MÉSAVENTURE D'UN NAVIRE AMÉRICAIN
ces parages aperçurent le bâtiment. Aussitôt ils ramèrent dans notre direction et montèrent à bord, joyeux à la pensée de pouvoir babiller quelques instants et d'être régalés de café et de petits verres; les équipages ont l'habitude de gratifier de friandises les indigènes qu'ils rencontrent sur les côtes de Grônland. A leur grand étonnement, les Kskimos ne d<'îcouvrirent personne h bord; par contre, ils trouvèrent des approvisionnements de toute sorte, épars de tous côlés. Tout de suite ils prirent possession du navire, sans songer au danger qu'ils courraient si le bâtiment, lesté de pierres et à moitié plein d'eau, était séparé subitement des glaçons qui le maintenaient à flot. Une fois leur curiosité satisfaite, nos gens se demandèrent comment ils pourraient conduire à la colonie cette belle prise. Ils se tirèrent d'affaire mieux cju'on ne pourrait le penser. Les plus hardis grimpèrent dans la mâture pour établir les voiles; toutes furent hissées, à l'exception des perroquets; ces matelots improvisés n'osèrent pas se hasarder à pareille hauteur. Les autres se mirent aux pompes. Lorsque la pression des glaces cessa, la voie d'eau se ferma, et, quand la glace eut complètement disparu, les Eskimos avaient pompé avec une telle ardeur que le navire put flotter. Poussés par un bon vent, ils firent alors route vers Frederiksdal. Le capitaine et l'équipage du bâtiment étaient arrivés depuis quelque temps dans cette colonie, après avoir erré à l'aventure au milieu des récifs et des glaçons, toujours enveloppés dans un épais brouillard. Ils avaient à peine achevé de conter aux indigènes leur mésaventure, et causé avec eux de la position des glaces cette année-là, qu'un voilier fut signalé. L'arrivée d'un navire, surtout lorsqu'il est le premier de la saison, est toujours un grand événement dans une colonie du Grônland : tout le monde accourut sur le port, l'équipage américain comme les indigènes. I^s Eskimos, avec leurs yeux perçants, reconnurent bientôt que le bâtiment n'était pas un de ceux qui relâchent d'habitude dans la colonie. On se perdait en conjectures, quand le capitaine s'écria : « GoddamI je crois que c'est mon navire ». Immédiatement l'Américain sauta dans un canot et rama vers son bâtiment pour savoir par quel hasard il arrivait toutes voiles dehors droit dans le port. Il trouva les Eskimos à l'œuvre. L'un d'eux était dans la cuisine et surveillait
LA SECONDE EXPKD. AU GRÔNLAND. 5
(H) LA SKCONDK KXPKDITION AL (illÔMANn.
allciiiliveineiil la cuisson (rime grande inannile de léjrumes; un autre dislrihuail du calé; un troisième faisait rinventaii'e de la menuiserie, etc. Ces a}»réal)les occupations furent hrusquemenl interrompues par TarriviM» de réc|ui[m}»e, qui nîprit possession de son navire sans opposition d(» la part des indi{i:enes, après que le capilaincî eut donné aux sauveteurs mw petite* nk^ompense pour les payer de la peine tpi'ils avaient |)rist» d(» pomper. Bientôt on apprit aux Eskimos qu'en vertu (l(»s lois euro|HkMines ils avaient di'oit à une rétribution beaucimp jdus importante. Il s'éleva aloi^t^ nn débat intéressant sui' le montant de la récompense (]ue les indigènes devaient recevoir. Il faut espérer qu(» les autoritc»s danoises auront proté}i[é les intérêts des Eskimos et (|ue (|uel([ues-uns de ces braves j^ens acquerront ainsi une fortune telle (|u'aucun Eskimo n'en eùl jamais rêvé de pareille, ^c Mais que feront-ils de cet argent? » me disaient toujours en tei'minant les personnes qui me piirlaieut de cette affaire; on ne savait rien à cet éf^ard.
