XXX1I
Laffin était un joueur hardi, il osait risquer le tout pour le tout.
Eu entrant dans le cabinet de Biron, il savait qu’il ne devait en sortir que vainqueur ou condamné au dernier supplice.
Biron l’avait écouté, Biron avait tressailli et son front s’était baigné de sueur, en apprenant que le duc de Savoie songeait à l’honorer de son alliance.
Biron avait eu le vertige un moment.
I.a partie n'était point gagnée, mais elle u'était pas perdue non plus.
Aussi, sans perdre une minute, tira-t-il de sa poche la lettre du duc de Savoie et la mit-il sous les yeux du maréchal.
Le maréchal ne pouvait plus douter.
El cependant Biron était bieu l'homme dépeint à Galaor et à Nancy par le roi.
Biron était fidèle encore.
Il eut bien un moment de vertige; un moment, peut-être, il frissonna d'uno joie secrète et crut voir une couronne sc poser sur son front.
Mais tout cola eut la durée d’un éclair.
Et, tout à coup, relevant la tète :
— Mon» Laflin, dit-il, le duc de Savoie est un maître four be que j'irai châtier en compagnie du roi de France.
Lafiiu ne souffla mol.
— Et puis je te châtierai, toi, drôle, pour avoir osé croire que Charles de Gontaut* duc de Biron, pair et maréchal de France, trahirait son roi.
Laflin ne perdit pas contenance :
— Alors, monseigneur, je vois que la potence m’attend. Je ne réclame môme plus le billot. Que Votre Seigneurie donne des ordres.
Ce disant , Laflin fit un pas vers la porte.
— Attends encore? dit Biron, qui, d’un geste impérieux, l'empêcha d’aller plus loin.
CafOn attendit.
— Drôle, reprit Biron, lu as mérité cent fois la mort, comme voleur, comme assassin et comme traître. Cependant tu m’as voulu faire roi, cl je n’acccptc de cette couronne, que tu veux m'oITrir, qu'une prérogative : celle de faire grâce. Je te remets donc cette peine que tu as méritée, à la condition que tu restitueras le bien mol acquis. Va- l'en et ne reparais jamais en ma présence.
Et Biron montra la porte à Laflin.
Celui-ci s'inclina et sortit.
L'n page, qui avait écouté h la porto, venait de mettre les gentilshommes disséminés dans les antichambres au courant de la situation.
Aussi, sur son passage, Laffin ne récolta-t-il que des sourires de mépris.
Tout le monde avait tremblé dovanl lui, il était juste qu’il fût humilié devant tout le monde .
Laflin passa donc, humble et courbé, et il sortit de ce palais comine un homme qui n’y doit plus rentrer.
Rénazé l’attendait à la porte.
— Eli bien? dit-il avec inquiétude.
— Le maréchal a refusé, dit Laffin.
— Alors, nous sommes perdus?
Un sourire vint aux lèvres de Laffin.
— Tu es un niais, dit-il .
— Mais ...
— Un niais, te dis-je. AUons-nous-cn à ma maison, nous .viuperons joyeusement et je le dirai ce que jo pense du refus du maréchal.
Lu calme de Laffin donna bon espoir à Renazé .
Un quart d'heure après, tandis que lu ville de Dijon tout ■litière s’entretenait de la disgrâce do Laflin, celui-ci c\|tosait ses idées à Rcnazé le verre à la main.
— Ainsi, disait Rénazé, le maréchal refuse la tille du duc le Savoie?
— Oui.
— Et la couronne de Bourgogne?
— Oui.
— Et vous ne croyez pas que tout soit désespéré ?
— Non. Car ce qu*il refuse aujourd'hui, demain il l’acceptera. Demain, ou dans huitjour>. Mais.. .
Un sourire diabolique passa sur les lèvres de Lafiiu.
— Mais il n'épousera jamais la princesse de Savoie, dit-il.
— Ah!
— Ras plus qu'il n’épousera Madeleine. Mais il ue sera jamais roi.
— Cependant, si, comme vous le dite;, il accepte les offres du duc.
