IA SECONDE JEUNESSE
Puis il interrogeait du regard un sablier qui marquait les heures dans un coin de la salle.
Nancy calculait que, quelque diligence que fit René, il aurait bien de la peine à revenir avant le jour, et alors il serait trop tard pour que le roi sc mît en roule et s’exposât ainsi 5 être reconnu.
Le roi lui faisait mille questions, et Nancy profitait de chacune pour entamer une histoire.
— Ventre-saint-gris 1 disait-il de temps en temps, je n'ai pourtant pas le loisir d'attendre.
— Bab ! fil Nancy, attendre est peut-être aussi doux qu'aimer.
— Cela te plaît à dire, ma mignonne ; mais moi qui suis roi do France...
— Bon !
— Et qui ai rendez-vous avec mon cousin le maréchal...
— Le maréchal attendra un jour do plus.
— Et le duc de Savoie?...
— Vous le châtierez un jonr plus tord.
— Tu as réponse à tout, disait le roi, qui arpentait la salle d'un pas inégal.
Le sablier marquait trois heures du malin.
Nancy so disait :
— René pourrait, à la rigueur, (Ire de retour.
Une heure encore, puis deux s’écoulèrent.
L'impatience du roi avait gagné Nancy; mais Nancy était
toujours prudente, et elle sc disait :
— Si René n’est pas arrivé d’ici une heure, il faudra attendre à ce soir ; et alors ce sera bien nuire chose encore pour amuser le roi durant toute une journée.
Le roi revenait quelquefois vers la table cl se versait â boire. Il avait la fièvre, et ne se méfiait guère de ces petits vins bourguignons qui ont raison de leur homme tôt ou tard.
Nancy s'aperçut que le roi, qui buvait machinalement, commençait à tituber légèrement.
Ce fut pour elle une inspiration :
— Ali ! ma foi ! se dit-elle, aux grands maux les grands remèdes, et puisque j’ai été, en ma jeunesse, au service de Mme Catherine, voici le cas de m’en souvenir.
Et comme, pour la centième fois, peut-être, le roi s'approchait de la fenêtre et se penchait en dehors, Nancy prit lestement un flacon à sa ceinture, le déboucha et laissa tomber dans le verre à demi plein de Sa Majesté deux gouttes d’un narcotique qu’elle avait pris l'habitude de toujours porter avec elle.
— Rien, rien encore, dit le roi avec un soupir...
Et il revint vers la table et vida son verre sans défiance.
— Sire, dit alors Nancy, au lieu de vous promener ainsi par la salle, comme un fauve en sa cage, Votre Majesté ferait mieux de s'asseoir et de dormir quelques minutes.
» Peuh! dit le roi, je n'ai point sommeil.
— Oui, dit Nancy, mais, quand on n’a pas fermé les yeux de la nuit, on n'a pas belle mine au matin, et on n’est pas vaillant pour aller à un rendez-vous d’amour.
Le roi s’assit.
Puis, tout en disant qu'il lui serait impossible de dormir, il ferma les yeux.
Puis les mouvements nerveux, les tressaillements de tout son corps s’apaisèrent peu à peu.
— Ventre-saint-gris I murmura-t-il, ce vin m’a cassé la tète.
Ce furent ses dernières paroles.
Un quart d'heure après, le roi dormait profondément.
Alors Nancy frappa sur un timbre et l'hôtelier entra.
— Mon ami, lui dit Nancy, appelez deux de vos valets et ordonnez-leur de transporter ce gentilhomme, qui ne s’est point assez méfié des vins bourguignons, sur le lit de votre meilleure chambre.
C’est toujours le roi qui paye.
Et Nancy fut obéie, et le prétendu gentilhomme fut posé dans la chambre voisine.
— • Il dormira une douzaine d’heures, pensait Nancy, et nous aurons le, temps de nous retourner.
Puis elle se fit elle-même dresser un lit dans la salle où elle avait soupé, et dont la fenêtre donnait sur le bord de l'eau.
Quelques minutes après, elle souffla les flambeaux et l’obscurité l'enveloppa.
Dormait-elle? C'était peu probable; mais elle voulait que les gens de l'hôtellerie crussent & son sommeil.
A peine s'était-elle jetée sur son lit qu'elle se releva précipitamment.
Elle venait d'entendre le galop d'un cheval.
— C'est René, dit-elle, en courant vers la fenêtre qu’elle ouvrit.
C’était René, en effet.
Il arrêta son cheval juste au-dessous de la fenêtre, pnis il se dressa sur la selle dont il se fil un marchepied et, ainsi perché, il put atteindre l'entablement de la croisée et voler un baiser à Nancy.
— Eli bien ? dit-elle, M. de Noé est-il à Arcy ?
— Non, dit René.
Nancy respira.
— Mais il y a bonne garda au château.
— Plait-il ?
— Et le roi n’y entrera pas commodément
— Que veux-tu dire ?
— Le manoir est gardé par vingt gentilsliommes de M. de Biron.
— C’est impossible!
— Mais vrai, dit René. Ah ! j'ai du reste bien des choses à vous raconter.
— Mais parle donc.
— C'est que je ne suis pas h mon aise pour faire un long discours ici.
— Eli bien I va faire le tour et entre par la porte.
— Mais, dit encore René d’un ton suppliant, à cette heureci tout le monde est couché.
— Eli bien ?
— Tout le monde dort, et je cognerai peut-être une heure avant qu’on ne m’ouvTe.., si vous le permettiez, j'entrerais tout bonnement par lâ.
— Par la fenêtre?
— Oui.
— Mais le cheval ?...
— Il saura bien trouver son écurie.
— Mais moi... qua dira-t-on quand on saura?.».
— Puisque c'est pour le service du roi, dit encore René de Maillefer.
— Le drôle a toujours de bonnes raisons... murmun Nancy.
Et elle tendit les deux mains à René pour l’aider k enjamber la croisée.
Disons maintenant ce qui était advenu au page René de
nu ROI HENRI
i iiiki'ïï, ii|i-miuf|M1|
i ' 'rT>' ; ’aJ* r |V LJ F rW'WÇe
> tf ï~r ^ .iM-fev'i
-nm
ifc wr
ifi '
fi i-wm m
C !• ' < «ul dVuU'iuli* lo galop d'un cLoval (Pag« üij.
Maillcfer, et dont il fit le récit à Nancy, après être entré dans l'hôtellerie du Paim couronné par la fenêtre.
