BENEDETTO DA
ROVEZZANO (1474-1556),
qui eut une très longue et très
brillante carrière de sculpteur,
est avec Andréa Sansovino, le
véritable représentant de l'art
florentin dans le premier quart du xvi« siècle. Il est le dernier écho de la grâce florentine avant les tours de force de l'école de Michel-Ange.
Il faut remarquer que Michel-Ange quitta Florence de très bonne heure, avant d'avoir encore produit aucune œuvre très nettement caractéristique de son style ; Michel-Ange n'agit vraiment sur le milieu florentin que par les Tombes des Médicis faites de 142 1 à 1431. Jusque là la scène est occupée à Florence par des artistes indépendants de lui, tels qu'Andréa Sansovino et Benedetto da Rovezzano. Pour connaître l'art florentin à cette époque, ce n'est donc pas Michel-Ange qu'il faut considérer, mais les artistes qui, n'étant pas allés à Rome, n'ayant pas quitté leur patrie, ont conservé plus fidèlement les traditions de l'art national.
Au nombre de ces traditions figurait l'art décoratif, cet
Ckimimét lAi Palaù Bargkrrim
art dont Michel-Ange, trop exclusivement absorbé par l'étude de la flgure humaine, se désintéressa si absolument. Si nous ne regardions que les œuvres de Michel-Ange, nous pourrions croire que l'art déco-
Betudetto da Rovezzano 43
ratif disparut complètement à Florence dès le début du xv siècle, tandis que, avec des hommes tels que Benedetto da Rovezzano, nous allons le voir pendant quelque temps encore briller d'un vif éclat.
Dans l'époque que nous étudions la discussion des questions de date n'a plus la même importance que lorsque nous nous occupions des grands créateurs du début du xv« siècle, aussi nous ne leur apporterons plus la même attention. Vasari du reste qui a connu la plupart de ces artistes nous a conservé un récit plus fidèle de leur vie et nous pouvons suivre son texte sans trop risquer de nous égarer.
Vasari cite comme une des premières œuvres de Rovezzano la Cheminée du Palais Borgherini. qui a été acquise en 1883 par le Musée du Bargello. Par la disposition générale, surtout par sa large frise sculptée, cette cheminée rappelle celle de Giuliano da San Gallo au Palais Gondî. Dans l'époque précédente nous n'avons eu à citer aucune cheminée, et c'est là un petit fait dont il convient de tirer la philosophie. Au xiv« et au xv« siècle, les artistes sont toujours occupés à de grands travaux pour les églises et les édifices publics, ils sculptent des chapelles, des tabernacles, des chaires. Au xvi' siècle, les citoyens, oubliant l'exemple donné par les Médicis, ne demandent plus aux artistes des travaux ayant une destination publique, ils les font travailler pour décorer l'intérieur de leurs habitations, et c'est ainsi que nous voyons consacrer par les Borgherini, pour faire une cheminée de salon, l'argent qu'un Tornabuoni, un Rucellai, un Sassetti, un Strozzï, eussent employé à édifier un monument dans une église.
En 1 5 1 2 Benedetto da Rovezzano fit la Tombe du Gon/alonier Piero Soderini. pièce importante dans l'histoire florentine, qui fait suite aux Tombes élevées aux Secrétaires de la République, Leonardo Bruni et Marsuppini, et aux Tombes des Médicis faites par Donatello et Verrocchio. Elle appar-
Tombt dK Gonjaionitr Piiro Sodrriin
tient à cette période troublée et
incertaine de la République florentine qui s'emplace entre la chute des Médicis et le
retour de leur branche cadette. Faut-il dire que l'incohérence de l'œuvre de Benedetto
Benedetto da Rovezzano
da Rovezzano exprime les incertitudes et la tristesse de cette époque? Il y a évidemment
un affaiblissement du sentiment religieux, caractérisé ])ar l'absence de toute figure et de
tout symbole; il y a aussi un sentiment nouveau, le sentiment de
!a tristesse qui, pour la première fois, apparaît dans une Tombe
florentine. Pour la première fois, au lieu de couvrir leurs tombes
de fleurs, les sculpteurs, par des têtes de mort et des ossements,
veulent dire la misère et le néant de la vie. Au lieu de nous dire
ce que notre âme deviendra après son départ de cette vie, au lieu
de porter nos regards vers le ciel, ils les abaissent vers la terre et
nous montrent ce que les vers et la pourriture feront de notre corps. Les mêmes motifs, plus développés encore, se remarquent
dans la Tombe de Bindo AUoviii, à l'église des SS. Apôtres, oii le devant du sarcophage est décoré d'un motif de crânes autour duquel des serpents sont enroulés.
