EXPLORATION DE WIIYMPER ET DE BROWN
hauteur atteint 2074 mètres. Favorisé par un temps clair, il avait eu une vue très étendue sur Vintandm. Vers l'est, le glacier formait une sorte de mur dont la crête était située en dessous de l'horizon du sommet du Kelertinguit. Whymper évalue à cent milles anglais la distance de cette montagne à la crête de ce mur, et à 3000 mètres la hauteur de ce mur. Ces chiffres sont inexacts, pour deux raisons. D'abord, Whymper n'avait dans les environs aucun point de comparaison pour évaluer la distance; en second lieu, dans cette appréciation il n'a pas tenu compte de la réfraction toujours très forte sur la glace pendant une chaude journée d'été*. Les observations que Whymper a faites sur mes voyages au Grônland ne méritent pas une réfutation. Les conjectures d'un alpiniste n'ont aucune valeur scientiûque, et de nombreuses expéditions devront être envoyées dans l'intérieur du Grônland avant que l'on puisse résoudre les problèmes dont la solution est attendue impatiemment. Pendant la campagne de 1883, à partir de notre neuvième campement, nous perdîmes de vue les montagnes de la côte. De leurs sommets la vue ne s'étendait donc pas au delà de ce point.
En 1870 j'ai fait, accompagné du D''Berggren, la première exploration importante qui ait été entreprise sur Vinlaiidsis. Au cours de cette expédition nous réussîmes à nous avancer à une certaine distance de la côte, et pendant les quelques jours que nous passâmes sur le glacier, nous fîmes de curieuses observations scientifiques. Cette année-là, j'étais allé étudier au Grônland l'emploi des chiens comme bêtes de trait, ayant l'intention de me servir de ces animaux pour haler les traîneaux dans une expédition que je projetais. Je voulais essayer d'atteindre le pôle en avançant sur la glace au nord du Spitzberg. Les conversations que j'eus avec les indigènes de plusieurs colonies me persuadèrent que les chiens ne 'peuvent être employés comme bêles de trait dans les régions polaires^ oti il est
i . Par une journée ensoleillée, la réfraction est tellement intense sur Vinlandêis que le glacier semble former une sorte de cuvette.
1^26 LA SECO.NDE EXPÉDITION AU GRÔNLAND.
nécessaire (T emporter avec soi toute la nourriture dont ih ont besoin. Cette enquête achevée, je me proposai d'entreprendre différentes études scientifiques au Grôniand. La libéralité de M. Oscar Dickson me permit de m'adjoindre plusieurs collaborateurs et d'organiser une petite expédition. Trois savants m'accompagnèi'Cnl : un botaniste, le D' Sv. Berggren, anjoui-d'hui professeur de botanique à l'école supérieure de Luud, un géologue, le D' Th. Nordstrom, et un zoologiste, le D' Oberg.
Je projetais avant tout reprendre les projets de Whymper et pénétrer dans l'intérieur de la péninsule, mais je ne voulais me lancer dans cette entreprise que muni d'un bon outillage et accompagné de solides compagnons. Avant mon départ, désirant recueillir des renseignements sur Vinlandsis, je communiquai mon projet à MM. Rink et Olrik, tous deux anciens inspecteurs du Grôniand septentrional, à mon ami Otto Torell, qui avait l'expérience des expéditions de ce genre, et à différentes autres personnes, qui, ayant visité le Grôniand, croyaient connaître Vinlandsis, telles que Cari Petersen, le compagnon de Penny, de Kane et de Mac Clintock. Tous considérèrent mon projet comme inexécutable; j'hésitai donc à me lancer dans cette entreprise, (jui pouvait être infructueuse et me faire perdre un temps précieux que j'aurais consacré à des études d'un autre genre dont les résultats étaient certains. Je n'avais certes pas la prétention de réussir là o\x le célèbre alpiniste Whymper avait échoué; d'autre part, je ne voulais pas abandonner complètement mes projets : je lésolus alors de faire simplement une excursion sur Vinlandsis\
Le 15 mai je quittai Copenhague h bord d'un des plus anciens bâtiments Ao la flotte de commerce du Grôniand, le brick le Hoalfisk, commandé par le capitaine Soistrup. Le 2 juillet seulement, nous arrivâmes à Godhavn, après avoir essuyé une terrible tempête près du cap Farewell. Je voulais louer deux baleinières avec leurs équipages, pour exécuter dans le courant de l'été plusieurs excursions sur différents points de la côte du Grôniand nord occidental. Les négociations engagées h ce sujet ne réussirent pas. A cette époque
i. Voir A.-E. NonlenskiOld, Rcdoijôrchc for en expédition till Grôniand âr 4870. Ôfvcrtigt afK. Vet.-Akad, Fôrli,, 1870, p. 975.
