques, de niches dans lesquelles sont j^lacëes les siaïueues emblématiques des sciences et des arts; de médaillons, dont un central a:coté aux angles de quatre chimères aux larges ailes éployées. Sur la table funéraire repose la statue du cardinal, véritablement pétrie dans le marbre — la meilleure partie sans contredit du monument, si beau cependant d'autre part — la mitre sur la tête, revêtu des ornements sacerdotaux, la crosse épiscopale sur la poitrine. La tète noble et puissante, d'une intensité d'expression véritablement extraordinaire, a dù être exécutée d'après le médaillon ovale taillé en i 5o2 par Philippe de Vigarny, qui passait aux yeux des contemporains pour le plus tidèle portrait qui existât de Cisneros. Le cénotaphe est accompagné aux quatre angles des statuettes de saint Augustin, saint Amtroise, saint Jérôme et saint François cf Assise dont les draperies sont traitées avec une rare perfection (rtg. 47).
L^on vient de voir que Bartolome Ordoiiez n'exécuta le cénotaphe du cardinal Ximenes qu'après la mort du sculpteur Micer Alejandro qui avait été primitivement chargé de l'élever. Ce Micer Alejandro, de son vrai nom Domenico Alessandri Fancelli, était venu de Florence en Espagne, oi^t il n'a laissé que des œuvres de premier ordre; d'abord le superbe tombeau de Tinfortuné Infant Don Juan (tig. 48), mort à peine âgé de dix-neuf ans, édifié dans la chapelle de Saini-Thornas d'Avila. Le jeune prince est représenté couché dans ^on costume royal, les mains jointes sur la poitrine; puis, le merveilleux mausolée des Rois Catholiques Isabelle et Ferdinand, qui fait le plus bel ornement de la cha-
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pelle royale de la cathédrale de Grenade (fig. 49). Ce chef-d^œuvre, dont on a longtemps ignoré Fauteur et qui un moment a été attribué à Bartolome Ordonez, est digne d'être comparé sans désavantage aux cénotaphes de Charles le Téméraire et de Marie de Bourgogne à Bruges, de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur à
Cliché Lacoste, Madrid.
MICER ALEJANDRO. — TOMBEAU DES ROIS CATHOLIQUES
ISABELLE ET FERDINAND. (Cathédrale de Grenade.)
Dijon, de Marguerite de Bourbon et de Philibert de Savoie à Brou, dont il est à peu près le contemporain. Le tombeau des fondateurs de Tunité nationale espagnole est en marbre de Carrare et représente les deux souverains étendus sur la table du monument : Ferdinand couvert de son armure, la couronne sur la tête, reposant sur de riches oreillers, une médaille au cou,
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le manieau royal couvrant les épaules, ramené plus bas sur les jambes où il forme des plis du style le plus pur, l'épée nue dans les mains; Isabelle, en habits de cour, la couronne également sur la tête, tenant le sceptre, deux lions reposant à ses pieds. Aux quatre angles de l^enfeu, placés sur une plinthe de marbre noir surélevée et décorée de feuillages et de fleurons, se voient quatre sphinx à tête d'aigle et à pattes de lion, dominés par des statuettes de Pères de l'Église assis, en train de méditer et d^écrire; sur les faces de Pédicule, des figurations d'apôtres en ronde-bosse émergent d'élégantes niches, séparées les unes des autres -par de délicates colonnettes.
La statue de Ferdinand est une pure merveille, une des productions les plus accomplies de la Renaissance; la tête, au profil très pur, aux yeux profondément enchâssés dans l'arcade sourcilière, aux traits nobles, à la lèvre inférieure légèrement proéminente, est sans aucun doute une effigie fidèle du monarque exécutée d'après un portrait d'Antonio de Rincon ou de Diego de Siloe, qui avaient tous deux vécu dans l'intimité du souverain; pour la statue d'Isabelle, peut-être quelque peu inférieure à celle de son époux, son visage rappelle beaucoup celui d'une autre statue de bois estofado, conservée dans la sacristie de la chapelle royale même, qui passe pour un portrait authentique de cette grande reine.