En nous reiulant à Ivijrlut, nous passâmes devant le naviiv auquel cet accident était arrivé. Nous Tifi^norious alors, et nous nous étonnâmes (|u*il ne répondit ])as, suivant l'usage, au sîUuI de la Sofia. La raison en était toute simple: les Eskimos, loi-squ'ils avaient pi'is possession du navii'e, avaient dé»chiré le pavillon américain pour s'(»n laire des foulards. A Ivigtut je rencontrai le capitaine. Il paraissait un peu confus de son aventure; mais je dois dire à sa louange (jue son ra[)port de mer était véridi({ue, bien que sa véracité cùl pour (*onsé(|uence U» payement d'une indemnité importante aux sauveteurs. Vraisemblablement ce fut une compagnie d'assurances qui paya les frais.
De Julianebaab je lis, accompagné du d<H!teur Nathoi*sl et de M. Koltboff, une excursion dans le fjord (jui s'ouvre au noitl de In colonie. Ainsi que cb^ mimbreuxijords de la cote occidentale, il jK)rle \0: nom de Kangerdiuarsuk, nom qui signifie <c \o bras du fjord le plus avancé dans l'intérieur (b»s terres. >^ Les crttesdu Kangei*dluarsuk sont un des gisements de minéraux les plus intéressants du monde (entier. Ce gisement a été dmmverl par (liesec^ke, à (|ui on doit les premières rccbercbes minéralogi(|ues et géologiqut^s faites au Gmnland. Le nom do ce savant est |)our toujiMirs inscrit en premièi'e ligne
(liiiis lii liste (ltiNL'X|)loi")leui')i (les i'<%iu[iK)irc(ii|ucs. Aucun Euro{>û.'i) n'a cxéculé, le loriff ties cotes du (■l'ônland, d'aussi loiifis voyages que lui. L'été en oumiak, l'hiver sur des tiaîucuux tii'ct^ par des chiens, il a parcouru la c<ite depuis Aluk, à l'est du cap Fai-eweil, jus(|ue par delà les colonies danoises les plus septentrionales. Aussi
Cari-Ludwig tiit-secke.
(D'ipris un portnil de Sir Honr] neelium, ils Dubliù!)
il est de mon devoir de donner quelques renseignements sur sa vie aventureuse, empruntés à l'excellente biographie due au pi-olesseur F. Johusirup et contenue dans la préface de l'ouvrage Gieteckes mineraiogiske René i Orônland. Copenhague, 1878.
Carl-Ludwig Giesecke est né à Augsboui-g en 1761 (d'après d'autres documents en 1775). Son pèi-e, qui portail le nom tie Metzier, était un tailleur aisé de la ville. Kn ttortani de l'école, Gie^*
08 LA SECOM)E EXPÉDITION AU GHÔNLAND.
secke étudia d'abord le droit à l'université bavamise d'Altdorff. Il abandonna bientôt celte étude pour sNKTuper de poésie et de théàti'e, 11 prit alors le nom de Giesecke. En 1790 il parut sur une scène de Vienne, et, après avoir composé plusieurs picH;es, reçut le titre de a poète de théâtre ». Une fîrande partie du livret de la Flûle enchantée est son œuvre, bien que le directeur Schikaneder s'en soit attribué l'honneur. Giesecke excellait dans les rôles comiques, surtout en parodiant les Anglais. A la lon}?ue, le théâtre l'ennuya également, peut-être \Yà\xe qu'il n'avait pas réussi à y occuper une situation en vue, peut-être aussi par suite d'un changement dans sa situation de fortune. Pendant le reste de sa vie il pai^it s'être trouvé dans une bonne position, et le numéro du Hamburger Correspondent du 31 mars 1810 parle de lui comme d'un homme fort h son aise. Il quittai Vienne en 180i et, à partir de cette époque, s'occupa exclusivement d'histoire naturelle, notamment de minéralogie. Dans ce domaine il acquit bientôt une grande réputation, qu'il devait non pas à ses publications — car, comme naturaliste, il avait publié peu ou môme rien avant son retour du Grônland, — mais à son coup d'œil et à son instinct de colliîclionneur; peut-être aussi devait-il sa répuUUion à son amabilité dans ses rapports avec hîs savants qu'il visita au coui's de ses nombreux voyages dans les différentes parties de l'Europe. D'après les étiquettes de quelques échantillons minéralogiques du Musée national de Stockholm, il a parcouru, semble-t-il, la Suède dans les premières années du siîîcle. Au commencement de 1803 il se fixa à Copenhague, où on l'appelait, à tort ou à raison, je ne sais, « le Conseiller prussi(»n des mines ». La Commission du commeree des Ferô le chargea d'étudier ces îles. Du 4 août au 14 septembre 1805 il visita une partie de cet arehipel et en rapporta à Copenhague une très belle collection.