EXPLORATION DE NORDENSKIÔLD EN i870. 127
de Tannée, les meilleurs chasseurs et la plupart des indigènes ont coutume d'abandonner la colonie pour aller à la campagne avec toutes leurs familles. Ils vont s'établir sous la tente dans quelque coin écarté des Qords, et passent là plusieurs semaines à chasser, à pêcher et à se chauffer au clair soleil de Tété.
Après avoir perdu une semaine en négociations infructueuses, je m'embait[uai à bord d'un jakV de la compagnie pour gagner Egedesminde. Là, disait-on, il me serait plus facile d'engager les équipages dont j'avais besoin.
La traversée ne dura qu'une demi-journée, tout le temps agrémentée par les chants d'un quatuor de passagers grônlandais. Les indigènes chantaient en eskimo des mélodies européennes. Grâce à l'obligeance du gouverneur d'Egedesminde, M. Bollbroe, nous pûmes, quelques heures après notre arrivée, commencer nos travaux. Nous achetâmes une baleinière; M. Bollbroe nous en prêta une seconde, et son intervention nous facilita l'engagement des hommes qui nous étaient nécessaires.
Oberg resta avtîc une embarcation dans les environs d'Egedesminde pour draguer et étudier la fiiune de ces parages, Berggren, Nordstrom et moi, nous fîmes route au sud, par Manermiut et Kangaitsiak, pour atteindre le plus septentrional des long Qords étroits qui échancrent la côte entre Egedesminde et Holstenborg.
Le 12 juillet nous couchâmes à Manermiut, le 13 à Kangaitsiak, le 14, le 15 et le 16 sur des îles de l'Aulaitsiviktjord. Le 17 enfin, nous atteignîmes le glacier qui descend au fond du bras septentrional de l'AulaitsivikQord. Nous avions choisi cette localité comme point de départ de notre excursion sur Vinlandsis.
La journée du 18 fut occupée par les préparatifs du voyage et par une reconnaissance préliminaire du terrain; le 19, de bon matin, nous nous mîmes en route. Nous traversâmes en canot une baie dans laquelle débouchaient plusieurs torrents issus de Vinlandsis^ tout chargés d'argile. Au delà s'étendait, jusqu'à la lisière du glacier, un terrain assez accidenté. Vinlandsis se terminait par un escarpement, à pic en certains endroits, ailleurs mamelonné et couvert d'une mince couche de débris pierreux. La
1. Espèce de sloop de constioiction Scandinave. (N. du IracL)
i28 LA SECONDE EXPÉDITION AU GRÔNLAND.
hauteur de la tranche terminale du glacier ne dépassait pas quelques centaines de mètres; au delà de ce point, le glacier avait une altitude beaucoup plus grande. Presque partout Tescarpemenl terminal défiait toute escalade. Après bien des recherches, nous découvrîmes une crevasse étroite, et, en en gravissant les parois à Taide d'une corde, nous atteignîmes le sommet du mur de glace. Cette corde avait une hmguour de cent brasses; son poids nous obligea à en couper la moitié à la première halte. A rexceplion du vieux patron de notre canot. Ions les indigènes qui nous avaient accompagnés nous aidèrent à transporter nos bagages au pied de Vinlandsis^ un rude labeur sur ce terrain hossué de monticules et crevassé de vallons; après la halte de midi, ces indigènes nous suivirent même «à une petite distance sur le glacier. Seuls Berggren, les deux Eskimos (Isak etSisamiak) et moi, nous continuâmes la roule. Ce jour-là Tétape fut courte.
