Dalager, p
4G8 LA SECOiNDE EXPÉDITION AL' GKONLAND.
les femmes qui pratiquent la soixiellerie sont désignés sous le nom général d'iliseetsok.
Plusieurs usages des Eskimos, surtout leur mode de sépultuit?, indiquent qu'ils ont une vague conception d'une vie future. Dans l'autre monde, pensent-ils, le hardi chasseur mènera une existent analogue a celle qu'il a eue sur cette terre, mais il aura a y supporter moins de fatigues et y trouvera en abondance de la chair de phoque et autres mets de choix grônlandais. En revanche, les Eskimos n'ont point, h proprement parler, de religion; dans leurs légendes ils font simplement jouer différents rôles au grand eîsprit Tornarsuk, auquel les missionnaires ont donné l'emploi du diable, et peuplent d'esprits moins puissants l'air et les profondeurs de la mer et de la terre. Dans la dernière partie de ses Eskimoiske Ëvenlyr og Sagn (Supplément, Copenhague, 1871), Rink donne des détails étendus sur ces croyances populaires. Mais tous ces êtres mythiques sont plutôt des héros de légendes que les dieux d'un véritable Olympe eskimo. Les Grônlandais font preuve de la plus grande tolérance religieuse, si je puis m'exprimer ainsi : tel qui croit à Tornarsuk écoute sans protester d'autres indigènes se moquer de sa croyance, et tel qui n'y croit pas entend les louanges adressées à ce puissant esprit. Comme exemple de leur indifférence relativement aux diversiU*s d'opinion en matière religieuse, je citerai le fait suivant : Un jour, Nils Egede se moquant d'indigènes du golfe du Sud-Ouest qui lui racontaient avoir tué un ours blanc ce si vieux qu'il avait sur le dos de la glace qui ne fondait jamais », ses interlocuteurs s'écrièrent : ce Comment! nous croyons ce que tu nous racontes, et toi, tu n'ajoutes pas foi à nos récits! » (Tredje Continuation, p. 115). Dans leur idée l'incrédulité de Nils Egede n'était pas (le jeu (fairplay).
Les Eskimos n'ont ni temples, ni lieux de sacrifice, ni idoles; la profession de prètnî n'existe pas non plus chez eux. Il est toutefois probable que les angekok auraient peu à peu atteint cette dignité si cette institution avait eu le temps de se développer. Vraisemblablement les amulettes qu'ils employaient à l'origine soit comme jouets, soit comme ornements, seraient également devenues des fétiches et certains de leurs usages des cérémonies religieuses. Mais toutes ces
SUPERSTITIONS DES ESKIMOS. 469
pratiques n'étaient pas assez complètes pour constituer une religion à Tépoque de l'arrivée des missions danoises au Grônland. On peut en juger par l'aperçu suivant que donne Dalager des croyances partagées par tous les Eskimos.
Lorsqu'ils vont chasser la baleine, les Eskimos revêtent leurs plus beaux hîibits, croyant que ce mammifère aime qu'on ait des égards pour lui, et qu'il déteste les gens sales. Pendant ce temps, les femmes qui restent h la maison se lavent, éteignent les lampes et restent tranquilles. Une amulette est placée à l'avant du kayak du chasseur, et une seconde (une griffe de lagopède ou un bec d'aigle) fixée au manche du harpon. Quand les Grôn landais cèdent une peau ou un morceau de lard, ils commencent par en couper un petit fragment. Ils ne vendent pas volontiers un phoque le jour où il a été capturé; m^me si le chasseur désire conclure le marché, il soulève mille objections. Une vieille femme se irouve-l-elle dans le voisinage, ils lui demandent toujours s'ils n'ont pas à craindre quelque conséquence fâcheuse de l'affaire en question, — pour la bagatelle de quelques épingles ils peuvent se rendre l'oracle favorable. Vendent-ils un phoque, les Eskimos aiment à en conserver la tête; s'ils se décident à la céder, ils coupent un morceau de peau et quelques poils du museau. A la chasse au renne ils ont coutume de donner des bribes de viande aux corbeaux qui suivent les chasseurs.
