I.a nuit était sombre, pourtant
Une belle nuit sans lune, avec un ciel un peu couvert; une nuit comme en rêvent les assassins et les voleurs.
Accoudée à sa fenêtre, demoiselle Cunégonde attendait, anxieuse.
Le sieur de Laffin n'avait-il (mis échangé avec elle, en remontant à cheval, un signe d'intelligence?
N’élait il pas venu, six lois déjà, prendre ses lettres dans le tronc de l’arbre?
Pourquoi ce retard 7
Jamais amoureux sous le balcon muet, sous la fenêtre close de sa belle, ne s’impatienta plus que demoiselle Cunégonde, cette nuit-là.
Cependant les heures sonnaient une à une à la grande horloge placée dans la cage do l’escalier.
Aux heures nocturnes succédèrent les heures matinales.
Puis un rayon d’opale glissa dans le ciel, et les premières clartés du matin apparurent à l'horizon.
La plaine était tranquille et sommeillait encore sous la protection du château .
Puis, l’aube lit place à l’aurore, les troupeaux agitèrent
Conégoode avait caché la bülat dao» le creux d'uo ebéne (Page S).
LA SÈdONDE JEI NÉSSE
leurs clochettes, les vilains descendirent dans les champs...
Et Madeleine s’était endormie peut-être, et demoiselle Cunégonde, la rage au cœur, veillait toujours.
il. de Laflin n’était venu, Madeleine était sauve i encore.
Alors la hideuse créature descendit dans le parc et alla droit au vieil arbre dont elle avait fait son complice. Elle mil la main dans le creux dépositaire de sa correspondance et y trouva le billet cl la clef.
Un moment, elle eut la pensée do reprendre l’un et l’autre .
Mais une réflexion l’en empêcha.
— La nuit prochaine sera foui aussi favorable que celle qui vient de s’écouler. < Guillaume ne reviendra pu.
Et elle laissa la clef et le billet et regagna lu manoir.
La prière console et fortifie.
Madeleine s’était éveillée ce jour-là pleine do confiance en l'avenir, car elle ne songeait point à elle, mais à son frère, dernier rejeton ni Ale de sa noble maison.
Elle avait fait de beaux rêves durant son court sommeil.
Elle avait vu son frère couvert du sang du meurtrier, parcourant ses vastes domaines rendus par le spoliateur. Elle | avait vu peut-être aussi le vaillant homme de guerre par ex» ccllence, le maréchal de Birou, lui souriant après avoir chassé de sa présence l'infâme sire de Lalïin.
Et, vers la fin de ce jour- là, comme elle ne se défiait pas des reptiles, la pure et noble colombe qui nageait dans Taïur, clic confiait ses espérances A demoiselle Cunégondc, qui paraissait l’écouter complaisamment.
Et demoiselle Cunégondc, qui avait l'enfer dans le cœur, avait un sourire aux lèvres et sc disait:
— Tu ne seras pas si heureuse la nuit prochaine.
Elles se promettaient, tontes deux but une terrasse, autrefois la plate-forme du vieux castel.
De ce lieu, on découvrait dix lieues de pays, et on votait au couchant, dans le lointain, la Seine confondre Ms eftttl avec celles de l’Yonne,
Tout à coup, Madeleine étendit la (nain :
— Hegardc, cousine, dit-elle, regarde là-bus... auprès des murs du couvent. . sur le chemin qui est blanc eu milieu des prés verts, ne vois-tu pas un point noir?
— Je ne vois rien, j’ai mauvaise vue, répondit demoiselle Cunégonde.
— Il me semble que je vois un homme à cheval.
— C’est peut-être Guillaume qui revient.
— C’est peut-être le sire de Laffln, pensa demoiselle Cunégonde, dont une sombre joie étreignait le cœur.
— Ce n'csl pas un homme à cheval... c'est deux... c’est trois... c’est tout une troupe! dît encore la jeune Tille.
— Ce sont des manants qui vont à quelque foire du voisinage, répondit demoiselle Cunégondc avec humeur.
— Non, non, répondit Madeleine, ce sont de nobles hommes : les vilains ont-ils de pareils chevaux? Tiens, liens!
— Uu'cst-ce encore? gronda demoiselle Cunégonde.
Une litière!
— Eh bien! c'est un gentilhomme des environs qui se rend à A vallon.
Mais bientôt demoiselle Cunégondc fut obligée de changer d’avis.
Lu petite troupe de cavaliers et la litière quittèrent ’- che-
I min qui traversait le bourg libre de Vermenton, descendit au bord de lu Cure et parut se diriger vers le manoir.
Alors Madeleine jeta un nouveau cri, un cri de joie.
— Guillaume f c’est Guillaume I dit-elle. Ah! ceux qui l’accompagnent ne peuvent être que des amis!...
C’était, eu effet, Guillaume d’Arry qui revenait avec le comte Amaury de Noë et Nancy, la dame d’atours de la reine Marguerite.
Et Madeleine, prévoyant qu'il venait de se faire un grand changement dans sa destinée, descendit de la plate-forme en toute hôte et s’élança dans le parc à la rencontre de son frère i et dos bêles encore inconnus qu'il lui uineuait. j Demoiselle Cuoégondelx-stttvaH.
— Ob! oh 1 disait-elle, il üt temps d aviser 11. do Laffin.
Elle passa près de l’arbre tttttB >>i y chercha le billet pour l'anéantir. » .
Mais >;oinhi in elle pâlit.
Ut eléf ri Je billet n’y étaient plus, et, sans doute, M. de Laflin préparait son expédition pour la nuit prochaine, sans M douter que Madeleine aurait, cette fois, de fidèles gardiens et dormirait sou# lu sauvegarde de la vaillante épée du plus ancien compagnon du roi Henri.
VU
La nuit était venue depuis longtemps.
Cependant le petit castel d'Arcy-sur-C.uro lté s’était pas endormi comme à l’ordinaire, dans l'ombre et lu silence, à l’heure du couvre-feu.
Il y avait eu fête au manoir.
Une véritable fête de famille, car M. le comte Amaury de Noë, l’ami du châtelain défunt, était venu apporter aux orphelins l’espérance de jours meilleurs.
— Ma belle enfant, avait-il dit à Madeleine , je ne doute pas que M. de Ltllin ne soit en grande faveur auprès de M. le maréchal de Biron. Mais Biron est mon cousin; de i plus, il est mon ami, et il ne m’a jamais rien refusé.