Une poussière terreuse parsemée de cailloux à angles saillants noir-
I cissait la lisière de Vinlandsis, Dans celle région le glacier était peu accidenté , simplement coupé de crevasses profondes qui s'ouvraient perpendiculairement à la direction de la riv(»; c'était une crevasse de ce genre dont nous avions escaladé les parois pour atteindre le sommet du mur de glace terminal. Afin de ne pas effrayer les Grônlandais par la vue de ces gouffres dangereux, j'abandomiai ce terrain relativement facile pour marcher au sud le long de la ligne des crevasses. Plus loin seulement» nous comptions faire roule vers Test. Nous réussîmes ainsi à éviter les crevasses; mais dans cette direction le glacier était très accidenté. Nous comprimes alors le sens d(* la pantomime à laquelle les Eskimos s'étaient livrés pour nous dissuader de notre projet. Tout en bahillant sans trêve ni merci dans un langage incompréhensible pour nous, ils élevaient les mains au-dessus de la tcte, puis les abaissaient jusqu'au niveau du sol. Par ces gestes, ils voulaient décrire le lahyrinthe de pyramides de glace au milieu duquel nous nous trouvions. Ces pyramides ne dépassaient guère une hauteur de 12 mètres, et leurs faces avaient une inclinaison de 25 à 30 degrés.' Sur un pareil terrain, la marche n'était guère rapide avec nos traîneaux lour^ dément chargés. En gravissant ces protubérances du glacier, nous devions haler de toutes nos forces les véhicules, puis à la descente les retenir pour qu'ils n'arrivassent pas hrisés en mille moiceaux au pied de la pyramide. Dès le lendemain je reconnus l'impossibilité de transporter plus loin
. les trente jours de vivres dont nous étions munis et la nécessité de charger les bagages sur nos épaules. J'abandonnai donc le traîneau avec une partie des provisions, et nous plaçâmes le reste dans nos sacs. Ainsi équipés, nous pûmes marcher assez rapid(»inent, bien que le terrain fût d'un parcours aussi difficile que la veille. Plus loin, le glacier était moins acci-
EXPLORATlOxN' DE NORDENSKIÔLD Ex\ 1870. 129
denté, mais il était coupé de grandes et profondes crevasses que nous devions sauter. Cet exercice gymnastique n'était point facile, chargés comme nous Tétions ; malheur à celui qui eût fait un faux pas ! La traversée de celte région dangereuse dura deux heures. Nous rencontrâmes encore par la suite plusieurs zones de crevasses, mais elles étaient beaucoup moins larges. Nous nous trouvions alors à une hauteur de 252 mètres. Plus loin, dans les régions qui n'étaient pas crevassées, Vinlandsis ressemblait à une mer fouettée par la tempête et dont les vagues auraient été subitement congelées. A première vue on reconnaissait que le glacier s'éFevait vers l'intérieur; de distance en distance, la pente était interrompue par des dépressions ovales remplies par des nappes d'eau sans émissaire apparent, qu'alimentaient de nombreux affluents. La traversée de ces rivières n'était point dangereuse, mais souvent le passage de ces torrents nous faisait perdre autant de temps que celui des crevasses. Si ces cours d'eau étaient moins nombreux que les crevasses, les détours auxquels ils nous obligeaient étaient par contre beaucoup plus longs.
Pendant toute la durée de notre excursion sur Vinlandsis, le temps fut clair; à divers moments, pas un nuage ne tachait l'azur du ciel. Pour des gens chaudement vêtus comme nous Tétions, la chaleur était très sensible. A l'ombre, près de la glace, le thermomètre ne s'élevait guère au-dessus de zéro; placé à une certaine hauteur, il marquait -f- 7^ à -f- 8^, et au soleil il variait de 25^ à H- 50* C. Les nuits étaient très froides; immédiatement après le coucher du soleil, les flaques d'eau éparses sur la glace gelaient. Nous n'avions pas de lente, et pour quatre houunes nous ne possédions que deux sacs de couchage. Dans ces sacs ouverts à chaque extrémité, deux personnes pouvaient se placer bout à bout. Reposant directement sur la surface inégale du glacier, ce lit n'était rien moins que confortable; après quelques heures de sonnneil, on était réveillé par des douleurs dans les membres ankylosés; et comme un simple prélart isolait le sac de la glace, le matelas était toujours très froid. Au retour de notre excursion, pour que Nordstrom pût se figurer les souffrances que le froid nous avait fait endurer, les Eskimos se secouaient le corps d'un frisson violent. La basse température nous obligea à abréger autant que possible la durée des haltes durant la nuit; à midi, au contraire, comme nous pouvions nous chauffer au soleil, nous nous arrêtions plus longtemps. Je mis à profit ces haltes pour déterminer, toutes les vingt-quatre heures, la latitude et la longitude des points où nous nous arrêtions et calculer ainsi les distances parcourues.