— Il les acceptera.
— Eh bien?
— Et tout cela finira par l'échafaud que je lui ferai dresser eu pince de Grève.
Rénazé tressaillit.
— Maintenant, ù l'œuvre, continua Laflin.
— Qu’îillons-notis donc faire, maître?
— Monter à cheval .
— Et aller en Savoie?
— Non point ; retourner d’où nous venons, c’est-à-dire è
À vallon, où le maréchal compte se rendre dès demain pour y épouser Madeleine. *
— Et vous dites que vous empêcherez ce mariage?
-Oui.
— Comment?
— Je ne le sais pas encore, mais je l’empêcherai, et le maréchal reviendra aux propositions du duc de Savoie.
Rénazé regardait Lafiiu avec admiration.
— Maître, dît-il, vous êtes vraiment un grand politique.
— Mets que je sois la diable, ut n'eu parlons plus, dit Laffin en sc versant à boire.
Puis, sa le vaut ;
— Allons, ù cheval, mon ami, dit-il. C’est dans le couvent du notre féal doin Bazin que nous allons établir notre poste d'observation. Nous if avons pas de temps à perdre, car le maréchal port demain matin et je veux arriver avant lui.
Rénazé était stupéfait du calme de Laffin.
Celui-ci dit encore :
— Au manoir d’Arcy, il y avait une femme qui a tiré sur nous le coup de pistolet.
— Cette femme sc nommait Nancy.
— Et c'est une camériste de la reine Marguerite?
— Précisément.
— Eh bien?
— Eh bien! c’est un auxiliaire que le diable nous envoie.
— A nous?
— Oui, je t’expliquerai tout cela en route.
Et Laflin et Rénazé remontèrent ù cheval et prirent au galop la route de l’Avallonnais.
Quittons maintenant Dijon et, rétrogradant de quelques heures, transportons-nous sur la route de Paris à Auxerre.
Il faisait une de ces splendides nuits d'automne que les poètes ont chantées en vers de toutes mesures.
I.a lune étincelait sur les coteaux qui dominent l’Yonne, la rivière silencieuse qui coule entre deux rives de prés verts et de grands peupliers.
L’air était tiède, le vent murmurait doucement dans les arbres.
C'était certes l’heure des rêveurs et des amoureux.
La litière du Nancy allait au pas, et les mules qui la portaient secouaient de temps en temps leur tête empanachée et chargée de grelots sonores.
Ce bruit monotone était, du reste, le seul qui se fit en. tendre; car le murmure de deux voix chuchotant tout bas ne se pouvait considérer comme un bruit.
Ces deux voix étaient celles de Nancy, la coquette, spirituelle et mutine cainérière et de René do Maillefer, le beau page énamouré qui trouvait que les fruits mûrs sont autrement savoureux que les fruits verts.
Nancy laissait causer le page.
Et le page s’en donnait à cœur joie.
Il avait vanté la douceur de la température, le scintillement des étoiles, l’éclat du clair de lune, l'aspect mélancolique dos saules penchés sur l'eau et la sonorité de la route et le charme do ces grelots qui rappelaient l’Andalousie et les sérénades.
Enfin, il avait ù peu près épuisé le vocabulaire de cette langue de banalités ravissantes qui est comme le prologue de l'amour.
Et Nancy, pelotonnée au fond de sa litière, comme une jolie chatte à demi enfouie ^.ins un coussin, Nancy souriait et prêtait une oreille complaisante ù cette musique.
Peut-être bien qu'elle ne l’entendait pas pour la première fois; il était même certain qun le page Kaoul jadis en avait dit tout autant que le beau page René de .Maillefer.
Mais bah ! les vieux airs sont souvent les plus doux, et Nancy écoutait.
Et tout en écoutant, elle disait :
— Ce mignon meurt d’envie de poser ses lèvres sur ma joue et d'entourer ma taille de ses bras; et dame! si j'étais Mme Marguerite, il y a longtemps qu'il ne me parlerait plus ni de la lune, ni des étoiles; mais, quand on est une tille de petite noblesse comme moi, on ne peut capituler comme une princesse do sang royal. Donc, continue ton ramage, mou bel oiseau bleu, nous verrons plus tard.