Hené était un garçon naïf et d'une docilité enfantine, rpiand il était auprès d'une femme; niais une fois en selle, l'épée au poing, René devenait un hardi compagnon, un homme à la fois audacieux et prudent, et d'une sagacité qui eût fait honneur à un diplomate consommé.
Il avait bien soupiré quelque peu en quittant Auxerre et la belle camérière de Mme Marguerite; il avait bien jeté deux ou trois regards pleins de regrets sur les toits do l'hôtellerie dans laquelle il aurait si bien dormi, car, quoi qu'il en eût dit, il était las; mais, une fois eu chemin, il avait pris au sérieux la mission toute de confiance dont il était chargé.
Où allait-il? A Arcy.
Quel était le but qu’il devait atteindre? S'assurer que M. do Noé n'y était pas.
Cela paraissait fort simple, en apparence, et cela était fort difficile en réalité.
D’abord il arriverait en pleine nuit.
Ensuite il courait le risque, si M. de Noé se trouvait en-
core au manoir, d’être obligé île lui donner des explications invraisemblables, et Noé, qui avait lu finesse du paysan béarnais, ne manquerait pas do flairer la vérité.
Un bélître se fût conformé ù la lettre de sa mission; il aurait galopé jusqu’au manoir, heurté à la porte et demandé au premier valet qui lui aurait ouvert si M. de Noé était au château.
Mais René n’était pas un bélître. C’était un garçon avisé à qui l'amour donnait un supplément d'intelligence.
Chemin faisant donc, et tandis que son cheval galopait sur la route souore, René de Maillefer ruminait un petit plun de campagne .
R avait plusieurs villages à traverser; la présence des troupes royales dans lu province y avait jeté une certaine animation, et, bien que l’heure fût avancée, il était probable que, soit à Gravant, soit ù Vermenlon, René trouverait des cabarets ouverts, dedans des soldats buvant, et qu'il recueillerait çà cl là quelques renseignements précieux.
Si, en route, il ne parvenait à rien savoir, alors il irait
tout droit au château d'Arcy, demanderait M. de Nod, et lui j
dirait : .
— Monsieur le comte, je vous viens quérir de la part du roi, qui veut vous voir, ce qui serait toujours un moyen d' éloigner M. do Noê du tuanoir et donnerait à Nancy le d'aviser. ,
A Crarani, tous le rempart, il trouva le cabaret du Pere Adiun, un bouchon où l'on buvait d'excellent vio.
I ue dcinl-douraine de relues, qui s'en allaient b Avallon rejoindre une compagnie, »'y «aient arrêtés et vidaient houteille sur bouteille.
llené laissa son cheval à la porte, entra et demanda a buire.
H échangea quelque- mots avec les reltres et s aperçut tout lie suif que ces gens-là étaient des soudants ignare» qui ne le pouvaient renseigner sur ce qu'il avait intérêt à
“ Aussi se remit-il en selle presque aussitôt et poussa-t-U jusqu’à Vermenton.
Vermenton était un gros bourg qui se qualifiait de ville, libre et dont les habitants jouiraient de certaines franchises.
II y avait sur la principale place, tout à côté de I église, un cabaret (mieux qui était en même te npe une liêldlcrle et dans lequel les gentilshommes des euvirons avaient coutume do descendre.
René y entra.
Auprès du feu, soupant tout seul, Il aperçut un jeune homme qui portait les couleurs du maréchal de Riron.
René le salua, et comme il portait,, lui, le* couleurs du roi île France, le premier lui rendit son salut avec empresse-
ment.
— I*»rdon, monsieur, dit René, rien nest désagréable comme de manger et boire seul.
— C'est tout ii fait mon avis, monsieur, répondit le jeune
homme.
— Vous plairait-il , monsieur, que je m’assoie à votre table et que je soupe à côté de vous? continua René qui,
, l’étant plus absorbé par les beaux yeux de Nancy, se sentait maintenant nue faim de loup.
— J’en serai ravi, monsieur, répondit le jeune homme.
— Monsieur, reprit René, tandis qn’ou s’empressait de lui apporter du vin et un morceau de viande froide, il est juste que vous sachiez à qui vous ave* affaire.
Kt il sc leva de nouveau répétant :
— Je me nomme René de Mnillefcr et les couleurs que jo jborte ont dû vous apprendre que j'appartenais au roi de France.
— Moi, monsieur, dit le jeune homme, je suis à M . le maréchal de Biron, gouverneur de Bourgogne, et je m'appelle Florimond.
— Monsieur Florimond, dit René, je bois à votre santé.
ï,a connaissance étant faite ainsi, les deux jeunes gens se
mirent à souper.
René mangeait avec une certaine précipitation.
Vous paraissez fort pressé, monsieur, dit Florimond.
— Je le suis, en effet, monsieur.
— Vous allez sans doute à Dijon.
— Je ne sais pas, monsieur.
Florimond lit un geste d’étmmement.
— Comment! monsieur, dit-il, vous ôtes pressé de. partir cl vous ne savez où vous allez?
— C’est la vérité, monsieur. Je vais, de la part du roi, à la recherche d’uu sien ami qui est dans cette province, et drobableuuuit à Dijon, mais je li en suis pas sûr.
— Monsieur, répondit Florimond, je connais la province, de Bourgogne comme le fond de mon escarcelle, cl si vous cherchez quelque gentilhomme du pays...
— Non, monsieur, je cherche M. le comte de Noé, que le roi a mandé auprès de lui et qui était déjà parti de chez lui pour aller faire visite à M. le maréchal, son cousin.
— Eh bien ! monsieur, répliqua Florimond, je vous puis renseigner.
— Ah !
— M. de Noé est à Dijon.
— Vrai! fit René qui éprouva un soulagement. En êtesvous sûr ?
— Je l’y ai laissé.
— Quand ?
— Il y a trois jours.
— Alors vous vonaz de Dijon >
-<• Oui, monsieur.
— Et vous allez à Auxerre, sans doute?
— Non, monsieur, dit Florimond, je reste ici, où je suis chargé d’une mission de confiance.
Et comme Florimond disait cela, un nouveau personnage entra dan» le cabaret ot René le regarda avec curiosité.
Le personnage qui venait d’entrer et qui «Rira tout d’abord les regards de René, était digne de celle attention et même d’une certaine curiosité.
