‹ La seconde jeunesse du roi HenriChapitre 19 sur 28 · I.affin haussa les épaules · texte numérisé non relu

I.affin haussa les épaules

— Eh bien ! dit-il, le roi a su vous récompenser richement en ce cas.

El la vipère se mit à siffler.

— Car, reprit-elle, le roi vous doit beaucoup, monseigneur. Grflce à vous, il est bien portant d abord, et puis il a fait une belle campagne et le voilà plus puissant que jamais.

— A cheval, te dis-je, à cheval! répéta Biron, il ne fait pas bon ici pour nous.

— Monseigneur, dit Laflin, j’ai prévu la terreur folle qui s’est emparée de votre esprit ; aussi j’ai tout préparé. Vos officiers et'Floriinond nous attendent avec des chevaux en bas des remparts. Puisque vous n’avez pas su mettre une couronne sur votre tète, il faut au moins mettre cctle tète à couvert.

— Que veux-tu dire? fit le maréchal frissonnant.

— Je gage que le roi vous a demandé des aveux.

— Oui.

— En avez-vous fait ?

— Non.

— C’est heureux |>our vous, monseigneur.

— Ah !

— Le bourreau vous eût peut-être demandé votre tète dans huit jours.

Et LafTin continua à rire, entraînant Biron hors de la citadelle sur laquelle flottait maintenant le drapeau blanc fleurdelisé.

Biron chevaucha nuit et jour pendant soixante heures, et ne se trouva en sûreté que lorsque, du haut d’une colline, il aperçut dans le lointain les remparts «le Dijon.

— Monseigneur, lui dit alors Laflin, il n’est pas si grande

sottise qui ne se répare avec du temps et de la patience.

— Que veux-tu dire ?

— Vous avez perdu la cause du duc de Savoie et vous avez en lui, maintenant, un mortel ennemi. Mais il est un autre souverain qui ne ferait pas fi de votre alliance, croyez-le.

Biroh tressaillit.

— Peut-être même avez-vous eu raison d’abandonner le duc de Savoie ?

-Ah!

— Vous avez reculé pour mieux sauter. Seulement, sauterez-vous?

— Mais parle donc, démon, explique-toi ! s’écria le maréchal.

— Je ne puis pas m’expliquer, monseigneur : mais il est un grand personnage qui sollicite depuis longtemps l’honneur d’un entretien avec vous.

Et... ce personnage?

— C’est le comte «te Fuentès.

— L’ambassadeur du roi d’Espagne?

— Lui-même.

— Un nuage passa sur le front de Biron et il ne répondit pas.

— Le comte de Fuentès est à Dijon, poursuivit Laflin.

— A Dijon !

— Oui. Il attend Votre Seigneurie.

— Je ne veux pas le voir, dit Biron.

Et il ne desserra plus les dents.

Le lendemain, le maréehat n’était pas encore sorti de son palais, il n’avait pas dit un mot, et n'avait pas voulu rcce • voir l'ambassadeur d'Espagne, qui voyageait incognito et se trouvait à Dijon par hasard.

Que se passait-il dans le cœur de Biron ?

Dieu seul pouvait le savoir.

Mais peut-être qu'à celle heure, le maréchal avait rommo un vague pressentiment de l’avenir et se repentait d’avoir déserté la cause du duc de Savoie, après l’avoir embrassée.

Le comte de Fuentès était un diplomate de l’école de Philippe II, il savait attendre.

Il passa trois jours à Dijon.

Enfin, le troisième jour, Biron le fit prier à souper.

Que se passa-t-il entre eux? Nul ne le sut, excepté Laflln,

Mais quand l'ambassadeur partit, Laffin était triomphant, et il disait à Biron :

— J’avais bien raison, monseigneur, de ne pas vouloir que Votre Seigneurie s'encanaillât avec une petite fille de noblesse douteuse. Vous avez failli épouser une princesse de Savoie, mais vous épouserez sûrement une infante espagnole.

Laflin avait repris tout son infernal empire sur l’esprit de Riron, et l’orgueil était rentré dans le cœur de cet homme irrésolu et inexplicable.

