‹ La seconde jeunesse du roi HenriChapitre 20 sur 28 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

La mort de Biron.

La mer était grosse, le vent soufflait avec violence et les côtes d'Angleterre commençaient à disparaître sous une brume épaisse.

A peine les hautes tours du château de Douvres, déchirant le brouillard, se montraient-elles comme les silhouettes indécises de fantômes gigantesques épars sur les rochers de la côte.

Le vaisseau avançait péniblement, battu par les vagues, et les rives de France étaient encore invisibles.

Un homme, tête nue, debout à l'avant, cherchait h percer du regard ces ténèbres épaisse* qui couvraient le ciel et la mer, bien que la nuit fut loin encore.

Les matelots dans les cordages, le capitaine sur son banc de quart, les lames furieuses déferlant sur les flancs du na • vire, étaient moins agités que cel homme.

Son front livide, son regard étincelant, son geste fiévreux et saccadé, annonçaient qu'il avait dans le cœur une bien aube tempête que celle qui déchirait à celle heure les été* monts.

C.cl homme était Charles de (iontaut, duc de Uiron, maréchal de France, qui revenait de Londres, où il avait rempli les fonctions d'ambassadeur, fondions qui avaient à peine duré quelques heures.

Biron revenait la tête en feu, l'esprit frappé, en proie à une sorte d’épouvante mystérieuse.

Pourquoi T

C'est que Biron avait vu, la veille même de ce jour tempétueux (tendant lequel il traversait la mer pour retourner eu France, un des plus horribles spectacles qu’il soit donné à l'homme de contempler.

Biron était, on s‘en souvient, parti pour l'Angleterre avec des lettres du roi. J

Ces lettres, il n'en avait point brisé le cachet; il en ignorait même le contenu.

Un gentilhomme do la reine Elisabeth l'était vomi recevoir à Douvres avec les plus grands honneurs et l'avait escorté jusqu’à Londres.

Là, Biron avait trouvé un palais prêt à le recevoir et toute une légion de pages, d’officiers et de varlets que la reine mettait à sa disposition et à son service.

En même temps, la souveraine s’était fait excuser de ne pouvoir donner audience ce jour-là à l’ambassadeur de son cher frère Je roi de France.

Dès lors, le gentilhomme à qui elle avait donné mission de recevoir Biron et de lui faire les honneurs do la capitale des trois royaumes, n’avait plus quitté le maréchal.

C'était un homme grave, qu’on appelait lord Hclinulb, et qui parlait fort bien le français, ce que le maréchal avait trouvé fort commode, car il ne possédait qu 'imparfaitement la langue anglaise.

Londres était déjà la grande ville qui couvre plusieurs lieues carrées de pays, et qui en tout temps est agitée ci bruyante comme une nier houleuse.

Cependant, comme le maréchal s'étonnait de ce vacarme qui remplissait r immense cité ol de ces flots de peuple qui ruisselaient sous ses fenêtres, le lendemain de son arrivée, dès neuf heures du matin, lord Helmuth lui avait dit :

— li y a un peu d’agitation aujourd’hui, à cause de ce pauvre comte d’Essex.

— Qu est-il donc arrivé au comte d’Essex? avait demandé le maréchal.

— Rieu encore, avait répondu Helmuth avec un sourire étrange .

Puis, comme Biron insistait :

— C’est pour aujourd’hui, avait-il ajouté.

— Mais quoi donc, milord?

<— Pauvre d’Essex! avait murmuré lord Helmuth.

Laflin, qui avait accompagné le maréchal à Londres, s’en était allé courir la ville dès le matin, et il n’assistait pas à cet entretien de lord Helmuth et de son maître.

Lord Helmuth «apprit alors à Biron l'histoire du comte d'Essex et le sort qui lui était réservé.

Robert Déverenx, comte d’Essex, après avoir été le favori de la reine et l'homme le plus puissant des trois royaumes, était tombé subitement du faite des grandeurs au plus profond état d’abaissement et d’ignominie. Disgracié, reconnu coupable par des juges inflexibles, il avait été condamné à mort, et c’était ce jour-là même que sa tête devait tomber.

— Mais quel est son crime 9 avait demandé Biron.

— H a trahi la reine.

Biron n'avait pu s’empêcher de frissonner.

— Cependant, s'il eût avoué son crime, ajoutait lord Helmulh, la reine lui aurait fait grâce.

A ces derniers mots, Biron avait senti quelques gouttes de sueur perler sur son front.

Alors lord Helmuth «avait ouvert la fenêtre du palais et dit au maréchal ;

— Venez voir, monsieur !

