S LA SECONDE CONFÉRENCE DE LA PAIX
« Il y a un départ à faire entre les nécessités inéluctables devant « lesquelles tous les gouvernements s'inclinent et les spéculations « anonymes ou individuelles auxquelles il faut savoir résister. Sur « ce point, nous devons laisser à nos représentants à la Conférence « de La Haye la plus grande liberté d'appréciation et de jugement. » Abordant enfin la question de la limitation des armements, pour la solution de laquelle il constate qu'aucune formule concrète et précise n'a encore été trouvée, le ministre déclara : « Cependant « nous la discuterons si elle est formulée, en apportant dans son « examen les idées généreuses qui ont toujours été les nôtres, sans « nous départir toutefois du souci supérieur de notre force et de «c notre préservation... Nous ferons plus: nous nous efforcerons d'in- « diquer la procédure qui pourrait être suivie, pour orienter éven- « luellement la diplomatie internationale et les gouvernements vers « la solution pratique de ce grave, de cet inquiétant problème... »
Munis des instructions de leurs gouvernements respectifs, les représentants des quarante-quatre Etats conviés à la Conférence de la Paix se rendirent à La Haye pour la date du 15 juin, jour fixé pour la première séance de l'Assemblée. Un certain nombre d'entre eux devaient, à leur arrivée dans la vieille capitale hollandaise, se heurter à une première difficulté — qui fut du reste vile aplanie. Les délégués des dix-sept Étals qui n'avaientpas été représentés à la première Conférence de la Paix furent invités à adhérer à la Conveiuion sur le règlement pacifique des conflits internationaux. L'article 60 de cette Convention porte en effet que les conditions auxquelles les puissances qui n'ont pas été représentées à la Conférence internationale de la Paix pourront adhérer à la présente Convention, formeront l'objet d'une entente ultérieure entre les puissances contractantes. Celles-ci décidèrent conformément à cet article de convier les puissances qui n'avaient pas pris part à la Conférence de 1899 à signer la Convention sur le règlement pacifique des conflits internationaux, afin que celles-ci pussent comme elles-mêmes procéder à la révision de cette Convention. Ce fut là l'objet d'un protocole spécial que signèrent le 14 juin 1907, dans une des salles voisines de la grande salle des Chevaliers où devait s'ouvrir le lendemain la seconde Conférence, d'une part les puissances signataires de la Convention de 1899, et d'autre part les puissances n'ayant pas pris part à la première Conférence et invitées à la seconde.
Dès leur arrivée à La Haye, les délégués échangèrent entre eux
les visites d'usage : il en résulta une animation inaccoutumée dans la vieille capitale hollandaise, dont les rues, d'ordinaire si calmes et si paisibles, retentirent de la corne de nombreuses et bruyantes automobiles. Les délégués qui étaient déjà venus à La Haye en 1899 étaient heureux de se retrouver, et accueillirent avec une générale et immuable amabilité leurs nouveaux collègues. La Conférence semblait donc devoir commencer sous d'heureux auspices : les difficultés qui s'étaient présentées quant à son programme s'étaient peu à peu aplanies, les délégués paraissaient animés des intentions les plus conciliantes et les plus pacifiques, et nul ne semblait se souvenir de la guerre qui avait failli éclater quelques mois auparavant entre deux grands peuples et ne pouvait prévoir que l'un d'eux quelques semaines plus tard devrait entreprendre une expédition militaire. '
Si l'on compare l'état de l'Europe en 1907 et en 1899, on découvre de très nombreux points de ressemblance. L'Europe n'est guère plus pacifique ni pacifiée aujourd'hui que jadis : quelques mois avant la première Conférence de la Paix, une terrible guerre ne s'était-elle pas produite entre les États-Unis et l'Espagne ? L'incident de Fachoda n'avait-il pas failli amener une conflagration entre la France et la Grande-Brelagne? Cette année, la seconde Conférence de la Paix a été elle-même précédée de la lutte sanglante de la Russie et du Japon ; et comme si les événements devaient nécessairement se renouveler, la France et l'Allemagne faillirent entrer en guerre au sujet du Maroc.
Il n'est pas jusqu'aux lendemains de la première et de la seconde Conférence de la Paix qui ne devaient avoir des points de ressemblance. La Conférence de 1899 prit fin le 29 juillet ; à peine quatre mois après, le 10 octobre, la Grande-Bretagne entrait en conflit avec la République sud-africaine. Cette année la France dut, pendant le cours môme de la seconde Conférence, diriger une expédition armée sur le territoire marocain pour venger l'assassinat de plusieurs de ses nationaux: également pendant les travaux de la Conférence un conflit armé faillit éclater entre le Japon et les États- Unis.
La survenance de guerres au lendemain ou pendant le cours même de Conférences de Paix semblerait bien faite pour confirmer dans leur opinion ceux qui considèrent ces Conférences comme inutiles et illusoires. Il ne faut cependant pas que ceux-là s'en tiennent aux seules apparences, et refusent de voir la réalité. La pre-
mière Conférence de la Paix avait donné des résultats incontestables ; la seconde Conférence a fait plus encore que sa devancière. Certes, la première n'a pas évité les lattes sanglantes du Transvaal et de la Mandchourie, plus que la seconde n'évita l'expédition du Maroc. La conclusion qu'il faut en tirer est que l'éducation pacifique des peuples n'est pas faite, et que ceux-ci sont toujours aussi prêts à se dévorer les uns les autres. Mais cette éducation pacifique ne peut se faire en une ou même en dix années, et les règles posées par les deux premières Conférences de Paix ne sont que les premières assises d'un monument qu'il faudra plusieurs siècles pour construire. Si les premières assises ont pu en être posées, malgré l'esprit belliqueux des peuples, c'est qu'en 1899 — comme en 1907 — « les délégués de tous les Etats du monde ont déposé les préventions « qui auraient pu altérer leurs rapports personnels, et les comhinai- « sons politiques ou les préjugés, s'ils en avaient, qui auraient pu « entraver la marche de leurs travaux ». Peut-être un jour lointain viendra-t-il où les nations oublieront, elles aussi, leurs haines réciproques pour le plus grand profit du Droit, de la Justice et de la Paix.
« Illusion! Utopie ! » disent les uns — « C'est l'avenir », répondent les autres : entre ces pessimistes, qui se refusent à croire au progrès et qui considèrent que le futur ne peut être et ne sera toujours que l'éternelle repétition du passé — et ces optimistes qui trop oublieux peut-être du passé ne rêvent qu'à l'avenir, il y a place pour ceux qui croient au moins au présent. La seconde Conférence de la Paix a rempli une grande œuvre, et quel que soit l'avenir, celte œuvre, qu'il convient de juger avec impartialité, restera gravée dans les annales de l'humanité.