L'année suivante, Giesecke partit pour le* Grônland. Il fit ce voyage à ses frais, mais fut puissamment aidé dans cette exploration par la Compagnie de commerce, ainsi (|ue le prouve la lettre de riH:ommantlation (|u'il en reçut. Ce document contient les passages suivants :
6IESECKE. 69
Ses observations durant ce voyage (les observations de Giesecke) devant être utiles au commerce du pays, ainsi que nous avons lieu de Fespérer, nous désirons lui donner toute l'assistance possible pour qu'il réussisse dans son entreprise. Nous comptons que les employés de la compagnie, non seulement pour obéir h nos ordres, mais encore par égard pour la haute situation du voyageur, s'efforceront de lui être utiles, et de lui rendre agréable son séjour au Grôniand.
Nous prions les gouverneurs des colonies où l'ingénieur s'arrêtera : de lui fournir le logement le plus commode qui se puisse trouver dans 'la localité; de lui procurer, aux frais de la compagnie, les bateaux et les hommes dont il aura besoin; de lui délivrer, sur sa demande écrite, les marchandises qui lui seront nécessaires ; enlin, de l'héberger aux frais de la société, comme il est coutume de le faire pour les officiers en mission. Les employés devront, !iuUnit que possible, le recevoir chez eux, pour ne pas l'obliger à avoir une installation spéciale. Ix^s frais de réception seront supportés par la société.
Primitivement le voyage de Giesecke ne devait durer que deux ans el demi. Mais, les croiseurs anglais ayant pris le navire qui rapportait en Europe les collections qu'il avait formées pendant les deux premières années de son séjour, il résolut de recueillir de nouveaux échantillons dans les localités qu'il avait déjîi visitées et de prolonger son séjour au GrônIamI pendant deux nouvelles années. Son retour fut ensuite différé par la guerre qui désolait alors l'Europe et qui entravait les communications entre le Grôniand et le Danemark. L'ancien auteur dramatique, l'homme du monde, habitué aux salons de la société éclairée, paraît s'être fort bien accommodé de cette existence presque solitaire dans de misérables villages habités seulement par quelques fonctionnaires danois et des indigènes à moitié sauvages. Les Eskimos sont, il est vrai, toujours gais et insouciants lors(ju'ils ne sont pas exposés a trop de privations. D'après le journal de Giesecke, l'humeur capricieuse des indigènes paraît avoir mis sa |)atience à une rude épreuve. Dans une partie du Grôniand, les Eskimos conservèrent longtemps un bon souvenir de Giesecke; mais lui et le capitaine Graah éUiient, disaient-ils, de trop grands Nalegak^ en d'autres termes des maîtres trop exigeants. Giesei^ke séjourna au Grôniand huit étés et sept hivers. Pendant ce temps il ac^'iomplit les explorations suivantes :
En 1806, dans l(*s (lislricls do Frederikshaab et de Julianehaab, il visita le détroit voisin de la pointe méridionale du Grônland, dœouvril le gisement d'eudialvte dans le Kanpeitlluarsuk et hiverna à Godthaab.
