HENRIETTE
— Je suis au maréchal, c'est vrai ; mais je suis aussi ail roi. Je ne vomirais pas trahir le maréchal, mais je ne voudrais pas non plus que le roi fût tué. Comment faire T
Il arriva ainsi , se posant cette question, qui paraissait insoluble, jusqu'à la tente du maréchal .
Il souleva à demi la draperie qui en formait la porte et jeta un regard furtif à l’intérieur.
Riron était toujours dans la même attitude, la tête dans ses deux mains, comme un homme perdu en une rêverie profonde.
Florimond entendit marcher.
Il laissa retomber la draperie, se jeta de côté et s’effaça.
C’était Laffin qui revenait.
Laflin entra dans la tente.
Au bruit de ses pas, Biron tressaillit et se retourna .
— C’est fait, monseigneur, dit Laflin.
— Va-t'en au diable! s’écria Biron.
Un sourire passa sur les lèvres du traître.
— C'est fait, répéta -t-il.
Et il s’en alla.
Florimond, immobile, le laissa passer et Laflin ne le vil point.
Cx>mme le page tenait conseil avec, lui-même, un nouveau bruit de pas se fil entendre.
Florimond crut que c’était Laffin qui revenait à la charge, mais il vit bientôt qu'il se trompait.
L’homme qui s’approchait et qui marchait droit à la tente
D'eMTRAUHES.
du maréchal était plus grand que Laflin, et il cheminait avec un bruit d'éperons vainqueurs.
A deux pas de distance, Florimond le reconnut.
C'était Galaor.
Aussi le page s'avança vers lui et le salua :
— Bonjour, monsieur Calaor, dit-il.
— Tiens ! c’est monsieur Florimond , dit Calaor.
— Moi-même, messire. Puis-je vous être utile? demanda courtoisement le page.
— Assurément, répondit Galaor.
— Parlez.
— Je suis chargé par le roi d’une mission pour le maréchal.
— Ah! ah ! fit Florimond qui tressaillit.
— Voulez-vous demander à M. de Biron si je puis entrer?
Florimond prit la main de Galaor :
— J'aurai, à mon tour, un petit service à vous demander, monsieur Galaor.
— Mais parlez donc, cher ami.
— Oh ! pas ù présent... tout à l’heure... quand vous aurez rempli votre mission.
Et Florimond entra dans la tente, «laissant Galaor au dehors et se disant :
— M. Galaor est un homme d’esprit, comme tous les Gascons, du reste, il va peut-être me tirer d'embarras. Il n'aime pas M. de Laflin, et il comprend à demi-mot...
Et le page, comme Biron se retournait, dit tout haut :
— De la purl du roi, monseigneur !
C’était un joyeux compagnon et de belle humeur, comme on a pu le voir.
Lu maréchal lu connaissait de longue date.
D'abord, il l'avait vu quand ce garçon >*était fait le chevalier de Mme Marguerite.
Puis, lu roi l avait envoyé plusieurs fois on mission auprès du lui.
flirnn aimait Gidnor, parce que Galaor buvait sec ut avait le camr sur lu main.
En ce tnomeuj, le maréchal eût jeté à la porte tout autre que lui: mais, en voyant Galaor, il se décida.
— bonjour, mon ami, lui dit-il.
— Bonjour, monseigneur, répondit Galaor en prenant b main quu Biron lui tendait.
— Venez- vous souper avec moi? dit le maréchal.
— Non, monseigneur, je viens vous prier de me rendie un service.
— Parlez, je suis tout h vous, dit courtoisement, liirou.
— Monseiguuur, j’ai fait un pari.
— Alt ! ah !
— lit pari que vous seul me pouvez faire gagner.
— Je ne demande pas mieux. i>nol est-il ?
— J’ai parié tout à l'heure avec le roi, qui prétend que vous ne l'aime/ plus, bien qu’il vous aime fort, que vous viendriez souper avec lui.
Biron tressaillit.
Puis il eut un geste de d^uégntion.
— Je vous en supplie, monseigneur, dit Galaor, ne me biles pas péroré mon pari.
— Le roi m’a bit injure, «lit Biron.
— Monseigneur, dit gravement Galaor, les gens qui prétendent cela sont des traîtres et des lâches.
L’accent de Galaor bouleversa Biron.
— Ah! lit-il, croyez-vous?
— .Monseigneur, dit Galaor, venez, je vous le demande au nom de l’amitié que vous m’avez toujours témoignée.
Biron hésitait encore.
— Monseigneur, reprit Galaor, si le roi vous a fait injure, il est homme à réparer ses torts Mais je vous jure, moi, que, si je b* croyais, je lue passerais mon épée nu travers «lu corps.
Et comme Galaor disait cela, Laftîn rentra.
Le maréchal le regarda.
— De quoi s’agit-il? fil LafTin.
— Le rot m’invite à souper, dit Biron.
— Eh bien ! dit froidement Laflin, il faut y aller.
Biron fronça le sourcil.
— C’est peut-être un mauvais conseil* que tu me donnes là, dit-il.
— Bah ! lit Laflin.
— Un mauvais conseil pour toi»
— Oh! moi, monseigneur, dit sèchctncnt Laflin, j’ai fait ce «pie je devais faire et j«i ne crains rien. Advienne «pie pourra !
Biron se leva, prit son manteau et boucla son é|H*e.
— Allons! lit-il à Gahior.
O! qui se passait alors dans l'âme «lu maréchal, nul ne le sait .
Peut-être le remord lui dictait-il une conduite héroïque.
Peut-être l>ntra!uail-il au c«nilraire dans sa trahison.
Laflin, debout sur le seuil «le l,i jNirto, le regarda s’éloigner, appuyé au bras «lu Galaor ;
— Quoi que tu fasses, murmura-t-il, tu n'en es pas moins perdu, maintenant.
Klnrimond avait suivi le maréchal.
porte de lu lente royale, Galaor s'effaça pour laisser
raarédul.
Eiofcliuoml en profita pour le tirer par son manteau.
Ah ! pardon, dit Galaor. Eh bien ! parlez, mon jeune nmi, j»ï tnUloui à vous.
s— Pas ici* dit Flurimond.
donc ?
— ■ 7jfn>otlfl coniier des choses importantes.
— Éjiorclions un endroit plus déaert.
— Connu.' vous voudrez.
FjoHbiood entraîna Galaor vers les fossés du camp.
— Monsieur Galaor, dit-il, vous voye* un homme qui voudrait parier et ne peut rien dire.
— Plnit-il?
— Il faut donc que vous me comprimiez à demi-mot.