Et Biron, après s’être penché au balcon, avait fait un pas de retraite et rejeté la tète en arrière.

Sous les fenêtres passait le condamné qui allait au supplice; et le lieu du supplice était la place même de Wilhc- HaJI, sur laquelle donnaient les fenêtres de ce palais où était logé l’ambassadeur du roi de France.

Biron avait essuyé de, fermer les yeux et il ne l’avait pu.

Il avait voulu s’accrocher à celte fenêtre, et une peur invincible l’avait cloué au balcon.

Biron, les cheveux hérissés, la sueur au front, l'épouvante

au cœur, avait tu ce grand et noble jeune homme, que la reine avait adoré, monter sur l'échafaud.

Biron avait vu tomber celte tête encore tiède des baisers «l’Elisabeth, et comme le bourreau la montrait au peuple, lord Helmuth lui avait répété à l’oreille :

— - La reine lui aurait fait grâce s'il avait avoué son crime.

A partir de co moment, Biron u’avait plus eu qu’une idée confuse de ce qui s'était passé.

Il avait été reçu ce jour-là par la reine ; elle lui avait parlé du comte d’Essex et «lu roi de France en même temps; elle lui avait dit que lis rois ne pardonnent aux traîtres que lorsque les traîtres montrant du repentir.

Ihiiselle s'était enlri tenue avec lui «les choses «le la politique, et Biron avait écouté sans entendre et regardé sans voir, et son «pouvant*’ durait encore deux jours après, à l'heure où nous le retrouvons sur le pont de ce navire qui le ramenait en France.

Assis à «| unique distance, immobile et fixant sur lui un œil de démon, Laffin nn rmurait :

— Tu as beau touh tr te soustraire à ta destinée, tu finiras comme le comte d’Essex, et je saurai bien f empêcher, toi aussi, do confc ser ton crime à celui qui le voudrait pardonner.

— France! France! murmurait Biron, en frappant du pied le pont du navire. France, où es-tu donc?

Et ses yeux essayaient de percer l'obscurité toujours croissante du brouillard.

Alors M. de Laffin s’avança.

— Monseigneur, dit-il, la France est loin encore.

— Tu crois? lit Biron.

— Le capitaine m’a «lit que nous avions encore trois heures de traversée.

— Oh ! dit le maréchal, frappant du pied une seconde fois, nous n'arriverons donc jamais?

— Mais, rmmseigneur, dit Laflin, vous avez donc grande hâte de fuir l'Angleterre ?

— Oh ! oui, fit Biron.

Et, dans ce mot, il y avait comme un poème de suprême épouvante.

— Votre Seigneurie est vraiment trop impressionnable, reprit Laflin avec son calme superbe.

— Que veux-tu «lire?

— Elle a été frappée par le supplice do ce pauvre comte d’Essex.

— Tais-toi ! ials-toi ! «lit Biron.

Et il voulut s’éloigner de Laflin.

Mais laffin le suivit

— Monseigneur, dit-il, c’est en perdant ainsi la raison que les hommes aventurent leur destinée.

— Mais, misérable, s'écria Biron, qui m« i tri le poing à Laffin, peux-tu savoir ce qui se passe eu moi.. « cette heure?

Laffin ne répondit pas.

— Ecoute, poursuivit Biron en le prenant ;-ar le bras et le secouant, hier, au moment où la tête du « omte d'Essex tombait, il m’a semblé que lo brouillard se dé- Lirait devant moi, par delà l'échafaud.

— Ab! fit Laflin.

— Et j’ai eu alors une horrible vision.

— Laquelle ? monseigneur.

— Un autre échafaud se dressait dans la brume; sur cet

échafaud un homme moulait, qui n'était pus le comte d’Essex.

— Et... cet homme ?

— C’était moi, dit Biron avec un nccont de terreur folle.

Lafiin haussa les épaules.

— Monseigneur, «lit-il, votre raison vous échappe, mais cela ne m’étonne pas. Ce n’est point l’échafaud du comte d’Essex qui vous bouleverse ainsi, c'est le mal de tuer, qui produit sur les organisations les plus vigoureuses d'étranges phénomènes .

— Non, non, s’écria Biron, je ti’élais pas sur le pont d’un navire, hier, et quand j’ai eu cette vision...

— Voyons, monseigneur, dii Laffin dont le calme contrastait singulièrement avec l'agitation du maréchal, j’admets voire vision, mais il est juste de raisonner un peu, et ai vous me voulez écouter...

— Et que peux-tu avoir à nie diro ?

— Le comte est mort, parce qu'il avait trahi, dit froidement Laffin.

