‹ La seconde expédition suédoise au GrönlandChapitre 82 sur 111 · NAVIGATION LE LONG DE LA COTE ORIENTALE · texte numérisé non relu

NAVIGATION LE LONG DE LA COTE ORIENTALE

marcher qu'à vitesse réduite, et le 6 septembre au matin nous nous trouvions seulement par 66° de latitude nord. Autour de ces drifis la faune était très pauvre. Nous ne vîmes qu'une baleine et quelques phoques ; nous n'aperçûmes ni un ours, ni un morse. Dans ces parages il n'y avait également aucune nombreuse troupe d'oiseaux comme on en rencontre d'habitude au milieu des glaces des mers polaires; peut-être, à cette époque avancée de la saison, les volatiles avaient-ils déjà émigré vers le sud. Plusieurs isbergs que nous rangeâmes portaient de grosses pierres; c'est une observation importante pour l'étude des formations quaternaires de la Suède.

Un peu au nord du cap Dan, la mer paraissait complètement libre jusqu'à la côte. Depuis longtemps j'avais appris à ne pas me laisser prendre à ces apparences trompeuses. Du pont de la Sofia il était impossible, à une distance de plus de 11 ou 12 kilomètres, d'apercevoir la banquise qui s'élevait de 60 centimètres à peine au-dessus de l'eau, tandis que les hautes montagnes de la côte étaient visibles à 100 kilomètres de terre. En outre, comme il n'y a sur ce littoral ni maison ni bois, le navigateur n'a aucun point de comparaison qui lui permette d'évaluer la distance à laquelle il se trouve de la côte. Certains jours, par un temps clair, la terre semble peu éloignée. Ainsi que je l'ai raconté plus haut*, on peut marcher pendant des heures vers ces montagnes qui paraissent très rapprochées, sans arriver à leur base ni voir la banquise qui borde la côte. Je n'avais donc aucune raison dé modifier mon projet de faire route au nord par suite des apparences favorables que présentaient ici les glaces; mais le long détour que nous avions dû faire au sud

i. Voyez p. 49 à ai. — En attribuant, comme d'autres du reste, sur Tautorité de Lyschander et de La Peyrère, à Mogens Heinesen la plaisante histoire de ces navires arrêtés en Tue de la côte par un aimant placé au fond de la mer, j'ai commis une erreur. La carte de Ruysch, datant de 1507 ou de 1508, dont un fac-similé se trouve aux pages 46 et 47, porte, sur la côte orientale du Gronland, la légende suivante : Hic incipit mare Sugenum, hiccompassus navium non tenety nec naves quœ ferinm tenenl revertere valent. (Ici commence la mer Sugenum, où la boussole ne donne plus aucune indication, et sur laquelle les navires dont la coque contient du fer ne peuvent pas rebrousser chemin.) D'api*ès Kunstmann (Die Entdeckung Americas, p. 157), Ruysch avait pris pari aux expéditions envoyées d'Angleterre dans les mers du Nord. La légende de cette carte prouve qu'avant 1507 des navires avaient visité ces parages. A l'époque de la découverte de l'Amérique, les relations entre le Gronland et l'Europe n'avaient donc pas entièrement cessé.

pour contourner les champs amoncelés autour du cap Dan avait fortement entamé notre provision de charbon, déjà très réduite. Les soutes ne contenaient de combustible que pour trois jours de marche. Au cas où une tempête nous aurait obligés à rester à la cape pendant quelque temps, cette quantité était tout juste suffisante pour regagner Reykjavik. D'autre part nous ne connaissions pas avec certitude la position du fjord où je voulais débarquer, ce Qord dont les rives sont habitées par une nombreuse population, au dire des indigènes de la côte orientale. Cette baie pouvait très bien être située au sud de Tlngolfsfjell, où la côte parait découpée par un Qord profond. Dans ces conditions, changeant mon plan primitif, je résolus d'essayer d'atterrir en face du point où nous nous trouvions.

De loin il nous semblait que nous pourrions atteindre facilement la côte; mais à environ dix milles de terre nous rencontrâmes une banquise assez épaisse qui paraissait s'étendre tout le long du littoral. La Sofia aurait pu sans trop de difficultés forcer ce pocA, si une forte houle n'avait violemment agité les glaces sur la lisière du champ; mais, en essayant de se frayer un passage à travers les dri/is soulevés par les vagues, le navire eût été exposé à de grands dangers.

Quelque regrettable qu'il fût de cesser à cette époque de l'année nos recherches sur la côte orientale du Grônland, je donnai Tordre de battre en retraite et de faire route vers Reykjavik. Le 9 septembre nous arrivâmes dans ce port. Avant de rebrousser chemin, nous nous arrêtâmes pour faire des sondages et des dragages et pour photographier ringolfsfjell, qui s'élevait devant nous, éclairé par une lumière resplendissante.