C’était un de ces Allemands, au service de la France, qui portaient le nom de relire» et qui étaient parfois des modèles de courage sur le champ de bataille et d’entêtement resjHïctueux en garnison, dans l'obéissance et l'observation de la discipline.
Celui-là pouvait avoir quarante ans.
Tète carrée, petits yeux bleus, cheveux d’un blond incolore, barbe rousse, lèvres épaisses, épaules larges et trapues, tel était ce Germain qui m vint planter devant Florimond en faisant le salut militaire.
— Cher monsieur, dit Florimond à René, excusez-inoi un moment.
— Faites, dit René, qui n'était pas fâché de savoir ce qui allait advenir.
Florimond se mil h parler allemand au relire.
Mais René était d’origine lorraine, et René savait l’allemand.
Seulement il garda le visage impassible et môme, embarrassé d’un homme devant qui on parle un langage qu'il ne comprend pas.
El voici ce qu’il entendit :
— As-tu relevé tes hommes? demandait Florimond.
— Oui, messirc, répondait le nuire.
— Il ne s’est rien passé d'extraordinaire ?
— Rien absolument.
— Vous occupez toujours les communs do chAtean ?
— Toujours.
— F.t la demoiselle?
— Elle parait fort contente.
Bien, dit Florimond. Rnppelle-toi bien la consigne, ne
laisse entrer au cliitcau que les gens qui auront le mot de passe.
— Oui, messire.
Puis le relire ajouta :
I — Mai» ne m’avez- vous pas dit que nous changerions le mot tous les deux jours?
— Oui. Ainsi, à partir de demain mutin* au lieu de iVi't’belungen, le mot do pusse sera Oie Veikhen.
— Dit Yeilchaiy répéta le relire comme un écho.
Florimoud le congédia d'un geste.
Le soldat docile sortit en faisant le salut militaire, sauta sur son cheval qui se trouvait à la porte, et bientôt un l’enleudit s'éloigner au galop.
— Vous m'excusez, n’est-ce pas, cher monsieur? dit Florimond eu regardant Hené.
— Mais sans doute* monsieur, répondit Heur.
% — Je vous demande mille pardons, poursuivit Florimomi, d’avoir parlé allemand devant vous, niais cet homme ne sait pas un mol de français.
— Ali ! dit Hené, nous aurions alors de la peine h nota» entendre. Je veux que le diable lu étrangle si je comprends un mot de cette horrible langue tudesque.
— Vraiment?
— Et je vous trouve bien heureux de la [«l ier aussi couramment.
Florimoud était quelque peu bavard. Néanmoins, il ne jugea pas nécessaire de donner à Hené des renseignements explicites.
Et il se borna à lui dire :
— Cet homme est une manière de lieutenant pour moi.
— Est-ce que vous commandez des troupes ici ? demanda René.
— Oui w non.
— Ah!
— Je remplis ce qu'on appelle une mission de coutiauce.
— En vérité!
— Oui, acheva Florimomi, je suis chargé de veiller sur une jeune et belle damoîselle qui vil seule eu son manoir en atten il.ml sou fiance.
— La mission, comme vous le dites, est toute de confiance, observa Hené, mais si la damoiscJie est jeune et belle.
— D'une beauté étourdissante...
— Vous devez avoir quelque chagrin à la remplir, ce me semble, garder lu trésor des autres est toujours chose dure.
— C'est vrai, dit Floriu.ond. Je suis même tellement de votre avis que j'ai pris mes précautions.
— Coinmeul cela ?
— J’di eu peur d'en tomber amoureux moi-môme.
— Al» ! al» !
— Et au lieu de me loger au château, qui est à trois quarts de lieue d'ici, ce qui m ourait mis dans la nécessité de la voir à toute heure de jour, je suis venu prendre mou logis eu cette auberge.
— Mais alors vous négl gez votre mission?
— Oh I non jkw. J'ai u: m lidèle Fritz et ses reltres.
— Ah ! il se nomme Fritz, cet Allemand ?
— Oui, et il occupe les jommuns du château avec trente hommes.
— Bon !
— Et il a (tour mission de ne laisser entrer que ceux qui ont le mol de passe.
— Je commence à comprendre.
— Et le mot de passe, c’est moi qui le donne, acheva Florimoud d'un air malin.
— Alors, dit René, tout est pour le mieux.
René se versa à boire et dit à Florimoud :
— Ainsi, vous m'assurez que M. le comte de Noc est à Dijon?
— Je vous en donne ma parole.
— Et combien de temps me faut-il pour aller à Dijon?
— Deux gr.uids jours de chevauchée.
— Diable !
Et René se leva de table.
— Alors, vous partez ?
— Oui, certes, monsieur Fiorimond, je suis ravi d’avoit fait votre connaissance.
— Tout l'honneur en est pour moi, monsieur, répondit courtoisement Florimoud, et j'espère bien que nous uuus reverrons.
— Oh! soyez -en sftr!
Le page de M. de Biron devait les honneurs uu page du roi de France,
Aussi n'eut-il garde d'y manquer et se levant à son tour : — Derinetlez-moi, monsieur, lui dit-il* de vous tenir l’étrier.
— A charge de revanche, répondit Hené, qui jota une pistole sur la table pour payer son souper.
Quelques minutes après, il était en selle, serrait cordialemeul la main à Florimomi et partait au galop.
— La la, se dit-il alors, je crois que je sais à peu près tout ce que je voulais savoir.
M. de Noé est à Dijon, donc il ne nous gène pas.
.Mais M. Florimoud remplit une mission du conlianco, comme il dit, et cette mission ne lui a pu être donnée que par M. de Noé : fort bien.
La demoiselle jeune et belle qu'on garde nuit et jour dans mi manoir à trois quarts de lieue d’ici, c’est Madeleine. Mais, avec le mot de passe, oïl pénétrera au château.
Et ce mot de passe je l'ai : l)ic Veitehvu, ce qui veut dire la violette.
Maintenant, je puis retourner à Auxerre et raconter tout cela à Mme Nancy.
Seulement, il s'agit de trouver un autre chemiu, aliu de ne pas repasser dans lu ville de Vermeil tou.
El comme il était sorti du bourg et que la roule courait au flanc d'une petite éminence, René sc dressa sur ses étriers et, profilant du clair de lune, il chercha des yeux uu sentier au bord de la rivière de Cure.
Mais, eu ce moment, uu bruit montait à ses oreilles.
C'était le galop d'un cheval sur la roule sonore.
