LIT
Biron avait jeté un cri.
— Je ne veux pas? je ne veux pas! disait-il.
— Monseigneur, répondit froidement l.aflin, je me doutais que vous auriez besoin de moi, el au lien du monter à cheval moi -même et de partir pour Chambéry, j'ai chargé Hénuzô de votre message.
— Eh bien ! qu’on coure après Hénazé.
— Peine inutile, monseigneur.
— El je le veux, tnoi.
Et Biron avait l'œil enflammé «m parlant ainsi.
— Monseigneur, reprit Laflin, nul autre que moi no pourrait rattraper liémtzé. once nioiueut,ei je suis prêt à le faire.
— Cours donc ! ,
— Non, dit Laffin, il faut que vous m'écoutiez auparavant.
Laffin avait repris tout son ascendant sur le maréchal.
— Je veux que vous m'écoutiez, poursuivit taflln, car un jour vous nie reprocheriez amèremeut de ne pas vous avoir assisté.
— Je ne veux pas trahir!
— Vous ne trahissez pas, monseigneur; vous vous déclarez indépendant, voilà tout Le maréchal de Biron n’cst-il donc plus l’égal de ce roitelet de Navarre qu'il a fait roi de France?
— Oh ! si ! dit Biron, qui fut repris d'un accès d’orgueil.
— Et ne tirera-t-il point vengeance de r affront sanglant que lui fait ce prince sans foi ni loi ?
— Le roi m'a donné sa confiance...
— Et il vous prend votre femme.
Biron frappa do pied. Sa fureur revenait.
On entendit en ce moment le bruit d'un cheval dans la cour du palais.
Laffin s'approcha de la fenêtre :
— Tiens ! dit-il, c’est Florimond !
— Mon page?
— Oui, monseigneur.
— Ah! dit Biron, se cramponnant à un espoir étrange, je gage qu'il vffent me dire que le roi a respecté Madeleine. À cheval, Laffin, à cheval! et cours après Hénazé.
— Je le ferai, répondit Laffin, quand Florimond vous aura donné des nouvelles.
Laffin tenait à gagner du temps.
Florimond avait jelc sa bride à un varlet, et il entra dans le cabinet du maréchal avec l’impétuosité d'une avalanche.
— Ah ! monseigneur, dit-il, il se passe de belles choses, là-bas.
— Où cela 4 demanda Biron, qui était pâle comme la mort.
— A Arcy-sur-Cure, répondit Florimond.
Laffin, qui avait eu un moment d’anxiété, respira à son tour.
Biron, l'œil en fini, la gorge aride, regardait son page et n'osait parler.
— Monseigneur, continua Florimond, vous auriez tort d’entrer en campagne contre le duc de Savoie.
Biron rugit.
— A votre place, continua Florimond. c'est contre le roi de France que je ferais sonner les trompettes do défi.
— Vous l'entendez, monseigneur I ricana Laffin.
— Parle ! dit Biron avec un calme effrayant.
Alors Florimond raconta ce qu’on sait déjà, c'est-à-dire son duel avec Hené de Maillefer, qui ne lui avait pas fait mystère du voyage du roi nu château d'Arcy.
Comment Florimond, que nous avons laissé évanoui sur son fit, dans une cliambrc d’auberge, à Vermenlon, se retrouvait-il à Dijon ?
C'est là ce que nous allons expliquer en peu de mots.
Noé, on s'en souvient, avait désarmé René de Maillefer et l'avait mis sous la garde du relire Friti.
Celui-ci, armé d’un pistolet, tenait le page en respect.
Florimond, au bout d’une heure, avait rouvert les yeux, aperçu René d’abord, Fritz ensuite, et un mot échappé à ce dernier avait suffi pour lui apprendre que la situation était intervertie, les rôles changés, et que, de vainqueur qu’il était tout à l heure, René était vaincu et prisonnier-
Alors Florimond ne s’était pas amuse à perdre un temps précieux en explications.
Il avait saute à bas du lit, s'élait rhabillé, et, bien que sa
blessure le fit horriblement souffrir, il s’était élancé hors de la chambre, ce à quoi Fritz, esclave de la consigne, ne s’était point opposé, sa consigne étant de garder René tout seul.
Alors, Florimond avait demandé son cheval, sauté en selle et était parti au galop.
Une fois hors de Vermenlon, il avait hésité.
Irait-il au château d'Arcy?
Galoperait-il vers Dijon pour prévenir le maréchal?
Ce dernier parti était le plus sage en apparence, car il était probable que, si Florimond allait au château d'Arcy, il y serait retenu prisonnier par les gens du roi.
Il prit donc la route de Dijon, s’arrêta une heure à A vallon, où les bons moines, amis de M. de Laffin, lui mirent un baume merveilleux sur sa blessure, changea de cheval, repartit, galopa nuit et jour, et arriva, comme on. a pu le voir, au moment où Biron, repentant, voulait faire courir après son message que Rénazé portait au duc de Savoie.
Biron avait écoulé le récit du page tout frémissant.
— Eh bien t monseigneur, dit Laffîn de sa voix mielleuse, faut-il encore courir après Rénazé?
— Non, dit Biron.
Et il se rassit et tomba dans un silence farouche.
Mais quelques minutes s’étaient à peine écoulées que, de nouveau, les sabots d’un cheval retentirent sur le pave de la cour.
— Oh ! oh! dit Laffin, qu’est-ce encore que cela?
