‹ La seconde expédition suédoise au GrönlandChapitre 54 sur 111 · ENTREVUE DE ROSS AVEC LES ESKIMOS · texte numérisé non relu

ENTREVUE DE ROSS AVEC LES ESKIMOS

gènes; a ce litre, il m'a paru intéressant de reproduire le passage de la relation de Ross relative à ces naturels.

Le 10 août, à dix heures du matin, à notre grande satisfaction nous vîmes approcher huit traîneaux conduits par des indigènes. A environ un mille du navire, les Eskimos s'arrêtèrent, descendirent de leurs véhicules et grimpèrent sur un petit isberg comme pour nous reconnaître. Après avoir tenu un conciliabule pendant une demi-heure environ, quatre d'entre eux se dirigèrent vers le mât de pavillon*, mais sans oser s'en approcher. Pendant ce temps, un pavillon blanc était hissé au mât de misaine de chaque bâtiment, et John Sachcuse partait, muni d'un petit drapeau blanc également et de quelques présents, pour essayer de noua ménager une entrevue avec les indigènes. Atîn de réussir dans sa mission, il nous avait demandé instamment d'aller seul et sans arnios. Nous avions adhéré h sa demande, le lieu de rentrevue n'étant éloigné de Vhabella que d'un demimille. De leur côté, les indigènes se tenaient à l'abri de toute surprise, au delà d'une large crevasse que l'on n'aurait pu passer qu'avec une planche. Les Eskimos ne pouvaient ainsi attaquer notre parlementaire, si ce n'est par des armes de jet.

Après avoir conté comment Sacheuse remplit sa mission diplomîitique à la satisfaction de son chef, Ross continue en ces termes :

Pendant toute l'entrevue j'observai mes gens avec une bonne lunette. L'indigène qui s'avançait en tète manifestait la plus vive crainte et prenait de grandes précautions pour éviter une surprise; .à chaque instant il se tournait vers ses deux camarades, comme pour les appeler à son secours. Un moment les Eskimos battirent en retraite, puis avancèrent de nouveau, prudemment, en prêtant l'oreille, une main placée près du genou, pour saisir à la première alerte leur couteau caché dans leur botte, l'autre armée d'un fouet. Leurs véhicules étaient restés en arrière, sous la garde du quatrième indigène, chargé vraisend)lfiblement de les tenir prêts au cas où une fuite rapide eût été nécessaire. Par moments, les indigènes rabattaient leur capuchon afin de percevoir le plus léger bruit; je pouvais alors distinguer leurs physionomies ahuries par la crainte; ces pauvres gens tremblaient de tous leurs membres. Sacheuse avait reçu Tordre d'essayer de les amènera bord; dans ce but, deux hommes apportèrent une planche,

1 . La veille, un mât do pavillon nu sonnnet duquel flottait un drapeau avait été dressé sur la glace.

qui fut placée on travers de la erevasse. Très inquiets, ils prièrent Sachciise de venir seul les trouver, et, lorsqu'il se fut rendu près d'eux, ils lui demandèrent instamment de ne pas les toucher, pour ne pas les faire mourir. Quand Sacheuse leur eut prouvé qu'il était bien un homme tout comme eux, rindigène qui témoignait la plus grande frayeur s'enhaixlit jusqu*à bouger la main, se frotta le nez et poussa un cri, auquel répondirent Sacheuse et les trois autres. Notre représentant fit alors présent aux Eskimos de deux ou trois vêtements et de chapelets de jierles, et échangea son couteau contre un que portait Tun des indigènes.

Pensant obtenir de ces pauvres gens d'importants renseignements, j'étais très désireux de m'entretenir avec eux, d'autant plus que Sacheuse nie paraissait n'avoir point réussi à les persuader de venir à boni. Accompagné du lieutenant Parry, je me dirigeai alors vers les Eskimos, emportant quelques cadeaux, tels que de petites glac(»s, des couteaux, des bonnets et des chemises. Lorsque nous arrivâmes sur le lieu de l'entrevue, toute une troupe d'indigènes s'y trouvait réunie. Ceux qui étaient restés à l'écart pour garder les véhicules étaient venus rejoindre leurs camarades: et il y avait là huit naturels avec leurs traîneaux et une cinquantaine de chiens, deux matelots, Sacheuse, le lieutenant Parry et moi. Tout ce monde formait sur le champ de glace un groupe très animé. Les hommes parlaient, criaient, les chiens aboyaient, et les conducteurs faisaient claquer leurs fouets pour les obliger à demeurer tranquilles.

Notre arrivée jeta un peu de trouble parmi les Kskimos et ils firent quelques ))as dans la direction de leurs traîneaux. Sacheuse nous engagea alors à nous frotter le nez, cette pantomime étant, avait-il observé, la forme de salutation en usage dans le pays. Nous accomplîmes cette cérémonie, dont jusque-là nous n'avions pas compris la signification, et, en se retirant, les indigènes nous rendirent pareille politesse. Nous imitâmes aussi, autant que nous le pûmes, leurs cris habituels : Heigh. yaw ! Comme nous le sûmes plus tard, ces mots exprimaient l'élonnement et le plaisir. Profitant de ce que I(»s indigèncis ne battaient plus en retraite, nous allâmes à eux et donnâmes à celui qui était le plus rapproché de nous une petite glace et un couteau; nous fîmes les mêmes cadeaux à tous les autres, à mesure qu'ils s'approchaient de nous. Lorsqu'ils se virent dans les miroirs, ils restèrent ébahis, puis jetèrent un coup d'œil furtif les uns sur les autres et sur nous, et finalement exprimèrent leur satisfaction en poussant tous en chœur un cri suivi d'nn rire bruvant. A notre tour nous éclatâmes de rire, d'abord parce que nous ne pouvions garder notre sérieux et ensuite pour prouver aux Eskimos (|iie nous étions heureux de faire leur connaissance.