— Allez, dit Galaor, je tâcherai. Je connais et* posilions-
— Vous êtes un homme d’esprit, monsieur Galaor.
Galaor s’inclina.
— Mais il faut «pic vous en avez encore plus aujourd'hui «pie de coutume.
— J'essayerai.
— D’iihord, dihs-moi, étea-vous superstitieux?
— Quand il le but.
— Il faillirait l'être aujourd’hui.
— Vraiment?
— L’être comme un Italien, acheva Florimond.
— Juste! murmura Galaor, je ne sais pas encor«‘ voire secret, mais je le crois iiiqiortaiit.
— Et vous avez raison, dit Florimond avec mystère.
Gnlaor s'était assis sur le revers du hissé . rioriinoitd demeurait debout devant lui.
— Asseyez-vous donc, mon jeune ami , dit le Gascon, et voyons de «pmi il s’agit .
— Il s’agit d'un rêve, ré|«ondil Florimond eu s’asseyant auprès do lui.
— D’un rêve?
— Oui, que j’ui fait il d’y a pas longtemps , une heure à l»eine.
— Vous venez «loue de dormir ?
— Je me suis couché dans mon tnnn'cau. J'étais si las que je n’ai eu que le temps de fermer les yeux, el je dormirais peut-être encore sans ce maudit rêve.
— Qu’avez-vous donc rêvé ?
— D'abord que nous donnions l'assaut à Montmeillun.
— Bon ! dit Galaor* votre rêve avançait do vingt-quatre heures, voiR tout. Et puis?
— Il y avait sur les remparts, poursuivit llorimoml, un grand diable d'homme armé d'une arbalète ou d'une arquebuse, je lie sais pus au juste.
— Ah ! ah !
— A chaque fois que cet homme mettait son arnm à l'épaule, un de nos soldats tombait,
— Fort bien, dit Galaor. Ensuite?
— Le roi montait à l’assaut avec M, de Biron. I.c roi avait un panache blanc.
— Comme toujours, dit Galaor. M. de Biron aurai...
— * M. do Uirim p ce jour-là , avait un panache rouge. Comme les rêves sont bizarres . hein ?
— Tr»*s-biagrres, eu effet, mon jeune ami. Est-ce tout Y.
— Oh ! 410U Vous savez qu'eu rêve tout est possible .
— À qui le dites-vous ?
— Je me suis donc trouvé transporté sur les remparts de Montmeillan ; mais il parait que j’étais invisible, car j'ai pu m'approcher de ce tireur merveilleux sans qu'il inc vit. Décidément , c’était un arbalétrier .
— Bon !
— 11 avait un chapeau pointu et une plume du faucon à ce chapeau.
— C était un Tyrolien.
Justement.
— Alors, qu'avez-vous vu?
— Auprès de cet homme était un officier du duc de Savoie qui lui disait :
# — Ce n'est pas pour tuer des soldats que lu es ici.
« — Pourquoi donc? demanda l'arbalétrier.
« — C’est pour tuer un capitaine qui a un panache blanc.
a — Montrcz-le-moi Y
« Je me suis approché alors encore, poursuivit Florimoud, et j’ai pu voir que l'officier élcmlait la main par-dessus le rempart et disait :
« — Vois-tu un capitaine qui a un panache rouge ?
« — Oui , certes, c’est lui î
« — Non, c'est celui qui est à côté. •
«Alors l'arbalétrier a épaulé son arme; sa flèche a fendu l’air, le roi est tombé. j'ai jeté un cri et je me suis réveillé.
— Vraiment? dit gravement GaJaor, vous avez rêvé cela, monsieur Florimoud ?
— Oui, cher monsieur Galaor.
— Songe, mensonge !
— On dit cependant...
— Cependant ! quoi?
— Qu'il y a des rêves qui se réalisent.
— Quelle folie !
— Et je sais bien que si j’avais l'honneur de servir le roi et non le maréchal...
— Vous le préviendriez ?
— Oh î non, certes 3
— Que feriez-vous alors?
— Je lui persuaderais qu'il doit mettre un panache rouge demain.
— En vérité!
— De cette façon, l'arbalétrier, si toutefois il existe ailleurs que dans mou cerveau , no saurait plus quel est celui des deux qu’il doit viser.
— Cher monsieur Florimoud, dit Galaor, vous êtes un garçon plein d’esprit , et je ine souviendrai du bon conseil que vous me donnez. Et tenez, jo vais vous en donner un autre, moi.
— liriez.
— :Nc racontez pas votre rêve à M. de Laftin.
— Dieu m'eu garde !
— Et même, arrangez-vous pour queM. de Laffin ne sache pas que vous me l'avez raconté.
— J'y veillerai.
— Et puisque vous êtes si las , allez vous recoucher et tâchez de ne plus rêver de ce vilain arbalétrier.
Sur ces mots, Galaor donna une énergique poignée de main à Florimoud et prit tranquillement le chemin de la tente royale.
— Pauvre garçon! murmurait-il en b en a'Iunt, si .M. de laffin savait qu'il fait de pareils rêves, il pourrait bien l'empêcher de se réveiller...
flll
— - Ce petit Florimoud ne manque décidément pas d’esprit, se disait Galaor , demeuré tout pensif au revers du fos*a ; , tandis que le juge s’éloignait. Il a même, en revaut, le don de seconde vue, qualité forl rare, mais qui lui pourrait coûter cher, surtout si LafDn en était informé. Comment allons-nous nous tirer de là ?
Et Galaor se prit à réfléchir.
Au bout de quelques minutes, il murmura :
— On dit quo les Gascons sont gens de ressource et uo se trouvent jamais en défaut. Je suis pourtant Gascon, mais je jetterais volontiers ma langue aux chats.
Avertir le rui sans qu'il arrive malheur au page et sans trahir le duc, voilà ce qu’il faut trouver, et voilà ce 'que jo ne trouve pas. »
Mais Galaor n'était pas homme , on le sait, à tourner le dos aux obstacles, et il no se décourageait pas aisément.
— L'assaut est pour demain, su dit-il, et nous avons la nuit devant nous; s’il est vrai que la nuit porte conseil, demain, ail point du jour, j’aurai trouvé ce que je cherche. Allons toujours rejoindre le roi et voyous quelle mine fait le duc.
Galaor se mit donc eu route à travers les tentes pour gagner celle du roi.
Les troupes, lassées par vingt combats et des marches forcées successives, dormaient , à l’exception des sentinelles placées «le distance en distance.