Florimond, à son tour, s’était approché de la fenêtre.
— Veutre de biche ! s’écria-t-il, c’est trop d'audace, eu vérité !
— Ou’est-ce donc? demanda Laffin.
— Le page René de Maillefer, dit Florimond. Oh ! cette fois, j’aurai ma revanche!
Et il s'élança hors du cabinet et courut à la rencontre du page, la main sur la garde de son épée.
Florimond rencontra René de Maillefer au milieu du grand escalier.
René montait d’un pas tranquille, la tète haute, en homme qui sait l’importance de la mission dont il est chargé.
Il aperçut Florimond et un sourire vint à ses lèvres.
— Ah ! dit- il, je m'attendais au plaisir de vous rencontrer ici.
— Monsieur, répondit Florimond, ce plaisir est tout à fait partagé, et je vous jure bien que la petite revanche que vous allez me donner...
— Ah! c'est juste, je vous dois une revanche.
— Oui, monsieur, et je l'attends.
— Vous me permettrez, j’imagine, de remettre au maréchal la lettre que je lui apporte ?
— De la part de qui?
— De la part du roi.
— Fort bien, dit Florimond, mais vous ne me ferez pas faux bond au moins ?
— Maître Florimond , dit Roné avec hauteur, vous vous méprenez, ce me semble.
Et il passa.
Florimond remonta après IuL
Au seuil du cabinet sc trouvait Laffin.
— Ah ! dit Laffin, assez haut pour que le maréchal I’ciitendll, je gage que le roi nous envoie son autorisation au mariage de monseigneur.
On un patte pat, dit FriU (Ftgo 66).
— Vous dites vrai, monsieur.
— Ah! ali ! ricana encore Laffin, c'est un peu tard...
— Et pourquoi donc, monsieur.
— Parce que monseigneur le maréchal ne se veut plus marier.
— Monsieur, dit Heué de Maillefer en franchissant le seuil du cabinet, ce n’est pas à vous que j'ai affaire.
Et il alla droit à Biron, posant un large pli scellé aux armes de France sur sa toque de velours bleu, selon l'étiquette rigoureuse de la cour.
Biron était pâle. Biron était muet ; Biron avait un horrible battement de cœur.
C’est que ce vantard avait une Ame généreuse et noble, en dépit de tout ; c’est que, tout en médisant du roi, il l'estimait et l’aimait, et que, du moment où le roi lui écrivait, le roi ne pouvait être coupable envers lui.
Il prit le message que lui tendait René et le porta à ses lèvres.
badin regarda Florimond du coin de 1 œil et haussa les épaules. Mais Biron n’y prit garde et il se borna A dire d’un ton sec :
— Laissez -moi !
tanin et Florimond sortirent. René allait en faire autant, mais le maréchal h* retint.
99» livraison.
— Restez, monsieur, dit-il.
Et il brisa le scel de la lettre.
Le roi écrivait :
« Mon cousin et bien-aimé duc,
« Ton roi a manqué faire peine et chagrin au plus vaillant et au meilleur de scs serviteurs ; ton roi a failli chasser sur les terres d*un autre, et c’est la faute de celle péronnelle de Nancy, qui n’a ni certellc, ni bon sens.
«Figure-toi, mon hou ami, qu’un soir que je m’enniyais prodigieusement au Louvre, Nancy me dit quelle connaissait, de par le monde, une jeune fille belle comme le jour et qui se meurt d’amour pour le plus grand capitaine île ce temps-ci ; j’aurais dû me douter que le. grand capitaine, c’était loi, mais Nancy mentait outrageusement.
«Alors, en dépit de ma barbe grise, je me suis mis à courir l’aventure et, m'imaginant que je ne trompais que notre cousin Noé, qui passe sa vie à prêcher, je suis allé frapper à la porte du petit castel d'Arcy.
n Rassure- loi vite, nmi et cousin, llioimeur est sauf. La jeune fille m’a regardé avec de grands jeux étonnés, m’a dit que le grand capitaine c'était toi et que tu la voulais pour femme.
LA SECONDK JEUNESSE
« Alors je lui ai baisé la main et je lui ai promis que je tiendrais le poêle nuptial et la doterais comme il convient à line fille qui devient la duchesse de Biron I
« Si j’ai péché, ce n’est que d'intention et par pure ignorance, comme te le dira mon page, René de Maillefer...»
— Laflin ! I.aflin ! s’écria Biron.
Laflin rentra.
— A cheval, Laflin, à cheval ! dit Biron d’une voix de tonnerre, et cours après Hénazé.
— Mais, monseigneur..,
— • Cours! et ai lu ne le rattrapes pas, je te fais pendre ! exclama le maréchal, l’œil en feu.
Laflin ne répondit point, s'inclina et sortit.
Alors lu maréchal porta de nouveau la lettre du roi à ses lèvres.
— Cher roi Henri ! murmura-Ml, et mol qui t'accusais!
— Il est certain, monseigneur, que vous l’ave* échappé belle, dit René ; mais, comme le dit lo roi, l’honneur est sauf...
Biron tendit la main au page.
— Voyons, mon jeune ami, dit-il, contez -moi donc comment les choses se sont passées.
— Cela me sera d’autant plus aisé, monseigneur, que j'ai été inèlé à l’aventure.
— J’écoule, dit Biron.