Pendant quinze jours, le maréchal donna ses audiences et ses fêtes, s'enivra d’encens, s'entoura de flatteurs et cria bien haut que, si le roi avait battu le duc de Savoie, il le devait au secours de sa vaillante épée.

Puis, un soir, arriva un messager du roi de France. Ce messager venait de Lyon.

Le rui écrivait :

« Mon cousin,

« Je vous attends. Montez à cheval et accourez. »

Riron tendit celte lettre à Laflin.)

— Eli bieu ! monseigneur, dit le traître il faut y aller.

— Tu es fou, dit Biron.

— Non, monseigneur.

— Mais, je te lo répète, le roi sait tout.

— Il sait que vous ne l’avez point trahi; mais il ne sait pas que vous avez donné à souper au comte de Fuenles. Croyez-moi, monseigneur, il faut que vous rentriez en grâce avec le roi... Nous verrons après.

M. Biron céda encore à ce pernicieux conseil et il fit ses préparatifs de départ pour I.yon.

— 01» ! pensait Laffin, je finirai bien par le perdre, cl le roi a beau vouloir pardonner, il ne pardonnera pas!...

l.es perfidies de Laffin avaient porté leurs fruits, ses conseils étaient entrés au cœur de Biron, comme ces vers rongeurs qui se logent dans les fruits les plus savoureux et les corrompent.

102 e LIVRAISON.

Biron avait trahi le roi moins en fait qu’en intention.

Biron avait servi le roi qu'il devait trahir, et trahi le duc de Savoie qu'il s'était engagé à servir.

Et Biron se repentait, quand il entra dans Dijon, et il avait soupiré en songeant que peut-être il aurait pu faire de celle, ville la capitale de son royaume.

Laffin, stupéfait d'abord de la mansuétude du roi, avait compris que. si le maréchal s’arrêtait en si beau chemin, il était sauvé.

Celait |»our cela qu'il lui avait ménagé une entrevue secrète avec l ‘ambassadeur d’Espagne.

Aussi quand Biron partit pour aller rejoindre le roi à Lyon, Lafiin, qui l'accompagnait, sc dit :

— L'imbécile! il va se livrer pieds et |>oings liés.

Et pendant le voyage, qui dura quatre jours, il continua son œuvre de perfidie, faisant comprendre au maréchal que le roi pouvait tout soupçonner, mais que, évidemment, il ne savait rien.

— Kl qui me «lit, avait observé Biron, que le «lue île Savoie, furieux, n'aura pas tout révélé?

l^aflir» avait haussé les épaules.

— Le bon sens vous répond, monseigneur.

— Le bon sens?

— Croyez-vous que le duc considère la paix qu'il vient «U* conclure comme définitive ?

— Ass ur «huent non.

— Le duc humilié attond sa revanche, et il espère encore que vous la lui donnerez.

— Tu crois?

— J’en suis sûr .

Ce fut en berçant le maréchal de ces propos pleins d'illusions que Laflin et lui arrivèrent à Lyon.

La paix était signée.

La jeune reine venait d'arriver et la ville était en fête.

Comme César, Henri do Bourbon menait toujours plusieurs choses de fr««ut.

Durant celle campagne do «leux mois contre le duc de Savoie, le ror avait conduit à bien la négociation de son mariage. Grâce aux diligences «le >1. de Sully, la reine Marguerite avait consenti au divorce, la marquiso de Wnieuil, [>our qui lu roi se montrait plus tendre que jamais, n'avait fait aucune opposition, et il l'avait présentée 11 la reine.

On disait même, quand Biron arriva, que lu reine ot la maîtresse du roi avaient soupe ensemble et quelles étaient bonnes amies.

Enfin Galaor était remis de sa blessure et lu roi l'accablait

d«* tendresses.

Trois [«ersoiiucs seules, de nos anciennes cumiaissaiiiTs, nian«|uaietit à ces réjouissances: U. de Noé. Nancy et le beau page Hem* do MaîUefer.