Et tourné sur sa selle, penché à la portière de Nancy, René babillait toujours et Nancy le laissait faire.
Cependant, il vint un moment où la piquante cainérière sortit un peu la tête et regarda à l’horizon. Hans le lointain les collines paraissaient grandir, et des lumières qui n'étaient certes pas des étoiles, commençaient à trembloter indécises.
— OIC mon Dieu! dit Nancy, mais c’est Auxerre qu’on voit iù-bas, au liane de cette colline.
— Oh ! dit René, nous sommes loin encore.
— Pas si loin que tu crois, mon mignon.
— Deux ou trois heures de marche au moins.
— Non pas, une heuro à peine.
— Vous croyez?
— Oh ! j’en suis sûre.
René soupira.
Le pays qu'ils traversaient était une jolie vallée bien solitaire, bien silencieuse.
Cependant, au milieu des prés, tout au bord de la rivière, <e dressait le toit de chaume d’une chaumière de paysan.
— Ah ! qu'on serait bien Ut I dit Rénë.
— Où donc ?
— Dans cette maison.
— Pour quoi faire ?
— Mais pour y passer la nuit... pour y attendre le jour... Auxerre est encore si loin.
— Mais nou, mon mignon; ouisque je te dis, fit Nancy, qu'avant une heure nous serons ;'ix portes de la ville.
— Mon Dieu! reprit René avec un accent de désespoir.
— Tu te réjouis?
— Non, madame, je me désole.
— Et puurquoi donc, mon bel ami?
— Parce que je n'aurai jamais le temps...
— Plalt-il?
— I.e temps de vous dire...
René sentait son cœur battre comme s’il eût voulu sortir do sa poitrine pour entrer tout seul dans sa litière et s'aller cacher dans le corsage de Nancy.
— Et qu’as-tu donc tant à me dire ? demanda la camérière, friande de l’embarras du page.
— Oli ! une foule de choses.
— Eu une heure que ne dit-on pas?
— Ce n'est pas assez...
— Commence toujours.
— Mais c'est que je ne sais par où commencer, dit-il naïvement.
— Veux-tu que je t’aide?
René se sentait rougir jusqu'aux oreilles :
— Oh! vous ne savez pas, madame, ce quo je puis avoir ù vous dire.
— Gageons le contraire.
La monture de René était un cheval fort doux en ses allures et ce fut heureux pour lui, car à la moindre pirouette il eût jeté son cavalier par terre.
René était si ému qu'il no tenait plus en selle.
— Cher naïf, dit Nancy, voici un grand quart d'heure que je me moque de toi.
— Vous... madame?
— Oui, sans doute, puisque je sais d'avance tout ce quo lu as à me dire.
— Mon Dieu!
— El tout ce que tu as à me dire se résume en trois mots. René se sentait mourir.
— Madame... madame... dit-il d'une voix étranglée.
— Tous dos beaux discours sur la nuit, la brise et les étoiles, acheva Nancy, peuvent se traduire par ces mots : Je vous aitne.
René jeta un cri.
— Tu vois bien que nous pourrons arriver à Auxerre, maintenant.
— Ah ! fit René avec un accent de véritable désespoir, je sens bien que vous vous moquez de moi et que vous méprisez l'amour d'un pauvre page comme je suis.
Nancy ne répondit pas.
Mais elle passa scs bras hors de la litière, elle en entoura par un geste charmant et rapide le cou du Ittau page, elle attira vers elle sa jolie tête pale et frémissante, et y mit un baiser.
— Cher ingénu 1 dit-elle.
Puis, comme le page était sur le point de glisser de sa selle ou de tomber évanoui sur le gazon du chemin, elle lo soutint et murmura :
— Ma foi! Mme Marguerite ne s’en tirerait pas autrement, et à force de vivre avec les gens, on en prend un peu les habitudes.