Alors René do Maillefcr, qui était beau parleur à ses heures, surtout quand il n’était pas intimidé par les grands yeux de Nancy, René de Maillefer, disons-nous, raconta tout uu long & Biron l’aventure du inanoir d'Arcy, commençant par la bataille avec les Beauregurd et l'homme masqué, lequel, selon lui, ne pouvait être quo Laflin, et finissant par l'histoire du voyage nocturne entrepris par lo roi.
Biron écoutait, ravi, et il se sentait repris de tout son amour pour Madeleine.
— Monseigneur, dit René eii terminant, le roi vous attend ; il m’a recommandé de vous enjoindre de partir sans retard, parce que, m’a-t-il dit, aussitôt marié il faudra que mon cousin remonte h cheval.
— Ah! c’est juste, dit Biron, nous entrons en campagne.
— Oui, monseigneur. Le roi veut châtier le duc de isivoie.
A ce nom, Biron eut un léger frisson ; et il songea à la lettre.
Mais Rénazé n’avait pas une telle avance que Laflin ne le pût rattraper en quelques heures, et Biron avait encore foi dans le zèle et le dévouement de Laflin.
— Mon jeune ami, dit-il à René de Maillefer, j’ai quelques affaires à expédier pour le service de mon gouvernement ; vous-même vous devez avoir besoin de repos. Je vous donne quatre ou cinq heures. Nous partirons co soir.
René s'inclina.
— Allez, dit Biron, et qu’on vous serve à déjeuner en vous versant de mon meilleur vin.
René sortit.
Dans l’antichambre il trouva Florimond.
— Mille pardons de vous avoir fait attendre, dit-il.
— Oh! dit Florimond, je ne suis pas pressé plus que ça; pour tu que vous ne m’échappiez pas... et si même ii vous plaît de déjeuner auparavant?
— Non, monsieur, répondit René, j’aime à prendre mes
aises quand je suis à table Si j’ai la moindre préoccupation, je digère tout de travers.
— Comme il vous plaira, dit Florimond.
— Mais je suppose, continua René, que nous n'allons pas dégainer ici?
— 01» ! non, je sais un endroit charmant, en plein air.
— Et près d’ici ?
— Dans le jardin du palais.
— Fort bien. Allons...
Et ils descendirent, bras dessus bras dessous, comme s'ils eussent été les meilleurs amis du monde.
Dans le jardin, il y avait un grand espace b peu près nu, protégé par un massif d’arbres et à l’abri du regard des curieux.
— Nous serons ici comme chez nous, dit Florimond.
— En effet, la place est bien choisie, Tépondit René, mais
— Mais quoi?
— Hum ! Je voudrais vous dire un mot.
— A quel sujet?
— Vous donner un conseil, plutôt.
— Plait-il ?
— Un conseil d’ami.
— En vérité 1 s’écria Florimond. Eh bien ! parlez, je vous écoute.
— Tenez-vous beaucoup à me rendre le coup d’épée que je vous ai donné ?
— l.a question est au moins impertinente.
— Ne le prene* pas ainsi. M’en voulez-vous sérieusement?
— Certainement, dit Florimond.
— Pourquoi ?
— Parce que vous m'avez joué.
— Ce n’est pas ma faute.
— Ah ! par exemple !
— C'est la faute des ordres que j’avais reçus.
— Monsieur de Maillefer, dit Florimond, je crois une chose.
— laquelle ?
— C'est que vous avez peur.
— Ah 1 ceci est burlesque !
— Alors, en garde !
— Mon jeune ami, dit René, avez-vous songé è ceci, qu'au lieu de me rendre mon coup d'épée, vous pouvez en recevoir un second ?
— J’espère bien le contraire.
— Soit. Mais cela peut arriver, et alors...
— Alors?
— Vous n’accompagnerez pas M. le maréchal, qui part co soir.
— Monsieur, dit Florimond, en garde, je vous prie!
— Comme vous voudrez, dit René.
Et il croisa le fer.
Ce fut l'i'ffaire de dix secondes.
Florimond lirait bien, mais René tirait mieux ; de plus Florimond était en colère et René était calme.
A la troisième passe, l’épée de René disparut dans la poitrine de Florimond.
Le pago tomba.
i — Quand je vous le disais, murmura René. On n'est pas • aussi entêté que vous l’êtes.
Et il essuya son épée sur l'herbe, ajoutant:
— Je vais vous envoyer un médecin.
El René »'en alla tranquillement.
— Il en a pour huit jours, pensa-t-il, et il ne pourra pas assister aux fêtes «lu mariage.
Retournons maintenant au château d'Arcy.
Il y avait quatre jours que le roi s’y trouvait.
Ces quatre jours avaient passé comme un rêve pour Madeleine.
Le roi lui souriait et la traitait comme une fille bienaimée.
Nancy, maîtresse du dépit qu’elle avait éprouvé dans le premier moment, lui tenait tète, et en attendant le maréchal, qui ne pouvait larder à venir, on faisait les préparatifs du mariage.
Le matin du troisième jour, le roi dit à Nancy :
— Ma mignonne, comme tu as des torts à réparer, je t’en vais donner le moyen.
— Je ne demande pas mieux, sire, mais à une condition.
— Tu me fais des conditions, à moi, le roif
— Je suis femme, sire.
— Ah! c’est juste. Eh bien! voyons?
— Quand j’aurai réparé ce que Votre Majesté appelle mes torts, Votre Majesté lie m’en parlera plus. Car, enfin, dit Nancy avec une jolie petite moue, si j’ai péché, c'était par excès d'amitié pour Votre Majesté, qui paraissait s'ennuyer à périr.