A Reykjavik nous trouvâmes le comte Strômfelt et M. Flink, qui, pendant l'été, avaient fait des études d'histoire naturelle en Islande. Le comte Strômfelt avait réuni une collection importante d'algues, et M. Flink, de roches et de plantes fossiles. Le lendemain de notre arrivée il éclata une violente tempête, et, bien que la Sofia fût sous vapeur, elle manqua être jetée à la côte dans le port même. Si nous avions été exposés à un pareil ouragan lorsque nous nous trouvions au milieu des glaces, certainement nous aurions été perdus.

Le 16, la Sofia quitta Reykjavik, relâcha à Thurso du 20 au

RETOmi DE L■EXI'ÊDIT[0^ ES SUÈDE. 5i»7

22 septembre, et rentra à Gothemboui^ )e 27, après une absence de cent quarante-six jours.

Pour terminer, je crois devoir résumer les résultais de l'expétlilion. Je signalerai d'aboi-d l'exploration de Vinlandmel le débar-

La côte orientale du Gr6iil»nd aux eoTirons Ji; l'In^lfsljell. tCntura eiéculce iJ'après une jiliolographie prise par H. KjeLliIrOin te 6 si-plfinbrc 1S83.)

quement sur la côte orientale du Grônland. Ayant déjà raconté eu détail ces deux expéditions, je rappellerai simplement ici que nous sommes les premiers voyageurs qui aient atteint le centre du continent grdnlaiid»is; nous sommes également les premiers naturalistes ayant parcouru l'intérieur de cette presqu'île dont l'aspect doit vraisemblablement être le même que celui de la péninsule Scandinave durant l'époque glaciaire. Nous avons pu ainsi étudier en quelque sorte expérimentalement des formations du plus haut intérêt pour la géologie de la Suède. Pendant notre croisière le long de la côle orientale du Grônland, nous avons également l'ait d'importantes observations sur la nature de la banquise qui, pendant si lougtem|>s. a interdit l'accès de cette cdte aux navires venant de l'est. Nous pour-

rons ainsi rectifier les notions erronées que Ton a sur la navigation dans celte partie de l'Océan. Enfin nous avons réussi à mouiller dans une baie de la côte orientale, au sud du cercle polaire, entreprise qui avait été vainement tentée depuis des siècles, comme le prouve la liste suivante des principales expéditions qui ont essayé d'atteindre la région oii était située l'ancienne Osterbygd des Normands*.

1579. — Expédition danoise composée de deux navires et commandée par Jakob Allday. Le 27 août ces bâtiments vinrent en vue de terre, mais les glaces empêchèrent de débarquer. Une tempête obligea l'expédition à battre en retraite.

1581. — Voyage de Mogens Heineseh. Parti de Bergen avec deux bâtiments, il aperçut au loin la partie de la côte orientale du Grônland située en face de l'Islande, mais fut également arrêté par les glaces.

1605. — Une expédition danoise, composée de trois navires et dirigée par John Cunningham, Godske Lindenov, James Hall et John Knight, arriva en vue de la côte sud-orientale. Elle ne put y débarquer à cause des glaces, mais elle réussit à atterrir sur la côte sud-occidentale, où elle s'empara de quelques indigènes, qu'elle emmena en Danemark.

1607 \ — Expédition danoise comprenant deux navires et commandée par Carsten Richardsen et Hall. Elle vint en vue du cap Farewell et de là fit voile le long de la côte orientale jusqu'au 65® degré de latitude nord, sans pouvoir débarquer. Partout elle trouva de la glace. L'expédition essaya de forcer la banquise, mais

\ . Dans ce résumé je n'ai indiqué que les expéditions qui se sont proposé d^atteindre par la pleine mer la partie de la côle orientale du Grônland située en face ou au sud de r Islande, en d'autres termes la partie de la côte où, a tort ou à raison, je place V Osterbygd, Par suite, je ne cite pas Timportant voyage du capitaine W.-A. Graah (1828-1851), ni ceux exécutés dans le nord-est du Grônland par W. Scoresby (1822), Sabine et Clavenng(i823), Payer et Koldewey (1869-1870). En 1607 Hudson arriva en vue du Grônland entre le 70* et le 73* degré de latitude nord, mais n'y débarqua pas. Pendant ses trois voyages (1576- 1578), Frobisher se proposait de chercher de l'or et de découvrir le passage du Nord-Ouest ; il n'a jamais eu l'intention d'explorer la côte orientale du Grônland.

2. L'expédition envoyée au Grônland en 1606 sous la direction de Hall et de Lindenov avait pour but de rechercher des gisements d'argent, et non pas d'atteindre la côte orientale. Une taxe spéciale avait été levée en Danemark et en Norvège pour subvenir à son équipement.

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