‹ La seconde expédition suédoise au GrönlandChapitre 59 sur 111 · NAVIGATION DE LA SOFIA DANS LA BAIE DE MELVILLE · texte numérisé non relu

NAVIGATION DE LA SOFIA DANS LA BAIE DE MELVILLE

ne TéUiit en réalité. Quand on est chargé, par intérim, de la direction d'une expédition, votre responsabilité est très grande, car, au cas où vous battez en retraite sans y être absolument forcé, le public ne manque pas de dire que si le chef avait été présent, le résultat aurait été différent. Toutefois la crainte d'un blâme ne doit pas vous laire oublier qu'en pareil cas bien des vies humaines sont exposées. Si à ce moment j'avais connu comme maintenant les relations de voyage dans la baie de Melville, j'aurais probablement douté de la possibilité d'atteindre le cap York, mais les seuls documents que je connusse alors indicjuaient tous comme facile et rapide la traversée de la baie de Melville. Les expéditions qui ont visité le détroit de Smith, celles d'Inglcfield, de Kane, d'Hayes, de Hall, de Nares et de Greely par exemple, n'ont rencontré aucune difficulté dans ces parages. De l'avis de Nordenskiold également, cette excursion ne dcAait présenter aucun dangei*.

D'après l'estime, qui naturellement dans une pareille navigation ne doit pas être très exacte, nous nous trouvions, dans la matinée du 26 juillet, par 75" 56' de lat. N. et 64^42' de long. E. de Green^vich. La mer, qui jusque-là avait une couleur foncée, devint verdàtre. Nous réussîmes à passer entre les flaques de glace, et à midi nous étions, toujours d'après l'estime, par 75° 42' de lat. N., et 66M8' de long. 0. de Greenvvich, à environ 15 milles au sud du cap York. Le brouillard nous empêchait de distinguer la côte. Les vols de guillemets nains que nous vîmes vers deux heures se diriger au nord-nord-est indiquaient cependant que nous n'en étions pas éloignés. De tous côtés, sauf dans la direction du nord-ouest, toute issue nous était fermée. Quelques minutes avant cinq heures, le brouillard s'éleva; nous aperçûmes alors une haute et morne falaise, hérissée de montagnes couvertes de neige, entre lesquelles s'étendaient des glaciers. Les glaces qui couvraient la mer, et le ciel voilé ajoutaient encore à la tristesse du paysage. Nous essayâmes de nous diriger vers la terre, mais cette tentative ne réussit pas, et force nous fut de faire route au nord-ouest; bientôt dans cette direction apparut le Conical Rock.

Hans Hendrik, qui tout d'abord ne savait où nous nous trouvions, parvint enfin à s'orienter. Il était impossible d'avancer dans la

