CHAPITRE VII
Arrivée à l'|KMnivik. — Tasiiisak. — Navigation dans la haie de Melvillo. — Voyage de sir Jolin Hoss ; son entnîvue avec les indigènes près du cap Yoi-k. — Les blocs de for de Sowallik. — Les Cj^iuison Cliffs et la neige rouge. — La Sofia au milieu des glaces de la haie <le Melville. — Le Conieal Hock. — Mouillage à Ivsugigsok. — Les indigènes d'ivsugigsok. — U'ur opinion sur le sort de Fexpédition américaine. —Études scientiliques. -— Flore (Flvsugigsok. — La Sofia hl(K|uée \m- les glaces. — iK'^part dlvsugigsok — Seconde travei-sée de la haie de Melville. — Chasse à Foui-s blanc. — Recherches palcontologiques à PaU>ot. — L*île du Lièvre. — Navigation de la Sofia dans la baie de IJaffin. — Arrivée à (Jodhavn et à Kgedesminde. -— U Sofia embarque Nordenskiold et la cai*avaue de Vinlandsis.
Le 2^2 juillet, à une houie de ra|)rès-mitli, la So/ia arriva à Upernivik, après une tiaversée ireiiviron vinjxt-tjuatrc heures depuis le Waijrat. Ilans liendrik, que nous avions einbanjué à Godhavn, avait commencé pendant ce voya{i:e son service de pilote. Le gouverneur de la colonie nous leçul très aimahltunent et nous promit du charbon à notre retour du cap York. Les indigènes d'Upernivik ont, nous seml)la-t-il, les Irails plus réguliers tjue leurs congénères des colonies du Grônland méridional; ({uel(|ues femmes avaient même un assez frais minois. Comme nous étions là un dimanche, tout le monde était |)roprement vêtu. Le l)i*ick de la compagnie, la Lucinde, (iui|)renaitici un chargement, devait, (juclques jours après, partir directement |)our Copenhagut». Sup|)Osant (|ue ce naviitî arriverait à destination avani tous les auti\'s, je remis au capitaine pour M. 0. Dickson un court ra[)j)ort sui* notre voyage depuis le dépiirl de Reykjavik. Naturc^llement nous n'ouMiAmes pas nos familles, et par le même courrier je lis eonnaître à la baronne Noixlenskiôld rheureux début de Texjiloration sur Vintarulsûi. Les collections paléontologiques furent chaigées sur la Lucinde pour être ensuite
SAVlfiATION DANS LA BAIE DE MELVILLE. SÏS
expédiées de Copeiihuguc à Stockholm. A onze heures du soir, iiilluée par les déchai'ges de l'unitpie cniion de la colonie, In So^a <{uitti) L'periiivik sous la conduite d'un pilote qui devait nous conduire à Tasiusiik, réliihlissement danois le plus septentrional. Nous voulions eniharquer dans cette localité un indigime connaissant la partie orientale et méridionale de la haie de Melville et quelques autres Eskimos pour renfoncer notre é<iuipage, maintenant fort mluit.
Les rochers esCai^pés entre lesquels la So^a naviguait formaient un paysage imposant. Kn différenls endroits, la passe était ohstruée
Vue [irise »ur lu cote de la haie de Melville; nu fond s'élève le Devîls Thu:ub.
(D'ajirèt Siillierliiiiil.)