] « Donc, dès demain matin, voua monterez sur votre haque-
i née. je rangerai mou cheval auprès, et nous prendrons Iran- : quHlomeni la route d« Dijon,
i « M. do Laffin vous u dit hier que le maréchal parcourait la ' province; il voua * utimli , je» suis bien persuadé, cor un gentilhomme que J'ai vu i Auxerre ce malin , et qui revenait de Dijon à franc étrier, m’a affirmé sur sa parole qu'il n'avait (toiui quitté son gouvernement .
« Par conséquent , nous arriverons probablement avant M. de Laffin, et ce sera tant mieux pour nous, car il n’aura pas le temps de tendre scs embûches et d enjôler le maréchal. •
Noê parlait avec une confiance qui avait remis au cœur des deux orphelins l’espérance de l’avenir , et fait pâlir demoiselle Cunégonde.
Puis on avait soupé joyeusement , et l'étuver Lamazou, retrouvant à l’office sa verve méridionale, avait déclaré que c’était la première fois lors de son voyage , qu'il mangeait à sa faim et buvait â sa soif.
A neuf heures, le comte Amaury de Noë avait quitté la table.
Puis portant â ses lèvres la main de Madeleine :
— Ma belle enfant, lui avait-il dit, je suis devenu un vrai gentilhomme de province et les belles manières et les habitudes galantes de la cour ne sont plus mon fait. Je me couche à la nuit et je me lève au petit jour.
« Permettez -moi donc-le me retirer dans ma chambre.
« Mais Mme Nancy qno voilà est une belle causeuse , elle jatte volontiers jusqu'à minuit et, pour peu que vous le désiriez, elle vous mettra au courant de toutes les nouvelles du Louvre. ■
Ht Nue avait laissé Nancy auprès do Madeleine, sans rien soupçonner des projets de la spirituelle dame d'atours de Mme Marguerite.
Car Nancy avait scs projets, si on se souvient de sa conversation avec le beau page René de Maillefer.
Kilo avait même trouvé Madeleine plus belle encore qu’elle ne le supposait et elle s’était dit :
— Voilà un brin de fille d’un haut régal et qui pourrait bien empêcher que M. de Sully ne négociât de sitôt le mariage du roi Henri avec Mme Mûrie de Médicis.
Aussi, avant de souper, avait-elle dit au page :
— René, mon mignon, voici le moment de faire tes débuts dans la politique.
— Comment cela , madame?
— M. de Noë doit être devenu un campagnard, qui se couche comme les poules.
— Boni
— Mais le jeune Guillaume n'a peut-être pas les mêmes habitudes.
— Eh bienl dit René.
— Ni cette demoiselle laide et désagréable qui s'appelle la cousine Cunégoude et qui me déplaît si fort que je la voudrais à tous les diables.
— Moi aussi, di naïvement René.
— Ils se croiront obligés . pour me faire honneur , de rester après boire.
— Ali!
— Kl c’est ce que je ne veux pas. Par conséquent, je te vais donner une mission.
— Parlez..*
— Quand M. de Noë sera parti, tu me débarrasseras de Guillaume et de Mlle Cunégonde.
— Diable!
— Tu me feras à celle-ci un brin de cour au besoin.
— - Mais, madame , dit Je page, qui ne put se défendre d’une grimace significative, ce n’est pas la, je suppose, de lu politique.
— Au contraire!
— Comment cela?
— Puisque j'ai besoin d'être seule avec la jeune tille.
— Soit!
— Et que tu me débarrasses des importuns.
— Tiens ! c’est vrai, soupira le page.
Et le page avait tenu parole. Il avait dit mille choses galantes à demoiselle Cunégonde, qui rougissait de plaisir, et mis la conversation sur de certaines grottes merveilleuses qui se trouvaient à deux pas du ch&teau et qui étaient d’un effet magnifique, visitées à la lueur des flambeaux.
Guillaume avait proposé à René de Maillefer de les lui montrer après souper, et René avait accepté , à la condition que demoiselle Cunégonde les accompagnerait.
Demoiselle Cunégonde avait accueilli cette proposition avec d’autant plus d’empressement, qu’elle espérait trouver un moyen de prévenir M. de LafGn, pour qu’il ne tentât pas l’aventure cette nuit là.
Donc, un quart d'heure après que Noë se fut retiré, Nancy était seule avec Madeleine.
Une demi-heure plus lard, la rusée camérière de la reine avait capté toute la confiance de Madeleine, qui lui ouvrait ingénument son cœur.
Ainsi donc, disait Nancy, vous aimez, ma pauvre petite?
— Oh! madame, répondit Madeleine, quand on a au cœur un amour comme le mien, le cœur devient une tombe.
— Fi! le vilain mol!
— L’homme que j’aime, reprit la jeune fille d'une voix triste et résignée, no le saura jamais.
— Pourquoi?
— Parce qu’un abîme nous sépare,
— Bnh ! 1 amour a franchi les mers , pourquoi ne sautcrait-il point des abîmes à pieds joints? fil Nancy souriante.
La jeune fille secoua la tête.
Puis, comme si une vision du passé se fût touL-à-coup présentée à son esprit :
— Je no l'ai vu qu’une fois, dit-elle, mais il m'a paru si grand et si beau...
— Ali! lit Nancy.
— J'étais encore derrière les grilles du cloître où j’ai passé ma jeunesse. On ne sait rien du monde, d'ordinaire, dans ces pieuses demeures , et cependant nous savions toutes qu’il devaitpasser sous nos rnurs. C'était le lendemain d’une bataille qu’il avait gagnée, comme il les gagne toutes, du reste, car c'est le plus vaillant homme de guerre du monde.
— Ah ! vraiment? fit Nancy, qui tressaillit.
— Collée aux grilles du couvent, je le vis l'espace d’une minute; il montait un cheval noir; il avait une plume blanche à son casque, et une écharpe de même couleur à sa cuirasse, dont l'acier étincelait au soleil.
aDcs gentilshommes l'entouraient, et le peuple applaudissait.
a Cela dura uno minute, moins peut-être, ce fut pour moi l’éblouissement d'un éclair. . .
« Et je sentis, acheva Madeleine, d’une voix brisée, que mon âme lui appartenait tout entière, et pour jamais. »
— Mais, pensait Nancy, c’est du roi Henri qu elle parle, Dieu me {ordonne ! et ma politique pourrait bien être beaucoup plus simple que celle de feu M. le prince de Machiavel.
Or, comme Nancy faisait cette réflexion , Madeleine tressaillit et se leva vivement, donnant toutes les marques d’une profonde inquiétude.