direction du cap York, la glace irélait ouverte que vers le noi'd-ouesl, c'est-à-diie parallMement l\ la cote. Pour tirer le meilleur parti possible de notre situation, je résolus de suivre ce chenal, espérant trouver de ce côté (|uel(|ue mouillage où nous pourrions attendre une modification dans l'état des glaces et enti'eprendre des études d'histoire naturelle. IlansHendrik me proposa d'aller à la North Star Bay, dans le Wolstiinholme Sound : mais il n'était rien moins que certain que ce mouillage fut libre. Celte baie était très éloignée du cap York, et, si nous allions nous y réfugier, il fallait énoncer à l'étude des blocs de fer qui était le but de notre voyage. Au cas où nous en eussions eu le temps, nous aurions pu chercher un mouillage abrité des jîlac(îs, et de là aller avec le fânystbât au cap York. Mais nous ne devions pas songer uniquement à nous et au but de notre voyage, il fallait encore combiner notre itinéraire de manière à nous trouver à Egedesminde au milieu d'août, car si à cette époque Nordenskiold n'était pas revenu de son expédition sur Vinlandshy il éUiit nécessaire que nous fussions là pour aller à son secours. Dans ces conditions, nous devions îivant tout éviter d'être bloqués, ne fût-ce que pendant quelques jours, pareille aventure pouvant nous empêcher d'arriver à temps à Egedesminde. D'autre part, nous ne voulions pas négliger les travaux qui nous incombaient. Au delà du Conical Rock nous découvrîmes, à l't^st, une baie libre dans laquelle débouchaient plusieurs glaciers. Pensant que les fonds de cette baie étaient couverts d'argile glaciaii*e, et par suite favol'ables à la tenue des ancres, je résolus d'y mouiller. A huit heures et demie du soir, la Sofia y jeta l'ancre. En (entrant dans la baie, nous apenjûmes sur le rivage des hommes que nous itîconnûmes bientôt être des Eskimos. llans Hendrik se souvenait du l'esté qu'une hutte se trouvait dans ces parages. Notre arrivée sembla d'abord causer un certain trouble parmi les indigènes; plusieui's d'entre eux escaladèrent les pentes des montagnes, comme pour s'enfuii*; mais, bientôt après, nous vîmes la plus grande partie du clan réunie autour de la hutte, près de la(juelle les tentes étaient dressi'es. Tout de suite nous nous embarquâmes dans un canot. A terre nous fûmes reçus par un vieillard velu d'une peau d'ours, du nom de Koludat, comme nous le sûmes plus tard. Pour nous sou-

ESKfMOs ]rivsi(;ii;KUK. ssi»

hailcr l;i Itieiiveiiuo, Koludat poussa un riœ liruviitil, [tolili'ssc a laquelle Diiiis Hcndrik .s'empi'essa de répondre. Quelques autres indigènes s'îippi'ochèreiit . (également pendant que nous nous dirigions vers )e campement où les autres s'étaient groupés. Ces Kskimus,

L'ËRkinio Koluilal.

(Gnture «léculéi; il'i|irès une |ilii>lof!ra|ilii< <ls H. A. llamberg.)

qui étaient encore à l'étiit prcs(|ue sauvage, l'appelaient la description de Ross reproduite plus haut. Ils avaient un teint foncé et une mine épanouie, encadrée d'une chevelure qui leur tombait le long des joues. Le menton de quelques-uns ét;iit orné d'une longue haibc peu Ibuniie. Comme vêtement ils avaient une tunique surmontée

tjye LA SECO.NDK EXPÉDITION AL GliO.NLAND.

d'un capuchon, semblable à celle (ju(î portent [)ar les temps de pluie l(*s indip:enes du Grônland méridional, dette tunic^ue, laite de peau d'ours ou de chien ou encore de peaux d'oiseaux donl le plumage servait de doublure intérieure, se terminait au bas du dos |)ar un appendice qui avait la forme d'une (jueue. Aucun d'eux n'avait de ces chemises de couleurs voyantes qui excitent Unit la convoitise de leui's congénères du Sud. Hommes et femmes portaient le même costume. Les enfants, jmur la plupart, étaient habillés de [)eaux de renards. Les femmes se présentèrent à nous la bouche barbouillée du sang des guillemots qu'elles venaient de manger tout crus. Ces oiseaux [iondent par millions dans les monceaux de pierres éboulées qui couvrent les environs. Les Kskimos les capturent avc*c un filet loi*squ'ils passent devant eux (*n troupes nombreuses. D'un coup de main rapide ils les tuent, les dépouillent à la partie inférieure du corps, et incontinent les cro(|U(»nt. Les indigènes ont également l'habitude de manger la cervelle des oiseaux. Hayes raconte en ces termes une chasse aux guillemots nains que le vieux Kalutunah a faite devant lui près du tjord Foulke, dans le détroit de Smith*.