— Ce n'est pas un camp, pensait Galaor, c’est une nécropole, et si la garnison de Montmeillan avait du nez, elle ferait une sortie.
Tout en marchant, Galaor levait de temps à autre le nez vers les remparts de la citadelle.
Un certain donjon surtout qui surveillait la vallée à l'est avait frappé son attention par un point lumineux qui brillait à sou faite.
Ce point lumineux n'était autre qu'une lanterne . elles verres en étaient rouges, car la lumière arrivait à Galaor comme le rayonnement d’un charbon .
— Que veut dire oetto lanterne rouge? pensait le Gascon.
Il lui fallait repasser au bord du camp et côtoyer un moment le fossé pour arriver plus vile cl plus directement, c'est-à-dire suivre de nouveau le chemin que lui avait fait prendre Floriinond.
Galaor marchait lentement; du reste, il ne $« pressait pas, espérant toujours que l'iuspiralioii qu'il cherchait illuminerait tout à coup son cerveau réduit aux expédients.
Et tout eu marchant, il regardait sa lanterne.
Mais soudain il s’arrêta cl demeura comme cloué en terre.
Dans le camp français , une autre lanterne , absolument rouge, comme celle des remparts, venait de briller tout u coup, au faite d'une tente.
— * Peste ! se dit Galaor , est-ce que les Savoyards ont des intelligences chez nous ?
La tente, qui venait d'arborer un feu rouge, était la plus rapprochée des renqtarts.
— Pardieu! se dit Galaor, c'est celle du maréchal.
Le phare du donjon s’éteignit.
Une seconde après, la lueur qui s’était faite au sommet de la toute de Hiron s’éteignit pareillement.
— U y a du Laflin là-dessous, pensa Galaor.
Et il se jeta dans le fossé et se mit à y ramper presque à plat ventre , prêtant l'oreille au moindre bruit.
D'abord il n'entendit que le pas lent et mesuré des sentinelles.
Puis un autre bruit parvint à son oreille.
C'était celui d’un pas rapide et inégal tout à la fois.
Galaor ne bougeait plus.
Bientôt, dans l’obscurité , il vit une ombre se mouvoir et se diriger vers le pied des remparts.
L’ombre passa tout près de lui.
Immobile dans le fossé , (ialaor la laissa passer, mais il la reconnut.
C'était M. de tanin.
Arrive à un certain endroit, l'ombre ne bougea plus.
— Qui donc attend-il? se demanda (ialaor.
Due demi minute s'écoula.
Tout h coup Galaor , qui avait levé doucement In tète audessus" du fossé, vit un point noir qui glissait au liane du rocher, sur lequel la forteresse était perchée comme une aire d'aigle.
On eût dit une gigantesque chauve-souris descendant du mont dans la plaine en rasant la paroi du rocher.
Les yeux de Galaor étaient faits à l'obscurité , et il avait, du reste, la vue perçante.
A mesure que le point noir descendait, il grossissait, et le Gascon ne put s'y tromper plus longtemps.
C’était un homme qui se laissait glisser à l’aide d’une corde à meuds, du haut des remparts.
Alors Galaor appuya son oreille contre terre et il écouta.
Il entendit une voix qui disait :
— Est-ce. toi ?
C'était la voix de Laflin.
— Oui , maître.
— Bon ! pensa Galaor, maintenant je suis fixé. C'est maître Rénazé qui vient saluer son ami Laitin.
Et Galaor, qui n’ctail pas à dix pas do distance, écouta attentivement.
(ialaor ne s’était pas trompé.
C’était bien Rénazé et Laflin qui se donnaient un mystérieux rendez-vous au pied des remparts.
Il faisait assez froid et la terre était assez dure pour avoir acquis une certaine sonorité qui permit à Galaor d’entendre fort distinctement la conversation des deux misérables, bien qu'ils parlassent à voix basse.
— Eli bien ? disait Laflin, a-t-on reçu une réponse ?
— Oui, maître.
— Que dit le duc ?
— Il est ravi, ta tireur d'arquebuse a fondu deux lingots de plomb qu'il a mâchés ensuite, ce qui, parait-il, est une manière de les empoisonner. Ce qui fait que, quoi qu'il arrive, la blessure sera mortelle.
— Tu es fou, maître Hénazé, dit sèchement taffin.
— Fou! maître.
— Oui , certes.
— Comment cela?
— Ou bien, tu es idiot
— Mais...
— Puisque tu ne m'as pas compris.
— Pardon, dit Réuazé, je crois vous avoir compris, au contraire. De quoi b’agit-il? M. de Biron a un cimier rouge.
au lieu d'un cimier bianr, demain, en montant à l’assaut.
— Bon 1 après ?
■ — ta roi est A ses côtés, et comme le roi a toujours un cimier blanc, c’est ce cimier blanc que le tireur d’arquebuse vise.
— Tu es un imbécile, Rénazé.
— Mais cependant. ..
— Voyons, reprit Laflin avec plus de douceur, tu penses bien que je ne veux pas faire tuer le roi; puisque le roi est, sans s’en douter, de moitié dans ma vengeance.
— - Mais alors que pensera le duc de Savoie ? demanda naïvement Rénazé.
— C’est son affaire et non la mienne.
— Vous avez raison cette fois, maître, dit Rénazé, je suis un forfait imbécile.
— Ali ! tu en conviens?
— Car je ne comprends plus du tout. Il est convenu entre le duc et le maréchal que ce dernier montera à l'assaut avec le rai.
— Oui, tout cela est convenu, dit Laflin.
— Le duc fait venir à grands frais un chasseur des montagnes du Tyiul, un homme dont l’adresse tient du prodige.
— Soit. Et cet homme, à moins que Rénazé ne soit un imbécile, poursuivit Laflin, visera trop haut ou trop bas, mais le roi demeurera sauf.
Rénazé ne souffla mot.
— Car, poursuivit l aflin, qu’ai-je voulu ? ajouter aux trahisons précédentes du maréchal une trahison de plus.
— Bon !
— Je vous ai envoyé la réponse tout à l’heure.
— Sans doute et je l’ai portée au duc de Savoie.
— Eb bien ! la réponse était de ma main.
— Je le sais.
— Mais le maréchal a écrit une lettre que j’ai gardée et il l a signée.
— Ah ! flt Hénazé.
— Commences-tu à comprendre?
— Oui, maître.
— Eli bien t maintenant, il s’agit do faire que le tireur d'arquebuse ne lue point le roi.
— Cela est difficile.
— Pourquoi ?
— Parce que le duc lui a promis dix mille écus d’or en cas de réussite.