E.NTREVIiK DE HOSS AVEC LES ESKIMOS. 27S

Celte entrevue, raconle Ross, fil une Iclle impi-ession surSacheuse

que, ([uclrjues jours apivs, it lui donna un dessin représentant cette

scJ'ne. La gravure suivant*: esl une reproiluction do ce. dessin.

Sir Jnhn RriKS n>m-unlnmt dci Kskiiriiis ï^lil- h< liaiiquiso le 10 niiil 1818. [H'apri- mil- sn^nn: ■!.■ I'nnn-i(!i- 'l" iu'i'i Hi")

Il nous monln" que les oiliciors anglais portaient un costume peu approprié au dimnl de la région, Ross poursuit sa relation en ces termes ;

Une fois que les Eskimos purent pris conliancp, ils nous proposèrent d'échanger leurs couteaux, ainsi que des dents de nar\'al et de morse, contre des miroirs, des perles et des lames anglaises. Immédiatement nous acceptâmes cette proposition. SaclieuM! leur ayant dit de se découvrir devant nous, en signe de rcspe<rt et d'amitié, ils suivirent loul de suit« ce conseil et parurent même comprendi-c l'importimcc de cette marque de politesse. Après ces cén'monies la cordiatilé qui régnait enti'c nniis et les indigènes devint encore plus complète.

Un des indigènes, auquel j'avais donné un honnet rouge, ayant demandé l'usage de ce morceau d'étolTe, Sucheiise le lui mit fur la tête, à la grande joie de ses camarades. Tous voulunmt ensuite l'essayer. Les Eskimos examinèrent également la couleur' de notre peau et les oniements des cadres des miroirs; à ce propos, ils manifestèrent encore lu'uyamment leur joie. Le plus ancien de la bande, qui paraissait être le chef, s'approcha de moi et me tint un long discoui-s. puis, son oniison terminée, il parut attendre une réponse de ma |)art. Lui ayant explique par signes que je n'avais rien compris à son discours, d appela Sacheuse pour lui servir d'interprète. Les indigènes, reconnaissant alors que nous ne parlions pas tous la mémo

langue, léinoignèrcnl leur étonnement par un bruyant hejgh^ yawl Sacheuse non plus ne parut pas comprendre le discours du vieillard. Désirant revenir h bord le plus tôt possible, je lis proposer aux indigènes de nous accompagner. Ils acceptèrent immédiati^ment notre invitation; tout de suite ils dételèrent les cliiens, qui restèrent sur la glace aux environs, puis transportèrent deux traîneaux au dehà de la crevasse, en les faisant passer sur la planche jetée en travers. Trois indigènes demeurèrent là pour garder les chiens et les antres véhicules, et cinq autres nous suivirent. Lorsqu'ils virent les matelots tirer les traîneaux sur lesquels le lieutenant PariT et moi avions pris place, tous partirent d'un grand éclat de rire. Un des indigènes courut derrière mon traîneau et se trouva bientôt loin de ses camarades; mais, à deux cents pas du navire, il s'arrêta et, malgré mes exhortations, refusa d'aller plus loin, craignant de s'aventurer sans ses compagnons. Il contempla les mats avec surprise, puis, prenant sans doute la masse noire d» bâtiment pour un animal, il s'écria : « Qui es-tu? D'où viens-tu? De la lime ou du soleil? » en s'arrètant entre chaque phrase pour vSe frotter cérémonieusement le nez. Los autres, une fois arrivés, manifestèrent, à leur tour, la plus vive crainte à la vue des navires et poussèrent les mêmes exclamations accompagnées de frottements de nez. Sacheuse leur expliqua alors que les bâtiments étaient des constructions en bois, et, à l'appui d(î ses explications, leur montra un canot qui était en réparation sur la glace; nos navires, ajouta-t-il, étaient seulement de plus grandes embarcations. Inmiédiat(;ment ils grinq>èrent dans le canot et l'examinèrent avec soin, ainsi que les rames et les instruments du charpentier; chacun de ces objels excita au plus haut point leur surprise. Sur mon ordre Tembarcation fut mise à l'eau et manœuvrée par un matelot; leur étoimement n'eut plus alors de bornes. L'ancre à glace, un lourd morceau de fer en forme d'S, et le cable qui y était lîxé excitèrent également leur curiosité. Ils essayèrent en vain de déplacer l'anci'e, et nous demandèrent de (pielle peau était fabriqué le cable.

Entre-tenq)s, les officiers des deux navires s'étaient approchés et les équipages s'étaient groupés sur l'avant de VIsabella, qui touchait presque à la banquise. Il était k la fois très anmsant et très intéressant de regarder les Eskimos pendant qu'ils examinaient le navire. Tour à tour leurs physionomies manifestaient l'étonnement, la joie et la crainte, et l'expression de ces divers sentiments était accompagnée de gestes qui les faisaient ressortir. Très certainement aucun de nous n'oubliera cette scène. Tous les Eskimos criaient, gesticulaient, riaient et se frottaient le nez en même temps ; celte dernière cérémonie surtout ajoutait à notre gaieté. Lorsqu'un matelot monta dans la mâture, ils restèrent ébahis en le suivant des veux

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