— Comme moi, murmura Biron d’une voix sourile.

— Parce qu’il n’avait trahi qu’à moitié, poursuivit Lafliii, comme un lâche qu’il a été.

— Oh!

— Monseigneur, reprit Lafiin, il y a trahison et trahison. Cela dépend du point de vue où l’on se place. Le hasard îles batailles et votre renommée de grand capitaine vous ont fuit l'égal du roi Henri. Il vous doit sa couronne, et vous ne lui devez rien, l’n jour le roi s’est montré ingrat; ce jour-là, vous aviez le droit de dire au duc de Savoie et au roi d’Espagne : « Mou épée est à vous!... » Si le roi vous voulait punir, il lui fallait mettre quarante mille hommes en campagne.. .

— Et je les aurais battus! dit Biron qui fut repris d'uu accès d’orgueil.

— Au lieu de cela, poursuivit Laflio, qu’avez-vous fait ?

« Vous avez agi comme le comte d'Esscx. Le cœur vous a

manqué; vous avez juré fidélité au roi, lequel sait que vous n’avez pas eu le courage de l’abandonner et qui ne vous le pardonnera pas.

«Ali! si je m'appelais Biron, moi, je sais bien ce que je ferais ! »

— Que ferais-tu donc ?

— Je ne m’en irais pas «à Paris ou à Fontainebleau.

— Pourquoi?

Lafiin eut un éclat de rire empreint «le pitié :

— Il le demande ! fit-il.

— Mais parle donc! parle 3 s’écria Birou exaspéré.

— .Monseigneur, savez-vous pourquoi le roi vous a envoyé en Angleterre?

— Il m’a envoyé porter des lettres à la reine.

— Non, dit Laffin. Il a voulu vous éloigner pour quelques jours, voilà tout.

— Et quel intérêt avait-il à cela ?

— L'intérêt de gagner du temps, l'espoir de mettre la main sur cette preuve qui lui manque de votre trahison; et peut-être, en votre absence, l’a-t-il trouvée.

Biron frissonna.

— Alors, continua Lafiin, si cela est, ce n'est pas au Louvre que vous irez coucher, en arrivant à Paris .

— Où coucherai-je donc? demanda Biron que l’angoisso prenait à la gorge.

— A la Bastille.

Biron frissonna.

— Tenez, monseigneur, dit Laffin en tendant la main,

voyez... les côtes île France apparaissent dans le lointain.

— Eh bien ?

— Voilà le rocher do Calais...

— Après?

— Si vous m’en croyez, ce n’est pas à Paris que nous irons.

— Où irons'DOus donc ?

— A Dijon. Là nous attendrons.

— Mais le roi m’a commandé de lui venir rendre compto de ma mission.

— Alors, allons à Paris, dit Lalfin. Mais prenez garde à l’échafaud du comte d’Essex, monseigneur !

Les cheveux de Biron se hérissèrent.

— Oui, dit-il enfin, tu as raison... Si le roi mo veut jouer quelque mauvais tour , il y regardera à deux fois en mo snchuul derrière les remparts de Dijon.

Les côtes anglaises avaient disparu et tes côtes de France sortaient maintenant du fond de la mer et grandissaient dans le brouillard.

Il était dit que Lafiin serait jusqu’au bout le mauvais génie du maréchal.

Biron avait été frappé d’épouvante on voyant ce jeune homme, appelé le comte d’Kssox, naguère encore le favori, l’amant adoré de celle que les Anglais ont eu l'audace d'appeler la Heine- vierge, porter sa tète sur l’écliafuiid, comme un vil criminel.

Il avait mesuré du regard le peu de distance qui séparait la roche tarpéioune du Capitole, et le remords avait de nouveau élevé la voix dans son cœur.

En le quittant, lo roi lui avait dit : « Va-t’en à Londres ; je gage que le voyage aidant , tu auras une bonne penséo. »

Cette bonne pensée, sollicitée par le roi, c'était l’aveu d'une faute que le roi voulait pardonner.

Eu partant de Londres , Biron s’était dit :

— Je vais retourner à Paris où le roi m'attend et où je lui dois rendre compte de ma mission.

Là, je me jetterai à ses pieds, et il me pardonnera.

L’inspiration était bonne, mais Lafiin était là, veillant nuit et jour pour empêcher celui dont il avait juré la perte de .-•u ivre un bon mouvement.

A Calais, Biron n'eut plus qu'une pensée : so mettre en état de défense jn>ur le cas où le roi le voudrait châtier.