Une partie de ces usages ^ communs à tous les Eskimos, sont également observés par les Tschuktschis : eux aussi ont l'habitude de couper toujours une touffe de poils aux animaux qu'ils vendent, et n aiment pas à céder la tête à Vacheteur. Il existe en outre différentes superstitions, que les uns observent et dont d'autres se moquent. Nous citerons notamment l'emploi d'amulettes, telles que des poils, des plumes, des pierres ponces, des écailles de poisson, des yeux d'oiseau, des dents de renard, des pattes d'aigle, des antiquités nordiques ou des débris de vieux objets, par exemple des planches d'une caisse appartenant à H. Egede, et dont il avait vanté l'antiquité devant les indigènes. A la suite de cette imprudence, toute la boîte avait été mise peu à peu en morceaux et les débris conservés comme de précieuses reliques. Au sujet des superstitions il
faut ajouter que les Eskimos du Grônland portent, comme les Tschuklschis que nous avons vus, des « ceintures de santé w. D'après Dalager, ces ceintures sei^viraient aux propriétaires à reconnaître s'ils engraissent ou maigrissent.
D'après la relation du premier voyage (1585) de John Davis, écrite par John Janes, servant io the worshipfull M. William Sanderson, Davis*, pour entrer en relations avec les indigènes, fît danser ses matelots au son de la musique exécutée par l'instrumentiste du bord sur une île voisine de son premier mouillage dans le Qord de Godthaab. Les sauvages, cédant à la curiosité et aux entraînements de la musique, s'approchèrent et vinrent prendre part à la fête. Le lendemain matin, les Eskimos répondirent à la politesse en organisant à leur tour un bal. Pendant toute la danse ils jouèrent du tambour magique, le seul instrument de musique qu'ils possèdent et qui leur est commun avec les Lapons, les Samoyèdes, les Toungouses et les Tschuktschis. C'est, à ma connaissance, la première fois que le tambour magique est mentionné dans un ouvrage. Le tambour ou, plus exactement, le tambourin des Eskimos se compose, compie du reste tous ceux des autres peuples polaires, d'une peau minte tendue sur un ceixle de bois ou de fanon de baleine, que l'on frappe avec un petit morceau de bois, de fanon ou d'os*. Cet instrument est surtout employé dans les évocations des sorciers. La Relation de Hans Egede, à laquelle j'ai fait déjà de si nombreux emprunts, est le premier ouvrage qui fasse mention des angekok^. Leurs pratiques sont devenues plus tard le sujet favori des dissertations des anciens missionnaires au Grônland; ceux-ci les regardaient comme des sorciers ou des prêtres idolâtres, et montraient avec onction combien les subtilités de leurs collègues indigènes étaient honteuses. Il est certain que les angekok^ qui
1. Ilakluyt, i" édition, p. 776. A son honneur, Davis s'efforça d'entretenir des relations pacifiques avec les indigènes, mais ses efforts n'eurent aucun résultat à la suite des vols nombreux commis par les indigènes et des violences exercées par les Européens , habituelles aux gens de cette époque. Davis essaya toutefois d*cmpêcher ces brutalités.
2. Le tambour magique des Eskimos est figuré dans Fouvrage de Nourse, et celui des Tschuktschis dans le Voyage de la Vega, 11, p. !25.
3. Le dictionnaire grônlandais de Fabricius traduit le mot angekok par « augure, sorcier » (homme que les indigènes consultent comme un oracle). Les femmes peuvent être aussi angekok, (Anmœrkn, til Cranz^ p. 245.)
SUPERSTITIONS DES ESKIMOS. 471
de tous les indigènes étaient les plus avisés, croyaient réellement pouvoir exercer la magie à l'aide de leurs tambours cl d'autres sortilèges. Suivant la juste expression de Rink, leur corporation formait la seule institution sociale qui existât autrefois au Grônland, et il est regrettable que les missionnaires l'aient détruite. On comprend, il est vrai, ce zèle de la part des prêtres. Les missionnaires ont combattu leurs adversaires en se moquant d'eux, et, quand cela ne réussissait pas, par des arguments plus positifs, car les angekok paraissent avoir été souvent plus éloquents que leurs adversaires.