d'ishergs, et à la vue de ces glaces notre pilote perdit complètement la tète. Après avoir fait plusieurs détours pour éviter ces embâcles, nous arrivâmes le 25, à six heures et demie du matin, à Tasiusak. Tendant les quelques heures que nous dûmes attendre un pilote, les naturalistes étudièrent les environs du mouillage. Forsstrand exécuta plusieurs dragages, qui ramenèrent une quantité de petits poissons, des ophiures et des chélopodes niros. Vers midi la Sofia leva l'ancre. Elle traversa, au milieu de grands isbergs, un arehipel de hauts rochers jaune foncé, constitués probablement par du gneiss contenant du grenat et du graphite. Dans ces parages nous aperçiïmcs Vinlandsis. Ce fut la dernière fois que nous vîmes le continent pendant notre navigation dans la baie de Melville ; à partir de ce moment les brouillards masquèrent la côte. Entre sept et huit heures du soir, nous passâmes à l'est d'une des Duck Islands (iles des Canards), Comme leur nom l'indique, ces iles ser\'ent vraisemblablement de place de ponte à des milliers de palmipèdes: notre
!274 LA SKC:0M)K KXPKIHTION Al (;KÔM.A>D. '
pilole nous raconta (|U(^ son [hm'o y avail jadis recueilli quai*anle livres (rédrodiui. Actuellenienl il n'y avait aucun oise^ui sur ces rochers. De là juscju'à noire arrivée au cap York, nous n'aperçûmes plus la côle. Celte |)artie du littoral, hérissée de falaises escarpées, est, |)ai*aît-il, tivs belle; plusieurs relations de voyage mentionnent notamment les pittoresques rochers du Devils Thumb, qui se dressent au-dessus de la mer comme de gifrantesques ol)élisques. Les brouillards nous (d)li};èrent à ne maix:her qu'à vitesse réduite.
Jadis de nombreux navires viciaient chasser la baleine dans la baie de Melville; aujourd'hui on n'en voit plus que quelques-uns. Les baleiniers donncînt comme instructions, pour atteindn* le Ciip York, de lon}i:er la baïupiise adhéivntcî à la côte (/a/i^/x), qui, {Rendant une jçrande partie de l'année, couvre une notable étendue de la baie. A certaines sais(ms, Viskant présente une paroi coupée à pic et une surface plane comme la banquette d'un canal. Autrefois, aux beaux tem|)s de la navi«i:ation à voib», par les calmes plats, les équipaffes pouvaient ainsi haler leurs bâtiments le lonjj: de cette uappe de glace en marchant sur ses bords. Quand des vents d'ouest ou du sud jïoussaient des pack de drifis dans la baie, les baleiniers sciaient dans la ban(|uise un dock et y abritaient leurs navires tant que durait la |)ression (b»s glaces. La glace iixe peut en eiîet résister à la pression des drifis. Les baleiniers redoutaitrit [mrticulièrement ces pack. Aujourd'hui que nous avons bî secours de la vapeur, le docteur Sutherland exagère les dangers de cette navigation en disant qu'un seul navii'e sur deux cents peut traverser ces banquises'; mais, du temps de la navigation à voile, cette exj>ression était exacte. De nombreux et solides bâtiments se sont alors perdus au milieu de ces glaces. La saison de ISÔtI a été la |)lus néfaste de toutes pour les baleiniers qui fréquenUiient ces |>arages: cette année-là il ne sombra pas moins de dix-neuf bAtiments, et douze autres éprouvèrent des avaries*. Milbî naufragés (|ui s'étaient réfugiés sur la banquise pcri-
1 . YniisoinblablciiicnU dans la juniHi'C du doclfiur Sutlicrland, celte expi^ession ne s'applique qu*à la navigalion dans la haie de Melvill(> durant les mois de niai et de juin, ê|K>que à laquelle les haleiniei-s visitent ces parajjes.
^. H. (i(K)dsir, An arclic votjagc lo Boffin Umj and Lancaêier Sowid (Londres, 1850,
DAXiEKS DE LA NAVlliATlON DAMS LA BAIE DE MELVILLE. 275
rent ; on peut iixer à trois millions et demi de francs la valeur des pertes causées par cette catastrophe. Ici comme partout ailleurs, Tétat de la glace varie suivant les années; en août et en septembre, après que la banquise a été soumise à l'action de la chaleur eslivale, la traversée de la baie de Melville doit être moins dangereuse. Le pack est constitué par des glaces d'hiver formées dans la baie de Baftin et par des glaçons que le courant fait dériver du détroit de Smith ou qui arrivent de la côte américaine par les détroits de Jones et de Lancastre. Un courant froid se dirigeant vers le sud longe la côte occidentale de la baie de Baffin; probablement un second, celui-là chaud, mais beaucoup moins important, suit son littoral oriental vers le nord et le nord-ouest. La saillie que la côte forme vers l'ouest, au nord de la baie de Melville, empêche les courants dt faire sentii* toute leur action dans une grande partie de cette baie; par suite la glace y dérive sous l'influence du vent et des branches du courant d forme une sorte de tourbillon se mouvant 1res lentement', suivant l'expression de llayes. Les blocs isolés sont tout particulièrement soumis à l'action des vents. Les vents d'est sont favorables aux navigateui's en éloignant \cpack de la côte; ceux du sud-ouest sont au contraire redoutés.