— Oh! oh! se dit-il, serait-ce lureitre Fritz qui revient?
El il regarda attentivement.
En cavalier arrivait bride abattue sur lui.
— Ventre-saint-gris 1 comme dit le roi, murmura alors Hené, il me semble que je reconnais la longue crinière argentée du petit cheval gris de M. de Noé.
Et il s'arrêta et attendit...
A cent pas de distance, Hené avait reconnu le cheval ; à trente pas, il leconmil le cavalier.
C'était bien le comte Arnaury de Noé.
— Voilà qui dérange mes petites combinaisons, murmura le page. Voyons à nous tirer d'affaire.
Et quand Noé fut tout à fait sur lui, il lui cria :
— lié ! monsieur le comte, je suis un homme joliment heureux, je vous assure...
Noé reconnut Hené à la voix.
Aussi il arrêta brusquement son cheval.
— Monsieur de Maillefcr t dit-il.
— Monsieur le comte 1 répondit René.
— Par quel hasard ?...
— Ce n'est pas un hasard, monsieur le comte .
— Comment cela?
— J’allais à Dijon tout exprès pour vous voir.
— Ah ! ali ! dit Noé. El comment saviez-vous que j’étais à Dijon î
— C'est un page de M. de Biron, avec qui j’ai soupé tout à l'heure, qui me l'a dit.
— Florimond ?
— Justement. Aussi je vous jure que j’étais assez marri de penser qu’il me faudrait faire encore quarante lieue» l-our vous joindre.
— Vraiment ? dit Noé, qui tendit la main au page et rangea son cheval côte à côte du sien. C’est Nancy qui vous expédie vers moi?
— Non, monsieur le comte.
— Qui donc, alors ?
— Le roi.
— Ah ! c’est juste, le roi est à Auxerre ?
— Non , monsieur le comte, le roi est à Fontainebleau, que j’ai quitté hier soir.
— Ahïah!
— Et le roi ne repartira de Fontainebleau que lorsqu’il vous aura vu, car, parait-il, il a des choses tris-importantes à vous dire.
— Hum! pensa Noé, de quoi s'agit-il donc, mon Dieu ?
René, en faisant ce mensonge, so disait :
—Je ne suis, après tout, que le mandataire de .Mme Nancy, et quand un ambassadeur ment pour son gouvernement, cela ne s’appelle plus un mensonge, mais simplement un acte diplomatique.
Noé faisait également cette réflexion :
— Le roi devait être à Auxerre aujourd'hui ou demain au plus tard , d’après sa lettre à mou cousin Biron , et le roi reste à Fontainebleau, et le roi n’a pas répondu touchant l'autorisation de mariage que Biron lui demandait. Qu'osl-ce que cela veut donc dire? Si le roi me mande auprès du lui, c’est qu’il me veut questionner touchant ce mariage.
Hené s'était acquitté de son prétendu message, et il attendait maintenant.
Noé reprit :
— El le roi est pressé de me voir?
— Excessivement pressé. « .Si lu rencontres M. de Noé, ui'a-tril dit, dis-lui qu'il fasse diligence et ne se repose ni jour ni nuit. •
— Fort bien. 0|>eiidunt il faudra toujours que je change de cheval à Auxerre ?
— Vous pouvez en changer avant , monsieur le comte ?
— Où cela?
— A Vermenton. 11 y a justement des troupes, et rien ne vous sera plus facile.
— Eh bien ! en route , dit Noé.
Et il remît son petit cheval au galop.
René le suivit.
Un quart d’heure après , ils entraient dan» Vermenton et s' arrêtaient à l'hôtellerie où René avait soupé en compagnie, du page Florimond.
Florimond «était allé coucher.
Noé, rassuré par sa présence et celle des rcîtres dans le pays , touchant Madeleine , la belle fiancée de son aini et cousin , Noé, disons-nous , jugea inutile de troubler le premier sommeil du page.
U prit un cheval frais, qu'il acheta à un reilre moyennant vingt-cinq pistoles, et il repartit, toujours suivi de René.
A quatre heures du malin , ils passaient sous les murs d'Auxerre.
Alors René lui dit :
— Vous savez le chemin, monsieur le comte t
— Le chemin de Fontainebleau ?
— Oui.
— Parbleu ! dit Noé. N‘ai-jc pas guerroyé un peu partout ?
— C’est juste.
— Mais vous venez avec moi, j’imagiae ? dit Noé.
— Non, monsieur le comte.
— Pourquoi cela ?
— Parce que j’ai une autre mission à remplir.
— Où cela ?
— A Auxerre, où M. le maréchal d'Êpcrnon doit être arrivé et où je le «lois prévenir qu'il attende le roi avant «le se porter en avant.
Qui rue années auparavant , Noé se fût défié du page, et il eût trouvé louche que celui-ci lui faussât compagnie , mais Noé arrivait de sa province où il avait vécu «le longues années, et l«; provincial est confiant par nature.
— Eh bien! dit-il, adieu, monsieur René; au revoir, plutôt.
— Au revoir, monsieur le comte.
— Et puisque vous allez voir M. «t’Épernoii, ajouta Noé , chargez- vous, je vous prie, de tous nies compliments pour lui.
— Je n'y manquerai pas, dit René.
Et il s'engagea sur le («ont d’Auxerre, au bout duquel était une poterne; tandis que Noé continuait sou chemin sur la rive droite de l' Yonne.
— Ainsi, disait Nancy, lorsque René lui eut fait un récit fidèlo «le ses aventures , co pauvre Noé va s’allor casser le nez à Fontainebleau ?
— Dame ! répondit René, il sera furieux , et si je m'en tire avec un lion coup d'épée, je n’aurai pas à me plaindre. Mais puisqu'il le fallait!
— Tu es un mignon plein d'esprit, dit Nancy qui se laissa voler un baiser par le beau page; mais...
— Mais quoi? lit René.
— Le roi est endormi, maintenant.
— Il faut le réveiller.
— Impossible ! je lui ai administre un uarcoibjuc.
— Mais il s’éveillera dans la journée ?
— Sans doute.
— Eli bien ! nous nous mettrons eu route ce soir pour c château d’Arcy.
— Mais les reilres ?
— Puisque j’ai le mot de passe, ils nous laisseront entre .
— Tu as réponse à tout, dit Nancy.
— C'est l’amour qui m’a ouvert l’esprit, murmura Reu .