Selon lui, la capitulation de Nancy et la reddition de la ville dont elle portait lo nom, n'eussent pas fait plus d'honneur au beau page René de Maillefer, s'il y fût entré ’o heaume en tête et l’épée au poing.
— Tu l'as voulu, mon mignon, disait Nancy, dont le rire mutin s’échappait en joyeux carillon de ses lèvres rouges comme une cerise de juin, tandis que sa litière était près d’atteindre les portes d’Auxerre; lu as voulu de l’amour
d'une femme comme moi, et peut-être as-tu eu grand tort, mon chérubin.
— Oh ! disait René, j’ai le paradis dans le cœur, à présent.
— Oui, mais le purgatoire est à côté.
— Non, non, s'écria le page énamouré, je sens bien que je suis le plus heureux des hommes...
— Et le plus infortuné des pages, mon doux seigneur.
— Oh!
— Tu es capable de mourir à la peine.
— Méchante !
— Aht tune méconnais pas, continua Nancy riant toujours.
— Vous êtes belle*
— Soit.
— Vous êtes bonne. ..
— Heu ! heu!...
— Et tout mon sang est à vous.
— Comme je n’en ai que faire, passons. Ab ! tu crois que m’aimer est chose aisée, facile et toujours attrayante, mon mignon.
— C’est le bonheur.
— Et l’esclavage, mon petit prince.
— Forgez vite mes chaînes, alors.
— D’abord, continua Nancy , j’estime que le prétendu législateur qui a dit que la femme devait obéissance & l’homme n'est qu’un bélître.
— C’est mon avis aussi, dit René.
— Donc, je ne t’obéirai pas; par exemple! je commanderai.
— Et j’obéirai avec ivresse.
— Te voilà mon chevalier, chérubin, et tu verras que la lâche n’est pas toujours un chemin jonché de roses.
— Vous obéir, n'est-ce pas le bonheur!
— Pas toujours.
— Oh ! je sais, moi .
— Tu no sais rien... Et la preuve... Veux-tu une preuve tout de suite?
— Parlez.
— Nous voici tout à l'heure à Auxerre.
— Bon I
— Tu es le page de Mme Marguerite, mon page par conséquent, puisque je la représente.
— Eh bien!
— Tu as fait une longue route comme moi, je suis las«e et toi aussi.
— Oh ! moi, non, et je passerais bien encore une nuit à cheval.
— Eh bien ! dit Nancy avec un éclat do riro, voilà justement le sort qui t’attend, mon doux maître.
— Comment!... Que voulez-vous dire?
— Tu l’as voulu, mon chéri ; et du moment ou tu es mon esclave, il faut bien que lu obéisses quand je commande.
— J'obéirai, dit René avec un enthousiasme chevaleresque. Ainsi nous ne nous arrêtons pas à Auxerre.
— Moi, si.
— Et moi?
— Toi, tu vas aller remplir une mission que je vais te donner.
René se mordit légèrement les lèvres, mais il lit bonne contenance, néanmoins.
— Et oii vais-je aller? demanda-t-il.
— Avant de te le dire, nous allons, si tu le veux Lieu,
parler un peu politique. Ali dame! lit Nancy, quand on m’aime, on est exposé à cela, mon bon ami.
— Soit, dit René, parlons politique.
— Tu te souviens du château d’Arcyî
— Parbleu! j’y ai même reçu trois coups d’épée. Est-ce U que je vais?
— Oui, mais attends... Madeleine est fort belle, n*est-cc pas?
— Presque aussi belle que vous.
— Flatteur ! j’en ai parlé au roi.
— Ah!
— Et rien qu'au portrait que je lui en ai fait, lo roi en est tombé amoureux.
— En vérité!
— Pour tout le monde, pour les gentilshommes, pour M. d’Epernon, qui va avoir un commandement dans la campagne qui s’ouvre, pour les troupes, dont le rendez-vous général est à Auxerre, le roi est encore à Fontainebleau.
