MIRAGE
justement appelé le « délroil des Isbergs »; presque en tout temps, de nombreuses monUignes de glace y dérivent, venant des glaciers de Karajak, d'Ingnerit et de Kangerdlugsuak, situés au nord, et de ceux de Jakobshavn et de Torsukatak, situés au sud. De tous les glaciers de la côte occidentale, ce sont ceux-Là qui forment, diton, la plus grande quantité d*isbergs. Pour cette raison, les navires de la Compagnie de commerce évitent le Waigat lorsqu'ils vont de Godhavn à Umanak. Au contraire, un naturaliste a de nombreuses raisons pour naviguer dans ce détroit; une faune très riche habite le fond de cette passe, et, au point de vue géologique, ses rives offrent un très grand intérêt.
Le temps était magnili(jue, et le paysage particulièrement grandiose. A Test apparaissait la nappe bleuâtre de Vinlandsisy dont nous allions prochainement pénétrer 1^ mystère. Par delà, le glacier s'étendait-il jusqu'aux monlagnes de la côte de l'Osterbygd, ou cachait-il des vallées dépouillées de neige et plus ou moins verdoyantes? Au nord s'élevaient les hauts escarpements basaltiques de l'île Disko, dont les lianes contiennent les vestiges d'un pass:î si éloigné de nous que, comparativement, les pyramides d'Egypte sont des monuments récents. Tout autour s'étendait la nappe de la mer, hérissée de centaines d'isbergs gigantesques. Un mirage très intense — le plus intense que j'aie observé dans les régions ' polaires — exagérait les dimensions de ces montagnes de glace j et embellissait leurs formes. Les îles situées au-dessous de l'ho-/ rizon étaient visibles, quelques-unes sous la forme d'une image double renversée l'une au-dessus de l'autre. Un même isberg réfléchissait sur le ciel deux ou trois images; dans le sens vertical,^ l'allongement ékiit si considérable qu'à disîance les moindres glaçons semblaient des cathédrales gigantesques hérissées de tours. A chaque minute, ces montagnes de glace s'élevaient et s'abaissaient ; à chaque instant leurs formes changeaient. Au moment où elles avaient les contours les plus pittoresques, subitement une nou-\ velle image apparaissait au-dessus de la première, renversée et s'appuyant sur le sommet de la première figure. Une petite.brise froide venait-elle à souffler sur la mer, immédiatement la double image j
disparaissait ou s'éloignait pour figurer à l'horizon un isberg j
/ minuscule. Quelques instants après, cette nouvelle figure commençait à grandir et atteignait finalement son premier développement, puis décroissait encore.
Devant Skandsen, petit établissement situé sur la côte méridionale de l'île Disko, près de l'entrée du Waigat, nous renconlrâmes un bateau. Jl était commandé par l'Eskimo Hans Ilendrik*, celui-là même qui avait accompagné les expéditions d'Elisha Kent Kane et de Charles-F. Hall dans le détroit de Smith. Captivé par les charmes d'une beauté grônlandaise, cet indigène avait passé neuf hivers consécutifs sur le cap York. Je voulais me renseigner auprès d'Hendrik sur l'état des glaces dans ces parages, en vue de l'exploration que le docteur Nathorst devait y entreprendre. Je désirais, en outre, qu'il nous recommandât aux indigènes établis dans cette localité. Je hélai donc le* bateau et invitai Ilans à venir à notre bord, invitation qu'il accepta immédiatement. Hans Hendrik est maintenant vieux, et sa démarche ne rappelle guère le jeune conquérant des beautés indigènes dont le portrait se trouve dans les Arctic Explorations d'Elisha Kent Kane (Philadelphie et Londres, 1856, I, p. 24). l\ faut dire que depuis le 10 juillet 1853, date à laquelle il abandonna sa demeure de Fiskernâss pour suivre Kane dans son exploration, il a mené une dure existence, tout entière faite de dangers, de fatigues et de privations. Le sentiment de sa valeur a donné à Hans une certaine dignité. Je lui fis bon accueil et le traitai de mon mieux ; néanmoins la conversation était languissante, Hans éprouvant une grande diOicullé à s'exprimer dans un idiome européen. Le café et le vin lui délièrent enfin la langue: l'entretien devint alors plus animé. Les souvenirs de sa jeunesse passée au cap York étaient encore très vifs, et see yeux s'animèrent à la seule pensée de visiter de nouveau cette localité; mais il n'y retournerait qu'en été, ajouta-t-il prudemment. L'Eden desEskimos, comme Kane appelle le cap York, ne lui avait probablement pas laissé de très agréables souvenirs. Hans avait demeuré neuf ans sur ce pi'omontoire et s'y était marié. On pouvait y débarquer en juillet, disait-il, et des indigènes vivaient aux environs dans Tabon-