CHAPITRE V
Tombeau de Ramon de Cardona, dans l'église de Belipuig. — Damian Forment e'iève les grands retables de Teglise del Pilar de Saragosse et de la cathédrale de Huesca. — Grand retable de la cathédrale de Santo Domingo de la Calzada. — Juan de Morlanes exécute la décoration du porche de l'église Sainte- Engrâce de Saragosse. — Diego de Morlanes, son fils, dresse, dans la Seo de Saragosse, le retable de la chapelle de Saint- Bernard et les tombeaux de l'archevêque Fernando d'Aragon et de sa mère. — Miguel de Ancheta taille les stalles de la cathédrale de Pampelune et, en collaboration avec Tudelilla, sculpte le trascoro de la Seo de Saragosse. — Cornielis de Holanda élève les stalles de la cathédrale d'Avila. — Luis Giraldo et Juan de Res dressent le trascoro de cette même cathédrale. — Gabriel Joly exécute les retables des églises de Teruel et de Bela. — Juan de Badajoz décore le monastère de San Zoil de Carrion de los Condes. — Pedro Furment sculpte les bas-reliefs de la cathédrale de Barcelone. — Autres travaux décoratifs au couvent de Santa Maria de Najera; à l'église Notre-Dame del Pilar de Saragosse; aux cathédrales d'Astorga, de Badajoz.
Le tombeau de Ramon de Cardona^ vice-roi de Sicile, érigé par sa veuve dans Péglise de Belipuig, en Catalogne, dans un sentiment peut-être de vanité aristocratique plutôt que d'affection pieuse et tendre, n^en est pas moins un superbe spécimen de Tart de la Renaissance dans la première partie du xvi' siècle, mais de la Renaissance purement italienne. Il est l'œuvre de Juan
de Nola, originaire de Naples, qui Tcleva en i525, comme en témoigne une inscription figurant à sa base. En marbre blanc, appuyé contre le mur latéral de l'église, du côté de TEvangile, il forme un arc décoré dans un style suffisamment pur et sobre. Ses cintres sont supportés par des cariatides drapées; sa voûte est occupée par des médaillons et des écussons; dans le fond, entre la frise de la première partie du monument et le centre, se trouve un bas-relief figurant le Christ détaché de la croix soutenu par la Vierge accompagnée de saint Jean et des saintes Femmes. A la clef de Parc extérieur, se voient les armes des Gardona, et au-dessus une large frise, sur laquelle se déroule la figuration de Tarmée espagnole livrant bataille à Tennemi; plus haut, règne une corniche supportant deux statues drapées assises, séparées Tune de l'autre, par une longue inscription et, pour couronner le tout, se dresse une statue de la Vierge, PEnfant Jésus dans les bras, soutenue par deux anges à genoux.
Le soubassement, en un bas-relief d'une finesse de rendu extrême, représente jusque dans ses moindres détails le Débarquement d'une flotte; de chaque côté de ce bas-relief, deux petits génies soutiennent un voile cachant à moitié une inscription votive. A droite et à gauche du soubassement, s'élèvent les piliers de Parc divisé en deux parties. La première, d'ordre ionique, montre deux niches renfermant chacune une statue de femme allégorique ; les pilastres flanquant ces niches décorées d'attributs guerriers font place, sur leurs retours, à des cariatides. Une frise, agrémentée d'arabesques, d'oiseaux, de vases et d'autres ornements variés.
Cliché Escola. Saragosse.
FI G. 37. — û A MI AN FORMENT. — GRAND RETABLE DE l'ÉGLI,SE DEL PILAR A SARAGOSSE.
sépare cette première partie du monument de la seconde qui se continue par les mêmes pilastres offrant, cette fois, au lieu de niches, des médaillons ovales entourés de volutes, d'attributs, de monstres marins d'où surgissent deux bustes de femme tenant en mains des branches de chêne et de laurier.
Le sarcophage est placé sous la niche; la table mortuaire, élevée sur un enfeu et soutenue par deux sirènes accroupies, s'appuyant sur leurs mains palmées, supporte la statue de Don Ramon de Cai^dona couché sur un luxueux coussin, vêtu de son harnois de guerre, entourant du bras droit son casque empanaché et tenant de la main gauche le bâton, insigne du commandement. Sur les côtés du massif du tombeau, se déroule une longue frise merveilleusement fouillée, consacrée à Neptune, à la tête de son cortège ordinaire de dieux et de demi-dieux marins, de tritons, de -sirènes, de dauphins.