— Ah ! ah! ,
— A te parler franchement, le roi est déjà à Auxerre. Il est parti la nuit, incognito, avec deux cavaliers |>our unique escorte, et s’il est pressé de livrer bataille au duc de Savoie, il est encore plus pressé de voir celle merveille de beauté dont je lui ai parié.
— Et il est à Auxerre?
— Il a dû y arriver dans la soirée et m'aller attendre en la maison d'un gentilhomme de nos amis.
— Fort bien.
— Alors, poursuivit Nancy, tu vas voir. Je ne veux pas exposer le roi à une déconvenue.
— Comment cela?
— Tu te souviens également de M. de Noé?
— Un digne gentilhomme, fil René.
— Oui, mais devenu provincial dans l'àmc et n'ayant plus aucune idée des mœurs de la cour. On lui parle amour, crac! il vous répond mariage. Ils sont tous comme ça, ces gens qui vont au prêche.
— Vous croyez donc que M. de Noé se peut opposer à ce que le roi airne Madeleine ?
— Non, mais il peut s’être établi son gardien.
— Par exemple !
— Et sous le prétexte qu'elle est la fille de son défunt ami, vouloir se faire le dragon de sa vertu. Ce qui me gênerait dans mes petits projets, acheva Nancy*
— Alors?...
— Alors tu vas galoper jusqu’à Arcy.
— El puis ?
— Tu te renseigneras adroitement et tu me reviendras dire si M. de Noé est encore au manoir, ou s’il est parti.
— Comme Nancy disait cela, la litière arrivait à la porte des remparts.
— Tu vas souper et te réconforter le plus tôt possible, reprit Nancy; tu demanderas un cheval frais à l'hôtellerie où nous descendrons.
— Et je partirai ventre à terre?
— Tu vois bien qu'il n’y a pas grand profit à m'aimer...
— Oh ! fil le page qui, à son tour, se pencha vers la litière, cela vous plaît à dire, madame. Voyez plutôt...
Et il mit à son tour un baiser retentissant sur la joue rose de Nancy.
Comme l’avait dit Nancy, le rendez-vous général des troupes qui devaient entrer on campagne sous les ordres du
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roi et tse joindre à celles du maréchal de Biron, était & Auxerre.
Aussi la ville était-elle encombrée.
ta porte de Paris s'ouvrit devant la litière de Nancy dont les valets portaient les couleurs du roi .
— Où allons-nous? demanda Hené de Maillcfer.
— A Hôtellerie du Paon couronné, qui est au bord de l’eau, répondit Nancy.
— Fort bien, dit Hené, qui donna des ordres au muletier.
Le Paon couronné était dans la basse ville.
C'était une hôtellerie fort renommée parmi les gentilshommes de la province, et que les princes honoraient parfois de leur visite.
M. de Biron, quand il passait à Auxerre, ne logeait pas ailleurs.
Aussi, eu égard à l’encombrement de troupes, de seigneurs et de capitaines qu'il y avait ce soir-là à Auxerre, Bené se figura-t-il que rhôloilerie regorgeait de monde.
96» livrai son ,
Hené se trompait.
Les portes en étaient fermées et une demi-<k}uzaine de gardes du roi en défendaient Centrée.
A tous ceux qui venaient soulever le heurtoir de l'Iiôtelleric, l’hôtelier répondait ;
— Je n’ai plus de place.
— Mais votre auberge est vide! observa un capitaine de reitres qui avait jeté* un coup d’œil dans la cour, par la porte entrc-bàilléc.
— Je ne dis pas non, répondit l’hôtelier, mais mon auberge est retenue.
— Pour qui?
— Pour le roi.
Et l'hôtelier avait (ait la même réponse à tous ceux qui
s’étaient présentes.
Mais la même consigne ne concernait sans doute pas Nancy, car les portes de rhôtclierie du Paon couronné s’ou- : vrirent à deux battants devant sa litière, et ce fut avec les
marques du plus profond respect que l'hôtelier vint au devant d'elle.
Nancy écJjangea avec lui uii petit signe d'intelligence qui n 'échappa point à René de Msillefcr, mais qui fut de l'hébreu pour le page.