En 1 505, Benedetto da Rovezzano commençait pour
^ ^ Ji la Ckàlli di s. Jia» Citalbirl
l'Abbaye de Vallombreuse la
Châsse de S. Jean GuaJbert. Cette œuvre qui, en i 530, n'était pas encore terminée eut beaucoup à souffrir lors du siège de Florence ; on la mit en pièces et l'on brisa les têtes de la plupart des bas-reliefs. Heureuse Florence, qui n'a vu qu'un jour les fureurs populaires briser ses œuvres d'art, tandis qu'en France, à deux reprises et pendant de longues années, les haines religieuses et les haines poljtiques se sont acharnées à détruire toutes nos richesses!'''
Malgré les mutilations que ces bas reliefs ont subies nous pouvons encore en constater la grande beauté. C'est l'art même de Mino da Fiesole et de Benedetto da Majano que nous reconnaissons dans ces scènes si habilement composées, dans cette mul-
titude de petites figures disposées sur plusieurs plans,
dans le style délicat des draperies, dans le naturel et la vérité des attitudes. Sous l'action de Michel-Ange
et de Bandinelli, cet art léger et gracieux ne tardera pas à disparaître pour faire place
(1) Les fragments canservès bert délivre le moine Florcnzio de la vii 5. L'usant des hérétiqnes; 6. Seize
Bargelto sont les suivanis: l. S. Pietro igneo traverse les flammes; 2. S. Jean Gnaldu démon; ]. Mort et obsèques de S. Gualbert: 4. Translation du corpsdeS.Gnalbert; (lécoratils, pilastres, liises, etc.
Benedeito da Rovezzano 45
aux tours de force de maîtres plus savants, mais moins délicats et moins sensibles.'"*
Avant l'entrée en scène de Michel-Ange les trois plus beaux monuments du début du xvi" siècle sont les Tombes de S.'" Marie du Peuple d'Andréa Sansovino, la Prédication de S. Jean Baptiste de Rustici et la Châsse de S. Jean Gualbert de Benedetto da Rovezzano.
Il faut aussi admirer dans cette Châsse la grande beauté des ornements. Benedetto da Rovezzano, suivant l'exemple d'Andréa Sansovino, emploie les objets les plus divers comme élément de décoration. Dans le fragment que nous reproduisons on reconnaîtra des chandeliers, des encensoirs, des bénitiers portatifs, etc. Benedetto da Rovezzano toutefois ne renonce pas à la décoration classique et le Monument de S. Gualbert nous montre mille exemples de la richesse de son imagination et de la pureté de son goût dans la disposition des plus gracieuses arabesques.
Plus brillantes encore sont les deux Siallcs de pierre, aujourd'hui au Bargello, et surtout VAulel de la Trinité, qui est de beaucoup sa plus belle œuvre au point de vue décoratif. Nous en reproduisons un fragment qui montrera toute la beauté du style de Benedetto da Rovezzano et son habileté à associer les figures aux éléments de pure décoration.
En 151 2 l'Œuvre du Dôme commanda aux principaux artistes florentins une série de statues d'Apôtres, destinées à décorer les grands piliers supportant la coupole de Brunelleschi. Quelques années auparavant, cette
commande avait été allouée à Michel-Ange, mais cet il-
lustre maître ayant été attiré et retenu à Rome par s./ean apéire
Jules II ne put satisfaire à ses engagements. II ne fit *' ' °'"'"
qu'une ébauche, celle du S. Mathieu, qui se voit aujourd'hui dans la cour de l'Académie des Beaux-Arts. L'Œuvre du Dôme voyant qu'elle ne pouvait plus compter sur Michel-
(I) Voir U gravure d'un de ces bas-reliers en tête du chapitre.
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Ange répartit sa commande entre les artistes qui étaient alors considérés comme les meilleurs de l'école. C'est ainsi que nous avons le S. André de Ferrucci, le S.Jacques de Jacopo Sansovino et le S. Pierre de Bandinelli. Cette série fut terminée plus tard par Vincenzio de'Rossi et par Giovanni dell' opéra. Benedetto da Rovezzano obtînt la commande d'une statue; mais le peu de caractère de son œuvre nous montre qu'il n'était pas fait pour ces travaux de grande statuaire ; et ceci nous prouve une fois de plus qu'il n'appartenait pas , à cette nouvelle école de la Renaissance si passionnée pour l'étude des statues en ronde bosse et qu'il excellait surtout, fidèle aux traditions du xv* siècle, à ciseler de délicates arabesques et à ordonner savamment les mille complications de scènes historiques traduites en bas-relief.
En 1525 Benedetto da Rovezzano alla en Angleterre oil il commença la Tombe du cardinal Wolsey. Le cardinal étant tombé en disgrâce, le roi Henri VIII s'appropria le monument et le fit terminer pour lui. Malheureusement cette œuvre importante fut détruite en 1626, à la suite d'un arrêt du Parlement.
Rentré à Florence, Benedetto perdit la vue et ne fit plus aucun travail. Quoiqu'il soit mort seulement en 1552, toutes ses sculptures en Toscane sont antérieures à 1524.
Madont du BargwUo, par Anirii,