Kalutunah porUiit au bout (Kun b«\ton de dix pieds de long un petit iilet de légères courroies de phocpie nouées très ingénieusement. Après avoir longtemps trébuché sur les pierres raboteuses et tranchantes, nous parvînmes à nii-rheniin de la base des Rilaises. Kalutunah se tapit derrière un rocher et m'invita à suivre son exemple. A quelques exceptions près, les bandes nonibn^ises qui s'agitaient au-dessus de nos tètes n'étaient composées que de niAles. Elles couvraient une pente de près de "2 kilomètres de large; on les voyait sans cesse passer à quelques pieds à peine des roehei*», [)arcourant, dans leur vol rapide, toute retendue des falaises, pour revenir un peu plus haut dans les airs et recounncuicer «uicore le même circuit. Parfois des centaines ou même des milliers de ces jolis oiseaux s*abattaient soudain, connue au coininandement de quelque chef; en un clin d'wîL sur une superficie de plusieurs toises, les rocs (Usparaissaient sous la bande pressée, les dos noirs oi les poitrines d'un blanc pur bigarrant for! agréablement la colline.

Je suivais leurs év(dutions avet; beaucoup d'intérêt; mais Kalutunah, tout entier à sa besogne, me pria de ne plus relever la tète : les oiseaux m'aper-

1. J. liayes, la Mer libre du i)ôlc, \t. 405. Librairie lluchotte ot C'.

CHASSE AUX GlILLEMOTS NAINS. 21)1

ecvaicnt et volaient beaucoup trop haut. Je fis connue le désiiait mon compagnon, et la chasse connuenea bientôt. Les guillemots s'approchaient tellement de nous, que j'amais pu, ce me semble, en abattre avec mon bonnet. Kalutunah s'était préparé sans bruit; il lança son (ilct au milieu d'une troupe nombreuse, et une demi-douzaine d'oiseaux, étourdis par le coup, restèrent engagés dans les mailles; il fit prestement glisser le bâton et, comprimant d'une main les pauvres petites créatures, pendant que de l'autre il les sortait une à une, il écrasa leur tète entre ses dents et croisa leurs ailes sur leur dos, pour les empêcher de voleter plus loin; puis mon compagnon me regarda d'un air de triouïphe en crachant le sang et les plumes qui lui remplissaient la bouche. Il continua à» jeter son filet et à le relever avec la môme dextérité, jusqu'à ce (|u'il eut mis une centaine de victimes dans son sac. Nous retournâmes alors aii canq) faire un excellent repas de ce gibier ainsi capturé au mépris de toutes les règles de l'art. Pendant que le cuisinier en préparait un loti, Kalutunah se divertissait à déchirer les oiseaux et à en dévorer la chair crue encore toute chaude.

Les lentes du campement, faites de peaux de phoques, étaient basses et de petites dimensions. Tout autour, des chiens étaient à l'attache. En hiver ces animaux sont attelés aux traîneaux et, en cas de besoin, servent l\ la nourriture des indigènes, comme semble rindiquer la découverte de plusieurs crânes de chiens dans un kjôkkenmôdding. Les traîneaux ressemblent à celui qui est décrit el figuré dans la relation de John Ross, citée |)lus haut. Autrefois CCS véhicules étaient fabriqués avec des ossements de morse et de baleine; aujourd'hui ils sont pour la plupart faits de pièces de bois assemblées à l'aide de tendons; la ferrure des patins est remplacée par des plaques en dents de morse. Ces indigènes ne possédaient ni kavak ni aucune autre embarcation. Cette observation étonna fort les habitants des colonies danoises auxquels nous en fîmes part à notre retour, car dans cette région on ne conçoit pas un Eskimo sans kayak. Quelques harpons en os, des filets pour capturer les oiseaux, un couteau, sont les seuls engins de chasse et de pèche de ces naturels. Avec ces armes ils réussissent pourtant à tuer des narvals, des phoques, des ours et même, en hiver, des morses. 11 est presque humiliant pour nous autres, gens civilisés, de voir une peuplade aussi mal outillée prospérer dans un pays où Thiver est pour ainsi dire continuel. A la vue de ces gaillards trapus, de ces enfants

î292 LA SECONDE EXPÉDITION AU (WIÔNLAND.

aux joues hieu pleines, on ne pouvait douler de leur santé et de leur force. Dans celte réfçion il y a des rennes sauvages; mais, faule d'ai'cs, les Eskinios n'en lu(»nl que très rarement. Ils racontaient comme un tait extraordinaire la capture d'un de ces animaux laite l'été derni(?r.