— Et un peu aussi, conviens-en, pour êlro agréable à Mme Marguerite, qui tremble que je n’épouse la marquise de Verneuil.
Nancy se mordit les lèvres.
— Eh bien ! soit, dit le roi, on ne le parlera plus de rien.
— Alors j’attends les ordres de Votre Majesté.
— Tu vas demander ta litière.
— Fort bien, sire.
— Et tu t’en iras à Auxerre, où toute ma maison doit être réunie en ce moment.
— C’est probable.
— Parmi les gens de ma maison, tu trouveras mon argentier, l’urfévre Zutelli, lequel est un admirable artiste, et tu choisiras des bagues, des bracelets, un collier pour Mlle d'Arcy.
— A merveille, sire.
— En outre, lu commanderas un magnifique bouquet de fleurs d’oranger à Romanée , tu sais, le houquetier de la rue Saint-Honoré qui a demandé à suivre l’armée, sous prétexte que mes soldaLs étaient galants avec les dames des peuples vaincus ?
— Est-ce tout, sire?
— Oh non, dit le roi. M. do Sully est resté à Paris, mais il a envoyé un trésorier à l’armée. Tu trouveras également le trésorier à Auxerre et tu lui demanderas trente mille écus. C’est la dot que je donne à Madeleine.
Sur ces mots, le roi so lit apporter de quoi écrire et signa un bon de trente mille ceux.
__ Peste ! murmura Nancy, c'est heureux que M. de Sully ne soit pas à Auxerre.
— Pourquoi cela, mignonne ?
Parco qu’il refuserait de payer.
Le roi ne répondit pas. Plus que personne il so plaignait de l’avarice de son ministre, mais il n’aimait pas que d’autres en parlassent.
Comme René de Mailiefer était parti pour Dijon, porteur j
du message que le roi adressait h M. de Biron, Nancy n’avait plus aucune raison de rester à An y.
Elle partit donc une heure après, et dans la soirée, elle arriva à Auxerre.
— Je ne serais pas fichée, se disait-elle au moment où sa litière franchissait les portes de la ville, do savoir ce qu’on pense de la mystérieuse disparition du roi.
Elle s’en alla tout droit au Paon Couronné,
L'hôtellerie, vide quelques jours auparavant, était maintenant pleine de monde, et Nancy y vit des gentilshommes et des pages aux couleurs de Mme Henriette.
— Bon! se dit-elle, il faudra prendre ses précautions ici et ne se muntrer que lo moins possible.
Elle avisa, en descendant de litière, un petit page qu'elle connaissait et lui dit :
— Bonjour, mignon.
— Bonjour, madame, répondit le page.
— Que fais-tu ici ?
— Je suis avec Mme la marquise, et nous attendons le roi, qui est encore à Fontainebleau.
— C’est vrai, dit Nancy, j’en arrive.
— Bonjour, Nancÿ, dit une voix dans les airs.
Nancy leva la tète cl aperçut la marquise ù uno fenêtre du premier étage.
— Elle ne sait rien, pensa Nancy; sans cela, elle rae ferait une autre mine.
— Votre servante, madame, réf>ondit Nancy.
— Vous venez de Fontainebleau?
— Oui, madame.
— Quand le roi arrive-t-il ?
— Dans deux ou trois jours.
— Montez donc, ma bonne Nancy, dit la marquise de plus en plus souriante.
— Nous avons plus de chance que je ne croyais, pensa Nancy.
Et elle ne se fit pas prier et monta chez la marquise de Verneuil.
Et tandis qu’elle gravissait l’escalier, la marquise se disait:
— Je saurai bien où en est lo roi de ses amours avec la fiancée de Btron, et c’est Biron qui me vengerai...
LVJII
Nancy était pourtant une line mouche; mais Nancy fut roulée comme une écolière par la marquise.
Henriette d’Entragues fut parfaite d’enjouement, de belle humeur, laissa déborder son amour pour le roi, demanda à Nancy ce qu’elle pensait de ce mariage projeté entre son royal amant et la princesse florentine, et parut fort reconnaissante à la camérière des bonnes paroles qu'elle lui donna touchant les difficultés, sinon les impossibilités de celte union.
La marquise voulut, en outre, quo Nancy partageât son souper, ce que Nancy n’eut garde de refuser.
Ce ne fut que le soir, vers huit heures, que la camérière de Mme Marguerite reconquit enfin sa liberté.
Cependant elle lit mine de s’aller coucher; mais ce fut pour quitter son appartement à bas bruit et s’esquiver pour aller exécuter les ordres du roi.
Lue heure après son départ, la marquise vit eutrer chez elle le joli petit page h qui Nancy avait dit bonjour.
Le joli petit page, qui se nommait Dieudonné, était un traître.
Il avait suivi Nancy pas à pas dan? les rues sombres et tortueuses d'Auxerre, et il venait faire son rapport.
— Madame, dit-il à la marquise, Nancy est allée à l'auberge des Vendanges de Bourgogne, où loge Gualli, l’argentier du roi.
— Bon ! dit la marquise, je devine.
— Elle est restée fort longtemps enfermée avec lui dans son logis; mais j'ai regardé par le trou de la serrure, et j'ai vu qu’elle choisissait des bagues et des bracelets.
— Et puis?
