SCÈNE V
DENNEVILLE, seul.
A merveille!... ma femme ne se doute de rien... Ils partiront sans moi.. Zilia viendra à trois heures... et puis ce soir, pendant le bal... C'est charmant ! grâce à ce cherEdmond, me voilà libre pour toute la journée... II faut convenir que j'ai en lui un ami véritable !... et il y a pourtant des gens qui prétendent que , tier de sa naissance et de son titre de comte, il dédaigne des financiers tels que nous. (II s'assied sur le devant du théâtre). Lui, le meilleur enfant du monde, qui est mon camarade, qui ne peut vivre sans moi! qui fait dansr » femme... 11 est vrai que je r^âl; '^^k^i^K^^\ et c'est fatigant... quand on n'en a pas l'habitude. (Tirant son mouchoir de sa poche.) J'ai chaud. (Regardant le mouchoir avec lequel il \ient de s'essuyer.) Ah ! mon Dieu ! quel luxe ! un mouchoir brodé... garni en dentelles! (niant.) J'y suis... c'est celui que ma femme avait perdu dans sa chambre à coucher... Ce matin , en me levant, je l'aurai pris par mégarde... et la pauvre femme de chambre qu'on a grondée pour moi!.... Ne laissons pas soupçonner l'innocence... (déployant le mouchoir) et n'allons pas à propos de rien... comme un autre Othello... Eh ! mais, à propos d'Othello... qu'est-ce que j'aperçois là?... (Il se lève.) Dans le coin de ce mouchoir... ( Il défait le noeud et prend un billet qu'il ouvre.) Un papier plié... O ciel ! l'écriture d'Edmond... (Il lit.) « Grâce, madame... grâce pour « un malheureux... qui se meurt d'amour et tir"" «désespoir!» — A qui diable s'adresse-t-il ainsi?... « N'aurez-vous pas pitié de mes tour- « ments... Caroline? » — Caroline!... C'est à ma femme !... et j'étais sa dupe !... j'étais joué, trahi par lui!... Voilà cette amitié dont je m'honorais!... Elle vous coûtera cher, monsieur le comte... et dès ce matin, ma vie ou la vôtre... (S'arrètant.) Que dis-je!... et qu'allais-je faire?... un éclat qui va perdre ma femme!... c'est publier ma honte ! c'est l'attester moimême... c'est me déshonorer aux yeux de tout Paris!.... Ces bons Parisiens sont toujours si enchantés des accidents qui arrivent aux gens de finances !... il semble que cela les console... Ne leur don nous point ce plaisir-là. ..(Use rassied ) Il vaut mieux, sans explication, cesser de le voir , le bannir de chez moi . Mais s il aime
s'il est aimé, ils se retrouveront toujours... les obstacles ne feront qu'augmenter leur mutuelle passion... Non , non , je me trompe... Caroline ne l'aime pas encore : ce billet même me le prouve... Il se plaint de ses rigueurs, de sa cruauté !... Oui; mais c'est toujours ainsi que cela commence : et ce qu'il racontait ce matin... (Il se lève.) Ces regards plus doux, plus tendres... Et cette lettre qu'hier soir elle a reçue... car enfin elle l'a reçue... Il est vrai que c'était dans un mouvement d'humeur contre moi... Je me le rappelle maintenant... je venais d'exciter son dépit , sa jalousie ! mais enfin ce matin elle ne m'en a point parlé... elle a gardé le silence sur cette déclaration.... et si elle ne l'aime pas, elle en est peut-être bien près.... (Après avoir rêvé un instant.) A qui la faute ?.... Comment donc en suis-je arrivé là?... car enfin j'aime ma femme!... c'est ma première et ma seule passion... Il me semble que je ne pourrais être heureux sans elle , ni survivre à sa perte... et cependant je me conduis comme si je ne l'aimais pas.... je lui préfère des femmes qui sont si loin de la valoir... Gervaull avait raison ce matin... je négligeais mes affaires, je me ..rt dâ~ns i estime publique. ..Allons... il faut tout rompre... Agissons en homme , en honnête homme... Ne nous occupons plus que de mon état, de ma fortune... de ma femme... et ma femme ne s'occupera plus que de moi... Que diable ! autrefois elle m'aimait.... J'ai su lui plaire, j'ai su l'emporter sur tous mes rivaux!... Oui; mais c'est qu'alors j'étais tendre, passionné, galant, toujours de bonne humeur, toujours de son avis... je faisais en un mot ce que fait Edmond..., je lui faisais la cour ; ce qui est difficile après deux ans de mariage.... N'importe ! il n'y a que ce moyen de la ramener; et puisqu'un rival se présente... sans me plaindre, sans me fâcher, ce qui me ferait passer pour un jaloux... luttons avec lui de soins, de galanteries, de complaisances... et voyons qui l'emportera de l'amant ou du mari...
Air : Je n'ai point vu ces bosquets, etc.
Je sais fort bien , d'après ce que j'ai vu , Qu'il faut combattre un riva! redoutable; Matin et soir, courtisan assidu , Sa seule affaire est de paraître aimable. Il a pour lui ses triomphes premiers ,
Et ses conquêtes et sa gloire...
Mais j'ai pour moi les dieux hospitaliers ;
A (jui combat pour ses loyers
Le ciel doit toujours la victoire.
Après cela ce diable d'Edmond pense à tout... moi , je ne pensais à rien... Ces Heurs qu'il lui a offertes ce matin, c'était bien... Cet air nouveau qu'elle m'avait demandé deux ou trois fois, et qu'il lui a apporté hier... c'était adroit... Ah! elle aime la musique nouvelle ! eh bien ! je lui donnerai des romances..* je lui on dédierai... j'en ferai, -il le faut... Autrefois
j'en composais pour elle, et je peux bien encore... Justement, c'est aujourd'hui l'anniversaire de notre mariage.... cela tombe bien.... Elle n'y avait pas pensé, ni moi non plus.... c'est égal... c'est une occasion... (Cherchant des
vers.)
Ojour heureux!... jour dont la souvenance... (S'interrompant. ) Et ma toilette à laquelle je ne pense pas... Cet Edmond va arriver, j'en suis sûr, avec la mise la plus soignée... les modes
les plus nouvelles tandis que nous autres
maris nous nous négligeons C'est un tort ;
et puisque tous les jours on nous attaque , il faut être tous les jours sous les armes. (11 appelle.) Holà, quelqu'un Félix (Cherchant
toujours.)
Ojour heureux !... jour dont la souvenance... (Appelant plus fort.) Eh bien! viendra-t-on quand j'appelle?