— Qu’avez- vous donc, mou Dieu? demanda Nancy*
— 11 rne semble que j’ai entendu... un bruit étrange... au dessous de nous... Ah! j’ai peur! répondit Madeleine dont les dents claquaient de terreur.
Et Nancy, noq, moins inquiète, se leva à sou tour.
L’effroi de Madeleine était si grand que Nancy lui dit :
— Mais qu'avez-vous donc entendu?
— Des pas, au-dessous de nous.
— Comment? que voulez- vous dire?
— Nous sommes ici dans une tourelle...
— Bon!
— Celte tourelle renferme un escalier qui donne dans le parc; seule j'en ai la clef, et celte clef, la voilà.
En même temps, Madeleine pâle et tremblante, munirai t à Nancy une petite def quelle portait au cou.
— Et tous croyez qu'on monte dans cet escalier?
— Oui... oui...
Nancy prit un flambeau.
— Eh bien ! dit-elle, nous allons Toir.
Elle était brave comme un homme, cette Nancy, qui avait vécu au temps des Valois et fait son apprentissage à la cour de Charles IX et de Henri III.
Ile se souvenait de la Saint-Barthélemy, et elle en avait vu bien d'autres, en vérité !
— Suivez-moi, dit-elle, et si vous n'osez me montrer le chemin, indiquez-le*moi.
Ce disant, die ouvrit la porte de la salle.
Cette porte donnait sur un corridor.
(Jnc fois dans le corridor, Nancy, qui marchait la première, s’arrêta pour écouter.
— Mais je n'entends rien, dit-elle.
En effet, le plus profond silence régnait dans le château.
Le page René, Guillaume et demoiselle Cunégonde étaient rentrés depuis longtemps de leur excursion aux grottes, et tout le monde était couché.
Madeleine indiqua à Nancy une porte qui se trouvait dans le corridor.
— L'escalier est là, dit-elle.
Nancy s'approcha de U porte, et Madeleine, frissonnante, recula vivement.
Cette porte était ouverte.
Comment cela pouvait-il se faire, puisqu'elle seule en avait la clef?
— Vous le voyez, dit-elle tout bas, en serrant vivement le bras de Nancy, il y a quelqu'un dans cet escalier...
Nancy s'arrêta. Puis, regardant Madeleine :
— Voyons, lui dit-elle tout bas, avant d’aller plusloin, répondez-moi vite, que craignez-vous? des voleurs?
— Non... je crains M. de Laffiii...
Et les dents de Madeleine s’entre-choquaicnt violemment.
— Blais alors il a des intelligences dans le château?
— Je ne sais pas...
— De tous ceux qui vous entourent, ne soupçonnez-vous personne de lui appartenir?
— Personne.
— Cherchez bien... cette demoiselle Cunégonde, par exemple?
— Ma cousine !
— Eh! dit Nancy, elle vous trahirait que ça ne m’étonnerait pas.
— Oh!
Tout en parlant, Nancy examinait cette j>orle ouverte et, tout à coup elle vit une clef dans la serrure.
— Oh! oh! fit-elle.
Et la tirant vivement à elle, elle donna un tour de clef.
— Bon! fit-elle alors, s'il y a quelqu’un dans l’escalier, ce quelqu'un s’y trouve prisonnier, et nous avons maintenant le temps de délibérer.
Madeleine semblait un peu se remettre de son effroi.
— Vous pensez bien, mon enfant, reprit Nancy, qu’en admettant queM. de Laffin , furieux de vous voir repousser son amour, ait résolu de vous enlever, nous avons ici trois bonnes épées pour vous défendre. Celle de M . de Noô en vaut dix à elle seule. Je ne vous parle pas de moi, mais j’ai vu la Ligue et je manie comme un homme ces jolis jouets que voici.
Et Nancy ouvrit le manteau qu'elleavait jeté sur ses épaules et Madeleine vit reluire la crosse de deux miguons pistolets, fabriqués à Milan par le célèbre armurier Guasta-Carne, ce qui veut dire gftte-chair.
— J’éveillerais bien M. de Noè tout de suite, dit-elle, mair je n'en vois pas la nécessité. Voyons, revenons à demoiselle Cunégonde. J’ai un vague soupçon que c'est elle qui a ouvert celte porte.
— Mais... madame... dans quel but?
— Je n'en sais rien. Seulement, j’aimerais à causer avec elle.
— Avec Cunégonde?
— Oui. Où est sa chambre?
— Là bas, au bout du corridor.
— Allons-y !
La clef était en dehors sur la porte.
Nancy frappa, mais on ne lui répondit point.
— Elle dort, dit Madeleine, qui avait peine à croire à la trahison de sa cousine .
— Cest ce que nous allons savoir.
Nancy mit la main sur la clef, ouvrit la porte, entra et trouva la chambre vide.
— A présent, dit-elle en regardant Madeleine, vous êtes fixée. C'est Mlle Cunégonde qui est dans l'escalier.
Madeleine n’osait en croire ses yeux.
— Venez, dit encore Nancy, nous allons bien voir.
— Savez-vous où l'on a couché mon page?
— Dans l’autre aile du château.
— Allons le chercher.
Le calme de Naucy avait fini par rassurer la jeune fille.
Nancy la prit par la main, et toutes deux, marchant sur la (milite du pied, à travers les corridors, s'en allèrent grattera la porte de René.
René ne dormait pas. René était amoureux et songeait à Nancy.
Nancy lui dit à travers la porte :
— Mon mignon, habille-toi vite, prends ton épée et viens avec moi.
Une minute après, René était aux ordres de Nancy.
— Maintenant, dit la camériste de Mme Marguerite, retournons au mystérieux escalier.
Et ils se mirent à monter.
René de Maillefer ne savait pas du tout ce dont il était question. Mais peu lui importait ! sur un signe de Nancy, il serait descendu aux enfers pour peu quelle lui en montrât le chemin.
Nancy ouvrit donc la porte de l’escalier.
Puis elle dit au page:
— Tu vas rester ici avec mademoiselle.
— Bon ! dit René.
— Si je n’appelle pas à mon aide, tu ne bougeras pas. Si je t’appelle, tu te hâteras de descendre.
— Oh ! madame, fit Madeleine, est-ce que vous allez vou : aventurer seule dans cet escalier ?
— Sans doute.
— Mon Dieu 1
— Ne crains rien. J'ai de bons amis...
Et Nancy prit un de ses pistolets et l'arma.
Puis, ce pistolet d’une main et le flambeau de l'autre, ell î descendit bravement.
