GEORGES GODET XLIII
bon, nous disait-il, avoir affaire à de tels hommes! Sur certains points nous différons ; mais ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise. »
Il n'était pas, du reste, inféodé aux idées de son père au point de renoncer vis-à-vis de lui au franc parler dont il usait envers chacun. Les «soirées théologiques » du vendredi, qui réunissaient chaque quinzaine les étudiants de la Faculté chez l’un de leurs professeurs, étaient souvent le théâtre de débats homériques entre le père et le fils. Un usage, hérité de la Véuérable Classe, voulait que la discussion fût ouverte par le plus jeune des assistants et que le dernier mot fût prononcé par le doyen. Georges Godet, qui, pendant la lecture du travail, n’avait cessé un instant de couvrir sa feuille de papier d’extraordinaires arabesques, prenait la parole immédiatement après les étudiants, donnait son avis... ou se récusait s'il s'agissait d’un point d'histoire ecclésiastique ou d’une question relative à la critique de l’\ncien Testament ; on consultait ensuite dans un ordre invariable M. Monvert, M H. de Rougemont, M. Gretillat ; enfin venaitletourdeM.F. Godet. et l’auditoire. suspendu à ses lèvres, avait le privilège de l’une de ces improvisations dont il avait le secret, à la fois enjouées et sérieuses, tour à tour majestueuses comme un fleuve ou véhémentes comme un torrent... Un silence ; la séance paraissait terminée, quand, soudain, du bout de la table, une protestation s'élevait; c'était G. Godet qui signifiait son dissentiment; et alors, c’était la bataille; le fils, avec une ardeur intrépide, mettait en lambeaux l’argumentation du père : le père se défen lait avec un grand calme, point mécontent, cela se voyait, de rencontrer en son fils un contradicteur digne de lui.
Georges Godet, pourquoi le nier? était un combattif ; non seulement la vue de l'injustice et de la cruauté éveillait en lui une indignation profonde, mais toute discussion le passionnait ;une erreur de raisonnement lui faisait lever les bras au ciel ; toute lenteur et toute négligence l’impatientaient ; nul n'était à l'abri de sa verve caustique et ses amis eux-mémes n’étaient point épargnés. En réalité, cependant. il n'en avait qu'aux idées et n'éprouvait vis-à-vis des personnes aucun mauvais vouloir. Dans le fond, c'était un homme de paix, et