— En sortant des Vendanges de Bourgogne, elle s’est en allée dans la rue du Temple, où Romanéc a loué une maison et s’est installé dans une fort belle boutique...
— Ah ! ah ! dit la marquise.
El elle a commandé un bouquet.
Sans doule qu'en ce moment une idée infernale traversa l’esprit de la marquise.
— Mon mignon, dit-elle, sais-tu ce que lu vas faire?
— J'attends vos ordres, madame.
— Tu vas aller chez Romance.
— Bien.
— Et tu me l'umcneras.
— Oui, madame.
— Seulement, au lieu d’entrer ici par la grande porte, tu entreras par la poterne du bord de l’eau.
— Est-ce tout?
— Sans doute.
Le page partit.
Auxerre n’était pas alors une plus grande ville qu’aujourd’hui.
Une demi-heure après, le page Dieudonné et Horiianée étaient de retour.
Romance était un ancien perruquier de Mme Catherine de Médicis. Il avait été, dans sa jeunesse, élève du perfide René le Florentin, qui l’avait initié à un» foule de sombres mystères .
C’était un homme vénal, sans conscience et qui ne reculait devant rien.
La marquise lui dit:
— Maître Romanéc, je vous donne 5 choisir : conserver tnes bonnes grâces, empocher trois mille livres, ou m'avoir pour ennemie et aller pourrir à la Bastille.
— Madame la marquise, répondit-il, sait que je n'hésiterai pas un moment.
— On vous a commandé un bouquet?...
— On m’en commandé plusieurs, madame.
— Soit. Mais il en est un pour Mme Nancy?
— Cela est vrai.
— Quand doit-elle le prendre?
— Demain malin, au petit jour.
La marquise prit une bourse et h tendit A Romanéc :
— Il y a, dit-elle, des fleurs qui empoisonnent. . .
— C’est vrai, madame.
— Mais, reprit Henriette, je ne veux la mort de personne. 11 y a aussi des fleurs qui troublent la raison?
— Oui, madame.
— C’est celles-là que je veux.
— Le bouquet en contiendra. Seulement je désire savoir une chose ?
— Parlez .
— Est-ce une folie durable que désire madame la marquise ?
— Non, une folie momentanée... une folie de huit jours. . .
— A merveille, dit Romanéc.
Et il empocha la bourse sans vérifier son contenu, car elle était lourde et on voyait luire les pièces d’or au travers des mailles.
— Ah ! murmura la marquise de Vcrncuil en souriant quand Romanée fut parti, je crois que je vais être vengée. Un beau matin, le roi s’apercevra que sa maîtresse est idiote !...
Et la marquise se mit au lit avec la tranquillité d'une belle âme, ajoutant :
— Je pense que je n’ai plus besoin de Biron, maintenant.
Nancy avait touché les trente mille écus et s’était fait accompagner à l'hotelleric du Paon Couronné par deux soldats attachés au service du trésorier de l’armée.
Elle avait, en outre, serré les colliers, les bracelets et les bagues dans son aumônière.
Puis elle s’était dit :
— J’ai bien gagné le droit de me reposer quelques heures.
Il avait été convenu, du reste, entre elle et Romanée que
celui-ci ne ferait le bouquet que le lendemain matin et quelle le prendrait en partant.
L’argent, les orfèvreries pouvaient se dissimuler, mais le bouquet pouvait être vu, et Nancy trouvait inutile d’éveiller la jalousie endormie de la marquise de Vcrueuil.
Nancy se mit donc au lit et dormit fort paisiblement, rêvant peut-être du beau page René de Maillefer, et 11 était grand jour quand elle s’éveilla.
Mais Nancy n'était plus pressée; elle n’avait nul besoin de faire diligence, du moment où René n’était pas au ehàtoau, où il ne pouvait arriver que dan* la soirée au pfus têt, et en admettant qu’il ne se fût pas arrêté longtempi à Dijon.
Le lendemain donc, à huit heures et demie du matin, Nancy monta dans sa litière.
La marquise était une paresseasc et ne se levait jamais avant midi.
— Cela me dispense de prendre congé d'elle et de lui donner des explications, pensa Nancy.
Et elle se mil en route.
Le bouquet était prêt.
Romanée l'avait enveloppé dans une gaze de façon à lui conserver tout son parfum.
Nancy le prit cl conlinua sa route, tout doucement, au petit trot de ses mules, jugeant inutile de les essouffler.
Elle arriva au château d’Arcy dans l’après midi.
Le roi jouait à la paume avec M. de Noé et Guillaume, lo frère de Madeleine .
Madeleine, à la fenêtre d’une tourelle, explorait du regard la route poudreuse qui courait dans la vallée et venait du côté de Dijon.
— Ma mie, dit le roi à Nancy, tu me laisseras bien le plaisir d’offrir moi-même mes cadeaux.
— Oh ! certes, répondit Nancy, j'ai prévu le ous, sire, et tout est bien serré et bien caché dans ma litière.
Le reste de la journée s’écoula sans aventure d’aucune sorte, Madeleine ne savait pas pourquoi Nancy était allée à Auxerre.
D'ailleurs Madeleine était trop impatiente de voir arriver Biron pour songer à autre chose.
Vers le soir, on entendit retentir dans le lointain le galop précipité d’un cheval.
Op'n '.inl clî* fit mine de
Madeleine cul un battement de cœur; Nancy pareillement.
— C'est René! s'écria cette dernière.