Ilajes évalue à une centaine à peine le noml)i*e des Kskimos établis au nord de la baie de Melvilbî. Hessels indique en 1872 un chiffre un peu plus élevé*. Un jour peuNHre celle pelite tribu disparaîtra; eux-mêmes, du reste, paraissent s'attendiv à celte triste destinée. Il a été question de transporter ces Eskimos dans les colonies danoises, mais il est douteux ([u'ils puissent y vivre. Des épidémies (lécimenL semble-t-il, celte population. En 1830 l'équipage d'un baleinier, ayant aperçu un campement au notd du cap York, débarqua pour le visiter. (Juel ne fui pas l'étonnement des marins de tmuver un silence conq)let autour des habitations! Pas un chien ne venait, comme d'habitude, en abovant au-devant des étrangers. Aux environs des tentes la neige ne portait aucune empreinte de pas. Les matelots entrèrent alors dans les habitations et n'y trouvèrent, à leur grand étonnement, que des cadavres. Ti'ois ou quatre abris offraient le même spectacle lamentable : dans chacun gisaient quatre ou cinq corps de vieillaixls et d'enfants. Le campement était une nécropole. L'état des cadavres indiqu<iit que le décès remontait à une date assez éloigncHî. Les tentes éuûent bien fournies de vivres : ces morts ne devaient donc pas éti'e attribuées à une famine.

Après avoir visité le campenuMildes Eskimos, chacun de nous se mit au travail. Le géologue alla étudier les roches et les plantes; le zoologiste s'occupa de, recueillir des spécimens de la faune, et l'hydrographe, qui n'avait pas ici à fain» d'hydrographie, partit recueillir de la neige rouge. Pendant ce temps le capitaine, qui, seul de nous tous, pouvait comprendre l'anglais de Ilans Hendrik, demandait aux indigènes des explications sur l'emploi de leurs engins de chasse (;t de leurs ustensiles diî ménage. Chacun dans sa spéi»ialilé recueillit d'intéressants documents, et vers minuit nous nous

1. B(>ssi*ls <Mi \it 10^; il'apivs les assrrtiuiis <Irs iii(li*;:(*>ncs, liull uu dix uutnis individus hubitjiicnt en outre dans cette région.

IVSUGIGSOK. 293

retrouvâmes tous à bord, très satisfaits de nos excursions. Les indigènes donnent à la baie dans laquelle nous nous trouvions le nom dlvsugigsok, qui signifie « la localité où il y a beaucoup de tourbe ». Au dire des Eskimos, la débâcle du fjord avait eu lieu la veille seulement. Nous avions donc eu la chance d'arriver juste au moment où la baie avait été libre. D'après les renseignements des indigènes, la banquise était encore fixe autour du cap York. Ils nous racontèrent également que le capitaine d'un navire américain qui avait hiverné plus loin au nord avait é!é massacré par son équipage. Le capitaine, disaient-ils, portait le nom de Rasleigh. Cette histoire était vraisemblablement quelque légende se rcipportant a la mort de Hall, dont les indigènes ont gardé le souvenir. Nous ne pûmes rien savoir de plus, et nous ne fûmes renseignés à ce sujet que plus tîird, à Godhavn. Du reste, la conversation avec les indigènes n'était point facile, notre interpiète ne parlant l'anglais ([ue très incorrectement et d'une manière peu compréhensible.