L'escalier aboutissait au bas de la tourelle et il se trouvait une autre porte dont la double clef avait été déposée par demoiselle Cunégonde dans le creux de l’arbre.
is paob >ci«£ dc MAitxnrtn.
Nancy ne s'était pas trompée : c’était bien demoiselle Cunégondc qui se trouvait dans l'escalier, derrière cette seconde porte, quelle ne pouvait pas ouvrir puisqu’elle n'en avait plus la clef*.
Demoiselle Cunégonde, en allant aux grottes, avait espéré rencontrer quelque affidé de M.de Laflin et le prévenir; mais son espoir avait été déçu.
Alors, rentrée au château, cl tout le monde couché, elle s’était dit :
—Je vais descendre dans la tourelle, m’asseoir au pied do l'escalier et attendre derrière la porte. Quand M. de Laflin Tiendra, je l’avertirai du danger.
Elle était mémo si attentive aux moindres bruits du dehors quelle n’avait pas entendu Nancy donner un tour de clef.
Lorsque celle ci descendit, elle la rit assise, ayant auprès d’elle une lampe et les yeux fixés sur la porte.
Tout à coup demoiselle Cunégonde tressaillit, se retourna et jeta un cri.
Nancy était devant elle.
Et Nancy, élevant son pistolet h la hauteur du front de la vilaine cousine, lui dit:
— Chère demoiselle, si vous ne voulez pas que je tous casse la tête, — et regardez-moi bien, je suis femme à le faire, — prenez donc la peine de remonter cet escalier et de me suivre.
Nancy parlait d'une voix calme et brève, une froide résolution brillait dans son regard, cl demoiselle C.uncgondc, consternée, comprit qu’il ne lui restait plus qu’à obéir.
Demoiselle Cunégonde se vit donc contrainte d’obéir.
Elle remonta un à un les degrés dc cet escalier ; mais à la dernière marche elle recula et eut une exclamation do rago.
Elle venait d’apercevoir le beau page qui l’avait courtisée dans la soirée, et Madeleine, encore tremblante, qui sc tenait auprès de lui.
— Allons! lui dit Nancy, qui la prit brusquement parle bras ; sortez donc, chère demoiselle.
El elle la poussa au milieu du corridor.
Demoiselle Cunégonde était atterrée.
— Ma chère demoiselle, reprit Nancy, écoutez bien mes paroles, car je n’aime pas à perdre du temps et à m’égarer dans des digressions :
« Si vous ne nous dites pas ce que vous faisiez dans cet escalier, je vous casse la tète.
— Mais, madame, répondit demoiselle Cunégonde, je suis bien libre de me promener la nuit, si je ne puis dormir.
— Comment as-tu donc une clef de cet escalier, cousine ? demanda Madeleine.
— J'en ai une depuis longtemps.
-Ah!
— Et pourquoi en avez-vous une? demanda Nancy .
— Mais. . . parce que cela me plaît?
Demoiselle Cnnégonde, malgré la menace de mort qtli lui était faite, avait repris sa voix aigre et son attitude dôz*gréahlc.
— Prenez garde, chère demoiselle, dit froidement Nancy, je vous ai prévenue, allez droit au fait.
— Eh bien! fil demoiselle Cunégomie, j'ai besoin de sortir la nuit.
— Eii vérité !
— J'ai des intelligences au dehors.
— Ah ! ah 1
— Un amoureux, pcul-Mre.
— Oh! fit Nancy avec impertinence, on n'a qu’à vous regarder pour se convaincre que la chose est impossible. Uns amoureux, vous, ah ! ah !
Demoiselle Cunégonde jetait autour d'elle les regards venimeux d’un reptile à qui l'on a brisé les reins et arraché les dents.
— Et puisque vous ne voulez pas nous dire ce que vous faisiez dans cet escalier, je vais vous le dire, moi, reprit Nancy : vous attendiez M. de ijtfiin.
Demoiselle Cunégonde fit un nouveau pas en arrière et son attitude bouleversée prouva suffisamment que Nancy avait touché jnstc.
— Allons, continua celle-ci, venez donc avec moi, chère demoiselle, et monlrez-moi le chemin de votre chambre.
I.c pistolet que Nancy tenait toujours à la hauteur du front de demoiselle Cunégonde était le meilleur argument qu'on pùt employer avec elle.
Demoiselle Cunégonde se mit donc en marche.
Alors Nancy fit un signe à Hené de Maillcfcr, qui la suivit.
Quand tous trois, — car Madeleine était restée dans le corridor, — furent entrés dans la chambre de la vieille fille. Nancy dit au page :
— Mon mignon, je te confie Mlle Cunégonde. Ferme la fenêtre et empéchc-la do s’en approcher. Si elle veut sortir, tu prendras une corde et tu lui lieras les mains et les pieds. Mais, surtout, veille bien à ce qu’elle ne puisse approcher de la fenêtre.
Et Nancy sortit et ferma la fenêtre sur elle.
— Eli bien! chère petite, dit-elle, quand je vous disais que vous aviez autour de vous des gens qui vous trahissaient.
— Uh ! la malheureuse ! dit Madeleine, les larmes aux yeux. Nous qui l'aimions comme une meur !
Puis, après un moment de silence et d’hésitation :
— Mais, madame, dit-elle, pourquoi l’avez-vous enfermée?
— Pour qu’elle ne puisse nous échapper,
— El pourquoi ne voulez-vous point quelle s'approcha de la fenêtre.
— De |»eur qu'elle rte puisse prévenir M. de Laffin par un signal quelconque.
— Mais vous voulez donc qu’il vienne cette nuit? fit la jeune fille toute tremblante.
— Oui.
— Oh ! mon Dieu !
Nancy se prit à sourire :
— Ne vous ai-je pas dit que l’épée do M. de Noë en valait
il!
— Mais...
— Supposez que M. de l.aflin se vienne faire tuer ici celle nuit, la question sera joliment simplifiée, allez.
Et Nancy, prenant Madeleine jtar la main, ajouta :
— Menez-rnoi donc à la chambre doM. de Noë, il est temps de l'éveiller.
Madeh •inc no se la fit pas répéter.
Alors Nancy gratta doucement à la porte.
Bien que Noë fût devenu canqtagnard, il avait conservé le sommeil léger d'un homme de guerre toujours prêt à sauter sur son épée et à monter à cheval.
— Hein ? dit-il à travers la porte, qui donc frappe ?
— Moi, dit Nancy.
— Que veux-tu donc, chère amieî Est-il déjà temps de partir?
