‹ La seconde expédition suédoise au GrönlandChapitre 85 sur 111 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES ESKIMOS.

La plupart des voyageurs qui ont visité le Grônland ont conservé un bon souvenir de leurs rapports avec les Eskimos ou Innuits, et tous ont donné une importance particulière à la description de leurs mœurs. Les ouvrages publiés sur ce sujet sont très nombreux, mais presque tous très superficiels. Les auteurs pour la plupart se bornent à décrire certains traits du caractère des Eskimos et à exprimer rintérèt que leur inspire ce petit peuple perdu dans les déserts glacés de Textréme Nord. Toutes les personnes qui ont eu des relations avec les Eskimos, les explorateurs, les officiers de la marine anglaise, les fonctionnaires danois, les missionnaires, les baleiniers, même les simples matelots, leur ont voué une sorte d'affection que n'égale même pas celle que Ton témoigne aux belles races des îles du Pacifique. Outre les ouvrages relatifs aux indigènes du Grônland écrits par des amateurs et qui tous contiennent des renseignements instructifs, on a sur les Eskimos les importants travaux de Hans et Paul Egede, de Dalager, de Cranz, de Glahn, de Parry, de Lyon, de Simpson, de Rink, de Hall, etc., qui tous ont fait une longue étude de cette race. Une nouvelle publication sur ce sujet serait donc assez inutile, surtout émanant d'une personne qui n'a séjourné dans le pays que quelques mois et qui ne sait pas la langue très difficile des indigènes.

Pour ce motif, je ne voulais pas parler des Eskimos dans ma relation de voyage, mais j'ai pensé intéresser le lecteur et en même temps remplir un vide dans nos connaissances en racontant com-

ment nous avons peu à peu connu cette peuplade et en comparant ses mœurs avec celles des races polaires du nord-est de l'Asie. Ce chapitre est relatif seulement aux Eskimos du Grônland et de la côte septentrionale de l'Amérique; les renseignements qu'il contient ne s'appliquent ni aux Eskimos des bords de l'océan Pacifique, qui, sous l'influence d'un climat moins rigoureux, ont des mœurs différentes de leurs congénères habitant plus au noi'd*, ni aux Aléoules, ni aux Tschuktschis. Les Aléoutes sont peut-être de la même race que les Eskimos, comme le pensent Dali et Petroff; mais, à mon avis, les Tschuktschis appartiennent à un groupe ethnique différent, bien qu'ils se soient assimilé plusieurs tribus d'Eskimos établies jadis sur la côte septentrionale de l'Asie et qu'ils leur aient emprunté certains usages.

Actuellement les Eskimos occupent toute la région polaire américaine, sauf une petite zone voisine du détroit de Bering où habiteraient des Tschuktschis*. On en trouve en outre quelques petites colonies établies sur la côte nord-est de l'Asie. Autrefois cette race s'étendait beaucoup plus loin au sud et à l'ouest. La superficie qu'elle occupe actuellement est encore considérable. Elle peut être évaluée, y compris les déserts de glace, à deux ou trois millions de kilomètres carrés, et son effectif ne dépasse pas vingt ou trente mille individus (dans ce chiffre ne sont pas comptés les Eskimos des bords du Pacifique). Dix mille sont cantonnés sur la côte occidentale

i . Avant répoque où les Eskimos des bords de Tocéan Pacifique (leur nombre est évalué actuellement k 18 000) ont été en relation avec les chasseurs russes et les baleiniers américains, leurs mœurs paraissent avoir présenté une grande analogie avec celles des Grdnlandais encore païens. William-ll. Dali (dans ses Contributions to Norlh American Ethnology, vol. I, Washington, 1877) et Ivan Petroff (dans son Report on the population, industries and resources of Alaska, Washington, 1884) ont récemment publié d'importants renseignements sur l'ethnographie de cette peuplade. U.-J. Uolmberg a donné une intéressante notice sur les indigènes de l'île Kodjak (Acta Societatis scientiarum Fenniœ, ^t. IV, Helsingfors, 1855). Les Aléoutes ont été étudiés avec soin parle célèbre missionnaire russe Weniaminoff, qui devint plus tard métropolite et qui a séjourné dans l'Amérique russe de 1824 à 1838. A cette liste il faut ajouter de nombreux ouvrages dus k d'autres voyageurs.