Et en effet, c'était René de Maillcfer qui arrivait de Dijon à franc étrier.
— Je précède M. le maréchal de douze heures, dit-il en arrivant, il sera ici demain, avant le lever du soleil.
Madeleine. soupira. Le roi lui dit après souper :
— Ma mie, venei donc avec moi, je vous veux montrer quelques menues fantaisies que je compte vous offrir pour vos noces.
Et il la conduisit dans son propre appartement, où Nancy avait fait transporter sans bruit les orfèvreries et le bouquet, en outre des trente mille livres qui étaient étalées dans un large bassin d'argent.
Et le roi prit un malin plaisir à voir les étonnements naïfs et la joie enfantine de Madeleine, essayant tour à tour, avec l'aide de Nancy, colliers et bracelets.
Puis il prit le bouquet, Qéchit galamment un genou et le lui offrit.
•'aller cot-ciur (Pag* 75),
— Ab ! sire, murmura Madeleine qui seutit ses yeux s’emplir de larmes, qu'ai-je donc fait pour mériter tant de bontés de la part de Votre Majesté 7
— Vous allez être la femme de mon meilleur ami, répondit le roi.
Et il se retira emmenant Nancy quilui dit d’un ton moqueur :
— On voit bien que le roi se veut marieravec la princesse florentine qui a les cheveux d’un rouge carotte ; car Votre Majesté est toute à la vertu....
Madeleine aspirait avec une sorte d’ivresse les voluptueux parfums du bouquet.
Elle se mil au lit en prononçant le nom de son bien-aimé; elle s’endormit, le bouquet placé sur un guéridon auprès do son lit.
— Demain, disait-elle en fermant les yeux, demain...
Et alors, il lui sembla que quelque chose d'étrange se passait en elle; une torpeur mystérieuse s’empara de son corps, son cerveau s'ouvrait comme un vase dont on soulève le couvercle et se vidait peu à peu.
Elle voulut sc* relever, mais une force invincible la retint sur sou lit.
Elle voulut crier et appeler à son aide, la voix expira sur ses lèvres...
Les perfides émulations du bouquet commençaient leur œuvre; cotait l’heure de la vetigeauce de Mme Henriette d'Enlragues, marquise de Verneuil.
Les premiers rayons du soleil glissaient sur les coteaux qui sc mirent, tout chargés de vignes, dans les eaux limpides de la Cure.
Le roi Henri et son ami Noé étaient montés sur la plateforme du château d’Arcy et regardaient au loin dans la plaine.
— Ce Biron se fait attendre, disait le roi. Ah ! quand j’étais amoureux, moi, je chevauchais nuit et jour et j’arrivais plutôt en avance qu’en retard.
— - Mais, sire, répondit Noé, il n’y a pas de temps perdu.
— l’interroge en vain l'horizon, reprit le roi, je ne vois rien venir.
— Ni moi, sire.
Mais tout à coup, et comme Noé et le roi tombaient d’accord que le maréchal do Biron ne se pressait guère île rejoindre sa liant éi\ un point noir apparut à l’est, au sommet de la colline au flanc de laquelle la route descendait en zigzags.
— Voyez, sire, voyez ! dit Noé .
Le point noir grossit et devint une troupe de cavaliers.
— C'est lui ! dit le roi. Il faut prévenir Madeleine.
Et avec une légèreté toute juvénile, le roi s'élança vers l’escalier de la plate-forme.
Mais lâ il se trouva face à face avec Nancy.
Nancy était toute bouleversée.
— Ab ! sire, dit-elle, sire, venez vile !... C’est à en perdre la tète.
— Qu'y a-t-il donc, mignonne? lit lo roi stupéfait.
— Madeleine est folle.
— Folle! exclama le roi ubasourdi.
— Venez, dit Nancy.
Et elle prit le roi par la main et l'entraîna dans l’escalier.
Cet escalier, qui montait à la plate-forme, était celui-là même au bas duquel Nancy avait trouvé la cousine Cunégonde attendant M. de I^tflin.
Il passait auprès de la galerie qui conduisait à l'appartement de Madeleine.
Nancy, quelques minutes auparavant, était sortie de sa chambre cl avait frappé à la porte de la jeune lille.
Madeleine n'avait pas répondu.
Alors Nancy inquiète avait frappé du nouveau.
Même silence.
— Elle est déjà levée, avait pensé la tiimérièro.
Et comme la clef était sur la porte, elle était entrée.
Alors un bizarre et douloureux spectacle s’était offert à ses regards.
Madeleine, revêtue de ses plus beaux habits, ayant au cou et aux bras les colliers et les bracelets donnés par le roi, à la main le bouquet composé par Romanée, était assise dans un fauteuil, l’œil hagard, un sourire stupide aux lèvres.
Et comme Nancy s'était arrêtée stupéfaite, la je me lille se leva ci lui dit :
— Je vous trouve bien hardie de pénétrer ainsi chez la reine.
— La reine! exclama Nancy.
— Sans doute, répondit Madeleine; ne le savez-vous pas? Je suis reine... et reine de France... le roi 111’a épousée hier... Ah ! ah ! ah !
Et Madeleine, folle à lier, s’était mise à rire de ce rire étrange et douloureux qui dit si bien que la raison s'est envolée.
Alors Nancy s’était sauvée éperdue, elle avait couru après le roi, et elle le ramenait, maintenant, non moins abasourdi, non moins éperdu qu’clle-même.