Dans ce fastueux monument, Tartiste, fidèle au génie italien, amoureux des finesses quintessenciées, use et abuse des allégories alambiquées, les prodiguant un peu de tous côtés. Les dieux et les déesses, aux formes élégantes et sveltes, mais légèrement emphatiques et veules, y prennent une place prépondérante; la convention et le maniérisme s'y donnent carrière, particulièrement dans la représentation de Neptune et de sa cour marécageuse, ainsi que dans les cariatides du premier corps.
A ce même moment, un artiste espagnol chez qui la fibre nationale est restée forte et rude, à tendances purement gothiques, tout au moins dans la première
SAINT-PAUL (Saragosse).
partie de sa carrière, Damian Forment, qui fut aussi architecte, né à Valencedanslc premiertiers du xv*" siècle, dote PAragon d'ouvrages puissants, aussi variés que nombreux. On veut que, dans sa jeunesse, il ait été en Italie et même que Donatello Tait compté au nombre de ses élèves. Gean Bermudez, avec juste raison, fait observer combien cette dernière assertion est sujette à caution, puisque le maître florentin mourut en 1466. Pour la première, elle n'est pas mieux fondée, quoique certains historiens fixent même l'époque du retour de Damian Forment en Espagne qui aurait eu lieu en i5ii. C'est une erreur; dix ans plus tôt, en i5oi, le maître est occupé à la collégiale de Gandia 011 il place sur le grand retable une Vierge en bois, l'Enfant Jésus dans les bras, et où très probablement, sans qu^on puisse cependant le certifier, il sculpte, en pierre, les statues du portail. En i5ii, tout au moins aux environs de cette date, il est appelé à Saragosse par le chapitre de l'église del Pilar, qui le charge de décorer le grand retable de cet édifice (fig. Sy). Ce magnifique ouvrage consiste en sculptures en albâtre renfermant de très nombreuses figures consacrées entièrement à la glorification de la Vierge. Il fut payé à l'artiste la somme de 1,200 ducats d'or, à laquelle furent ajoutées 5o mesures de fromeqt dont chacune équivalait à la charge d'un mulet, dit l'acte dressé à cette occasion. Peut être exécuta-t-il ensuite les délicates sculptures de l'église paroissiale de Saint- Paul (fig. 58), qui sont bien dans sa manière; mais il est difficile de le certifier.
En i520, il fut chargé à des conditions très rémunératrices de construire et d'orner de sculptures le retable et
le maître-autel de la cathédrale de Huesca (fig. 39) bâtie dans le style gothique. Il s'établit alors dans cette ville qu'il ne quitta plus et où il mourut, en i 533, aussitôt après avoir achevé ce merveilleux travail dans lequel il représenta, en albâtre, les différentes scènes de la Passion. Quelque temps avant sa mort, les chanoines de Huesca avaient reçu un message de Charles- Quint, leur mandant d'enjoindre à l'artiste de se hâter, car l'empereur avait décidé de l'occuper à ses palais royaux.
Damian Forment fut inhumé dans la cathédrale qu'il venait de doter de si beaux ouvrages. Ses nombreux élèves, qu'il avait toujours traités avec la plus grande bienveillance — il éleva à Huesca un tombeau à Tun d'eux, Pedro Menyosio — répandirent son enseignement et sa manière en Aragon, en Catalogne, en Navarre et même dans des provinces plus éloignées. Jusepe Martinez prétend qu'à un certain moment de sa vie, il changea sa manière pour adopter celle de Berruguete; son œuvre, tout au moins ce que l'on en connaît, semble en désaccord avec cette assertion; mais la date de la mort de l'artiste, donnée par le peintre-historien, est-elle bien authentique? Ce qui permet d'en douter, c'est qu'on attribue encore à Damian Forment le retable, de style beaucoup moins archaïque et presque complètement italien de caractère, de la cathédrale de Santo Domingo de la Calzada, auquel il aurait été occupé plus tard, en i 53g, six ans après l'époque de sa mort donnée par Jusepe Martinez. Peut-être, dans cette occurrence, pourrait-on mettre toutes les opinions d'accord en admettant l'existence de deux artistes du même nom, ce
ÉPOQUE RENAISSANCE l3l
qui permettrait d'ailleurs d'expliquer la différence de style de leurs productions.
Juan de Morlanes appelé le Biscayen, parce qu'il était
Clichc Lacoste, IMadrid.