A une encablure de la lisière du glacier, on ne trouve pas une pierre sur la siu'face de Vinlandsis, mais partout elle est criblée de trous cylindriques
EtIréiiiiU: iDri-riL-urc ûc VînlaudMÎ*. Viir i
Arcadu ilc glaci! Joniiaiil jussu^i' û lui luiiviil cuuluiit suus Vînlandâit.
Roches iituubnni-cs liuns rAuluitslvikfjord.
iiuru «icculOo d'après uii dessin da II. !ii. Bcrggrcu.
Criivusïv Ju Xinlandiiê rciicuntniu * cnviiiin 30 kilomètres de la cdie.
Gnivurv <iéeulÉ« A'tfni un dcaiiu île U. St. Bi'iv;i-eu, i>i't> It i3 juillet 1870
i52 LA SECONDE EXPÉDITION AU GRÔNLAND.
profonds de 30 à 60 centimètres, dont la largeur varie de quelques millimètres à 60 centimètres. Ces trous sont très rapproches les uns des autres, et entre eux il n'y a place ni pour mettre le pied ni, à plus forte raison, pour dérouler le sac-lit. Chaque nuit nous couchions sur cetl« glace poreuse; pendant que nous dormions, la chaleur de nos corps en fondait une certaine quantité, et le matin nous nous réveillions au milieu de flaques d'eau. Comme compensation à ces inconvénients, ces trous contenaient une excellente eau.
Ces cavités ne communiquaient point les unes aux autres. Au point extrême de notre course sur V inlandsis, comme à la lisière inférieure du glacier, le fond de tous ces trous était couvert d'une couche de poussière grise, épaisse de plusieurs millimètres. Celte suhstance, très intéressante à plusieurs points de vue, a reçu le nom de cryokonile (xpuo;, glace, et xévt;, poussière) .
Le 21, à midi, nous avions atteint un point situé par 68*21' de latitude nord à 24 kilomètres à l'ouest du fjord et à une hauteur de 406 mètres audessus de la mer. A la halte que nous fîmes l'après-midi, les Eskimos enlevèrent leurs chaussures pour examiner leurs pieds; c'ét<ait mauvais signe. Isak nous annonça alors, en fort mauvais danois, que lui et ses camarades étaient d'avis de battre en retraite. Les représentîitions que nous leur adressâmes n'eurent aucun succès, et force nous fut de les laisser retourner en arrière et de continuer seuls notre route.
Nous passâmes la nuit dans cet endroit. Les provisions furent partagées; les Eskimos en emportèrent une quantité suffisante pour pouvoir atteindre le campement situé au pied du glacier, au cas où ils ne retrouveraient pas le dép()t laissé en route. Quant à nous, nous ne nous chargeâmes de vivres que pour cinq jours. Le reste et un excellent appareil de chauffage au photogène furent abandonnés sur la glace. Pour pouvoir reconnaître au retour l'emplacement de ce dépôt, nous suspendîmes un morceau de couverture à un bâton; malgré cette précaution, nous ne pûmes le retrouver lorsque nous battîmes en retraite.
Ces préparatifs terminés, Berggren et moi, nous poursuivîmes notre route vers l'intérieur du pays, pendant que les Eskimos rebroussaient chemin.
Près de cette halte, le glacier formait une sorte de cuvette sillonnée de nombreux cours d'eau. Afin d'éviter ces torrents, nous suivîmes à droite le bord de la dépression, mais là nous tombâmes au milieu de longues et larges crevasses parallèles, orientées du nord-nord-est au sud-sud-ouest, beaucoup plus dangereuses à traverser que les torrents. Le 22, à midi, nous nous arrêtâmes pour faire le point. Le temps était magnifique et le soleil