Au lieu d'aller descendre chez le gouverneur de la ville qui l’eût certainement reçu avec de grands honneurs, Biron descendit incognito dans une auberge située sur la plage.

Laffin, pendant qu’il soupait, prépara des chevaux, et une heure après son arrivée, Biron repartit.

Deux hommes l'accompagnaient seuls, Lafiin et le page Floriinond.

Celui-ci avait hieu essayé deux ou trois fois île faire entendre un bon conseil au maréchal, mais Laffin avait attaché sur lui ses regards flamboyants, et Je pauvre pago n’avait plus rien dit.

En sortant de Calais, Riron laissa sur la droite la route de Paris et se dirigea vers l’est.

C’était Lafiin qui avait tracé l’itinéraire.

Certainement le roi le croyait encore à Londres, d’où Biron était parti précipitamment et comme un fugitif.

— Monseigneur, avait dit Laffin, en galopant nuit et jour,

lions torons à Dijon quo le roi no saura pas encan que non* avons quitté l'Angleterre et traversé la Manche.

Durant tout le voyage, Lalfut continua scs conseils jierlidi-s. Itiron no «levait plus se trouver on présence du roi que le lieaume en «le, lépée au poing et commandant une arntéo.

C'était trop déjà que le maréchal , par sa faiblesse, «lût laissé écraser le «lue «le Savoie ; il lie «levait pas se conduire do même avec le roi d'Espagne.

—D'ailleurs l’ltilip|«o 111 avait hérité du sombre et vindicatif caractère de son père Philippe II, «lisait Laflin.

a Si, après s’être engage av«*c lui et avoir signé un traité se« rel avec le comte de Fuenlès, son émissaire, Dimn reculait, le monarque «■spngnol saurait en tirer une vengeance

éclatante. t

• Moins débonnaire que le «lue «le Savoie, il n hésiterait pas à livrer lui- même lliron au roi de France. »

Et Diron, frissonnant, écoulait l.affin, et il éperonnait son cheval, tant il avait liàlc «le rejoindre son gouvernement, où, «lu moins, il trouverait un abri.

Depuis qu'il avait vu briller la liaelte «lu eomte d'Esscv, Birnn ii’était plus l’homme «les anciens jours, Diron avait peur.

Ils traversèrent h? pays flamand an sud-est, gagnèrent I.i Champagne, s'arrêtant ’à peine |«our «rhanger de elievaus, prendre «iitolque nourriture et un peu «le repos.

El l.affin poursuivait son iruvrc et irritait Itiron tout en

l'épouvantant. . . .

Knfin le sixième jour qui suivit celui où 1 » avaient quitté Calais, les murs de Dijon leur apparurent dans le lointain.

" Alors te maréchal respira ; sa forfanterie habituelle lui revint, et il s'écria :

— Si le roi veut ma tête, qu'il la vienne prendre.

Depuis quatre années qu'il était gouverneur de Ikiurgogne. Itiron avait iini par considérer cette province comme sienne.

(Tétait une manière de rnyaume qu'il avait façonné à sa guise et jwupté «!e ses créatures.

Il avait donné à ses amis, à ses officiers les plus dévoués le commandement des places fortes; il avait épuré, trié la p utile armée qu'il pouvait mettre en campagne «l'un jour à l outre ; et plus d'une fois, même avant que la pensée de trahir le roi lui fût venue, il n'avait pu s'empêcher «le se

dire : * •

— Si je me voulais faire roi , certes personne no a y opposerait et tous ces braves gens me porteraient sur le pavois.

Donc , en reprenant possession do son gou>crnement , et lorsqu'il sentit résonner sous les pieds de son cheval le pavé de la lionne ville de Dijon, lliron releva la tète et il eut un sourire de défi à l’endroit du roi de Franco absent.

La première personne qu'il aperçut au seuil de la porte par laquelle il entra, ce fut Rénaze.

Hénazé lui dit :

— Monseigneur, la Bourgogne attend son roi.

Biron frissonna d'orgueil.

Il entra dans son palais qui était illumine comme pour

Hénazé avait réuni quelques-uns des favoris ordinaires du maréchal, de ceux qui avaient placé toute leur ambition dans la réussite de ses aventureux projets.

Biron était entré de nuit â Dijon; il était las, il était affamé ; il remit ses audiences au lendemain, soupa et voulut *e coucher.

Mais Hénazé, qui avait eu avec Laflin un rapide et mystérieux colloque., lui dit :

— Sire, il y a quelque part, caché dans le palais, un gentil-

homme qui a chevauché nuit et jour pour venir vous voir; qui est entré dans Dijon, un masque de velours sur le visage, et qui ne montrera ce visage qu’à vous seul.