Et il effleura de ses lèvres le cou de cygne de la cam< -
rière.
Le narcotique employé par Nancy pour calmer l’impatien o du roi était bon, car, plus «le douzo heures après , le i >j dormait encore.
L’on s’en souvient, celui que les gens de l'hùlellcrh* pi miMiit pour un simple gentilhomme avait été transporté de <g une chambre et mis au lit ; mais on ne l’avait pas déahabil s.
La nuit s'était écoulée, puis la matinée, puis une partie u jour, et ll^-nri sommeillait encore.
Nancy entra dans «a chambre.
QiOiü2e&by. : GpQ^i
ûuim DK Qoutaut, duc do Bikoh, n*récb*l do Fru»,
Les vapeprs du narcotique se dissipant, la camérière le toucha légèrement.
Alors le roi (toussa un soupir; puis il ouvrit les yeux.
— Où suis-je T Quelle heure est-il T demanda-t-il tout d'abord.
Puis, regardant Nancy :
— Ah! c’est toi T
— Oui, sire.
— Je me suis donc endormi?
— Sire, dit Nancy, le vin de Bourgogne vous a joué un mauvais tour.
— C'est-à-dire que je me suis enivré ?...
— Ohl grisé simplement, sire.
— Mais je n’étais pas ici...
— Non, sire. Mais je vous ai fait transporter dans cette chambre, quand je vous ai vu endormi.
Le roi sauta à bas du lit.
— Mais quelle heure est-il ? dit-il encore.
— Voyez, sire.
Le roi courut à la fenêtre et s’aperçut que le soleil déclinait à l’horizon.
— Comment! s'écria-t-il, j'ai dormi tout le jour?
— A peu près.
— Mais c'est une journée perdue... et la petite... et ton messager... pourquoi ne m’as-tu point éveillé?
Et le roi regardait Nancy d’un air de reproche.
Nancy avait son lin sourire aux lèvres.
— Sire, dit-elle, le hasard fait bien tout ce qu'il fait
— Que veux-tu dire ?
— Si Votre Majesté ne s'était pas un peu... grisée, elle ne se serait pas endormie...
— Bon!
— Et si elle ne so lût pas endormie, elle eût manqué de patience.
— Je ne comprends pas, «lit le roi.
— Alors, continua Nancy, le roi, manquant de patience.
eût voulu se mettre en route pour le manoir d’Arcy.
— Sans doute.
— Et il nous fût advenu mésaventures sur mésaventures.
— Que veux-tu dire?
— Mon messager est revenu.
— Ah!
— El ce que je prévoyais est arrivé.
— Quoi donc ?
— M. de ftoé s’est constitué le protecteur et le gardien de l'innocence.
Le roi fronça le sourcil.
— Comment, Noé est là-bas?
— 11 n’y est plus, grâce à mon messager. Et si Votre Majesté daigne m’écouler une minute.
— Parle.
Alors Nancy raconta fidèlement les aventures du beau page René de Maillefer, lequel avait soupé avec Florimond, fait rencontre de M. de Noé, trompé celui-ci en lui disant que le roi était à Fontainebleau et surpris le mot de passe au moyen duquel ou pouvait pénétrer au château d'Arcy.
— Pauvre Noé ! murmurait le roi qui songeait à son vieil ami mystifié.
— Ma foi! sire, dit Nancy, il faut bien appliquer les grands remèdes aux grands maux; et puis, il est une choso que M. de Noé ne sait pas.
— Laquelle?
— C’est que la petite demoiselle vous aime.
— Oui, dit le roi, tu m'as déjà dit cela, mais est-ce bien vrai?
— Certainement, sire.
— Qui te le prouve?
— Puisqu'elle m’a avoué qu’elle aimait un grand homme de guerre, un héros dont elle était séparée par un véritable abîme...
— Quel abîme?
— Un abîme de grandeur, sire.
— Oui, dit le roi ; mais il m'est venu un soupçon, depuis ce tempe.
— Un soupçon ?
— Si c'était mon cousin Riron qti’elle aimât ainsi?
— Oh ! sire, la chose est impossible !
— Tu crois?
— D’abord le maréchal n'est pas beau.
— 11 est plus jeune que moi.
— Ensuite il est d’aspect dur et farouche.
— Pas auprès des dames.
— Enfin, dit Nancy, un abîme de grandeur ne sépare point un simple gentilhomme comme !U. de Riron de la fille d'un autre gentilhomme.
— Voici, dit le roi qui ne demandait qu'à se laisser persuader, voici la meilleure raison que tu nie puisses donner. Mais enfin, comment se fait-il que la petite soit gardée comme une place forte?
— Ne vous ai-je pas dit qu’elle était persécutée par son tuteur.
— Ah! oui, Laffin.
— Et que ce Laffin avait voulu l’enlever. Je vous ai môme raconté, sire , notre belle défense au château d'Arcy, où je crois avoir cassé une jambe d’un coup de pistolet.
— Oui, tu m’as dit tout cela.
— Ce qui fait, continua Nancy, que M. de Noé a déniant une garde à M. de Riron, et que toutes les précautions ont été prises contre M.de Laffin.
... Ainsi donc lu crois que nous pouvons nous meffre en
roule à présent? dit le roi, que la folie amoureuse reprenait de plus belle.
— A la brune, sire, quand Votre Majesté pourra sortir d’Auxerre sans être reconnue.
Le roi retourna à la fenêtre.
— Encore deux bonnes heures à attendre, dit-il.
Puis un souvenir traversa son cerveau :
— Et ce pauvre Carassol qui m’aura attendu toute la nuit? dit-il.
— Oli ! ne vous inquiétez pas, sire. Je l’ai fait prévenir hier soir, en lui envoyant un billet.
En ce moment, on gratta à la porte.
— Entrez! fit le roi.
René montra son joli visago au travers de la porte entrebâillée.
— Voilà mon messager, sire.
— Ah! dit Henri, c’est toi, mignon, qui t’es si bien moqué de mon cousin de Noé ?
— Pour le service du roi, sire.
— Que veux-tu ? demanda Nancy.
— Je viens prendre les ordres, répondit René de Maillefer. Partons-nous toujours ce soir?
— Toujours, dit le roi.
— Et le plus tôt sera le meilleur, reprit René.
— Pourquoi?
— Mais parce qu’on dit, dans la ville, que Mme la marquise de Vemeuil ne tardera pas d'arriver.