Dalager, qui, lui, était sans préjugés et qui a dépeint les angekok avec son originalité habituelle, affirme qu'ils étaient les moralistes et les savants du peuple innuit; il leur décerne même un certificat de bonne conduite et assure que leur influence, loin d'être nuisible, a été souvent excellente. Ces sorciers étaient persuadés de l'efficacité de leurs sortilèges. Un vieil angekok que Dalager traitait en ami et qui lui avait donné d'importants renseignements sur les usages des indigènes aimait à s'entretenir avec lui « des choses spiiituelles w. II était très attaché à ses « principes », qui lui venaient soit de traditions, soit de révélations; mais il reconnaissait de bonne foi en avoir fait autrefois accroire aux gens simples. Cependant il pensait qu'un angekok pouvait opérer de véritables prodiges. Au nombre des miracles qu'il comptait à son actif, il rangeait quelques prédictions du temps, qu'une certaine faculté d'obsei'vation lui avait permis de faire. L'art des angekok ressemble beaucoup à celui des spirites de nos jours. Comme ceux-ci, ils font leurs tours dans l'obscurité, se débarrassent sans aucune aide des cordes avec lesquelles on les attache, causent avec les esprits et font avec eux de longs voyages dans le ciel et dans les profondeurs de la mer ou de la terre. Une des premières nuits que Hans Egede passa dans une hutte grônlandaise, il fut réveillé par un chant étrange accompagné de cris. « Un angekok assis par terre, raconte-t-il, poussait des cris affreux et frappait à coups redoublés sur un tambour. Il parlait tantôt vite, tantôt lentement, sifflait et tremblait de tous ses membres, comme s'il avait été saisi de froid ou de crainte. Lorsqu'il se leva, toutes les femmes de la maison se mirent à parler a voix basse, s'inter-
472 LA SECONDE EXPÉDITION AU f.RÔNLAND.
rompant seulement de temps en temps pour entonner un chant. Cela dura bien plusieurs heures. Je n'étais guère rassuré, ne sachant ce que tout cela signifiait, et étant éloigné de mes compagnons, qui dormaient dans une autre habitation. Comme il m'était impossible de sortir a cause de l'obscurité, je pris le parti de rester tranquille et de faire mine de ne rien entendre. Je n'eus l'explication de cette scène que longtemps après, quand je sus parler un peu la langue des Eskimos,et que j'eus fait plus ample connaissance avex; les assistants. Les indigènes nous redoutant et ne sachant ce que nous venions faire dans leur pays, les angekok, qui étaient leurs prophètes, avaient été chargés, me dirent-ils, de demander à l'esprit Tornarsuk de leur faire connaître nos intentions*. )^ « Une autre fois, raconte Egede, un angekok s'assit par terre après que les lampes eurent été éteintes, et commença à chanter avec l'assistance. Il battit ensuite du tambour, cria, puis frappa sur quelques p^aux tendues qui rendirent un son bizarre. » Il îivait, suppose Egede, un compère à la porte de la maison, qui répondait aux questions que les assistants adressaient à Tornarsuk.
Paul Egede raconte dans son journal le fait suivant' : < Un soir, un angekok vint dans notre maison et se fit attacher les pieds et les mains avec la tète entre les jambes. Un tambour et une baguette furent déposés à côté de lui (les indigènes ne se servent que d'une seule baguette pour jouer de cet instrument), puis toutes les lampes furent éteintes, à l'exception d'une petite, qui fut placée sous un banc et recouverte d'une peau. Immédiatement après, l'homme réussit à se débarrasser de tous ses liens et commença à battre du tambour et à chanter. Plusieurs femmes s'assirent à côté de moi et de mon frère et se mirent également à chanter, s'inlerrompant par moments pour nous demander si nous avions peur. I/une d'elles posait au sorcier, sur un ton doux et plaintif, les questions qu'il devait adresser à Toriuirsuk, et celui-ci répondait d'une voix sourde et chevrotante. Les femmes nous ayant demandé encore une fois si nous étions effrayés, nous leur répondîmes négativement, bien que nous