— Bonjour, sire, bonjour, mon époux bien-aimé, dit Madeleine en voyant entrer Henri.
— Mon Dieu ! murmura le roi.
— Car voua êtes mon époux, sire, continua Madeleine, diles-le à celle femme et quelle me rende les honneurs qui me sont dus.
Noé avait suivi le roi et, lui aussi, il regardait la jeune fille avec une douloureuse stupéfaction.
Madeleine continua à rire de non rire hébété, et voyant qu'on ne lui répondait pan, elle se mit à danser la pavane, une danse tout à In mode, en ce temps là.
— Ventre-saint-gris l s’écria le roi, mais que s’est-U donc passé ?
Nancy avait voulu prendre Madeleine dans ses bras.
Mais elle la repoussa.
— Ne louchez pas à la reine! dit-elle.
Son frère arriva ; elle ne le reconnut pas.
— Madeleine, Madeleine, dirait Guillaume d’Arcy, qu'astu ? reviens à toi.,.
— Vous manquez do respect à la reine, sortez! répondit la jeune fille.
En vain, pendant une heure, essaya-t-on de ramener un peu de raison dans le cerveau de la pauvre lille.
Elle avait ri, elle su mit A pleurer, disant :
— Ali! je suis uno reine bien malheureuse! Je roi mou époux ne m'aime plus.
Et comme elle disait cela, un homme entra comme la foudre, dans la ehambre,
— Biron I exclama le roi.
— Sire, dit le maréchal, vous avez déshonoré ma fiancée... c’est pour cela qu’elle est folle!...
A ccs paroles de Biron, le roi jeta un cri.
Biron, hors de lui, porta la main à la garde de son épée, mais Noé se jeta sur lui.
— Tu es fou, dit-il.
— Non, je ne suis pas fou ! s’écria le maréchal. Le roi m'a déshonoré.
— Pauvre Biron ! dit le roi avec plus de tristesse que de colère. II perd la tète, lui aussi.
Et se plaçant devant lui :
— Ecoute-moi, cousin, dit-il, ou plutôt regarde-moi. Je 11e suis plus ton roi, je suis ton ami, ton compagnon d’armes, ton égal. Si tu te crois offensé, je te rendrai raison, comme si j'étais un simple gentilhomme.
— A la bonne heure! s’écria Biron.
— Mais je le jure, poursuivit Henri avec un grand accent de vérité et de noblesse, je le jure que tou honneur est sauf!...
Et il regardait le maréchal avec ce grand œil limpide où la loyauté étincelait.
DU ROI HF.XRI
Cet ceil fascina Biron ; il eut le vertige ; il se jeta sur la main du roi et la baisa, balbutiant une excuse.
— Je te pardonne, dit le roi.
Nancy, Guillaume et Noé s'empressaient auprès de la malheureuse jeune tille, qui continuait à déraisonner.
Biron, éperdu, s’arrachait les cheveux.
— Mais que veut donc dire tout cela? murmurait-il, Madeleine! Madeleine!... chère Madeleine... ne nie reconnaissez-vous donc pas?
— Vous manquez de respect 11 la reine, répondit-elle souriant toujours de ce sourire hébété par la folie.
Biron, comme on le pense bien, n’arrivait pas seul.
Il était accompagné de ses plus brillants gentilshommes, et, parmi eux, se trouvait son médecin, un homme habile, qu’on appelait Mérault.
Mérault, appelé en toute hâte, monta et examina Madeleine.
D’abord, il regarda le roi comme l'avait regardé Biron ; d'abord, il crut à quelque violence infâme dont la jeune fdle avait été victime et qui avait déterminé chez elle la folie.
Mais, tout à coup, ses yeux tombèrent sur lo bouquet que la jeune fille tenait à la main.
Ct il le lui arracha.
Puis il coupa le fil de soie qui réunissait les tiges des fleurs, et les fleurs détachées se répandirent sur le parquet.
Personne de ceux qui assistaient à cette scène ne comprenait ce que Mérault voulait faire, mais chacun se taisait et paraissait attendre avec anxiété qu’il s’expliquât.
Mérault se prit à tirer les fleurs une à une.
Puis, tout à coup, un sourire lui vint aux lèvres.
— Rassurez-vous, sire, dit-il ; rassurez- vous, monsieur le maréchal, la folie de Mlle d’Arcv n’est pas dangereuse ct se dissipera avant huit jours.
— Mais comineut donc esl-etle .devenue folle? s’écria
Biron.
— En respirant ce bouquet.
— Ce bouquet ! exclama le roi.
El il regarda Nancy.
— C’est Homanée, le bouquetier du roi, qui l’a fait, répondit Nancy stupéfaite.
— Mais ces fleurs sont donc vénéneuses?
— Oui, répondit Mérault.
— Ah ! misérable Homanée ! s’écria le roi .
— Sire, dit Nancy, qui eut l’esprit traversé par un soupçon, ce n'est peut-être pas lui qui est le plus coupable.
— Et qui donc ? exclama le roi hors de lui.
Nancy ne répondit pas.
Mais, en ce moment, le page René de Moillcfer entra dans la chambre en disant :
— Sire, voilà madame la marquise «te Vcrncuil qui vient laire visite à Votre Majesté.
— Henriette! dit le roi pâlissant.
— Ah ! murmura Nancy, je comprends tout, maintenant. La marquise m'a jouée?...