— Non, il y a quelques coups d’épée à ifonner.
— Oh!. oh!
El Noë sortit presque aussitôt de la chambre, s’étant vêtu à la hâte et ayant m>ii épée sous sou bras.
— Do quoi s’agit-il donc? demanda-t-il.
En mémo temps il vit Madeleine toute pâle , auprès de Nancy, et il la salua.
— Je crois, réjiondit Nancy, que le voyage de Dijon ne sera point aussi pressé demain matin.
— Pourquoi donc?
— - Mais parce que M. de Laflin va probablement s«* venir faire tuer ici tout à l’heure.
Et, en quelques mots, Nancy mit Noë au courant de la situation.
On éveilla Guillaume d'Arcy et le vieil écuyer; puis Nancy sc plaça derrière une croisée qui ouvrait sur le parc, et tout le monde attendit dans l'obscurité et le silence.
La nuit était obscure, mais pas assez cependant pour qu’on ne put voir à une certaine, distance «levant soi.
Nancy avait de bons yeux, du reste.
Et ses oreilles !
Quand elle était toute jeune, elle appuyait son oreille aux boiseries du Louvre et elle rnh'iidait Mine Calh«'rinc mouler les degrés de ce* escaliers mystérieux que l'Italienne avait fait creuser dans l’épaisseur des murs.
Donc, tout à coup, Nancy se retourna vers Noë qui se tenait derrière elle :
— J'entends galoper des chevaux, dit-elle.
— Sur la route ?
— Non, sur le gazon des prairies.
— Moi aussi, dit Noë, après quelques minutes.
Puis on entendit le cri d'un oiseau de nuit.
— C'est une chouette, «lit Noé.
— Non, c’est un signal.
— Donné par une voix humaine?
— Oui.
En effet, quelques minutes s'écoulèrent encore ; puis des ombres noires s'agitèrent «lans le parc.
l’uis ces ombres se scindèrent en deux.
C’était des cavaliers qui niellaient pied à terre.
Comme cela se passait à deux cents pas du pied des tourelles, les yeux de Nancy n«f perdireut aïicun détail.
Il y avait cinq cavaliers, et par conséquent cinq chevaux.
Mais il fallait garder ces derniers, et l’un des cavaliers resta auprès d'eux.
Ce qui fit que quatre hommes seulement s'approchèrent de celle tourelle dont demoiselle Cunégonde avait livré la clef.
— Allons I dit Noë en riant, un contre un, ce u’est vrai-
DU ROI JIKNRI
ment pas assez. .. Tu aurais pu laisrer ilurmlr ces pauvres gens. Je me serais bien chargé, à moi seul, de tous ces misérables.
El Noë (il jouer son épée pour s'assurer quelle jmj tenait
pas au fourreau.
Maintenant, faisons plus ample connaissance avec le personnage dont il a été plusieurs fois parlé dans ce récit, c'està-dire de M. de LafHn, secrétaire particulier et ami intime de monseigneur le maréclial de Hirun.
M. de Laflin était bien ce qu’avaient dit tour à tour Guillaume d'Arcy et sa sœur : un homme méchant et sans conscience.
Après avoir dé|>ouillé les orphelins, il s'était mis en tète d’épouser Madeleine, et il obéissait en cela non-seulement & la passion Apre et sauvage que lui inspirait la beauté de la jeune fille, mais encore A un sentiment de prudence que .voici :
Guillaume était encore un enfant, mais Guillaume deviendrait bientôt un homme; il serait brave et hardi, il ferait peut-être son chemin, et un chemin rapide dans la carrière des armes.
Alors il pouvait arriver qu'il vint réclamer son héritage a.i tuteur infidèle.
M. de Laflin croyait donc prendre ses précautions en épousant Madeleine et légitimant ainsi toutes ses spoliations.
Il ne suffisait pas, du reste, A M. de Laflin d'avoir des intelligences dans la place même, c’est-à-dire de s’être fait | ane créature île demoiselle Cunégonde , qui ne quittait Madeleine ni jour ni nuit, il lui fallait encore un refuge sfir, un abri mystérieux et caché dans les environs.
Gela était d'autant plus facile, du reste, que les terre* des orphelins étant devenues les siennes, il possédait des fermes et des châteaux dans tout le pays. Cependant, ce n’était point encore à ses métayers, ni à ses intendants que M. de Laflin se confiait. *
Il avait mieux que cela pour le servir.
Par delà des grands bois qui se prolongent au-dessous des coteaux d'Arcy se rejoignent Jes forêts du Morvan; en inclinant vers le sud-ouest, on retrouve la vallée de l'Yonne.
U, dans un pli de cette vallée, un petit donjon perché sur un roc, comme un ciseau de preie, dominant un vallon sauvage et de sinistre aspect, servait de retraite à une nichée de gentil üitres qui avaient été longtemps ol étaient encore la terreur de la contrée.
Ces gentil! Al res se nommaient les sires de Dcauregard.
Le père était borgne, ses trois fils étaient louches.
Ce qui faisait que la satire populaire les avait débaptisés et le* ajipelnit les gentilshommes du Maimait Œil.
Pauvres, sans autres terres que quelques champs pierreux et un clos de vignes qui entourait leur donjon, ils vivaient de pillage et de rapine, détroussaient les colporteurs et les marchands de bestiaux, braconnaient sur les terres de leurs voisins et faisaient mille tours pendables.
Pendant les guerres de religion, ils «'étaient faits successivement catholiques, puis protestants, pour redevenir catholiques et retourner ensuite au prêche.
I n jour, les plaintes nombreuses que le maréchal, récemni< lit appelé au gouvernement de la Bourgogne, recevait journellement contre ces gentilshommes do mauvais aloi, le décidèrent à ouvrir une enquête sur eux.
Ils avaient pillé un couvent, battu les moines, mis le feu à une église, assassiné un vieillard qui refusait de leur prêter de l'argent.
Le maréchal avait fait venir M. de Laflin, son homme de coutianec par excellence, et il lui avait commandé d’aller mettre ces gens A la raison et de les faire arrêter.
M. île laflin était parti.
Que s'étail-il pas^.é entre eux et lui ? quelque pacte abominable, sans doute, car Laflin revint A Dijon et affirma à M . de Biron que les Beauregard étaient des gentilshommes calomniés, de très-honnêtes gens, de bons catholiques et de très-fidèles sujets de Sa Majesté le roi.