Noé s'en était retourné dans son manoir do Gascogne reprend™ sa paisible vie de gentilhomme campagnard.

Nancy n'avait pas voulu saluer celle qui prenait la place «b* Mme Marguerite, sa chère maîtresse, et comme le beau page était toujours amoureux d'cllo, elle l’avait emmené.

Mai* le roi, tout à sa joie, se souciait fort peu de Nancy.

Biron entra dans la salle du palais des Echevins où le roi était logé, comme Sa Majesté allait se mettre à table avec la reine.

Henri lui tendit l.wmaio :

— Tu as bien fait d«* venir, cousin, dit-il.

El il le présenta à la princesse florentine et l'invita à souper.

Durant le repas, le rui se montra de belle humeur, plaisanta fort sur la déconfiture du duc de Savoie et dit tout à coup :

— Suis-tu qu’on m'a raconté une histoire absurde, cousin !

Biron eut un battement de cœur.

— Quelle histoire, sire? dit-il,

— On m'a dit que le duc tarait offert la main «le sa tillo.

— Allons donc ! dit Biron.

Et il eut un rire forcé.

Le roi parla d'autre chose et le souper s'acheva.

Vers dix heures, la reine se retira dans ses appartements et Bimn voulut prendre congé.

Mais le roi h? retint.

— Reste, cousin, «lit-il. Nous allons hoir»* un dernier verre do mon vieux vin de Jurançon «jui me suit partout et nous jaserons de notre Jeunesse.

Iuî maréchal se sentait mal à l’aise, mais il resta.

Le roi parla «le choses insignifiantes d'alwu’d, puis tout à coup ;

— Ah çÀ, cousin, as-tu bonne mémoire?

— Mais, sire, pourquoi celte question ?

— Tu le souviens «le Mootmeillan...

— Oui, sire.

— Quami uous nous sommes quittés, toi pour retourner dans Ion gouvernement, moi pour venir ici, ne t’ai -je |«a$ dit qu’un de mes plus fidèles s^viteurs jadis m'avait trahi ?

— En effet, sire.

— El ne t'ai-je pas donné le conseil de t’enquérir du nom de ce serviteur?

— Mais, sire...

— Et de lui donner le conseil de me venir voir et de me demander son pardon?

— En effet, lit Biron, qui était redevenu livide.

— Eh bien 1 dit le roi.

El il parut attendre .

En ce moment une «Imperia s© souleva derrière le roi, démasquant une porte au milieu de laquelle Biron, placé vis-à-vis, aperçut M. de Laflin.

laflin avait mis un doigt sur se* lèvres.

Ce qui voulait dire :

— Gardez-vous de rien avouer, ou vous Mes perdu !

Et la draperie retomba et Laflin disparut.

Peut-être que, sans cette apparition subite et inattendue do Laffin, Biron, pris d’un dernier remords, se fût jeté aux pieds du roi ut lui eut tout avoué.

Mais son mauvais génie veillait et faisait bonne garde.

— Sire, répondit froidement le maréchal, je me suis vainement creusé lu tête dçpuis le jour où j'ai pris congé de Votre Majesté.

— Et lu n’M rien trouvé, cousin?

— Non, sire.

— Tu n os pas deviné le traître?

— Hélas ! non .

— C’eut fâcheux, dit le rui.

El il vida son gobelet.

Puis, après un silence :

— Tu sais bien, «lit-il, que moi, le roi, j«» ne puis te rien dire, mais enlin, il est fâcheux que lu n'aies pas deviné celui dont je veux parler.

— Et pourquoi cela, sircî-

— Parce que lu le connais beaucoup.

— Vraiment?

Et Biron cul un sourire contraint.

— C'est meme un «le tes bons amis .

— Par exemple !

— Et si personne ne lui donne lo conseil «l«>nl j«* parle «»t qui est de me confesser son crime, il lui arrivera malheur.

Biron était pâle, mais il était résolu à faire bonne contenance,

— Et que peut-il lui arriver? deinanda-t-ib

— Je le livrerai au parlement .

Biron eut un léger frisson.