— Ah! diable ! fit le roi, ces mésaventures ne sont faites que pour moi. Partons vite!...
René de Maillefer avait dit la vérité en annonçant que Mme la marquise de Verneuil, de son nom Henriette de Balzac d'Entragues, fille naturelle de Charles IX et de Marie Touchct, et maîtresse en titre du roi depuis la mort de madame Gabrielle, était sur le point d'arriver à Auxerre.
Le roi avait voulu que la marquise héritât du luxe princier et des honneurs de Gabrielle.
Aussi, depuis in mort de cette dernière, la marquise voyageait-elle en grande pompe, avec une armée de gentilshommes, de pages et de varlets, et précédée de piqueurs à cheval, qui s’en allaient à l’avance préparer les logis.
C’était un de ces piqueurs que René de Maillefer avait vu entrer dans Auxerre et à qui il avait appris que la marquise arriverait dans la soirée.
Mais ce que le piqueur n'avait pu dire à René, ce que René ne savait pas, par conséquent , c'était que la marquise avait fait rencontre , au sortir de la ville de Sens, de M. le comte Amaury de Noé, courant à franc étrier vers Fontainebleau.
La marquise voyageait en litière.
En dépit de son luxe , en dépit de l’armée de courtisans qui lui faisait escorte, la marquise était de méchante humeur.
Élaient-CC les projets de mariage du roi avec la princesse florentine Marie de Médias, qui plissaient ainsi son beau front cl contristaient ainsi son visage ?
Tout le monde le croyait... et tout le monde se trompait.
Depuis trois jours qu'elle était en route, la marquise n’avait adressé la parole à personne ; elle avait mangé du bout des dents, dormi en tressaillant et négligé de caresser un joli négrillon, vêtu de rouge, qu'on appelait Mocassin et qui la suivait partout.
Mocassin, qui tenait du singe autant que do l'homme, avait
eu beau Caire ses cabrioles en chemin , la marquise n'avait pas daigné sourire.
Or, comme l'escorte princière de la favorite sortait de la ville do Sens et descendait une rampe assez rapide , elle lit rencontre d'un cavalier qui montait celte rampe au grand trot de sou cheval écumant.
C’était M. de Noé.
Noé ne connaissait pas la marquise , car il avait quitté la cour avant sa faveur , mais Mme de V'erneuil avait bien souvent entendu parler de Noé pur le roi.
Or, Noé, voyant tout ce monde, s'imagina que c'était le roi qu’il rencontrait : il s’adressa à uu page pour se renseigner.
Le page lui dit qua le roi ne voyageait pas avec la marquise, mais que probablement celle-ci lui en pourrait donner des nouvelles.
Noé eut la curiosité de voir celte femme dont toute la France parlait.
11 mit donc pied à terre, s’approcha de la litière le chapeau à la main, et salua Henriette en lui disant :
— Exeusez-moi , madame , mais je suis un peu cousin et tris-fort ami du roi, et je me nomme le comte de Noé.
— Noé ! exclama la marquise, qui lit trêve aussitôt à ses propres préoccupations, vous ôles M. de Noé !
— Oui, madame.
— Ah! monsieur, dit Henriette, qui devint subitement d'une extrême amabilité , je suis vraiment ravie de vous rencontrer.
— Tout l'honneur est pour moi, madame.
— Montez donc dans ma litière, monsieur de Noé, poursuivit Henriette; il y a longtemps que je désirais vous voir. Nous causerons...
— Vous m’excuserez, madame, répondit Noé , mais le roi m’attend.
— Le roi vous attend ?
— Oui, madame.
— Où cela ?
— A Fontainebleau.
— Cela est impossible , monsieur de Noé , reprit la marquise. Le roi est à Auxerre.
— Oh ! madame, je vous jure...
— Je vous jure , monsieur de Noé , dit la marquise , qui eul alors un éclair de colère dans les yeux, je vous jure que le roi vous trompe, comme il me trompe...
— Madame !
— Leroi est un fourbe, continua Henriette avec un accent de fureur jalouse. Le roi est caché à Auxerre. Le roi a en tète je ne sais quelle fantaisie d’amour...
Noé tressaillit.
— C’est une misérable femme, une camérièro, une drôlesse du nom de Nancy ..
— Dont le roi est amoureux?
— Oh ! non , fit Henriette , mais c'est elle qui lui a mis en tête la fantaisie dont je vous parle.
Noé fronça le sourcil.
— Montez donc , et donnez votre cheval à un de mes valets, reprit la marquise. Vous verrez si je ne vous dis pas la vérité.
Noé ne se le lit pas répéter. Un soupçon avait envahi son ftme; et il se souvenait maintenant que René de Maillcfer, qui lui avait dit que le roi l'attendait & Fontainebleau, était le féal de Nancy.
— Voyons, monsieur , dit la marquise , lorsque Noé fut monté duns la litière « expliquons-nous. Vous allez à Fontainebleau *
— Oui, madame. "•
— Le roi vous y a douné rendez-vous?
— Oui, madame.
— Il vous a écrit?
— Non , il m’a envoyé un page du nom de René do Maillcfer.
— C’est-à-dire que c'est cette Nancy qui vous a envoyé le page.
— Mais dans quel but?
— Monsieur de Noé , reprit Henriette , je vous assure que le roi est à Auxerre.
— Maie alors, madame?...
— Laissez-moi d’abord vous confier un petit secret.
Noé attendit.
— Vous avez connu le Louvre au temps de Mme Catherine ?
— Sans doute.
— Vous savez que l’épaisseur des murs renferme des escaliers mystérieux , des passages secrets , des oubliettes et des judas?
— Oui , madame.
— Eh bien ! j'avais un espion au Louvre et bien m’en a pris, comme vous allez voir.
— Ah!
— J’étais dans mon parc do Verneuü, bien tranquillebien confiante en l'amour du roi qui m’écrivait chaque jour un billet passionné.
— Bon ! fit Noé.
— Le roi m'écrivait, comme à vous, qu’il me donuait rendez-vous & Fontainebleau, d’où il comptait partir pour ouvrir la campagne. Le roi me trompait comme vous. Je le tiens d’un joli petit gentilhomme qui m'est tout dévoué, que j'introduis chaque nuit dans un corridor secret, d'où il peut voir et entendre ce qui se passe dans le cabinet du roi.
— En vérité I dit Noé , mais pourquoi le roi vous trompet-il et me troinpc-t-il ?