Or donc, le jour où Madeleine d’Arcy s'élail trouvée tout à coup face à face du sieur de Laflin, qui la mettait en demeure de l’épouser, après avoir prié, puis menacé, et lui avoir, en définitive, donné huit jours pour réfléchir, le méchant homme s’était retiré au donjon de Beaui egard, sachant bien que là, il avait de vrais amis, qu’un le cacherait aussi longtemps qu’il en aurait besoin, et qu’un lui donnerait un coup de main, si ce coup de main lui était nécessaire.
En quittant Madeleine, il avait échangé un furtif regard avec demoiselle Cunégonde.
Ce regard voulait dire :
— Aussitôt quelle sera décidée, avertissez- moi.
Demoiselle Cunégonde avait pensé qu’il valait mieux brusquer le* événements.
M. de Laflin, remontant à cheval, avait gagné les bois, puis.
; à franc étrier, il s'était dirigé vers le donjon île Beauregard, où il avait été accueilli avec empressement.
O soir-là. il n'avait pu supposer que demoiselle Cunégonde eut déjà quelque chose à lui dire et il n'avait pas envoyé un des fils V iUt ais Œil, comme ou les appelait, chercher le billet de la vieille fille.
Mais, le lendemain, pensant bien quo demoiselle Cunégonde ne tarderait pas à lui donner de ses nouvelles, M. de tanin avait chargé l’un des hôtes d'aller vi&iler le creux du chêne.
Pendant une partie de la matinée, des bûcherons qui se trouvaient dans le parc avaient omjiêché le Miiurtm (JKÜ de s'approcher, ce qui expliquait comment demoiselle Cunégonde avait retrouvé la lettre dans le tronc do l’arbre.
Ce no fut donc que plus tard, dans la journée, que le gentdlAtre put se glisser dans la parc, et s’emparer de lu lettre et de la £lef.
Puis, son fusil sur l’épaule, il a’en alla à travers bois, sans soupçonner qu’à cette heure même, le frère do Madeleine arrivait avec des amis, c'est-à-dire avec M. de Noë, Nancy et le page Hené do Maillefer.
Ouand le messager de M. de Laflin arriva, celui-ci était à table avec le vieux gentilhomme son hôte, et ses deux autres fils.
Ils buvaient joyeusement, car M. do Laflin prenait rein de laisser à chacuno de ses visites uno bourre asrer ronde, qui permettait aux ifauvais OEU de se procurer dos victuailles.
A peine eut-il pris connaissance du billet de demoiselle Cunégonde, qu’il s’écria :
— Messieurs, voici le moment d© me prouver votre affection et votre dévouement.
— Que faut-il faire? demanda l’un.
— Qui faut-il assassiner? fit un aulre.
— Quelle église brùlerons-nous ? s’écria le père qui était borgne.
— Bien de tout cela, ût M. de Laffin en souriant.
— Ah!
— Il « agit do monter à cheval, cette miit, et de venir avec moi.
— Où çà?
— Au ch&toau d'Arcy. Je veux enlever la petite.
— A la bonne heure ! dit le vieux Beauregard. Voilà une besogne qui nie convient.
El M. de Laffin et les quatre bandits avaient attendu que la nuit fut venue, puis ils s'étaient mis en roule, armés jusqu’aux dents, et. deux heures après, ils arrivaient dans le parc du chitMU, ne se doutant pas qu’ils étaient attendus.
Là, il y eut une légère discussion entre le père et les trois lils. Chacun voulait monter à l’assaut du manoir et aucun ne voulait rester à tenir les chevaux.
Mais enfin, il fut convenu que celui qui resterait aurait le plaisir d’emporter Madeleine évanouie en travers de la selle, et le plus jeune des Jf «muais (Kil accepta cette proposition.
Alors M. de Laffin tira de sa poche un masque de velours mur et le posa sur son visage, en disant :
— N'oublions pas que je suis le secrétaire de M. le maréchal et que, pas plus que la femme de César, je lie dois
être soupçonné.
|»uis, la clef d’une main, son épée de l'autre, il se dirigea, suivi de ses compagnons, vers la tourelle qui devait lui donner accès dans le château.
Le sire de Laffin marchait le premier, mais le vieux gentilhomme «le grand chemin, le Beaurcgard borgne, l’avait rejoint avant «|u’il n'atteignit la porte de In tourelle.
— l'ne b«*lle nuit pour un enlèvement, dit le vieux bandit.
Le manoir était en effet plongé dans les ténèbres et le silence.
Cependant M. de Laffin, avant de se servir de la clef, leva la tête et chercha des yeux sur la façade la croisée de demoiselle Cunégonde.
Il ne s'attendait pas à y voir de la lumière, mais il pensait que cette fenêtre serait ouverte et que la vieille fille s’y trouverait, penchée au dehors, et prête u lui faire un signe.
M. de Laffin se trompait.
La fenêtre était fermée.
— Où diable est Cunégonde? muroiura-t-ii.
Et comme il hésitait, le vieux Reauregard lui dit :
— Qu'avez-vous besoin de Cunégonde ? ne connaissezvous pas les êtres du château ?
— Mon Dieu si, répondit Laffin.
Et il mit la clef dans la serrure.
Puis se tournant vers les deux fils du sire de Beauregard :
L’escalier est étroit, dit-il, nous ne pouvons monter que
l’un après l’autre. Mais si nous devons éprouver de la résistance, ce n’est pas dans l’intérieur du château, c’est plutôt au dehors, attendu que la petite poussera certainement des cris.
— C’est son droit, ricana le vieux Beauregard.
— Et dans ce cas, poursuivit Lufiin, les métayers et les gens qui habitent la ferme accourront à son aidu
— Un le* recevra, dit un de* lils du Mauvais-Œil.
— Mou avis est donc, poursuivit Laffin, que deux de vous demeurent ici pour protéger ma retraite au besoin.
Les deux fils se placèrent, l’épée d’une maiu et le pistolet de l’autre, aux deux côtés de la porte.
Alors le sire de l^aflin battit le briquet et alluma une torche qu’il avait apportée.
— Montons, dit-il, nous trouverons certainement Cuné gonde là -haut.
Et il gravit les premières marches de l’escalier.
Le vieux Beauregard le suivait, ayant également l’épée et 1 pistolet au |K>ing.
Dans l'escalier, M. de Laffin s’arrêta plusieurs fols, appelant à mi-voix :
— Cunégonde ! demoiselle Cunégonde 1
Cunégonde ne répondit pas.
Alors il se retourna vers le vieux bandit :
— Pourvu, dit-il, que la porte de l'escalier soit ouverte.
— N’en avez- vous pas la clef? demanda le sire de beauregard.