Puis, suivant l'hôtelier, elle entra dans une Mlle où on avait dressé une table et trois couverts.
Il y avait une heure à peine que René avait avoué sa flamme et déjà il était jaloux.
Nancy se prit à sourire en lui voyant froncer le sourcil.
Mais elle ue souffla mot et se luit à table.
Hené demeura debout.
— Eh bien ! uion mignon, lit Nancy, VftS-tu pas maintenant rester là planté sur tes deux jambes T Tu suis pourtant qu’il Lut que tu te réconfortes à la hâte*
— Ah! c’est vrai, dit René.
— Hé! inuilre Poli veau, continua Nancy en s’adressant à l'hôtelier, il nous faut un cheval frais, sellé et bridé, d’ici à dix minutes.
— Fort bien, madame, répondit l'hôtelier.
Nancy découpait déjà un morceau de venaison qui so trouvait à sa portée.
— Mais à table donc, petit entêté! dit-elle en regardant René du coin de l'œil .
— Nous n’attendons donc pas le troisième convive? demanda René avec une pointe d'aigreur.
Nancy éclata de rire.
— Oh ! non, dit-elle, et même tu seras parti depuis longtemps, il faut l’espérer, quand U arrivera.
Celle explication n était pas de nature à dissiper le nuage qui couvrait le front de René de Mail lu fer.
— Vilain jaloux I dit Nancy.
Elle l'attira vers elle et le fit asseoir.
Mais Hené ne se déridait pas.
— Eh bien 1 lit Nancy, est-ce quo vous allez froncer ainsi le sourcil pendant longtemps, monsieur ic page? Vous vouliez être esclave, et dès la première heure, voua jouez au tyran ?
— Excusez-iiioi, dit René, mais...
— Mais ce troisième couvert t'inquiète?
— Dame!
— Il est pour un convive qui me fait grand honneur, dit Nancy.
— Ali!
— Mais dont tu ne saurais être jaloux ; et, pour lie pas te faire souffrir plus longtemps, je le vais dire son nom : C'est le roi.
— I.e roi viendra souper ici ?
— Oui.
— Pourquoi donc ue l'attendez-vous pas, alors?
— Parce que je ne sais pas à quelle heure il viendra, et que, chez moi, l’amour n’excluant pas l'appétit, je meurs de faim.
Comme die disait cela, l'hôtelier entra de nouveau.
— Oh ! madame, dit-il à Nancy, vous pouvez attendre... Le gentilhomme avec qui vous devez souper est déjà venu trois fois dans la soirée, et il parait extrêmement impatient. Je gage qu’il va revenir avant un quart d’heure.
— Alors, René, mon ami, il faut se hâter de partir. Allons, un bouillon, un verre de vin , et le pied à l'étrier, mon mignon.
— Mais, madame , dit René qui ne laissait pas volontiers sa place libre, vous ne voulez donc pas que le roi me voie?
— Non, dit Nancy. D’abord cela me compromettrait ; en-
suite, il y « de la politique là dessous, et je n'ai pas le temps de parler politique.
Ce disant, elle prit René par la main et le conduisit auprès d’une fenêtre qui donnait sur la rivière.
— Regarde bien, dit-elle,
— Bon ! lit Hené.
— Vois tu ce gros arbre?
— Oui.
— Il te servira, par conséquent, à reconnaître du dehor. la fenêtre où nous sommes.
— Fort bien.
— En revenant d'Arvy, lu n’entreras pas dans l'hôtellerie, mats tu feras le tour de la maison et tu viendras me raconter, par celte fenêtre, ce qui sera advenu et ce que tu auras appris .
— Oui, madame.
— Le cheval est prêt, vint dire l'hôtelier.
— Allons, lit Nancy, eu selle, mon doux seigneur, et ne perds pas un moment.
Kl elle lui mil un baiser au front.
René lui baisa les mains, sortit sans avoir pris autre chose qu'un verre de vin, et quelques secondes après, Nancy entendit le grincement des sabots de son cheval heurtant le pavé de la cour et lui arrachant des étincelles.
