XLV
Mttis, quelque diligence que Fritz pût faire, Hené de Maillefer avril une avance trop considérable pour ne point arriver avant lui a Vormenton.
D'ailleurs, René se moquait de Fritz, et il ne se déflrit que de Florimond.
CeJui-ci était à table, comme la veille, et sonprit seul quand René arriva.
— Pardieu ! dit-il c'est le ciel qui vous envoie, cher monsieur de Maillefer; eu lieu de manger, je me lonlais la mâchoire à bâiller. Vous allez souper avec moi, n'est-ce pas T
— Je viens tout exprès pour cela, dit René.
— A la bonne heure! Mais vous n’avez pu aller jusqu'à
Dijon? -
— J’ai rencontré M. de Noé en route.
— Al»! ah!
— Il allait à Auxerre rejoindre le roi.
— Le roi est à Auxerre ?
— Oui, cher ami.
Puis, au lieu de se mettre à table, René, regardant Floriinond, lui dit :
— S. nous nous faisions servir â souper eu une chambre où nous serions seuls? nous deviserions tout à noire aise car vous me plaisez fort, monsieur Florimond, et je voudrais conquérir votre amitié.
Florimond salua.
Puis il appela l liètelier et lui donna l'ordre d'aller dresser le couvert dans sa propre chambre, au premier étage de l’auberge.
Ce fui l'affaire de quelques minutes, el moins d’un quart d'heure après les deux pages soupaienl en tèle-à-tète.
René tournait le dos à la porte; mais il était bien décidé à empêcher, par tous les moyens possibles, Florimond de sortir, si la fantaisie lui en prenait.
Florimond ne soupçonnait rien encore; cependant, il surprit René tressaillant au bruit d'uu cheval qui passait sous les fenêtres.
— Est-ce que vous attendez quelqu'un? lui dit-il.
— Non, dit Hené.
— Coucherez-vous ici ?
— Oh I je ne sais pas. Pour le moment je ne m'occupe que de mon estomac, qui est en détresse.
— Fort bien, dit Florimond en lui versant à boite.
— A votre santé et à celle de la belle demoiselle dont vous êtes le gardien! dit René.
— Comment l vous savez?...
— Je sais ce que vous m'avez dit hier...
— Ah ! c'est juste, j'oubliais...
Et Florimond commença à regarder René d'un œil soupçonneux.
Mais René était d'une gaieté charmante, et il ht au page de M. de Biron mille récits sur les belles dames de la cour de France.
Florimond buvait sec, en homme que le vin de Bourgogne n’effraye pas.
René avait espéré le griser ; mais il dut y renoncer.
Le souper fini, il lui proposa de jouer.
Et, en même temps, il tira de ?a poche un cornet et des dés.
— Volontiers, dit Florimond, qui en fit autant. Quel est l'enjeu ?
— Une pistole.
— Soit, dit Florimond.
Et il renversa son cornet après l'avoir agité brusquement.
Florimond gagna une première fois, puis une seconde.
— Deux pistoles au lieu d'une, dit-il.
— Comme vous voudrez, répondit René.
Mais la chance tourna. Florimond reperdit son gain, plus une dizaine de pistoles.
— Quitte ou double, dit René, qui était maître de lui.
Florimond perdit encore.
Le page ne se possédait plus.
Il tira une bourse et la posa sur la table.
La bourse contenait une dizaine de pistoles seulement et il en devait vingt.
— Non, monsieur Florimond, dit René avec courtoisie, à Dieu ne plaise que je vous veuille ainsi dévaliser! Prenez votre revanche.
— Mais, dit Florimond, si je perds?...
— Eh bien, nous doublerons jusqu'à ce que vous ayez gagné.
— Oh ! monsieur...
— Je ne suis point un détrousseur, dit René en remettant les dés dans son carnet.
Florimond joua trois fois encore, ce qui fit qu'il devait cent pistoles.
Il était pâle et ses lèvres se frangeaient d'une légère écume.
Tout a coup le pas lourd de l'hôtelier se fit entendre dans le corridor.
— Monsieur Florimond, dit cot homme en entrant, votre lieutenant est en bas.
— Qui ça, Fritz?
— Oui, monsieur.
— Que veut-il?
— Vous parler, à l'instant même, d’une chose excessivement importante.
Et l’hôtelier sortit.
— Fort bien, dit Florimond, qui so leva. Excusoz-moi un moment, monsieur René, dit-il.
— Mais non, fit René.
Et, se levant pareillement, il æ plaça devant lu porte.
— Pardon, dit-il, mais ce brave Fritz attendra.
— Quoi donc ?
— Que nous ayons fini notre partie.
— Nous lu reprendrons quand je l'aurai vu.
— Impossible ! dit René.
— Plaît-il?
— Vous me devez cent pistoles. Si vous voulez sortir d'ici, payez-moi .
— Mais c'est une plaisanterie, monsieur.
— Je ne plaisante jamais, cher monsieur Florimond.
— Monsieur, mon service passe avant notre pattie, dit le page avec colère.
— Mon cher monsieur, répondit René, vous me devez cent pistoles.
— Je vous les payerai.
— Payez-les tout de suite.
— Je n'ai pas cette somme sur moi.
— Alors vous êtes mon prisonnier.
— A moins que je vous tue! dit Florimond, p)i tira son épée.
— C'est ce qui peut vous arriver de plus heureux, répliqua René, qui mit prestement flamberge au vent.
Les deux pages, amis tout à 1 heure, se ruèrent alors l’un sur l'autre.