— Non.
— Il est assez bizarre, cependant, reprit le vieux gentilhomme de grand chemin, que, vous donnant rendez-vous, elle ne soit pas là.
— Elle se sera endormie. Montons toujours...
EtM. de Laflin continua à gravir l'escalier.
La porte était grande ouverte.
Laflin respira.
— Sans doute, fit-il, Cunégonde est auprès de Madeleine.
El il franchit le seuil de cette porte et se trouva dans le
corridor naguère exploré |>ar Nancy et Madeleine.
Nous l'avons dit, comme l'escalier était trop étroit pour que deux personnes le pussent gravir de front, le sire de Beauregard marchait derrière Laflin.
Or, au moment même où il allait, & son tour, franchir le seuil de cette porte et se trouver dans le corridor pour se ranger à côté de son protecteur, cette porte se referma brusquement «levant lui.
Beauregard jeta un cri en se trouvant prisonnier dans l’escalier.
M. de Laflin, qui avait déjà fait trois pas en avant, crut à une trahison et se retourna. •
porte s’élail refermée et Beauregard tempêtait derrière. fe
En même temps, un coup de vent éteignit le (lambeau ^ que Laflin avait à la main, ce qui pouvait laisser croire que c’était aussi le vent qui avait fermé la porte.
Mais elle était fermée, et bien fermée, et le pêne à tou- * lisse avait glissé dans la gâche. (
Il fallait maintenant une clef pour ouvrir la porte.
Laflin eut un premier mouvement de crainte.
Était-ce un piège dans lequel il venait de tomber?
Le silence régnait autour de lui et le bruit de la porte » refermant, n'avait éveillé personne. I
— C’est le vent qui m'a joué ce tour-là, se dit-il.
Et il appela le vieux Beauregard a i> travers de la porte.
ta vieux Beauregard criait :
— Vous moquez-vous donc de moi, de me fermer ainsi ' 3
porte au nez? j
— C’est le vent, répondit Laflin; taisez- vous, ne faites pas de bruit, je vais vous ouvrir.
M. de taftin se disait:
— Cunégonde a ouvert celte porte, donc elle veille m'attend. Je la trouverai dans le corridor où est le logis Madeleine.
M. de Lariin connaissait parfaitement les êtres du château; il avait meme fuit une élude particulière de sa disposition in-
Paris. — Typ. Rouge «I Cotnp,
I)U ROI HENRI
— ADO.» d-UK, ni' -fi gtDliUiufuuie. (Pagu 17.)
térieure, grâce à un plan que demoiselle Cunégonde lui avait fait tenir.
Il savait qu’au bout du corridor où il se trouvait, existait une porte qui n'avait jamais fermé qu'au loquet; que, cette porte franchie, il trouverait un autre escalier, lequel conduisait à l’appartement de Madeleine.
Il jugea donc inutile de rallumer sa torche, et, sur la pointe du pied, il longea le corridor jusqu'à son extrémité.
Mais là il essaya vainement d’ouvrir la porte.
Une main invisible avait poussé un verrou derrière, et M. de Laffin sentit ses cheveux se hérisser.
— Cunégonde? répéta -t-il, demoiselle Cunégonde t
L'écho de sa voix lui répondit seul.
Tout à coup un bruit se fit au dehors.
M. de Laffin entendit des cris, puis un cliquetis d’épées au bas de la tourelle, puis des coups de pistolet.
Tandis qu’il se trouvait enfermé dans le corridor, scs amis étaient attaqués sous les murs du château.
Alors il eut un accès de rage et s’écria :
— Cunégonde ! misérable vieille fille, tu m'as trahi.
Ct il ouvrit une fenêtre qui, du corridor, donnait sur le parc, cl se pencha en dehors.
Les trois frères ct le père Beauregard, qui avait rejoint ses
92* Livraison.
enfants, se battaient bravement avec trois cavaliers inconnu.' qui les chargeaient vigoureusement l’épée haute.
Les Beauregard avaient sans doute fait usage de leurs pisto» lots, mais ils n avaient atteint personne, car leurs adversaires les pressaient de plus en plus, ut aucun cadavre ne jonchait le sol.
Un moment, M. de Laffin songea à sauter par la fenêtre pour aller à leur secours.
Mais le saut était périlleux, sinon mortel.
Et, comme il no savait plus quel parti prendre, il vit tout à coup une lueur se faire à l'autre extrémité du corridor.
En même temps un homme qui tenait un (lambeau d'une main, une épée nue de l'autre, s'avança vers lui en disant :
— A nous deux, mon gentilhomme, et bas le masque, s'il vous plaît!
Cet homme, on lo devine, c’était Araaury de Noé, le vieil ami du roi Henri.
Quel pouvait être ce défenseur inconnu qui arrivait à Madeleine T
Telle fut la question que se posa SI. de Laflin éperdu.
Il if avait jamais vu Noé, et le léger ucceut (lu comte notait jkis fait pour le mettre sur la voie.
Un Gascon etf Bourgogne, c'était déjà quelque peu extraordinaire.
M de Laflin Ht toutes ces réflexions en un clin d'œil, car Noé ne lui donna pas grand temps et lui porta sur-le-champ son épée au visage.
Ia coup fut paré.
M. de laiflin était, du reste, un tireur habile. Il avait passé une partie de sa jeunesse à la cour de Savoie, où il remplirait un emploi subalterne, mais où il avait appris l'escrime d'un maître italien qui faisait alors merveille.
Dès le premier engagement, Noé se prit à sourire.
—Vous êtes une lière lame, monsieur l'jiomme au masque, dit-il.
— Place ! dit Laflin.
— Non pas ; mais, comme vous nêtca point un tireur vulgaire, je vais être obligé de m'appliquer pour vous tuer, et cela me demandera même un peu de temps. Kir conséquent, ajouta Noé, nous avons le temps de causer.
N. de Laflin ne répondait pas; mais, comme il avait reconquis, l'épée à la main, toute sa présence d’esprit, il se mit en devoir de porter à son adversaire une de ses bottes à l'italienne que les tireurs de France ne connaissaient pas. Mais, à sa grande stupéfaction, la botte fut parée.
— Mon cher monsieur, poursuivit Noé, j'ai votre nom sur les lèvres, en dépit du musquB noir posé sur votre visage; mais je voudrais que vous me l'apprissiez vous-même.
M. de Laflin demeura muet.
Seulement il pressa de plus en plus son adversaire, et usa du toutes les ruses de l'art, en lui portant les coups les plus perfides.