— Tu lui en promettras quinze mille.
— Impossible encore.
— Hein ? dit Laflin.
— Cet homme est incorruptible.
Laflin cul un geste de colère.
— Ecoutez, dit Rénazé, je vais toujours le leuler.
— Comment saurai-je si tu as réussi ?
— Quand je serai remonté, levez les yeux vers le donjon.
— Fort bien.
— Si le tireur d’arquebuse accepte les quinze mille livres, la lanterne sera verte.
— Et s'il refuse ?
— Elle sera rouge comme tout à l'heure.
— Va ! dit tafïui.
Rénazé saisit la corde A deux mains cl Galaor, qui n’avait pas perdu un mot de cette conversation, le vit remonter lestement au flanc du rocher.
— Décidément, murmura le Gascon, tous ces gens-là me font perdre mon temps. Quand j’arriverai cbci le roi, il aura fini de souper, et je meurs pourtant de faim !
r>r ROI HENRI
Lu buuuiid •• UiMMii glisser 4 ■ utuc u uuv curiiv a ifcvuwSt U'ujju sa j
Malgré cette réflexion, Galaor ne bougea pas.
I.aflin s’était assis au bord du fossé, Galaor était dedans. Sans l’obscurité do la nuit, le premier aurait peut-être aperçu le second.
Mais LafOn était trop préoccupé d’ailleurs.
Les yeux fixés sur le donjon, il attendait la réj»onse de Réuazé.
Cette réponse ne se fit pas attendre. Au bout d’un quart d’heure la lanterne reparut en haut du donjon.
Elle était rouge. Le tireur d’arquebuse refusait.
— Je ne veux pourtant pas qu’on tue le roi, murmura Laffin.
— Ni moi. pensa Galaor.
— Il y aurait pourtant une chose bien sim p«e et qui lèverait toute difficulté, se disait encore Galaor ; oo serait que je tuasse I.aflin et que j’allasse ensuit*» tout conter au roi. Mais, outre que ce métier d'espion ne me va guère, je ne
lût* LIVRAISON .
voudrais pas qu’il arrivât des choses fâcheuses à M. de Biron, qui n'est traître qu’en paroles jusqu’à présent.
Galaor s'était repris à réfléchir.
Laffin réfléchissait aussi, et il était certainement très-embarrassé, car, au lieu de s’en aller, il «'assit sur le bord du fossé.
Le que voyant, Galaor eut une inspiration et il se leva tout debout.
Laffin, en voyant un homme se drosser devant lui, jeta un cri et porta la main à son épée.
Mais Galaor prit un pistolet à sa ceinture et dit froidement :
— Si vous criez, si vous cherchez à fuir, je vous casse la tête.
Laffin se prit «1 trembler.
Alors Galaor marcha droit à lui :
— Bonjour, monsieur de Laffin.
Laffin fit un pas en arrière :
— Monsieur Galaor?
— Moi-même, cher seigneur.
Laffin était tout ému de cette brusqne rencontre.
Après l'avoir menacé de le tuer, Galaor devenait avec Laflin d’une courtoisie extrême.
— Cher monsieur de Laffin, reprit Galaor, vous plairait-il de me donner une explication?
— Parlez, monsieur.
— Je me promène |»r hasard et pour calmer un violent
mal de tète. >
— Bon !
— lîu homme passe devant moi, je le reconnais : c'est vous.
— Après? dit Laffin, qui appelait à son aide toute sa présence d’esprit un peu eu désarroi.
— Je vous vois franchir le fossé et rester aux pieds des remparts, au risque île recevoir une bonne arquebusade.
— Obi dit Lalfiu, il fait si noir.
— Pas si noir que vous le croyez, puisque j'ai vu un homme descendre de là haut au bout d'une corde.
— Ah ! vous avez vu cela?
— Oui, dit Galaor, ut j'avais bonne envie de franchir le fossé.
— Pourquoi faire ?
— Mais pour savoir ce que ^ous disiez , col homme et vous.
Laffin éprouva comme un Soulagement. Galaor disait n'avoir rien entendu.
— Ah ! vraiment? dit-il, prônant un ton enjoué, vous auriez voulu savoir?...
— Mon cher monsieur de l.aflin, reprit Galaor, permoltezinoi de vous dire nettement ma pensée.
— Parlez, monsieur Galaor.
— Vous trahissez...
— Ah ! par exemple î
— El il faut me confesser à l'instant même votre trahison ou vous résigner à mourir.
Ce disant, Galaor élevait de nouveau son [ristoloi à la hauteur du front de Luftin.
Celui-ci ne parut [as s'émouvoir.
— Mon cher monsieur Galaor, dit-il, je suis bien heureux de vous avoir rencontré.
— Bah î fit le Gascon.
— Car vous 111’allez ôter une terrible épine du pied.
— En vérité !
— Et tout à l'heure, quand vous saurez tout, au lieu de me menacer, vous me serrerez la main et me demanderez mon amitié.
— Oh ! ob î
— Nou-seulenusnt je nu trahis personne, continua i.aflio, mais je cherche lu moyen de sauter le roi.
— Vous voulez sauver le roi?
— Oui.
— Le roi est donc en danger?
— En danger de mort.
— Par exemple, dit Galaor, qui prit un air étonné.
— C’est comme j’ai l'honneur de vous le dire, monsieur, poursuivit Laflin.
— Mais...
— Savez-vous avec qui je causais tout à l'heure ?
— Avec un homme qui s’est laissé glisser du haut des remparts le long d'une corde.
— Ifaccord. Mais vous ne connaissez pas cet homme ?
— Je ne l’ai pas reconnu, du moins.
— Vous avez pourtant voyagé avec lui,
— Alors, c’est Kénazé ?
— Justement.
— Kénazé passé à l'ennobli!
— Non pas, mais Kénazé jouant pour nous le rfilc d'espion et nie venant prévenir que le roi court un grand danger, ce dont je vous préviens à mon tour.
— Eh bien ! cher monsieur de Laflin , dit Galaor avec flegme, parlez, expliquez-vous, je suis tout oreilles.
El Galaor remit sou pistolet à sa ceinture.
Galaor se disait :
— Voyons si la version de Laflin se rapporte à ceHt du page.
Laflin reprit :
— Le duc de Sovoi • est un maître fourbe; ce qui lui échappe par la force, il le veut avoir par la ruse ; ce qu’un combat loyal ne lui peut donner, il le demande à une trahison.
— Tout cel i est un peu obscur, mon clier monsieur de Laflin. Voyons? continuez.