Durant Tété de 1807 il flt, en oumiak, le voyage de Godlhaab à Disko, et se rendit ensuite à Upernivik, a boni d'un navire de la compagnie. De là il poussa, en canot, jusqu'à Tasiusîik, puis revint à (îodhavn. En automne il visita l'île Disko, notamment, Rit^^nbenk, Jakobshavn, Christianshaab et Egc^lesminde. Il passa l'hiver de 1807 à 1808 à Godhavn.
L'été de 1808, il alla, en canot, de Godhavn à GcMlthaab pour visiter les environs de cette colonie, |)arliculieremenl intéressants aux points de vue géologique et hisloricjue.
En 1809 il parcourut la côte de Godthaab à Julianehiiab, étudia les couches de crvolithe d'Ivijjtut et retourna hivernera Godthaab.
En 1810 il poursuivit ses nvherches dans le district de Gwithaab et passa l'hiver à Godhavn.
En 1811 il alla de (Jodhavn à l manak,sur des traîneaux tirés par des chiens, pour étudier les inténssanles formniions situées aux environs de cette localité. Duranl ses t*xcursions en traîneau sur la couche de glace crevassée qui nvouvrit le Ijoixl jusqu'au 12 juin, nombreux furent les incidents dramatiiiues. Il chVouvril le gisement de plantes fossiles crétacées situé dans la presqu'île Nuai'soak. Le voyage qu'il lîl en oumiak pour revenir à Godhavn, où il hiverna, fut particulièrement dangereux.
Pendant l'hiver de 18h2 il enlre|)rit un second voyage à Umanak, et, l'été, il (it en oumiak le tour du fjord de Disko. Il ])assa également cet hiver à Godhavn.
En 181«î il continua ses rtrherches dans les environs du (jord de Disko, puis rc^vinl enlin en Europe.
En examinant une carie, le lecleui' se rcMuIra compte des distiinces énormes que Giestîcke a parcourues, tantôt dans une embarcation en peau — et cela souvent à une époipie avancée du mois d'octobre, — tantôt dans d(»s traîneaux tirés par dc^s chiens, pendant les froides journées d'hivcM*.
A cette époque la vie au Grônland était ])articulierement diffi-
GIESECKE. 71
cile. La guerre entre le Danemark et l'Angleterre empêchant toute importation d'Europe, les Européens manquaient des ehoses les plus nécessaires, et pendant bien des hivers ils durent se contenter, en fait de vivres, des ressources du pays. A Tépoque où Giesecke séjourna à Godhavn, la chasse h la baleine était en pleine activité; il y prit part avec le plus grand intérêt, semble-t-il, ainsi qu'aux distractions exotiques qu'offre ce pays. Comme toutes les personnes qui ont séjourné longtemps au Gronland, il quitta ce pays à regret, pour revenir en Europe. Le Ui août 1815 il prit passage à bord du brick le Hvalfisk, le même sur lequel j'ai fait, en 1870, mon premier voyage au Gronland.
Le 19 septembre, Giesecke arriva à Leith. Depuis sept ans et demi il avait quitté l'Europe; n'étant pas attiré dans une ville plus que dans une autre par l'attrait de retrouver un domicile, il débarqua dans ce port pour savoir ce qu'étaient devenues les collections qu'il avait envoyées en 1807. Il sut alors qu'elles avaient été prises par un croiseur et vendues à Edimbourg. Achetées pour 40 livres sterling par un collectionneur de minéraux, elles avaient été étudiées et décrites en grande partie par le minéralogiste AUan et le chimiste W. Thomson. Cette circonsUmce mit Giesecke en relations tivec divers savants de la Grande-Bretagne, et en 1814 il fut nommé professeur de minéralogie et de chimie à l'université de Dublin. Il mourut dans cette ville, le 5 mars 1855, après avoir été comblé de distinctions par les savants et les gouvernements de différents pays. Il ne paraît pas exact qu'il ait été créé baron irlandais, ainsi que le disent plusieurs de ses biographes.