— Duel est donc cet homme ? demanda le maréchal .

— Je ne sais, mais je crois que c'est un F.spagno).

— Eh bien ! qu’il entre, et qu’on nous laisse seuls, ordonna Biron.

— Dois-je m’en aller aussi, monseigneur? demanda l.afiin.

— Non, resle, toi, puisque tu es de moitié dans tous mes secrets .

Laflin et Rénazé avaient échangé un regard rapide, et ce dernier était sorti aussitôt.

Hénazé avait dit vrai.

L’homme qui entra avait un masque sur le visage.

Il salua Biron avec respect et demeura debout.

— Qui êtes-vous et que me voulez-vous * demanda le maréchal.

— Monseigneur, répondit cet homme, faites retirer M. de l.affin et je me montrerai à visage découvert.

— Oh ! dit Biron, vous pouvez parler devant Laflin, il ne me trahira pas.

— Comme il vous plaira, monseigneur, lit le masque tomba.

Alors Biron vit un homme au teint bistré, aux cheveux noirs, au regard étincelant et profond qui lui dit :

— Je me nomme don Gusman del Sil et c’est le roi d'Espagne qui m’envoie.

— Ali! dit Biron qui tendit machinalement la main, croyant que cet homme allait lui remettre un message.

Don Gusman se prit & sourire.

— Monseigneur, dit-il, M. lé comte de Fuenlès, tout ambassadeur qu’il était, n’est point sorti de France sans périls. Vous m’excuserai donc si je ne tire pas de ma poche le message que je vous apporte .

Alors cet homme déroula l’écharpe blanche qu’il avait en sautoir sur sa cuirasse cl la plaça devant le maréchal.

— Qu’est-ce que cela? dit le maréchal.

Et il déroula l'écharpe qui était de soie et qui était d'un blanc un peu bis.

— C’est la lettre de mon maître, répondit don Gusman.

— Que le diable m’emporte! s’écria Biron, si je comprends ce que vous me dites.

— Attendez, monseigneur, répondit Gusman souriant toujours, l’Espagne est le pays des mystères. Nous avons parmi nous un moine qui a fait une grande découverte.

— Ah!

— il a inventé une encre qui paraît et disparait à volonté. — Expliquez-vous...

Don Gusman étala l'écharpe sur la table; puis il prit un hanap plein d’eau et se mit à verser goutte à goutte son contenu sur le tissu de soie.

Biron regardait avec curiosité.

Quand l’écharpe fut suffisamment imbibée, don Gusman la prit et l'exposa au feu.

Alors Biron, étonné, vit apparaître des caractères manuscrits, pâles d’abord, puis qui prirent une teinte plus foncée, et devinrent enfin aussi noirs que s’ils eussent été tracés avec de l'encre ordinaire.

— Lisez maintenant, monseigneur, dit don Gusman ît Biron.

Biron s’approcha et lut :

Ta flniru comme le comte d*t 'mcx. (ras 0 j

« Monsieur le maréchal,

« Mon ambassadeur et féal sujet, le comte de Fuenlè*.. m’a remis le traité échangé entre vous et lui, et qui m’assure votre concours dans la campagne que je vais entreprendre contre la France.

« Seulement le comte m’a exprimé la crainte que vous n’ajoutassiez qu'une foi médiocre aux promesses faites on mon nom, et je me hAto de les ratifier de ma propre main.

« Je vous engage donc ma foi royale que, la guerre terminée, si vous m’avez été d’un secours efficace, je vous accorderai la main de l’infante Juanila, ma seconde lille.

« J’espère, monsieur le maréchal, que vous m’enverrez un mot de réponse’ et prie Dieu qu’il vous ait on sa garde.

t Philippe. »

La vue de ce nom, tracé par une main royale, donna le Vertige à Biron.

— Certes, oui, dit-il, tout frémissant d’orgueil, je répondrai au roi votre maître.

103* livraison .

— Il suffira à Votre Seigneurie, dit don Gusman, d écrire sur cette écharpe, au bas de la lettre de Su Majesté catholique.

— Mais avec quelle encre î

— Ah ! fil le mystérieux ambassadeur avec un sourire ; j’en ai toujours un flacon sur moi.

Et il prit dans une sorte d’aumônicre qu’il portait suspendue A sa ceinture un petit llacon d’or ciselé qu’il ouvrit et posa devant lo maréchal.

Laffin avait couru chercher une plume et il la lui présentait.

Biron étala l’écharpo sur la table et prit la plume.