2. Ce dernier renseignement nous a été donné par une femme de Porl-Clarence, village situé sur la rive américaine du détroit de Bering. (Voir A.-E. Nordenskiôld, Voyage de la Vega autour de l'Asie et de VEurope, traduit du suédois par MM. Ch. Rabot et Ch. Lallemand, t. II, p. 223. Librairie Hachette.)

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du Grônland. Ceux-là, comme une partie de leurs congénères du Labrador, ont été convertis au christianisme et ont atteint un certain degré de civilisation ; les autres ne se sont pas élevés au-dessus de l'état de chasseurs. Ces tribus de chasseurs errent sur la côte orientale du Grônland, sur la côte septentrionale de l'Amérique, dans les îles de l'archipel polaire américain et aux environs du détroit de Bering. 11 y aurait, en outre, sur la côte nord-ouest de l'Amérique et sur la côte nord-est de l'Asie quelques villages peuplés de races métisses intermédiaires entre les Eskimos et les Indiens et entre les Eskimos et les Tschuktschis. Partout sur cette immense étendue de terrain les Eskimos parlent la même langue. C'est là un fait très curieux, par lequel ils se distinguent des Indiens des deux Amériques, qui, ainsi qu'Americ Vespuce l'avait déjà remarqué, sont divisés en nombreuses tribus parlant des idiomes ou du moins des dialectes si différents que des clans voisins* peuvent difficilement se comprendre.

On voit un exemple de ce fait dans le vocabulaire recueilli par le lieutenant Nordqvist à l'île Saint-Laurent pendant le voyage de la Vega, Presque tous les mots qu'il contient peuvent être identifiés avec des vocables de l'idiome des Grônlandais, malgré la difficulté qu'il y a à transcrire à l'aide de caractères latins certains sons eskimos. Pourtant Tîle Saint-Laurent est située au sud du détroit de Bering, entre le 63* et le 64* degré de latitude nord, à 5000 kilomètres de la côte sud-ouest du Grônland, c'est-à-dire à une distance égale à celle qui sépare Lisbonne de Kasan ou Péking de la mer d'Aral. Existe-l-il une autre langue qui, sans avoir été propagée par les méthodes d'instruction actuelle, occupe une aire aussi étendue et présente aussi peu de variations?

Les premiers spécimens de la langue eskimo furent publiés par

i. Dans sa première lettre, datée de Lisbonne, le 4 septembre 1504, Americ Vespuce s'exprime en ces termes sur les indigènes avec lesquels les conquistadores espagnols entrèrent en relation dans les Indes Occidentales et dans le nord de TÂmérique du Sud : a Moite sono le diversità délie lingue, che di cento in cento lège troTammo mutamento di lingua che non s*intendano l'una con Taltra ». £n étudiant le développement de la faune, on Toit les espèces d'origine récente varier à Tinfini, tandis que les anciennes restent constantes. Si le même fait se produit en linguistique, on doit en conclure que la race des Eskimos est très ancienne et a des formes invariables.

Frobisher en 1576 et par Davis en 1586 ^ A titre de curiosité, je reproduis la liste des mots recueillis par le premier de ces voyageurs, que j'emprunte à Hakluyt {The principael Navigations, etc., 1589, p. 622*).

Vocabulaire

de Frobisher,

Eskimo moderne.

Argolteyl,

la main.

Arkatait,

nos gants.

Gangnawe,

le nez.

Kingaine,

sur son nez.

Arered,

rœil.

Keiotot,

la dent.

Kigutit,

les dents.

Hutchatet.

la tête.

Nutsatit,

tes cheveux. (Celui qui adresse cette demande a montré ses cheveux en interrogeant.)