— Donc, reprit Laflin, pour parler plus clairement, je vous dirai que le duc désespère de sortir triomphant de l'aventure de guerre où il s'est embarqué.
— Je crois même, interrompit Galaor, que, s’il sort sain et sauf de son palais de Chambéry...
— Il n'est pas à Chambéry.
— Ah ! où est il donc?
— Là-haut.
Et Laflin montra du doigt les remparts delà citadelle.
— Dans Montmeillan?
— Oui.
— Eli bien ! il délogera plus tôt, voilà tout. Mais, cher monsieur de Laffin, poursuit Galaor, veuillez donc continuer, et mille pardons pour vous avoir interrompu.
— Donr, le duc est fort marri de s'être mis en guerre arec le roi, et il ne sait comment s’en tirer.
— Vraiment?
— Il faudrait, pour que tout s'arrangeât, que h* roi mourût subitement, ce qui amènerait un bouleversement dans toute l'Europe.
— Bon !
— Qu'il fût assassiné... par exemple!
— Ali ! quant à cola, c'est difficile, mon cher monsieur de Laflin, et je vais vous en dire la raison. Je couche, la nuit, dans la tente du roi; cl il n'y a pas un soldat de notre armée qui n'aime le roi comme son père.
— Je sais cela, dit I jiflin.
— Ainsi doue si le duc de Savoie a pensé qu'il trouverait des assassins ici, il s'est grossièrement trompé.
— Le duc n’y a pas même sougé.
— Alors? fit Galaor avec une expression de niaiserie adorable.
— C’est pour cela qu’il s'est adressé au Tyrolien.
— Qu'cst-ce que cela, le Tyrolien?
— l’n tireur d'arquebuse.
— Fort bien.
— Qui ne manque jamais son but à cinq cents pas «le distance.
— l’n joli tireur, dit Galaor avec flegme.
— Et qui, demain, à l'assaut, tirera sur le roi.
— Comment le reconnaîtra-t*ii?
— Il le reconnaîtra ù son panache blanc.
— Bah ! dit Galaor, moi aussi je porte un panache blanc, et M. de Biron aussi...
l>t; ROI HENRI
— Pour vous, je-nc dis pas, reprit Laflin, mais M. de Bi- ! ron...
— Comment! mais le maréchal affecte, au contraire, de j porter une cuirasse semblable à celle du roi, un panache comme- celui du roi, et, en rase campagne, il monte volontiers un cheval de la même couleur que celui du roi.
— Je ne dis pas non .
— Alors, vous voyez bien que ic tireur d'arquebuse, si habile qu’il soit, peut se tromper...
Lafïin secoua la tête.
— Et nous tuer, moi ou le maréchal, croyant tuer le roi.
— Vous, peut-être, le maréchal, non.
— Pourquoi?
— Le maréchal est trop superstitieux.
— Eh bien?
— Et la nuit dernière, il a fait un rêve.
— Vraiment! OlGa]aor,qui songea au rêve de Florimond.
— Dans ce rêve, poursuivit Laflin, il se voyait étendu tout sanglant dans un cercueil .
— Et puis?
— Le maréchal s'est réveillé de fort méchante humeur, et il m'a dit : « Je crois bien que je ne sortirai pas vivant de cette campagne. » Comme j'essayais de le rassurer, un «le ce » bohémiens qui suivent notre armée et disent la bonne aventure aux soldats a passé devant noire tente : le maréchal l'a fait venir.
— Ah! ah!
— Il lui a raconté son rêve, et il l’a interrogé sur l'avenir.
— Et que lui a répondu le bohémien?
— Après avoir examiné attentivement les lignes de la main du maréchal, il lui dit : « Vous serez tué demain, si
vous ne prenez une précaution que je vais vous indiquer. — Laquelle ? a demandé le maréchal. Il faut qu'au lieu d'un panache blanc, vous ayez un.panache rouge. »
— Ah ! diable!
— Ce qui fait que demain, le tireur d’arquebuse n’aura plus à choisir qu'entre le roi et vous, acheva prudemment Laffin.
Galaor regarda le traître entre les deux yeux.
— Monsieur do Laflin, dit-il, vous ne connaissez pas le roi.
— Mais...
— Si on lui disait pareille chose, non-seulement il voudrait que demain je ne moulasse pas à l'assaut, mais il mettrait à son casque deux panaches blancs au lieu d’un.
— C'est parce que je sais tout cela, mon cher monsieur Galaor, que je vous ai averti.
— Supposez encore une chose.
— Voyons ?
— Supposez que lo roi s’imagine que II. de Itiron n’a pas rêvé.
-Plaît-il?
— El qu’il est de moitié dans les projets du duc de Savoie.
— Oli!
— Supposez-le...
— Eh bien? dit Laflin, qui eut une flamme sombre dans le regard.
— Et qu’il demeurât convaincu que le maréchal est un traître.
— Que ferait-il? demanda vivement Laflin.
— Il lui pardonnerait, dit Galaor avec ardeur.
— Mais enfui, dit Laflin, il ne s'agit ni de suppositions, ni de rêves, en ce moment, mais bien d'une réalité...
— Faites comme moi.
— Qu'allez- vous donc faire?
M. Laffin regarda Galaor avec anxiété.
— Je vais me coucher, dit Galaor. Bonsoir.
Et il fit un pas de retraite.
— Monsieur !... monsieur!... dit Laffin, prenez garde !... s'il arrive malheur au roi... ce ne sera pas ma faute.
Galaor h* mit à rire :
— Et s’il vous arrive malheur à vous, dit-il, vous ne vous en prendrez pas à moi, non plus.
Il laissa Laflin étourdi et comme écrasé.
Puis il s’en alla en murmurant :
— Maintenant que Laflin m’a fuit ses confluences, je n'ai plus peur de compromettre le pauvre petit page Florimoud.
Et il continua son chemin vers la tente royale.
Cependant le roi était à table lorsque Biron était entré.
— Messieurs, s'était-il écrié, voici l'enfant prodigue qui nous revient.
Et il avait tendu les bras au maréchal.
Le maréchal était un peu pâle, mais il répondit à l'accolade fraternelle du roi par quelques mots d’excuses.
— Grand enfant, dit le roi, as-tu pu nie méconnaître à ce point?
Et il le lit asseoir à sa droite.
En même temps il regarda ses autres officiers et ajouta :
— Messieurs, je crois que c'est la dernière nuit que les Savoyards [tassent dans Montineillan. Du moment où Henri de Bourbon et Biron redeviennent amis, la victoire est assurée.
Ces mots firent tressaillir Biron.