Un des plus intéressants gisements de minéraux qu'ait découverts Giesecke au Gronland est situé sur les rives du Kangerdluarsuk, vers lequel nous nous dirigions. Là se trouve la roche la plus riche en silicate de soude que l'on connaisse. La plupart des géologues la croient venue au jour à l'état liquide. Je pense, au contraire, que l'on est en présence de débris d'anciens tufs volcaniques modifiés, tombés dans un lac dont les eaux contenaient une forte
proportion de sel (chlorure de sodium) et peut-être aussi delà soude.
Quoi qu'il en soit, cette roche renferme de nombreux minéraux
rares, recherchés par les collectionneurs et les savants. Le plus
curieux est Teudialyte, silicate d'un rouge foncé ou d'un rouge
cerise, cristallisant en beaux cristaux rhomboédriques. 11 contient
15 pour 100 de zircone, qui ne se trouve guère que dans le zireon,
minéral très rare, dont les variétés nobles étaient, dans l'antiquité,
recherchées comme pierres prixîieuses. Cette substance sert à
recouvrir les cylindres de craie employés dans la lampe Drummond.
C'est même là son seul emploi industriel. Sa consommation ne
s'élève annuellement qu'à quelques grammes, qui sont fournis par
^ les gisements de Brevig en Norvège, de Ceylan, de la montagne
d'Ilmen dans l'Oural, et de quelques localités d'Amérique. Si, un
jour, cetle matière est employée sur une plus grande échelle, et
si l'on ne découvre pas de nouveaux gisements d'un minéral riche
en zircone, le Kangerdluarsuk deviendra le siège d'une exploitation
importante. Dans cette localité, l'eudialyte forme de grandes masses,
notamment dans l'îlot rocheux situé au fond du Ijord. On y trouve
encore de l'arfvedsonite — minéral baptisé ainsi en l'honneur
du propriétaire de mines suédois, Arfvedson, qui a découvert le
lithium, — la sodalite, la steenstrupine, la rinkite, l'astérophyl-
lite, etc.
Le voyage eu chaloupe à vapeur de Julianehaab au Kangeixlluarsuk fut particulièrement intéressant. Tout d'abord, en doublant la presqu'île sur laquelle Julianehaab est bâtie, nous traversâmes une longue file d'isbergs. Les uns ressemblaient à des palais fantastiques, les autres à des forteresses; ceux-ci étaient d'un blanc éclatant comme du marbre absolument pur, ceux-là d'un bleu d'azur; toutes ces glaces donnaient je ne sais quel air de fête à ce paysage mélancolique, formé par la mer et de tristes rochers dénudés. Ces énormes glaçons amortissaient le roulis et servaient, en quelque sorte, de balises sur ce fjord dont l'hydrographie n'a pas été faite. En effet, lorsque la mer est couverte d'isbergs, tous les bancs sont reconnaissables de fort loin à la masse de glaçons, plus ou moins grands, qui y sont échoués. Au milieu de pareilles masses de glaces, un grand danger menace le petit kayak de l'Eskimo tout comme le
LE KANGERDLUARSUK. 75
plus solide navire. Malheur au bâtiment qui se trouve près d'un isberg lorsqu'il chavire, s'écroule ou vêle\ A ce point de vue, notre navigation présentait d'assez grands dangers; de sourdes canonnades produites par la chute de fragments de glace éclataient de temps en temps, et de hautes vagues, isolées, troublaient brusquement la surface unie du fjord, faisant onduler avec une majestueuse lenteur les minarets de glace qui n'étaient pas trop fortement ensablés.
Le zoologiste composa une très belle collection d'oiseaux, et, une fois à terre, les chasseujs fournirent le cuisinier d'une bonne provision de lagopèdes. Nos guides eskimos étaient ébahis de la justesse du tir de Kolthoff, surtout lorsque, d'un coup bien ajusté, il fit tomber dans l'embarcation un bourgmestre {Larus glancus) qui passait au-dessus de nos têtes.