— Voilà ce que je vais vous expliquer, dit la marquise.
Et elle donna l’ordre à ses porteurs de commuer leur roule vers Auxerre.
Et la marquise de Verneuil reprit :
— Le roi a upc déplorable manie, c'est de faire à toutes les femmes dont il se toque peu ou prou, une promesse de mariage en bunne forme.
— En effet, dit Noé.
— 11 en avait fait une à Mme de Heaufort , et cette pauvre Gabrielle est morte, persuadée quelle allait devenir reine de France.
— Cela est vrai, dit encore Noé.
— Il m’a fait la même promesse, poursuivit Henriette, et c'est celle promesse qui est la cause de mon malheur.
— Comment cela? demanda Noé.
— Vous allez voir...
Henriette se penclia vers Noé.
— Vous connaissez mon origine, dit-elle.
— Sans doute.
— Je suis, avec une irrégularité légère, la fille du feu roi Charles IX.
Noé fil un signe de tète qui voulait dire qu’il était parfaitement au courant do la généalogie de la marquisu.
Henriette continua :
— Or, le roi qui promet le mariage à tout le monde, et
CO
s'occupe en ce moment de négocier pour avoir la main d’une princesse italienne, le roi oublie qu'il est encore marié.
— Eli ! dit Noé, mais cela est vrai, ma foi !
— Mais Mme Marguerite ne l'oublie pas, dit la marquise, et l’oubliât-elle, il est dos gens qui s'en souviennent pour elle.
— Je le crois.
— Or, suivez bien mon raisonnement, monsieur de Noé.
— J’écoute, madame.
— Si le roi avait voulu épouser Mlle d'Estrées, le parlement et la noblesse lui eussent fait de telles remontrances que Mine Marguerite, la reine, n'eût pas eu à s'en mêler.
— Ahî vraiment.
— Mais je suis Clic de roi , moi, et Mme Marguerite est ma tante, et j’ai dans les veines le sang des Valois, et, entre nous, la petite-fille de François !•', même illégitime, vaut bien un Bourbon. Cela empêche Mme Marguerite de dormir.
— Je le comprends, dit Noé.
— Or donc, chaque fois que le roi veut épouser une maltresse maritome, poursuivit la malicieuse marquise, Mme Marguerite ne bouge. Elle demeure en son château d’Auvergne, bieu tranquille, et tout au plus si, pour se distraire, elle change de favori. Mais, si le roi parle d'épouser Mlle de Balzac d'Kntragues, marquise de Vemcuil, c’està-dire la fille des Valois, Mme Marguerite, qui tient à rester reine de France, s'agite, se démène et met en cumpagne sa fidèle Nancy.
Pour la seconde fois, Noé tressaillit.
— Vite! continua Henriette, il faut distraire le roi, lui mettre au cœur et en tète un autre amour de peu d’importance, dût-il, quelque temps après, retourner à la marquise de Verneuil.
— Mais alors, madame, dit Noé, vous voyez que celle Nancy dont vous parlez...
— C'est l àrae damnée de la reine.
— Je le sais.
— Et le roi a un faible pour elle, sous prétexte qu’il l’a connue toute jeune et qu’elle lui ouvrait la porte de la chambre de Marguerite, après que le duc de Cuise était parti.
Noé se mordit les lèvres pour ne pas rire.
— Vous êtes méchante, madame, dit-il.
— On fait ce qu’on peut, répliqua modestement la marquise.
— Ainsi donc, c'est Nancy?...
— • Qui se moque de vous et de moi.
— C’est elle qui?...
— C’est elle qui a parlé au roi d’une certaine demoiselle fort jolie, parait-il, et dont le roi s'est affolé sans l’avoir vue.
Noé eut un battement de cœur.
— Et celte damoiselle?... fit-il.
— Le roi, qui est à Fontainebleau pour vous et pour raoi> est, en réalité, à scs genoux.
— A Auxerre?
— Non, aux environs, dans un petit castel dont on m'a dit le nom, et que j’ai oublié.
Noé était devenu pèle et il regardait la marquise avec inquiétude.
— Mon Dicul monsieur, dit Henriette, vous paraissez ému!...
— Moi, madame ?
— Connaîtriez-vous la jeune fille dont jo vous parle, par hasard?
— Mais... madame... vous ne m’avez pas dit...
— Son nom? Ah ! c’est juste.
— I /auriez- vous oublié aussi?
— Oh ! non, elle s’appelle Madeleine.
— Madeleine d’Arcv ! s'écria Noé.
— Justement. C’est bien cela. Et elle porte le nom de son manoir.
— Ah ! misérable Nancy! exclama Noé.
— Vous connaissez donc cette jeune fille ?
— Oui, madame.
— Et... vous cherchiez le roi?
— Je cherchais le roi pour l'empêcher de séduiro la fille de mou vieil ami, reprit Noé avec émotion ; je le cherchais pour me jeter à ses genoux et le supplier de respecter la fiancée d’un homme à qui il doit la moitié de sa couronne.
— Que voulez-vous dire? fit Henriette, surprise à son tour.
— Madeleine d’Àrcy est la fiancée du maréchal de Biron, acheva Noé d’une voix étouiïée.
Et il s’élança hors de la litière.
— Où allez-vous? fit la marquise.
— Je vais galoper ventre à terre jusqu’au château d’Arcy, s'écria Noé, et empêcher le mal, s'il est temps encore.
Et il sauta sur son cheval et lui mit l’éperon au flanc.
— Oh! oht murmura la marquise le voyant disparaître dans un tourbillon de poussière, je crois que je tiens ma vengeance I
Et elle appela un de ses gentilshommes et hii dit :
— Vous allez galoper jusqu’à Dijon et porter au maréchal de Biron le billet que je vais écrire.
Alors elle tira de son sein de mignonnes tablettes, dont elle arracha un feuillet et sur lequel elle traça ces mots :
a Monsieur le duc de Biron,
« Tandis que vous gouvernez Gdèlement la province de Bourgogne pour le roi, — le roi est aux pieds de Madeleine d’Arcy, votre fiancée.
« A bon entendeur, salut! »
Puis s'adressant au gentilhomme :
— Ventre à terre jusqu'à Dijon, sans perdre une minute!..
— Oui, madame, dit le gentilhomme qui était un jeune et beau garçon, ambitieux et désireux d’obtenir les bonnes grftces de la favorite.