Chewat,

Toreille.

Siut,

Toreille.

Comagaye,

la jambe.

Kangroàka,

mes bottes.

Atoniagay,

le pied.

Atungaka,

les semelles de mes bottes.

Callagay,

le pantalon.

Kardiika,

mon pantalon.

Altegay,

le vêtement.

Atiga,

sa fourrure.

Polleuetagay,

le couteau.

Pilaiutiga,

ce que j'emploie pour couper. (Dérive de pilaivok. Couper s'applique surtout en parlant des phoques.)

Accaskay,

le navire.

Coblone,

le pouce.

Kuvdlungne,

à ton pouce.

Teckkere,

l'index.

Tikera,

son ou mon index.

Ketteckle,

le médius.

Kiterdlek,

médius.

Mekellacane^

Fannulaire.

Mikilerkangne,

à son annulaire.

Yackettone,

le petit doigt.

Ekerkungne,

à son petit doigt.

De même que tous les Eskimos parlent la même langue, de même ils ont le même genre de vie, si ce n'est toutefois ceux qui sont depuis longtemps en relation avec des Européens. Ceux-là ont été convertis par de zélés missionnaires et ont appris à lire et à écrire, en même temps qu'ils abandonnaient leurs anciens usages à la

1. Le vocabulaire de Frobisher a été recueilli dans le pays appelé alors la Meta Jnœgnita. Les caries plus récentes ne mentionnent que rarement ce nom, bien que ce soit la reine Elisabeth qui ail baptisé ce pays. Cette dénomination s'appliquait à la région de la côte occidentale du détroit de Davis située par 62^ de latitude nord. Le vocabulaire de Daris se trouve dans Hakluyt, l'*" édition, p. 785. Il est reproduit avec un second, dû à Rank, dans l'ouvrage de Cl. Markham : The voyages and works of John Davis (Londres, 1880), p. 21.

2. La traduction en eskimo moderne a été faite très obligeamment par M. H. Rink. Pour juger ces échantillons de la langue eskimo, il faut se rappeler que les indigènes ne com> prenaient souvent pas les questions des Européens, faites probablement par signes, et que les sons de la langue eskimo, très difficiles à rendre à l'aide des caractères latins, sont rendus méconnaissables par l'orthographe anglaise.

ÉTYNOLOGIE DU MOT u ESKIMO ». 399

suite de l'introduction de marchandises européennes, et surtout du tabac, du café et du pain.

Les Grônlandais comme les indigènes de l'archipel de Franklin se donnent les noms d'Innuit (hommes) ou de Karality et aux Européens celui de Kablunak. Dès leur arrivée dans le pays, les Européens ont désigné les indigènes du Labrador sous la dénomination d'Eskimos (Esquimaux), dérivée, d'après le jésuite français Laûtau, du mot eskimanlsiky qui, dans la langue des Indiens a abenaquiques », signifierait « manger de la viande crue » *.

Le nom d'Eskimo fut d'abord appliqué exclusivement aux sauvages haïs et redoutés des Indiens qui habitaient l'Amérique polaire. En 1748 Ellis, au retour de son intéressant voyage à la baied'Hudson, décrit le costume, les engins de chasse et de pèche et les ustensiles de ménage des Eskimos des environs de la Wagerbay et de l'île de la Résolution'; en 1752 le marin hollandais Erhard' observa que les sauvages' du Labrador comprenaient plusieurs mots de la langue

1. Mosun des sauvages américains, comparées aux mœurs des premiers temps^ par J.-F. Lafitau, Paris, 1724. Charlevoix, que Ton cite souvent à propos de l'origine de ce nom, a copié Lafitau. ilind {The Labrador peninsula, Londres, 1865, t. H, p. 162) fait dériver ce nom de deux vocables de la langue des Indiens Crée : ashki (cru) et moto (manger). D'après Nourse (Second arclic Voyage» by Ch, HaU, Washington, 1879, p. 62), le mot eskimo dériverait d'un root indicating, in the language of the narihem iribes (des Indiens?) a sorcerer.