— Et maintenant, murmure-t-elle, «oiument faire prendre patience au roi ? É’esl ici que je vais avoir besoin de toutes les ressources de la politique et du latin de ma bonne niai* tresse, Mme Marguerite.
Il n'y avait pas dix minutes que René de Maillefer était parti, lorsqu'on vint dire à Nancy que le gentilhomme, qui était déjà venu plusieurs fois dans t> soirée, se représentait de nouveau.
Ce gentilhomme, c'était le roi. Mais on ne le connaissait pas à l'hôtellerie.
D’a. Leurs, on ne l'avait pas bien vu, car il avait son feutre rabattu sur ses yeux et son menton eufoui dans le col de son manteau .
Seulement , M. de Carassol avait donné des ordres , et quand M. de Carassol , gentilhomme, de la bonne ville d'Auxerre, parlait, il était religieusement obéi.
Or, M. de Carassol était venu le matin même, avait pris à part M. Polivenu, et lui avait dit :
— Jo viens vous annoncer un grand honneur qui va vous échoir. Le roi daignera descendre chez vous.
— Quand celât avait demandé Polivetu avec un accent plein d'orgueil.
— Demain ou après-demain, car le roi est encore à Fontainebleau. Mais ton auberge, drôle, est retenue dès à présent. Tu ne recevras personne, tu ne donneras ni à manger ni 6 coucher , même à un maréchal de Franco , et, sois tranquille, tu bourse ne perdra rien à ce jeu.
Poli veau avait eu un geste digue qui voulait dire que l'argent était chose méprisable , et qu'il plaçait bien au-desMi* l'honneur d’héherger le roi.
Puis M. de Carassol avait repris :
— Ce sou*, une dame en litière arrivera ici avec sa suite
— Et je lui refuserai la porte?
— Non pas, lu la recevras, au contraire,
— Ah!
—Tu tiendras prêts un soupor et trois couverte, et tout ce. que cette dame t’ordonnera, tu le feras.
RI
Celle consigne ainsi donnée, M. de Carassol s’était en allé.
Mais, vers dix heures du soir, il était revenu.
Seulement, il n’était pas seul : un gentilhomme qui seinhlait vouloir cacher son visage raccompagnait.
—Voilà un seigneur, dit-il à Poliveau, qui vient savoir si la dame on litière est arrivée.
— Pas encore.
M. de Carassol et le gentilhomme s'étaient en allés.
Puis une heure après, celui-ci était revenu, Nancy n'était pas arrivée encore.
Une demi-heure plus tard , on l’avait vu reparaître, et il paraissait s» impatient que Poliveau se dit :
— C’est sans doute le galant do la dame qu'on m’a annoncée.
Enfin, ledit gentilhomme revint pour la quatrième fois, comme Mené venait de partir.
Nancy alla à sa rencontre jusqu'au seuil de la salle ; puis, d'un geste, elle congédia l'hôtelier.
— Ah! enfin, dit le roi , car c’était bien lui , j'ai cru que tu n‘arrivcrais jamais.
— Je n'ai pourtant pas perdu une seule minute en route, sire.
— C'est que j’ai mesuré le temps à mon impaticuce.
— Sire, dit Nancy, vous avez toujours vingt ans.
— Nous allons partir, n’est-ce pas?
— Mais, sire...
— J’ai deux cavaliers pour nous escorter, poursuivit le roi; Carassoi et un de mes gardes. Ils m’attendent à la porte du pont.
— Ils attendront longtemps, sire.
— Plaît-il ? fit le roi.
— Ah! dame! reprit Nancy, Votre Majesté croit que tout va sur des roulettes. Ncnni, point.
— Que veux-tu dire ? demanda Henri avec une subite émotion.
— Rien de fllrhenx, sire, mais je suis prudente...
— Prudente ?
— Oui, sire.
— Et qu'est-ce que la prudence a à faire en cette occurrence?
— Sire, dit Nancy, on principe vous êtes le plus grand roi du inonde, le plus grand séducteur de femmes , et il n’en est aucune qui vous doive résister. Mais...