— Allons, maréchal, continua le roi, à ta santé, mon compagnon ! N’es-tu pas toujours mon frère d'armes ?
— Oui, sire, balbutia le maréchal.
— Tu ne m’en veux plus, n'est-ce [tas?
— Non, sire.
— Quand on pense, poursuivit Henri, que c’est la marquise de Verneuil qui a failli nous brouiller.
Un uuage. passa sur le front de Biron.
— Mais lu sais la vérité, maintenant : ta fiancée n'a jamais cessé d'être digne de toi, et, la campagne Unie, nous te célébrerons des noces dont on parlera dans toute l’Europe. N'est-ce pas, messieurs?
Les officiers du roi s’inclinèrent, Biron seul ne répondit pas.
— Tu ne dis rien, sournois? continua lo roi d'un ton léger.
— Mais... sire...
Le roi sc mit à rire.
— Par exemple, dit-il, je sais bien que les fiancées ne le manquent pas.
Et il regarda le maréchal dans lo blanc des yeux.
— Sire !
— On m’a même raconté qu'un grand personnage t'avait fait offrir la main de sa fille.
Biron devint livido.
— Mais on m'a dit aussi que tu avais refusé.
— Oui, dit Biron, tout honteux, les calomniateurs n'ont pas dû me manquer du temps que Voire Majesté me tenait rigueur.
— Je ne t'ai jamais tenu rigueur, maréchal; c'est toi qui me boudais...
! Le remords élevait peu à peu la voix dans l ime de Biron,
et, soudain, ii eut un élan de franchise et de repentir :
— Ah ! sire, dit-il, vous Êtes le meilleur des maîtres, et moi le plus ingrat des serviteurs. Pardonnez-moi. ..
— Oh ! de grand cœur, dit Henri.
Et il embrassa de nouveau le maréchal.
En ce moment Galaor entra, et, sans mot dire, il se vint mettre à table.
Le souper s'acheva sans autre incident.
Peu à peu le front de Biron s'était éclairci et la gaieté lui était revenue.
Mais cette gaieté avait quelque chose de sérieux et de factice qui n’échappa point à l’œil clairvoyant de Henri.
Sur un signe de celui-ci les officiers avaient quitté la table un à un ; puis ils s'élaieut glissés hors de la tente royale, et le roi demeura seul avec le maréchal et Galaor.
— Cousin, dit le roi, sais-tu qu’il est fort tard?
— Ah ! dit Biron.
— Et que nous donnons l’assaut à la pointe du jour ?
— Eh bien ! sire...
— Si tu t’allais coucher?
Biron ne bougea.
— Quand on se veut battre vaillamment le lendemain, il faut dormir.
— Mais, sire...
— Allons, cousin, va te coucher.
Biron se leva, mais il ne se pressait point de s’en aller.
— Voyons, dit le roi, as-tu donc quelque chose à me dire?
— Oh ! sire, dit Biron, dont la voix tremblait d'une mystérieuse émotion, c’cst une singulière idée qui rn’a passé par la tête.
— Quelle idée?
— Je trouve que Votre Majesté s’expose trop les jours de bataille.
-r- Par exemple !
— Les Savoyards sont de fiers tireurs, sire, et nul mieux qu’eux ne manie l’arquebuse.
— En vérité ! dit le roi avec mépris.
— Tenez, poursuivit Biron, Votre Majesté a tort d’ombrager son casque de ce grand panache blanc qui est un point de mire.
— Et toi? dit le roi.
— Moi je ne suis pas le roi.
— Allons, va le coucher, cousin.
Biron lit un pas de retraite ; puis il revint près du roi :
— Sire, dit- il, si vous étiez raisonnable, vous auriez demain un autre panache.
— Tu veux que je supprime mon cimier blanc?
— Oui, sire.
— Mais tu es fou, cousin. Mes soldats ne nio reconnaîtraient plus.
— Sire...
— Mais va donc te coucher ! répéta le roi.
Et il poussa le maréchal hors do la tente.
Alors il se trouva seul avec Galaor.
— Eh bien! lui dit-il, que penses-tu du maréchal? Je crois qu'il est un peu gris... Il a bu énormément, du reste, ce soir.
— C’est possible, sire.
— Quel panache veut-ll doue que je porte 1
— Je ne sais pas. sire, mais...
. — Mais quoi?
— Il a peut-être raison.
— Vraiment?
Et le roi se mit à rire.
— Sire, dit Galaor, il y a un homme que je ferais pendre demain nu point du jour, avant l’assaut, si j'étais roi.
Le roi tressaillit :
— Et quel est cet homme? demanda-t-il froidement.
— C’est un certain LaCfin. ..
— Ali ! oui, le secrétaire du maréchal. Et pourquoi veuxtu que je le fasse pendre?
— C'est mon secret.
— Comment ! drôle, lu as des secrets pour moi !
Galaor regardn le roi.
I»c visage de Henri de Bourbon éclatait, en ce ruomcul, de majesté et de bienveillance.
— Ah! sire, murmura lo Gascon, vous Êtes bien le roi qui faisait jeter du pain par-dessus les remparts aux Parisiens affamés. Vous Êtes hier» le roi qui oublie et pardonne...
Henri fit un pas eu arrière ; puis son front plissé se rasséréna :
— Tu veux que je t’engage ma parole royale de pardonner, s’il y a lieu de punir? dit-il.
— Oui, sire.
— Eh bien ! parle... je pardonnerai !...
Mil
Galaor avait la pandc du roi. Mais ne l’eùl-il pas eue, qu’il eut parlé tout de même.
Il ne cacha donc rien de tout ce qu’il avait appris dans la soirée, tant de la bouche du page Kloriinond que de ce qu'il avait vu lui-méiue.
Le roi l’ccouta gravement, sans l'interrompre une seule fois, ni par uu mut, ni par un geste.
Ce silence inquiéta Galaor, qui finit par s’arrêter et regarda le roi d’un air effaré.
— Eli bien ! continue, dit alors Henri de Bourbon.
— Mais, sire...
— C’est fini ?
— Oui, et il me Bcmble que c’est bien assez.
— En effet, tu m’as fait un assez long récit.
El le roi, qui n'avait pas quitté la table, se versa un verre de vin.
Ce calme bouleversait Galaor, qui, tout au contraire, s'était attendu à voir le monarque entrer d’abord dans une violente colère.
Henri avait à peine pftli, et, après ces quelques mots, il était redevenu silencieux.
— Tu m’enverras mes deux pages qui boivent dans la lente voisine, dit enfin le roi à Galaor. Je veux dormir quelques heures.