Pour plusieurs raisons nous étions forcés d'essayer de nous frayer un chemin au milieu de la baie. D'abord la Sofia ne contenait pas une provision de combustible suffisante pour un voyage aussi long que pouvait l'être la route habituelle, souvent barrée par les glaces. En second lieu, à cette époque avancée de l'année, la direction que nous comptions prendre pouvait offrir certains avantages. Les baleiniers suivent en mai et en juin la route que nous avons indiquée plus haut; les expéditions qui ont traversé plus tard en saison la baie de Melville, comme celles de Kane, de Ilayes, de Hall, de Nares, ont cherché, au contraire, à se frayer un passage au milieu des glaces.
La place me manque pour raconter, même brièvement, les explorations qui ont traversé précédemment la partie septentrionale de la
p. 42 et [suiv.). On peut aussi consulter A.-U. Markham, A whaling cruize to Baffin Bay, Londres, 187i.
\. <f k sort oi slowuioYÎng >^hirlpooL » (Hayes.)
baicdeBaffm, mais je ne puis passer sous silence rintéressantci'elation que sir John Ross nous a laissée de son entrevue avec les Ëskimos près du cap York.
En 1616 Bilelh et Baftin sur la Discovery, pelit navire équipé par le gouvernement anglais, traversèrent la baie de Mciville, le Whale Sound, les délroils de Wolstenholme et de Smith, puis, en revenant le long de la côle occidentale de la haie de Baflfin, découvrirent les détroits de Jones el de Lancastre. Après ce voyage, deux sicîcles s'écoulèrent sans qu'une autre expédition fut envoyée dans ces parages. Ici comme dans beaucoup d'autres régions des mers arctiques, ce furent les baleiniers qui maix.*hèrent en avant. En 1817 le Larkim, de Leith, et VElizabeth, d'Abei-deen, réussirent a travei'ser la c< glace du milieu » et atteignirent le bassin relativement libre qui s'étend au delà de cette banquise, et que les baleiniers appellent les « eaux du nord » {nvrtli water) .
Bileth et Baflin îivaient pour mission de chercher le passage du Nord-Ouest; ils devaient pousser juscju'au 80* degré de latitude nord, puis de là se diriger au sud-oucîst, vers le 60* degi'é de longitude, pour atteindre le Japon. 1/expédition anglaise organisée en 1818 et commandée par sir John Ross se proposait également de chercher ce passage. Elle comprenait deux navires, Vlmbella^ commandé par Ross, et VAlexander, placé sous la direction du lieutenant Parry, celui-là même qui devait devenir un des explorateui*s arctiques les plus célèbres. A bord se trouvait, en qualité d'interprète, un Eskimo qui portait probablement le nom de Zachscus, el que Ross appelle Sacheusc.
La traversée de l'île du Lièvre (Haro) au cap York, toujours contrariée par les glaces, ne prit pas moins de quarante jours environ, du 20 juin au 8 août. A cette dernière date, Texpédition se trouvait un peu à l'ouest des îles Bushnan. Le 9 elle aperçut des hommes sur la glace, qu'elle j)rit d'îibord pour l'équipage de quelque baleinier naufragé; après «[uelques instants d'attention, on reconnut que c'étaient des indigènes montés dans des traîneaux tirés par des chiens. Ce jour-là les explorateurs ne purent entrer en rapport avec les Eskimos. Le lendemain ils furent plus heureux. C'était fa première fois que des Européens avaient des relations avec ces indi-