Le roi s’était avancé vers la porte.
— Que tout le monde sorte ! dit Biron après le départ du roi.
Et il demeura seul avec Madeleine et Mérault.
— Folle! folle! répétait-il avec désespoir.
— Uue folie qui n’est pas dangereuse, monseigneur.
— Mais... ce bouquet... pourquoi ce bouquet?
— Je ne sais, dit Mérault.
— Qui «loue l'a envoyé?...
Et comme Mérault ne pouvait répondre, une portière se
souleva, et un personnage sur lequel Biron était loin «le compter, et qu'il croyait depuis trois jours sur la route de Savoie, se montra au seuil de la chambre, un mauvais sourire sur les lèvres.
Ce personnage, c’était Laflin.
— Je vais vous dire qui a fait préparer ce bouquet, monseigneur, dit-il.
— Laflin ! exclama Biron.
— Oui, répondit Laflin, et j’arrive à temps pour dessiller les yeux de mon maître dont on a foulé l'honneur aux pieds, contiuua le misérable.
Laffin avait repris tout son empire sur le maréchal.
— Va-t'en, Mérault ! dit Biron.
Le médecin allait sortir.
— Non pas , dit Laflin, il faut qu'il reste* auprès de cette malheureuse enfant. Venez, monseigneur.
Et il alla prendre Biron par la main ct l’attira sur lo seuil «le cette porte qu’il venait de franchir.
Biron marchait, chancelant comme un homme ivre. Sa tête était perdue et il murmura :
— Je crois que, moi aussi, je deviens fou.
Laflin entraîna le maréchal à travers un corridor étroit, sans fenêtres, et qui ressemblait foit à un passage secret.
Puis, au bout de ce corridor, il poussa une seconde porte.
Alors Biron put voir une femme laide et disgraciée, debout, qui le saluait avec une «léférence pleine de tristesse.
C'était la cousine Cunég«inde.
— Dites à monsieur le maréchal, fit-il, comment les choses se sont passées.
Laflin et Cunégonde étaient rentrés de nuit dans le château, grâce à une clef que cette dernière avait conservée.
Ils s'étaient cachés dans cet appartement où jamais personne ne pémHrait, et c’était là, qu’apprenant la folie subite, «jui frappait Madeleine, les deux misérables avaient ourdi leur dernier complot.
La cousine Cunégonde, habile comédienne, se mit à fondre en larmes.
Puis, d’une voix entrecoupée, elle raconta que le bou- «juct était une ruse infernale du roi.
Nancy l’était allé chercher à Auxerre par ordre de Sa Majesté*, et Madeleine, devenue folle, avait été à sa merci.
Biron était fou de désespoir et «le fureur.
Quand la cousine Cunégonde eut Uni son récit, Laflin lui dit :
— Monseigneur, on ne sa bat pas avec le roi, on ne le provoque pas. lai Parlement est là pour accuser «!<* haute trahison et envoyer en place de Grève cohii qui agirait ainsi. Mais on se venge.
— Et comment donc me vengerai-je? s'écria Biron.
— En épousant la fille «lu duc de Savoie.
— Trop tard! «lit Biron.
— Pourquoi trop tard? monseigneur.
— Parce que tu as rattrapé Rénazé sans doute cl que tu rapportes ma l«*llre.
l'n sourire vint aux lèvres de Laflin.
— Non, monseigneur, dit-il.
— Tu 11 ’as pas rejoint Rénazé?
— Non.
— Et ma lettre...
— Votre lettre est en Savoie.
— Laflin ! Laflin! s’écria le duc, qui me dit que tu ne me | trompes pas I
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— Monseigneur. . .
— Le roi m'a juré tout à l’heure...
— Le roi était dans son rôle, monseigneur.
— Laffin, prends garde, le roi va revenir.
Laffin eut un éclat de rire.
Puis il ouvrit la fenêtre.
— Tenez, monseigneur, dit-il, regardez!
On voyait en effet, dans 1a plaine, la litière de Mme Henriette d'Entragues qui s'éloignait, et, chevauchant à côté de celte litière, le roi, que sa terrible maîtresse emmenait honteux et confus.
— Le roi ne reviendra pas, monseigneur, dit Laffin.
Biron tourmentait avec fureur la garde de son épée.
— Monseigneur, dit encore Laffin, la vengeance est un fruit amer qui ne s'adoucit qu'avec la maturité. Il ne faut pas le cueillir vert.
— Oue veux-tu dire î
— 4e veux dire, monseigneur, que jusqu’à l'heure oft vous aurez assuré votre vengeance, il vous faudra dissimuler sous un sourire les tempêtes de votre àtne.
Le roi entre en campagne, et il compte sur son fidèle compagnon d’armes, le duc de Biron : eh bien ! s'écria Laffin, il ne faut pas que le roi ait tort.
— Que veux-tu dire encore ? s'écria le maréchal.
— Ah! monseigneur, ceci est mon secret, qu’il vous suffise de me répondre. Voulez- vous être vengé?
• — Oui, je le veux ! dit Biron, l'écume à la bouche et les flammes dans les yeux.
— Eh bien ! vous le serez !
Et maintenant, acheva Laffin avpc un accent de cruelle ironie, maintenant, à cheval, monseigneur, France et Bourgogne, à la rescousse ! et vive le roi !...
FfN DE LA PREMIÈRE PARTIE
— Je vais voua cnvojcr un médecin, (l'âge 74. J