— Comment! lit Galaor stupéfait, Votre Majesté me congédie ?
— Eh bien! saus doute... Est-ce que tu n’as pas envie de dormir ?
— Mais.. . sire...
— Eh bien ! quoi?
— Je pensais que les révélations que je venais de faire à Votre Majesté...
— Tu ne m’as fait aucune révélation.
— Ilein ? dit Galaor en reculant d’un pas.
— Ce que tu m’as dit, je le savais!...
Galaor eut un geste de stupéfaction.
Alors un sourire vint aux lèvres du roi :
— Je vois bien, dit-il, que tu ne t’en iras te coucher que
DU RO! HENRI
Le roi e»t i)an« « lente. (Page SI.)
lorsqu*; je l'aurai donné des explications, cl je me résigne. AnskhIs-Uu donc encore un moment cl écoute-moi.
Galaor attacha sur Henri do Bourbon un regard avide et se suspendit, pour ainsi dire, il ses lèvres.
Le roi dit ‘alors:
— Il y a longtemps, trop longtemps déjà que cela dure. Biron me sert un jour, me trahit le lendemain, et fait retentir le monde entier de ses plaintes contre moi, qui l'ai comblé de bienfaits.
Tu l'as vu ce soir; il avait au cœur un remords immense. Je lui eusse commandé de monter à l'assaut tout seul ce soir, qu'il y fut allé... Mais on dit que la nuit porte conseil . . .
— Oh ! sire, dit Galaor qui crut pouvoir prendre la défense du maréchal, je jure à Votre Majesté que M. de Biron.. .
— Ne jure rien, mon ami, Biron est ainsi fait qu'il a un vaillant cœur et un déplorable orgueil ; que l’heure suivante détruit en lui les bons sentiments qu'il avait l'heure d'auparavant.
Depuis notre entrée en campagne, Biron me boude.
Crois-tu qu'il ait la conviction que j'ai essayé de lui prendre sa fiancée? Non.
Mais Biron avait besoin d’un prétexte pour servir son orgueil et étouffer le cri de sa conscience.
Biron est jaloux de moi.
— Oh! sire !...
— Comme il est brave et qu'il sait le métier de la guerre comme pas un, Biron a fini par se persuader qu’il lui fallait une couronne; et cette couronne, il la veut uu jour, et la demande à la trahison. I.e lendemain, la voix du remords s’élève dans son cœur et il y renonce. Le jour suivant, il rêve de nouveau qu’il est roi.
— Mais alors, sire...
— Tiens, dit le roi s'animant, le jour de notre entrée dans Bourg, que nous avions emporté d'assaut, un bourgeois de la ville s’est approché de moi. au risque d’être foulé sous les pieds de mon cheval, et il m’a remis un papier, puis il s'est perdu dans la foule.
— Ah!
— Sais-tu ce que contenait ce papier ?
— Non, sire.
— Ces mots : a Que le roi de France se garde du maréchal de Biron. » Kl, acheva le roi, toujours calme, jusqu'à présent je me suis gardé .
— Mais, sire, dit Galaor, s’il en est ainsi, demain Votre Maj esté changera de panache.
— Non.
— Et le tireur d'arquebuse?...
Le roi haussa les épaules ; puis il se leva, écarta un des plis de lu lente et montra le ciel à Galaor :
— Tiens! dit-il, regarde là-haut celte étoile, c’est la mienne. Vois-tu comme elle brille !
— Elle est étincelante, sire.
— Eli bien! rassure-toi alors, la balle ou le fer qui me frapperont un jour, ne sont ni fondus ni trempés encore. Va donc dormir, tialaor mon ami, car demain an petit jour nous escaladerons les remparts de Montméillan.
— Sire, dit Galaor d'une voix émue. Votre Majesté me permettra-t-elle de lui rappeler que j’ai sa parole?
— Oui, je l'ai promis de pardonner.
Galaor s’inclina.
— Mais ce pardon ne dépend ni de bd, ni do moi.
— Et de qui donc, sire ?
— Du maréchal.
— Je ne comprends pas.
— Alors, écoute. Demain, j'cp suis presque sûr, Biron renoncera à porter un cimier rouge.
— Ah! j'en suis sûr.
— Quand nous aurons pris Montméillan, le duc de Savoie capitulera.
— C’est probable.
— Et Diron verra qu'il n’a plus rien à attendre de lui.
— Bon 1
— Alors, si Biron m'avoue sa faute, je le prendrai dans mes bras et jo lui pardonnerai.
— Et s'il n’avoue rien?...
lin nuage passa sur lo front du roi.
— Ne préjugeons pas l'avenir, dit- il d’une voix triste.
Et il poussa Galaor hors de sa lente, répétant :
— Mais, va donc dormir 1
Buis, il se jeta lui-même, tout vêtu, sur son lit de camp.
Les premières clartés du matin glissaient indécises à la crête des Alpes couvertes de neige, quand le clairon sc lit entendre dans le camp français.
Le roi était à cheval le premier, visière baissée, son panache blanc flottant au vent.
Il avuit à sa droite le maréchal d'Epernon, à sa gauche Galaor.
Galaor, lui aussi, avait un panache blanc.
Do plus, il avait, comme lo roi, passé en sautoir sur sa cuirassé une belle écharpe bleue.
Le roi tressaillit en le voyant :
— Qu’est- ce que cela? dit-il.
— Sire, répondit Galaor, Votre Majesté a oublié de me donner le grand-cordon du Saint- Esprit.
— Peste 1 tu n’es jais ambitieux à demi, mon mignon. Suis- lu qu'il n'y a que les princes?...
— Je pourrais l'être, dit Galaor. Et je le suis peut-être...
— Tais-lui. vantard!
— Alors une belle dame qui me veut quelque bien m’a fait cadeau de celte écharpe, qui est de même couleur que le grand cordon de Votre Majesté.
— Mous Galaor, dit le roi, vous pouvez conter de pareilles sornettes à d'autres, mais non ùjnoi.
— Sire...
— Et si ta cuirasse est aussi brillante que la mienne, et 6i tu portes une écharpe bleue et un panache blanc, c’est que tu veux attirer l'attention du tireur d'arquebuse sur toi.
Galaor balbutia. Le roi n'eut pus le temps d'en dire da-
vantage, car les autres officiers de sa maison militaire arrivaient et, avec eux, le maréchal de Biron.
Le maréchal était encore tête nue.
Cependant il était à cheval et sa cuirasse resplendissait aux premiers feux de l'aube comme un miroir d’acier.