Puis il écrivit :

« Sire,

« Le roi de France m’a fait une ferave injure qui m’a détaché de sa cause pour toujours, cl je suis prêt A entrer daus les projets et les vues de Votre Majesté. Je tâcherai, sire, de me rendre digue de l’insigne honneur que daigne me faire entrevoir Votre Majesté.

« J'exécuterai fidèlement le traité passé avec le comte de Fuentès, et j’e ; l'honneur de mettre aux pieds de Votre . Majesté l'hommage de son plus humble sujet.

« Binon. »

Laflin suivait des yeux avec uno joie cruelle la main du maréchal à mesure qu’elle traçait ces paroles impies.

Quand le maréchal eut fini, don Gusman s’empara de l'écharpe.

Et versant le contenu du hanap dans uno aiguière, il le trempa dedans.

Soudain les caractères disparurent, et l’écharpe redevint aussi blanche que lorsque don Gusman l'avait ôtée de son cou.

— Vous pouvez, être certain, monseigneur, dit-il, qu’elle arrivera aux mains du roi d'Espagne sans que personne ait soupçonné ce quelle contient.

El il noua l’écharpe à son corps, remit le masque sur son visage et fit un pas de retraite.

Biron avait été pris d’une sorte do torpeur physique et morale.

Il eut voulu retenir don Gusman qu’il n’en aurait pas eu la force.

Mais don Gusman était déjà loin, et bientôt on entendit retentir dans une des coure du pulais le pas d'un chovul qui s’éloignait.

— Monseigneur, dit alors Laffin, U n’y a plus à s'en dédiro, et il faut choisir.

— Ah ! fit Biron comme sortant d’un rêve...

— 11 faut choisir d’une couronne ou de l’échafaud du comte d'Essex ! acheva LafÛn.

Biron passa la main sur son front et la ramena humide de sueur.

La nuit qui suivit fut, pour Biron, peuplée de fantômes.

Il dormit, tout vêtu, de ce sommeil lourd et pénible qui suit les grandes défaites ou les grandes apostasies.

Quanti il s’éveilla, Laffin était près de lui, et les premiers rayons de l’aube glissaient dans le ciel.

— Monseigneur, dit Laffin, vous avez choisi : vous serez roi cl vous conduirez à l'autel une infante d’Espagne. Mais qui veut la fin veut les moyens.

— Ah t fit Biron aveo un accent hébété.

— >Mon avis est, poursuivit Laffin, qu'il est temps de jeter le masque et d'agir. Aujourd’hui même vous devez rassembler ceux de vos officiers qui vous sont le plus dévoués à tout événement, vous tenir prêt à la résistance.

Biron se leva. Il fit sa toilette comme pour un jour de combat.

On ne l’avait pas encore vu dans les rues de Dijon, et il voulait se montrera ce peuple enthousiaste qui le saluait de ses bravos.

— Allons voir votre peuplo, sire, lui dit Laffin.

Le maréchal se laissa entraîner.

Mais comme il allait franchir le seuil du palais, il se trouva face à face avec ce jeune gentilhomme qu’il avait envoyé à Paris quelques mois auparavant, et qu’on appelait M. de Couronne.

M. de Kouronne lui dit:

— Monseigneur, j’ai vainement sollicité l’honneur de pénétrer jusqu'à vous celle nuit. On n’a pas voulu me laisser entrer.

— Qu'avais-tu donc de si pressé à me dire, Fouronne ? demanda le maréchal.

— G’étail M. le gouverneur d’ Autan qui m’envoyait.

— Et que me voulait-il donc, ce brave baron de Miossins?

— Monseigneur, dit M. de Fouronne, ce n’est plus M. de Miossins qui est gouverneur d’Autun.

Biron fit un pas en arrière.

— Par la mort-Dieu ! dit-il, tu me la bailles belle ! Miossins, mon cousin, n’esl plus gouverneur d’Aotun ?

— Non, monseigneur..

— Il est dune mort !

— Non, mais il a été remplacé.

Biron fut pris d’un rire nerveux :

— Et qui donc, dit-il, se permet do changer les gouverneurs dans uno province de Bourgogne?

— Le roi.

A ce mot, Biron pâlit.

— Monseigneur, reprit M. de Fouronne avec une fermeté triste, en votre absence, et tandis que vous étiez à Londres, M. de Sully, surintendant général des finances et grand maître de l'artillerie, a parcouru la province.

— Et qu’a-til fait? demanda Biron, dans Pâme de qui s’éleva un ouragan de colère.

— Monseigneur, Il a changé les sous-gouverneurs, depuis ceux de Dijon jusqu’à ceux d’Auxerre, Autun, A vallon et ChâJona.