Dans l'intérieur du fjord nous abordâmes quelques instants à un endroit où de nombreuses familles indigènes avaient dressé leurs tentes d'été pour chasser et pêcher aux environs. Cette petite colonie ne s'attendait guère à la visite d'étrangers, et tous, hommes, femmes et enfimts, étaient revêtus de vêtements fort sales. Le beau sexe tint à nous prouver que, même en venant ici, il n'avait pas renoncé à ses moyens de séduction. Quelques heures après avoir établi notre campement sur la rive septentrionale du fjord, juste en face de la petite île d'eudialyte, nous vîmes arriver un oumiak chargé d'une troupe de femmes. Toutes étaient soigneusement habillées; quelques métisses, aux beaux yeux bruns et à la mine fraîche et pleine, paraissaient même assez jolies et ressemblaient presque à des Européennes. Le type eskimo pur est, au contraire, très laid, non seulement aux yeux des Européens, mais encore des indigènes, à ce que l'on assure. Fait assez curieux, les Eskimos reconnurent immédiatement que les deux Lapons qui nous accompagnaient dans cette excursion n'étaient pas de la même race que nous, et désormais ils les considérèrent comme des compatriotes. Tout d'abord Lars ne fut guère flatté de cette observation; un peu plus tard, charmé par une belle brune aux yeux doux, il découvrit qu'il
i. On dit qu'un isberg « vêle » lorsqu'il s'en détache des blocs plus ou moins gros. (iV. du irad.)
7i LA SECONDE EXPÉDITION AT (;Rr)NLAND.
était « cousin » des indigènos, ol à p.irtir do ve moment il fut toujours un aimable cavalier pour les beautés indigènes que nous rencontrâmes.
Le fjord était si poissonneux (|ue Ton pouvait mettre la marmite au feu avant d'aller à la pèche. Le ressac rejetait sur le rivage des monceaux de capelans*, et, au fond du ijord, la rive était cx)uverte d'une telle quantité d'œufs de ces poissons, qu'à une certaine distance elle semblait conslitucV» par un sable fin d'un gris clair.
Une fois arrivés au fond du fjord, le lem|)s devint pluvieux. Dès lors nous fûmes moins tourmentés par les mousti(jues. Ces insectes rendent tivs désagréable un séjour au (ironland ; souvent même ils interdisent tout travail en plein air, du moins pour le nouvel arrivant. Les piqûres des moustiques, lors(|u'on y est exposé pour la première fois, produisent sur la peau, outre des boutons douloureux, des suppurations. Ces diptères sont venimeux ; cela provient vraisemblablement de ce que, lorsqu'ils n'ont pas l'occ^nsion de piquer des hommes pour sucer leur sang, ils s'abattent sur les monceaux de matières animales en déîcomposition autour des colonies. Une fois que l'on a subi d(* nombreuses piqûres, cette inoculation vous préserve, semble-t-il, pour le reste de votre séjour. Une friction des piqûres avec du vinaigre très fort diminue l'enflure, la démangeaison et la douleur. Celui qui a été exposé aux attaques des moustiques du Crônland comprend facilement que cette plaie soit une des causes qui aient fait avorter l'essai de colonisation entrepris par des Suédois en Pennsylvanie. Ces insectes obligèrent nos compatriotes à abandonner une forteresse bâtie par le gouverneur Johan Piintz, et qui était nécessaiiv a la sûreté des colons. La garnison donna à ce fort h* nom caractéristique de Myg^ genborg.
Le 20 juin nous revînmes à la colonie, rapportant une magniûque collection de beaux minéraux, dont une partie orne déjà les salles du Musée royal. En descendant le fjord, quelques Eskimos nous escortèrent sur un long parcours dans leui^s légères embarcations. De temps à autre ils passaient fièremc^nt devant notre petit vapeur, qui