— Hé cousin, lui dit le roi, vas-tu doue mouler à l’assaut sans casque?
— Non, sire.
— Alors pourquoi es-tu tète nue ?
— Sire, dit Biron, j'ai fait un rêve cette nuit.
— Vraiment.
— J'en avals fait un autre la nuit précédente.
— Tu rêves donc toujours?
— Assez souvent, sire.
— Dans le premier de mes deux rêves, poursuivit Biron, je montais h l'assaut aux cotés de Votre Majesté, et j’avais un casque de cuivre rouge.
— Ali ! ali !
— Dans le second, c'était Votre Majesté qui portail ce même casque et m’avait donné le sien.
— Eh bien! dit lo roi, qu’est-cc que prouve ton rêve...
— Que j'en rêvions au conseil que je me suis permis de donner hier soir à Votre Majesté.
— Et tu sais bien que je ne le suivrai pas, maréchal.
— Hélas ! sire, ju le crains.
— Bar conséquent, prends le cimier que lu voudras, et l'épée au vont, cousin.
Alors Biron lit faire une demi-voile i son cheval, et démasqua ainsi le page Elorimond qui portait son casque.
Ce casque était, comme celui du roi, surmonté d'un cimier blanc.
Henri éprouva comme un soulagement.
Biron n'osait pas consommer sa trahison.
Buislo roi, regardant Galaor qui s'était rangé à sa gauche:
— Maréchal, dit-il, je vous vais faire un cadeau. Ilcgardez l’écharpe que porte notre ami tialaor.
— Elle est d'un bleu éclatant, sire.
— On jurerait le cordon du Saint-Esprit.
— En effet...
— Cousin, «lit le roi, je vous fais chevalier de l’ordre, et je vous octroie l'écharpe de Galaor, en attendant que je vous puisse donner un grand cordon véritable.
— Mais, sire... voulut dire Galaor.
— Mon mignon, répondit le roi, souviens- foi que le premier devoir d'un soldat est l'obéissance.
El Galaor obéit en soupirant et ofTrit l'écharpe au maréchal, qui la passa sur sa cuirasse.
Et, pendant cet échange, le bon roi Henri iiensail :
— Qu’on lue mon cousin Biron ou moi, bien ; mais ce pauvre Galaor... il n'aurait qu'à être réellement mon fils... Je ne m’eu consolerais de ma vie.
Eue heure après, le roi, le maréchal et Galaor étaient an pied des remparts et le feu des tranchées était ouvert contre la place.
Les canons de Montméillan tonnaient, répondant aux canons français.
Une première attaque avait été repoussée; une seconde fut menée jusqu'à la porte principale.
Le roi et Biron marchaient en tète; et tout en donnant ses ordres, le roi disait à Biron :
— Mon cousin de Savoie a, paraît-il, des tireurs d'arquebuse merveilleux : gare à nos panaches blancs, cousin!
Biron tremblait il* colère et d'émotion.
— Sire, répondit-il, une dernière fols, je vous en supplie, «Mez votre cimier...
— Tu plaisantes, dit le roi.
Et il s'approcha de la première échelle qu'on venait de poser contre les remparts. t
En ce moment une balle siffla.
Instinctivement, le roi baissa la tête.
Biron et Galaor, qui ne le quittaient pas d’une semelle, jetèrent un cri.
lui balle avait coupé le panache au niveau du casque.
Le roi était sauf.
— Ventre-saint-gris ! s'écria le roi, donne-moi ton casque, Galaor. Mes soldats prendraient peur, ils croiraient que c’cst un mauvais présage.
— Non, sire, dit Galaor, non. Mon casque ne mérite point un pareil honneur.
El comme il disait cela, une seconde balle siffla.
À son tour le roi jeta un cri, car il vit chanceler Galaor et le reçut tout sanglant dans ses bras.
Galaor n'avait plus d’écharpe bleue et le tireur d’arquebuse, hésitant entre ces trois panaches blancs, avait été trompé par celte cuirasse nue et s’était dit que celui-là qui la portait ne pouvait être que le roi de France!...
I.e soir de ce jour, Montmcillan était pris; le duc de Savoie avait capitulé et la paix était faite, au prix de la Bresse | et d’une partie de la Franche-Comté, qui restait aux mains du roi de France.
Pourtant, le roi n’était pas joyeux, comme on aurait pu le croire.
Le roi avait des larmes dans les yeux et lu mort dans rûinc.
Debout auprès du lii sur lequel se tordait Galaor, frappé d'une balle au défaut de la cuirasse, Henri tenait dans ses mains la main fiévreuse de ce jeune homme qui lui ressemblait si fort que personne ne doutait que ce ne fut un péché de sa jeunesse.
Un des chirurgiens ordinaires du roi avait pansé la blessure après l’extraction de la balle, et il n’avait point dissimulé un seul instant la gravité de l'état où se trouvait Galaor.
Le roi pleurait.
Galaor le regardait en souriant et disait :
— Pourquoi me 'plaindre, sire ? Ne suis-je pas heureux de mourir pour mon roi?
Alors Henri eut un accès de colère.
— Non, mon enfant, dit-il, non, tu ne mourras pas. Mais si pareil malheur arrivait...
— Eh bien, sire? demanda Galaor toujours souriant.
— Je te vengerais!
— Ah ! sire, dit le jeune homme , je devine la pensée de Votre Majesté, mais Votre Majesté manque de mémoire... elle m'a promis de pardonner...
— Je pardonnerai à ceux qui avoucrout leurs crimes, dit brusquement le roi.
Et il passa la nuit au chevet du blessé.
Vers le matin, la fièvre s’empara de Galaor ol le délire le prit.
I jo . roi épiait avec anxiété le visage du chirurgien. Celui-ci, qui n’avait pas voulu se prononcer jusque-là, dit alors :
— Cette lièvre est d’un bon augure ; je crois pouvoir répondre «le la vie du blessé .
Le roi poussa un cri de joie.
— Oh ! dit-il, je donnerais de bon co*ur tout ce que j'ai conquis, j'ahandonneruis avec bonheur tous les avantages de cette campagne, en échange de la vie de cet enfant.
Sur les instances de ses officiers, le roi consentit à prendre un peu de repos. Il dormit près de quatre heures. Quand il s'éveilla, on vint lui dire que le «lélire était passé et que le chirurgien répondait «h* sauver Galaor.
Alors le roi lit appeler M. de Sully et il s’entretint longuement avec lui des affaires de la politique.
Ihiis il manda auprès de lui M. de Biron.
Le maréchal avait passé une nuit d'insomnie.