2. A voyage io Hudson's bay in the years 1746 and 1747 for discovering a North-West passage, by Henry Ellis, Londres, 1748. Ellis traita avec douceur les Eskimos avec lesquels il fut en rapport. C'est un des premiers auteurs qui aient rendu justice au caractère de ce peuple méconnu jusque-là par les voyageurs. « Quoique les auteurs français et quelques Anglais, écrit-il page 231, jugent sévèrement le caractère de ces pauvres indigènes, je dois dire qu'ils nous ont accueillis cordialement. Je dois même avouer que j'admire leur esprit mgénieux. »

3. Il avait accompagné des baleiniers au Grônland et y avait appris la langue des indigènes. En 1752 il était subrécargue à bord d'un navire qui conduisait quatre missionnaires moraves au Labrador. Ces prêtres furent débarqués dans une localité qui fut appelée Port-Nisbeth, en l'honneur de l'armateur du navire; puis le bâtiment fit route au nord pour aller faire le commerce d'échange avec les indigènes. Erhard apprit ainsi leur langue. Plus tard il commit Timprudence d'aller avec cinq matelots sans armes se promener dans le canot du bord au milieu des îles de la côte. 11 périt dans cette excursion; probablement lui et ses compagnons furent massacrés par les indigènes Le projet de fonder des missions dans ces parages fut alors abandonné ; les prêtres, qui furent rapatriés, racontèrent alors que les indigènes du Labrador et du Grônland parlaient la même langue. (David Cranz, AlU und Neue Brader Historié, etc. Barby, 1772, p. 555. Historié von Grônland, III, p. 289.)

parlée par les Grônlandais. On commença alors à penser que ces deux peuplades appartenaient à la même race. Cette supposition fut pleinement confirmée par Jens Haven, missionnaire de la communauté des Frères moraves. Ce prêtre, qui parlait très bien Fidiome grônlandais, entreprit en 1764 un voyage au Labrador pour vérifler cette hypothèse. Les sauvages de cette région passaient alors pour dangereux, mais Haven, par son accoutrement en Eskimo et sa connaissance de la langue des Grônlandais, se concilia leurs bonnes grâces.

Les premières relations des Européens avec les indigènes de l'Amérique polaire* datent de Tw époque des Normands » et ne sont probablement postérieures que de quelques années à la découverte du Grônland par Éric le Rouge. Le prêtre islandais Are Thorgilsson Frode' raconte cet événement dans les termes suivants :

Le pays appelé Grônland a été découvert et peuplé par des Islandais. L'homme du Bredefjord qui partit d'ici (Islande) pour aller dans cette région et qui prit possession du pays nommé plus tard Eriksfjord, s'appelait Éric le Rouge. Il dénomma la terre qu'il avait découverte Grônland, pour y attirer, disait-il, des habitants par ce nom plein de promesses. Éric le Rouge trouva, sur la côte occidentale comme sur la côte orieniale, des habitations, des débris de bateau et des « fabriques d'objets en pierre » ; cette découverte prouve que le peuple qui habite le Vinland, et que les Grônlandais' appellent Skràling, était venu dans ces parages. Éric commença à bâtir des habitations sur cette côte quatorze ou quinze hivers avant l'introduction du christianisme en Islande, à ce que raconta à Thorkcl Gellersen un homme qui avait suivi Éric le Rouge au Grônland*.

Si Ton prend ce document a la lettre, Éric le Rouge comme

i . Ils portaient alors le nom de Skrùlinger.

2. Are Frode était né en 1068. La relation extraite de sa Schedae a donc été décrite un siècle après la découverte du Grônland; elle fut imprimée pour la première fois en 1688, à Skalholt, en Islande. Le texte original est en islandais. Le passage que j*ai reproduit, comme tous les extraits des sagas islandaises que je donnerai, a été emprunté au texte donné par les Grônlandê hisioriske Mindesmwrker,

3. Sous ce nom Tauteur désigne les colons Scandinaves établis au Gi^nland.

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