— Mois c'est impossible ! s’écria Biron ivre de fureur.

— En outre, poursuivit M. de Fouronne, il a fait embarquer sur le H h Ane tout le matériel d'artillerie que nous possédions.

— Pourquoi î pourquoi? hurla Biron.

— Pour le diriger sur Lyon, qu’on veut mettre en état de défense.

Biron jeta un grand cri.

Il se tourna vers Laffin, l'œil étincelant :

— Mais je suis donc trahi! s’écria-t-il. Tu ne savais donc pas ?...

— Que pouvaisqe savoir? dit ingénument Laffin, n’étaisje pas avec vous, monseigneur?

— Et les gouverneurs... qu’on a placés... sans ma permission... quels sonl-il»? s’écria Biron aflblé.

— Des gens dévoués au roi, monseigneur.

— Tonnerre et sang ! s’écria Biron, qu’on m'amène un cheval !

— Que voulez-vous faire , monseigneur 7 demanda Laflin.

— Ce que je veux ? Je veux aller chasser tous ces gens que je lie connais pas.

Laffin usa se pencher à son oreillo :

— Monseigneur, dit-il, soyez prudent ! . ..

Biron écumoit comme une bêle fauve prise au piège.

— Monseigneur, dit M. de Fouronne, nous n’avons pas cinquante boulets et deux cents livres de poudre dans les arsenaux.

— J'ai mon épée! hurla Biron.

Il était effrayant à voir en ce moment, et, 1a tète rejetée en arrière, l’écume à la bouche, il semblait défier l'univere.

Tout à coup il se retourna.

— Laffin! Laflin! dit-il, que ferais-tu a ma place?

Mais Laflin n’eut pas le temps de répondre.

Un cavalier entra bride abattue dans la cour du judais.

Ce cavalier portail les couleurs du roi do Franco, et Biron reconnut Calaor. e

Galaor salua lu maréchal, sauta lestement à terre, et lui dit :

— Monseigneur, de la pari du roi.

Kn môme temps, il lui présentait un largo pli scellé aux trois fleurs de lis d'or et que retenait un til d'axur.

Biron prit le message et en brisa le scel.

Galaor attachait sur I.aflin un regard de mépris et semblait lui dire :

— Vous voulez le perdre, mais je vais Lenterde le sauver, moi !

Et Biron, les cheveux hérissés, pâle, frémissant, lut le message royal :

■ Mou cousin et ami, disait le roi, j'imagine que les bons conseils de ma sœur, la reine d'Angleterre, et les inspirations du voyage vous auront ouvert l’esprit et suggéré de bonnes pensées.

• Je vous attendais au Louvre, lorsque j'ai appris qu’auparavant île venir me trouver, vous étiez allé visiter votre gouvernement.

« Montez donc à clu* val, monsieur mon cousin, ut venez nie trouvera Fontainebleau, a Votre boa ami,

a Henri. »

Biron, éperdu, se tourna vers Laftîu pour lui demander conseil.

Mais Laffin avait disparu.

11 n‘y avait là que Galaor, l'homme dont les traits étaient la vivante image du roi Henri 'laits sa jeunesse ; et Gulaor dit à Biron :

— Monseigneur, ne perdez pas une minute. Vous avez bien des ennemis, mais vous avez aussi des amis, et j’en connais deux, moi...

— Ali ! fil Biron qui sentait la terro trembler sous ses pieds.

— L'un s'appelle Galaor, poursuivit le Gascon ; et l'autre, monseigneur, l'autre, oh ! je vous le jure, il a nom : le roi de France !...

Expliquons la subite arrivée de Galaor et, pour cola, faisons un pas en arrière et pénétrons dans le cabinet du roi, trois jours auparavant.

Le roi était à Fontainebleau.

En quittant Lyon avec la jeune reine, il était bien allé à Paris, et Marie de Médicis avait mémo couché deux nuits au Louvre.

Mais la princesse florentine ayant fait quelques réflexions désobligeantes sur le climat de Paris et le roi commençant à regarder de travers toute celle cour d’Italiens qui prenaient la capitale pour un pays conquis, il s'était hâté de venir à Fontainebleau.

Le roi paraissait fort gai et disait à qui voulait l’entendre qu'il était fort heureux.

La reine et la marquise de Verneui! s'entendaient comme deux bonnes sœurs ; Mme Marguerite, dont le divorce avait été prononcé, écrivait au roi, en l’appelant « mon père,» des lettres pleines d'affection , et M. de Sully, loi «même, cet homme âpre et rébarbatif, avait fait quelque chose pour la félicité générale et la bonne humeur de tous : — il s’en était allé.