Le roi poursuivit :

— Mon avis est , cousin, que rien n’ouvre l'esprit et ne développe le don do divination comme les voyages.

Bir«m crut que lo roi allait se borner h l’exiler, et il ne sourcilla pas.

— Il y a longtemps, reprit Henri, que ma sœur d'Angle-

terre, in.i fidèle alliée la reine Elisabeth, me fait prier île lui envoyer un ambassadeur.

—Ah!

— Pour traiter des bases préliminaires d'une alliance entre les deux pays contre l'Esjiagne, dont l'ambition, toujours croissante, nous chagrine fort.

— Oserait, on efîet, dit le maréchal, une alliance excellente, sire.

— Tu crois?

— J’en suis sûr.

— Eh bien! dit le roi, je le nomme ambassadeur.

— Moi, sire?

— Tu pars demain.

— Mais...

— Et je suis convaincu que le voyage t’ouvrira l'esprit, que tu finiras par deviner quel est l’homme qui m'a trahi et qu’à ton retour, tu lui donneras le bon conseil que tu sais.

Sur ces mots le roi so leva.

— Bonsoir, cousin, dit-il. Tu as chevauché tout le jour, lu dois être las : à demain !

Et le roi se retira, prenant le chemin des appartements de la reine.

Quelques gouttes de sueur perlaient au front de Biron.

Il demeura dans la salle du souper, la tète dans ses mains, en proie à une rêverie profonde.

Alors la draperie se souleva de nouveau et Laflin entra.

— Monseigneur, dit-il, j'ai tout entendu.

— Ah! Gt Biron.

— J'étais là, derrière cette porte.

— Eh bien ! que ferais-tu à ma place ?

— J'accepterais l’ambassade.

— Pourquoi?

— El je laisserais le roi se bercer d'illusions.

— De quelles illusions parles-tu?

— Le roi soupçonne tout et ne sait rien, dit (.affin. Il devine que vous ave/, voulu le trahir, mais il n’eu a pas la preuve.

— Ta crois?

— Et si vous ne faites pas la folio de lui tout avouer, celte preuve, il ne l’aura jamais.

— Soit, dit Biron, mais pourquoi veux-tu qun j'aille en Angleterre ?

— Vous ne devinez pas?

— Non.

— L’Espagne n’est pas prête.

— Bon !

— Et il nous faut gagner du temps et endormir les défiances du roi. Souvenez-vous donc des recommandations du comte de Kuenlès.

— Tu as raison, dit le maréchal.

L’orgueil lui montait à la tête de nouveau, et il songeait à cette infante d'Espagne qu’on lui avait promise.

B se leva, suivi de Laflin et alla se coucher.

Pendant la nuit, il rêva qu’il montait sur le trône d’Espagne.

Quand il s’éveilla, son page Florimond lui vint dire que le seigneur Gaiaor se présentait de la part du roi.

Cette nouvelle lui donna quelque inquiétude .

Qui sait si le roi ne lui envoyait pas demander son épée?

Gaiaor entra, faible et souffrant encore.

— Monseigneur, dit-il, je vous apporte, do la part du roi, vos lettres de crédit auprès de la reine d’Angleterre.

— Ah! fit Biron, dont le front s'éclaircit aussitôt.

— Le roi m'a commandé de vous dire de partir sur-lechamp, à moins que vous n’eussiez quelque chose de particulier à lui dire.

Et Gaiaor insista sur ces derniers mots.

— Je n’ai rien à dire au roi, répondit froidement Biron.

Gaiaor s'inclina :

— Bon voyage, monseigneur, et que Dieu vous garde!

Puis il sortit tristement.

— Le roi lui veut pardonner, mais il ne le veut pas, lui, pensait Gaiaor en s’éloignant, la tète penchée sur sa poitrine.

l'ne heure après, M. le maréchal de Biron, ambassadeur du roi de France auprès de la reine Elisabeth d'Angleterre, avaiL quitté Lyon et allait prendre possession de son poste.

FIN DK I.A DKUXlkHK PARTIR.

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