D'après deux kayakmàn envoyés le 27 en reconnaissance, la banquise entourait toujours le cap York. Entre temps une flaque déglace dériva à l'entrée du ijord et l'obstrua. Nous nous en inquiétâmes peu, pensant qu'elle se disloquerait bientôt. Ce jour-là nous fûmes particulièrement satisfaits de nos recherches, que nous poursuivions avec ardeur, alîn que notre excursion sur cette côte ne fût point sans résultat. La drague avait ramené une foule d'animaux rares; Kolthoff avait tué un renne magnifique, et Hamberg pris des photographies des Eskimos et du paysage environnant. Le capitaine Nilsson s'était procuré, par voie d'échange avec les naturels, une dent de narval, un costume complet, des vases en pierre ollaire et des figurines en dents de morse représentant des animaux, bref presque tous les objets que les Eskimos transportent avec eux dans leurs déplacements. Au début, le navire effrayait les indigènes ; mais bientôt ils se rassurèrent et vinrent à bord recevoir divers cadeaux d'une grande valeur pour eux, tels que des couteaux, des scies, des haches. Le vieux Koludat avait vu, disait-il, bien des choses dans son existence, mais il n'avait jamais pensé qu'un jour sa famille serait a la tête de pareilles richesses. Très certainement la visite de la Sofia aura laissé de bons souvenirs à cette peuplade.

Voulant échanger un de leurs traîneaux contre un kayak, nous avions demandé dans ce but à un de nos matelots indigènes de nous céder son embarciUion ; TEskimo, après îivoir d'abord promis, se ravisa ensuite, et ce projet dut être abandonné. Nous débarbouillâmes avec du savon la fille de Koludat; l'opération lui parut sans doute agréable, car elle vint le lendemain nous prier de la recommencer. Les indigènes s'établissent l'été seulement dans ce Qord et passent l'hiver dans une île du Wolstenholme Sound, où ils se nourrissent de morses. Dans cette localité vivent, nous rficontèrent-ils, deux Eskimos ce russes », seuls survivants d'une troujie nombreuse qui serait arrivée dans ces parages il y a quelques années. Je ne sais quelle confiance on peut avoir dans ce renseignement, et s'H s'agit d'Eskimos du détroit de Bering, ou simplement d'indigènes de l'archipel polaire américain. Le 25 octobie 1872, l'équipage du Pola" riSj qui hivernait à Lifeboat (]ove, vit arriver une famille dont le chef avait une femme qui, à son tatouage, fut reconnue immcnlialement pour une indigène des rives du détroit de Bering.

Itokirssuk, le chef de cette famille, raconte le D' Bessels, était né près du cap Searle (lat. 07° 12'), sur la terre de (lumberland, et, tout enfant, avait été emmené par son père dans les régions situées plus îiu nord. Après bien des péripéties, les voyageurs étaient arrivés au cap Isabelle, sur la rive occidentiïle du détroit de Smith, où ils savaient qu'une tribu ét^it établie. U\ Itokirssuk s'était marié avec la jeune fille tatouée, et en 1867, en compagnie de plusieurs auti'es indigènes, il avait traversé le détroit de Smith avec un oumiak et quatre kayaks [)our aller à Littleton Island. (](»s Eskimos, «lyant (hîcouvert sur cette île le bateau de sauveUige abandonné par Hayes, le mirent en [)ièces. Itokirssuk et ses compagnons visitèrent ensuite TobseiTatoire construit par ce voyageur à Port Foulke, où ils trouvèrent de grands a]>provisionnemenls. En faisant rôtir des oiseaux dans la hutte, ces indigènes mirent le feu à un barillet de poudre, qui fit sauter l'observatoire en tuant et blessant plusieurs Eskimos. Le beau-père d'Ilokirssuk périt dans cette explosion ; il avait été projeté en l'air par l'explosion, à ce que racontait en riant son gendre. Les survivants, à l'exception d'Itokirssuk et de sa femme, revinrent sur l'autre riv(» du détroit. Le jeune couple avait alors

IVSUGFGSOK. 305

deux eiifniits, un garçon cl une iille. Ilokirssnk introduisit l'usage de TniT pui-mi les indigènes qui habitaient au nord de la baie de Melville. Ces Eskimos ne coniiaisNaicnl point celte arme, him i[\iih eussent un mot dans leur langue pour la désigner.