Sully s'était séparé du roi à Lyon.

— Sire, avait-il dit. Votre Majesté est toute au bonheur de sa lune de miel, la troubler serait un crime. Je supplie Votre Majesté de laisser ses pleins pouvoirs pour réorganiser

les places fortes de 1a frontière, changer quelques bas officiers et approvisionner les trois arsenaux.

Et il y avait un grand mois que M. de .Sully était parti. Seulement il avait tenu par lettres le roi au courant de ses opérations, et le roi, en recevant ses messages, soupirait parfois et laissait glisser sur ses lèvres le nom de Biron.

Donc, un soir, après avoir couru un cerf et loupé de bon appétit, le roi s’était enfermé dans son cabinet avec M. d'Epemon, lequel était venu de son gouvernement do Normandie tout exprès pour conférer avec lui.

On entendit dans l’antichambre un pas lourd et brutal qui n’avait rien des pas d’un courtisan.

Buis il se fit parmi les pages lin murmure qui ressemblait assez au désarroi que causerait un sanglier passant au milieu des paisibles animaux d'une ferme; puis la porte s’ouvrit avant même que le roi eut répondu aux trois coups frappés, et M. de Sully, en bottes fortes, couvertes de poussière, en habit de gros drap, frippé, mal peigné, la barbe longue, sc montra sur le seuil.

Le roi se leva pour aller l’embrasser :

— Ventre-saint-gris! mon ami, lui dit-il, d’où viens-tu donc ? As-tu livré quelque combat en traversant la forêt ?

Et le roi regardait la mise négligée de son intendant des finances.

— Sire, répondit Sully, je ne suis pas un beau muguet de cour, moi, et quand les affaires du roi mon maître m'occupent, je ne songe guère h peigner mes cheveux, à lisser ma barbe cl à ine vêtir de soie.

Ce disant, Sully s'assit lourdement, comme un homme qui se sait nécessaire.

Puis il «lit à d’Epernon :

— Monsieur le maréchal, vous n’ètes pas de trop ici, et il serait même à souhaiter que tous les bons serviteurs du roi entendissent ce que je lui vais dire.

Le roi fronça le sourcil.

— Enfin, dit-il, d’où viens-tu?

— Sire, je viens do réorganiser la Bourgogne.

— En l’absence de Biron?

— Certainement, sire.

Et Sully raconta ce que nous avons déjà entendu dire à M. de Fouronne, à savoir qu'il avait fait enlever le matériel d’artillerie, changé les gouverneurs, remplacé les officiers un peu partout et jeté des gens fidèles au roi dans toutes les places où il n'y avait que des gens fidèles au maréchal.

— Tu appelles cela une réorganisation? fit le roi.

— Dame!

— C’est une désorganisation, veux-tu dire?

— Il est certain, répondit subitement Sully, que maintenant le maréchal ne pourra pas tenir huit jours contre l’armée de Votre Majesté.

— (Jue veux-tu «lire? fit le roi eu tressaillant.

— La vérité, sire.

— Ah ! tu m’as déjà dit cela. Le maréchal me trahit.

— Ce n’est plus un mystère pour personne.

— Il avait passé un traité secret avec le duc de Savoie, je sais cela. Mais l’a-t-il tenu? Ne s’est-il pas battu bravement?

Sully ne dit mot.

— Et à Montmeillan, où il devait me faire tuer...

Sully haussa les épaules.

—Il n’est pas moins vrai, sire, dit-il, que si Votre Majesté avait voulu entrer en Bourgogne, il y a un mois, elle aurait été reçue à coups de cation.

— Ecoute, dit le roi, il y a «lu vrai dans ce que tu dis, Sully, mon ami.

— Ah! Votre Majesté en convient.

— Mais Biron s'est amendé depuis ce temps-là.

Un sourire d'incertitude vint aux lèvres de Sully.

— Vraiment, sire? dit-il.

— D'ailleurs la paix est faite avec mon cousin le duc de Savoie.

— Oui, dit Sully, mais la guerre est sur le point d éclater avec le. roi d’Espagne.

Le roi se mordit les lèvres.

— El Sa Majesté catholique, poursuivit Sully, ne dédaignera pas l’épée de M. de Biron .

— Biron la lui refusera.

— Oui sait?

— Ecoute dit le roi gravement, je crois, mon pauvre Sully, que tu as de la haine contre le maréchal.

— Comme pour tous les ennemis de Voire Majesté.

— Biron n’est pas mon ennemi.

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