— Mais quoi? fit le roi.
— Le carrosse du roi peut verser aussi bien que le chariot d'un paysan, s’il rencontre en chemin une pierre d'achoppement.
— Et lu vois une pierre sur ma route? demanda le roi visiblement inquiet.
— Je ne sais pas. Seulement, avant d’emharqner Votre Majesté en cette aventure, j’ai envoyé un mien ami explorer la route.
— En vérité !
— 11 sera revenu dans deux heures... peut-être trois., et si la pierre que je redoute n'existe pas... nous nous mettrons en chemin pour voir cette merveilleuse beauté dont foire Majesté commence à rêver nuit et jour.
— Mais, dis -moi, mignonne , reprit le roi, qui essayait de mettre un frein ù son impatience, quelle est donc celte pierre •l'achoppeinent que tu redoutes?
— Elle se nomme Noé.
Le nom de son ancien compagnon fit tressaillir le roi.
— Je vous ai raconté , sire , dit Nancy ♦ la belle défense que nous avons faite, lui et moi, durant cette nuit où on voulait enlever In jeune Mit?
— Oui, certes.
— Eh bien! j'ai laissé M. de Noé au château d’Arcy.
— Bon !
— Et j’ai peur qu'il n’y soit encore
— Alors, tant mieux ! dit le roi.
— Tant pis, dit Nancy.
— Pourquoi tant pis?
— Oh! sire, comme on voit que Votre Majesté a depuis longtemps perdu de vue M. de Noé.
— Que veux-tu dire, mignonne ?
— 11 est méconnaissable, sire.
— Comment cela?
— Au physique, il a grossi, ses joues se sont empâtées et son nez est rubicond, comme une treille de raisins mûrs.
— Pauvre Noé!
— Il passe sa vie au prêche, et fait lui-même de trèsbeaux sonnons.
— Sur quel sujet ?
— Sur la continence, sire.
— Brr f dit le roi, le mot seul me donne froid. Et puis ?...
— M. de Noé prêche encore sur la nécessité de marier les tilles de noblesse le plus tôt possible , alin de les soustraire aux séductions des princes et autres grands de la terre.
— Ventre-saint-gris! murmura le roi , mais je commence à trouver que tu as eu raison d’envoyer un lieu ami à la découverte et aux informations.
— N’est-ce pas , sire?
— Et quel est ce messager?
— C’est un page que Mme Marguerite m’a prêté et qui se nomme M. René de Maillefer.
— Tu peux compter sur lui?
— Oh! comme sur moi-même. D’ailleurs, il est adroit, rusé, brave, et il sait de quelle couleur est le vent .
— Mais c’est un phénix, ce garçon-là!
— U était un peu simple, il n’y a pas longtemps encore, sire.
— Mais depuis que j’ai pris soin île le déniaiser , sa métamorphose est complète.
— Ah ! tu m’en diras tant ! fil le roi.
Et il se mil à table.
— Je n’avais personne sur qui compter pour servir Votre Majesté, dit Nancy; il a bien fallu me faire un ami.
— Oh! fille roi d’un ton railleur, si c’est par dévouement pour moi, je n’ai plus rien à dire, A ta sauté, Nancy.
— A la vôtre, sire.
Et Nancy choqua son gobelet au gobelet du roi, qui essayait en mangeant et buvant de tromper son impatience.
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Les heures passaient.
Nancy avait une langue d'enfer, ce soir -là ; elle essayait de tromj»er l’anxieuse impatience du roi Henri par mille récits; elle alla jusqu’à rappeler Mme Cabrieile, pour qui le roi avait toujours une place nu fond de son cœur, et. à prier de la marquise de Verneuil, à qui le mariage projeté du roi avec la princesse florentine trottait désagréablement dans la cervelle.
Mais cela n’empêdhait pas le roi de quitter la table à chaque minute et de s’aller jiencher à la fenêtre pour voir si quelque cavalier ne lui apparaissait pas, au clair de lime, dans le lointain.