CAP FAREWELL
fallu les prier beaucoup pour les décider à nous suivre sur la côte orientale.
Trois fois auparavant j'avais doublé le cap FarewelP, et toujours j'y avais rencontré soit des brouillards, soit une mer orageuse. Ces parages, oij les cour^ints chauds et froids de la mer et de l'atmosphère se trouvent constamment en lutte, ont une fort mauvaise réputation auprès des marins qui fréquentent les mers du Grônland. Ce fut près du cap Farewell que, dans son premier voyage, en 1576, Frobisher perdit un de ses trois bâtiments et que l'ouragan brisa les mâts de son vaisseau amiral. Ce fut également là que Davis en 1586, Baffm en 1615, Hans Egede en 1721, et beaucoup d'autres, furent exposés à de terribles tempêtes. De nombreux navires ont fait naufrage dans cette mer, et bien des marins ont passé devant ce cap sans avoir pu l'apercevoir à travers les brumes qui l'enveloppaient. Au contraire, quand la Sofia doubla le cap Farewell, aucune brise n'agitait l'air, et la mer était si calme que Kjellslrôm put en prendre une photographie du pont du navire (voir la gravure de la page 53). En 1881 seulement, des explorateurs danois ont pu déterminer avec quelque exactitude la position de l'extrémité méridionale du Grônland; à l'occasion de cette opération géodésique ils en ont exécuté un excellent dessin, reproduit dans les Meddeleher om Grônland^ VI, p. 149. Le fait de n'avoir pu fixer la position du cap Farewell que dans ces dernières années indique suffisamment les difficultés d'accès de ce promontoire. L'extrémité méridionale du Grônland est située par 59° 45' de latitude nord, c'est-à-dire à la même latitude environ que Kristiania, Stockholm, Helsingfors et Saint-Pétersbourg.
Autour du cap Farewell et le long de la côte orientale du Grônland, sur les limites du Gulf-Stream et du courant polaire, il existe un centre de tempête nettement marqué, à mon avis, quoiqu'il soit peut-être simplement local. Faute d'observations météorologiques complètes, il ne me paraît pas ressortir suffisamment dans l'impor-
1. John Davis donna ce nom h« rextrémité méridionale du Grônland, parce qu'en 1585 la glace Fempécha d'approcher h plus de 6 à 7 leagues de terre. (Voir la relation du voyage de James Hall (1612), par John Gatonebe, ChurchiWs Collection, VI, 1752, p. 246.) Une carte contenue dans Purchas (vol. II], 1625) donne à ce promontoire le nom beaucoup plus significatif de C. FearewelL
tant travail de John P. Finby : Charts of relative slorm frequency {Professioiml Papers of Ihe Signal Service, n* XIV, Washington, 1884). Sur la plupart des cartes annuelles et mensuelles, une ligne étroite d'un bleu foncé doit (^tre tracée le long de la côte orientale du Grôniand depuis le 67" degré de latitude noi'd jusqu'à une certaine distance au sud du cap Farewell, j>eut-étre même jusqu'à Terre-Neuve.
Dans la région parcourue les deux jours prtkîédents, la faune était très pauvre. Nous n'avions vu qu'un seul rétacé, quelques phoques et un petit nombre d'oiseaux. Le paysage n'était pas anime ici, comme sur les côtes du Spitzberg et de la Nouvelle-Zemble, par les ébats de nombreux animaux. Les phoques et les oiseaux fuient probablement ces parages parce qu'ils ne peuvent aller chercher leur nourriture au fond de la mer, par suite de la profondeur considérable de ces eaux. Peut-(Hre aussi la guerre acharnée que les indigènes ont faite pendant des siècles à tous les animaux est-elle cause également de cette dépopulation. Les guillemets et les guillemets grylles doivent pourtant pondre en troupes nombreuses sur les rochers voisins du cap Farewell. Au dire de nos pilotes indigènes, les vieillards racontent que le pingouin brachyptère {Alca impennis, en grônlandais isarukitsoky mot à motc( l'oiseau aux ailes courtes ») vivait autrefois dans ces parages. Au commencement du dix-huitième siècle, cet oiseau devait être d(Vj à rare, comme l'ont prouvé les recherches de J. Steenstrup. Egede, le premier Européen qui ail voyagé dans ces régions, n'en parle pas. Fabricius, qui habita le Grôniand de 1768 h 1774, affirme en avoir vu un jeune. Son ouvrage sur la faune contient le passage suivant relatif à cet oiseau : Habitat in alto mari, raro ad insulas extremas visa, et guidem tempore brumali. Veleres rarissimi. Cranz ne donne sur ÏAlca impennis, qu'il nomme emmer, que des renseignements de second ordre, ne l'ayant pas vu par lui-même : « Les Nonégiens croient, dit-il, ne l'avoir jamais aperçu à terre avant la semaine qui précède Noël, qu'ils appellent pour ce motif a semaine de l'Emmer » ; ils ajoutent que cet oiseau dépose les deux seuls œufs qu'il pond, dans deux trous qu'il a entre le corps et les ailes ». Aucun des nombreux colons avec lesquels je me suis entretenu de ce sujet, et aucun des