Et Henriette le suivit des yeux, comme elle avait suivi Noé des yeux et murmura :
— Je crois qu’à présent je voyagerai moins tristement : c’est un joli compagnon de voyage, la vengeance!...
Cependant, tandis que Noé galopait, que le gentilhomme expédié à Dijon par la vindicative marquise courait ventre à terre et que Henriette d’Entragues se complaisait à calculer par avance les embarras où la colère de Biron mettrait le roi avant d’enter en campagne, — le roi avait fait bien du chemin, et il avait une jolie avance.
Parti d'Auxerre au coucher du soleil, en compagnie du sire de Carassol, d’un autre gentilhomme, de Nancy et de René de Maillefer, il avait chevauché lestement jusqu’aux i portes de Vermenton.
i Mais là, René avait fait observer qu’il était inutile de pas*
ser dans le bourg, et d’éveiller l'attention de Florimond, qui ne manquerait pas d’être offusqué de cette caravane se dirigeant sur Arcy.
— René a raison, dit Nancy.
Et on descendit au bord de la rivière dont on remonta le cours.
Il faisait toujours ce splendide clair de lune qui avait permis à René, la veille, de reconnaître à distance M. do Noé.
— J’aimerais autant qu’il fit nuit noire, murmuré le paye à l’oreille de Nancy.
Nancy, on le pense bien, ne voyageait plus en litière. Elle était à cheval, à la droite du roi, qui avait si bien relevé le col de son manteau que Noé lui-même, s'il se fût trouvé là, ne l’aurait pas reconnu.
— Pourquoi cela, mon mignon? demanda Nancy.
— Je me déOe de Florimond.
Pourtant on arriva sans encombre jusqu'au bac qui servait à passer la rivière .
— Holà, passeur ! cria René.
Le bateau, qui étau amarré de l’autre cAté, se détacha de la berge et traversa lentement la rivière.
Alors on s’aperçut que le passeur notait pas seul.
Il y avait deux hommes dans la barque et ces deux hommes, le clair de lune permit de In reconnaître, portaient la cuirasse en peau de buffle des r ci très.
— Hé ! dit le roi, déjà les gardiens de Noé ! Ce diable do Noé, il est pire qu’un dragon.
La barque accosta.
Un des reitres sauta alors sur la berge et dit :
— Où allez- vous ?
— Au manoir d’Arcy, répondit René de Maillefor.
— On ne passe pas, dit le relire que René reconnut.
C’était Fritz, le bon Allemand qu’il avait vu la veille venir chercher le mot de passe.
— Die Yrilchen ! dit René.
— Je me fiche du mot de passe, répéta l’Allemand.
— Et pourquoi, maraud ?
— Parce que M. Florimond m’a donné la consigne de ne laisser passer que des gens à pied.
~ Eb bien î nous laisserons nos chevaux ici.
— Non, dit le reitre avec un entêtement tout germanique.
— Oh! oh ! Gt Mené qui porta la main à la garde de son épée, je vois qu’il faut en découdre.
Mené s était seul avancé jusqu'il la barque et, pendant tout ce colloque, le roi et ses compagnons étaient demeurés à quelques pas de distance.
Mais le roi s'avança alors :
— Qu'est-ce qui se passe? dit-il.
Ce maraud ne veut pas nous laisser embarquer, dit René de Maillefer.
— Et pourquoi cela ?
Comme il faisait cette question, le roi regarda plus attentivement le relire, dont la torche éclairait en plein le visage.
— Ventre-saint-gris! s’écria-t-il, je connais cet homme. Et il ouvrit son manteau, de façon à montrer son visage à l’Allemand.
— Regarde-moi, drôle, dit-il. Me reconnais-tu? Je te reconnais. moi, tu te nommes Fritz, et j'ai eu bien de la peine à t'empêcher, un certain soir, de pendre mon ami Galaor aux fenêtres du Louvre.
— Leroi! balbutia le relire stupéfait.
— Lui-même. Nous laisseras-tu passer maintenant?
Fritz s'inclina tout confus.
Alors René s'approcha de Nancy :
C égal, dit-il, ni vous ni le roi n'avez besoin de moi, maintenant ?
— Non, dit Nancy.
— Alors je vais à Vermentou.
— Pour quoi faire?
— Pour causer un brin avec mon nouvel ami Florimond.
— N a, dit Nancy, la prudence est une belle chose quand elle va de pair avec le courage.
René tourna bride et partit au galop, tandis que le roi et ses compagnons montaient dans la barque eu tenant leurs chevaux par la bride.
Quand on fut de l'autre côté, le roi dit à Fritz :
1 u as donc pour consigne de ne laisser entrer personne au château?
— Oui, sire.
— Et c'est M. de Noé qui t'a donné cette consigne?
— Connais bas! dit le reitre.
— Comment, tu ne connais pas M. de Noé?
— Nein I Gt l’Allemand.
— Qui l’a donc mis ici ?
— M. Florimond.
— Ah! oui, j'y suis, pensa le roi qui se lotivinl du récit Je René de Maillefer.
Puis il ajouta :
— Eh bien ! tu vas violer ta consigne pour moi, car je suis au-dessus d’une consigne.
Fritz s'inclina :
— Conduis- nous, ajouta le roi.
U distance du bac au château était courte, il suffisait de traverser une prairie pour arriver sous les murs du château. Le manoir était silencieux et paraissait endormi.
Cependant une lumière brillait distinctement derrière une des croisées.
— Tenez, sire, dit Nancy, voilà votre étoile qui se lève.
— La dernière étoile, sans doute, soupira le roi.
On arriva dans la cour d'honneur.
| Les retires sortirent do la salle basse où Fritz les avait ! installés.
| Mais Fritz les renvoya en prononçant quelques mots d'allemand.
Et comme Nancy allait soulever le marleau de bronze de la grand jtorlc, Fritz la relint :
— Inutile! dit-il.
Et il tira une clef de sa poche.
. ~ Ce “* fois ; P ens! * Nanc ?> i e crois que le berger inlruduit lui-même le loup dans la bergerie.
Enlz, en effet, avail introduit le loup au liercail, mais en berger fidèle, il se réservait d aller chercher du secours. ’
En effet, à peine le roi et sa suile furent-ils entrés, qu'il sauta sur un cheval et partit au galop en disant :
- Je ne puis pas empêcher le roi de passer, mais je vais toujours prévenir M. Florimond,