La plaine basse qui continue entre les montagnes le fossé du fjord d'Ivsugigsok est terminée par deux glaciers séparés par un rocher assez élevé. Le plus méridional de ces deux courants de glace

Rivu iiK^rîdioiMli' du iiinuMIa^ii^ (l'Ivsiigi)(s<ik.

(Uravurf Mvïuli'e d'aiiri-" ime |J]ciio)[ra|ihie rie M. A. Haiiilirni.j

se termine sur le sol en biseau. Devant le front de ce glacier et même sous la glace s'étend une nappe de tourbe. Une seconde tourbière se trouve [»vs de la bulle ruinée. Le nom de la localité est donc justiiié. L'extrémité inférieure du glacier septentrional forme au contraire un escarpement ; le ruisseau qui en sortait roulait une eau trî>s pure et nous pûmes y renouveler notre provision. Contrairement à ce que je pensais, le fond du Qord était constitué par du gravier. Pour me rendre compte de I aspect du pays vers l'est, je gravis la colline haute d'environ 400 mètres qui sépare les deux glaciers; mais une tourmente de neige venant piécisément de cette direction me masqua toute vue. Je fus cependant récompensé de mes peines par une belle rwolle de plantes. Le sol paraissait stérile, sauf dans les environs de la montagne à guillemots. ofi du reste la flore était très

290 LA SKCONDE EXPÉDITION AU GHÔNLAND.

uniforme ; mais un l)otanisle qui a l'habitude des régions polaires ne se laisse pas prendre à ces apparences. Je ne recueillis ainsi pas moins de cinquante-huit espèces de plantes; aucune localité du Grônland située au nord de la baie de Melville n'îivait fourni une aussi belle récolte. Parmi ces piaules, je dois mentionner le Pteuropogon Sabineù cjui n'avait pas été signalé auparavant au Grônland. Pendant le voyage de la Sofidy en parlant avec le D^ Berlin des découvcîrtes botaniques que nous pensions faire, je lui avais souvent dit: u Quand nous arriverons au cap York, il faudra ouvrir l'œil pour trouver le Pleuropogon ». Aussi qu(41e ne fut pas ma joie de le découvrir ici même dans un bourbier! A part celte plante, la végétation de cette localité avait le faciès de celle que Ton trouve d'habitude dans les régions polaires. Les plantes florifèi'es les plus communes étaient les saxifrages, les Df^nsy le Papaver nudicaulCj dont quelques exemplaires avaient ici des fleurs complètement blanches, et des Potentilla. On voyait aussi des stellariées, des renoncules, des Draba^ le chiendent, une airelle, VAntennaria alpina^ le Pedkularisi et le Campanulauniflora. La plus haute plante arbustive était le Salix arctica, dont les tiges couchées sur le sol avaient à peine l'épaisseur du doigt. On comprend donc que les Eskimos se rendent difficilement compte de l'origine des bois (jui entrent dans la construction des navires.

Au sud d'Ivsugigsok, à environ moitié route entre le cap York et le cap Dudley Diggs, Kane visita en 1850 une anse en forme de fer à cheval située à l'abri des vents et bien exposée au soleil, dont les rives formaient un (c jardin » arctique. Les observations de Kane sur les phmtes de; cette localité ont jusqu'ici échappé à Tatlention des botanistes qui ont étudié la floie du (ironland; aussi me paraît-il intéressant de les reproduire ici*.

Tout h côtô de la neige et de la glace, un parterre de plantes arctiques couvrait \v sol. L'humidité constante de la terre vi Tardcur dos rayons solaires avaient favorisé ici le développenient de la flore. Sur un tapis

1. E.-K. Kane, TheU. S, Grinnell Expédition in scarch of Sir John Franklin (Londres, 185i).

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