Mais Noé, qui cependant se défendait avec une certaine mollesse, parait coup sur coup, et continuait à parler d'un ton plaisant et goguenard.
— Votre nom, poursuivit-il, parbleu 1 je le sais; c’est votre visage que je voudrais voir, cher monsieur de Laflin.
Laflin éprouva une telle colère de voir que son adversaire le connaissait, qu'il sc découvrit et laissa arriver l'épée de Noé jusqu’à sa poitrine.
Celui-ci lui dit en riant :
— Bon ! j’ai pu vous tuer, et si je n’en ai rien fait, c’est que je n J ai pas fini de causer avec vous.
Laflin s'était promptement remis en garde, et certes il n’eût pas eu la générosité de son ennemi.
Noé continua :
— Toutes les portes sont fermées ici, et il faut que vous perdiez l’espoir de vous échapper. Donc vous ferez bien de vous exécuter de bonne grâce.
— Oh ! oh ! ricana Laflin. Que voulez-vous donc de moi ?
— Je vais d’abord vous dire co que vous venez faire ici.
— En vérité!
— Vous voulez enlever Madeleine d'Arcy.
— Que vous importe?
— Je l'ai prise sous nia protection.
— Ah ! ali !
Et, furieux, Laflin porta un terrible coup à Noé, qui ne le para qu’à moitié, ce qui lit qu'il eut le bras touché et que sa chemise so teignit de sang.
Laflin eut un cri de triomphe.
— Trop tôt, dit froidement Noé. C'est une écorchure, cher monsieur. Je ne voudrais pourtant pas en finir tout do
suito avec vous. Je voudrais vous faire entendre raison.
Et Noé qui, maintenant, avait passé de la défensive à l'offensive et attaquait vigoureusement son adversaire, Nod poursuivit d’un ton plus sérieux et presque solennel :
— Monsieur de Laflin, aussi vrai que je ine nomme le comte Amaury de Neé et que je suis le propre cousin du maréchal de Biron, votre maître, je vous jure que vous êtes perdu sans ressource, si vous ne vous exécutez promptement. D'abord, je puis vous tuer; ensuite, en admettant que je vous fasse grâce, mon cousin Biron vous châtiera, si vous ne rendez de bonne volonté tout ce que vous avez vole à ces deux enfants dont vous étiez le tuteur.
Laflin eut un rugissement do bête fauve prise au piège.
Mais ce rugissement fut sa seule réponse.
— Je le vois, dit Noé, nous ne parviendrons pas à nous entendre facilement, et il va falloir que je vous lue !
Ce disant, il se mit à presser vigoureusement Laflin, qui, h son tour, fut contraint de rompre.
Le combat avait lieu à la lueur du flambeau que Noé avait ! posé à terre.
Laflin rompait maintenant, et il ne songeait plusà attaquer.
Mais cet homme avait un merveilleux sang-froid et une astuce tout italienne.
Voyant qu’il ne pouvait échapper à l'épée vengeresse de Noé, il continua à rompre, marchant dans la direction du flambeau, et, tout à coup, il le renversa du pied.
Le flambeau renversé s'éteignit.
Alors, les deux adversaires se trouvèrent plongés dans les ténèbres.
— Mordioux ! s’écria Noé, vous Ôtes un habile homme, monsieur de Laflin!
Et, au lieu de se pourfendre, il courut à la fenêtre et cria;
— A moi, Maillefer, à moi, Guillaume!
Tandis que Noé et M. de Laflin s'escrimaient ainsi , Guillaume et le page de Mme Marguerite avaient fait de la bonne besogne.
Us avaient mis hors de combat deux des fils Beauregard. Le troisième avait pris la fuite, et ils n'avaient plus devant eux qu’un vieux gentilhomme qui, blessé, couvert de sang, se défendait néanmoins avec une sauvage énergie.
El comme Noé appelait à son aide, une fenêtre s’ouvrit, • et une femme fit feu de deux coups de pistolet sur le vieux Beauregard, qui tomba.
C'était Naucy qui avait pris la place de Hené de Maillefer et gardait Cuuégondc à vue.
Alors les deux jeunes gens se précipitèrent dans l'escalier de la tourelle dont Guillaume avait une clef.
Noé n’avait pas quitté la fenêtre, et il attendait 'do la lumière pour recommenter le combat avec M. de Laflin.
Celui-ci avait roulé jusqu’à l'extrémité do la galerie.
Noé n'entendait plus le moindre bruit.
— Tout à l'heure, disait-il, nous allons y voir clair, et alors il faudra bien que M. de Laflin s'exécute.
Los deux jeunes gens arrivèrent; l'un d eux portait un flambeau.
Mais soudain Noé jeta un cri de rage.
La galerie était vide.
M. de Laflin avait disparu.
Mil
Abandonnons maintenant le petit manoir d’Arcy-sur-Curc et Madeleine la belle châtelaine persécutée, cl Guillaume
l'orphelin dépouillé do son héritage, protégés tous doux, & présent, par Noé et par Nancy; revenons â Paris et entrons au Louvre.
Il était huit heures du soir. Le roi travaillait avec Sully.
M. de Sully était le plus fidèle sujet du roi, son meilleur .ministre, son plus sage aiui; M. de Sully avait encore, à la lile les unes des autres, deux ou trois douzaines de qualités merveilleuses ; mais il. de Sully était l'homme le plus dés agréable dont le royaume de Navarre eut doté le royaume de France.
Toujours de mauvaise humeur, avare jusqu’au fanatisme, il aurait voulu que le roi ue prit aucun plaisir, portât des pourpoints percés au coude et laissât ses courtisans allée tout uus.
Tandis que l’austère ministre était avec le roi, les conversations allaient bon train dans l'antichambre royale où il y avait un peu de tout, des gardes et des pages, des solliciteurs cl des sollicités, et finalement M. le duc d'E]>eriion, que le rui avait fait maréchal et qui, d’ordinaire, venait souper avec Sa Majesté, depuis quo Mme GabrieUe avait passé de vie à trépas, ce qui rendait le roi fort chagrin.
M. d'Epernon, tout maréchal de France qu’ii était, u’étail pas lier.
Il se plaisait aux cancans du pays, à rintiniité des petits courtisans, et il causait familièrement avec un simple garde du roi.
(juand il était entré dans l'antichambre royale,* il s'était fait un grand silence ; mais d'un geste il avait fait comprendre qu'on pouvait causer comine devant, et les pages étaient repartis de plus belle.
Les frais du la conversation étaient faits par M. de Sully.
Chacun disait son mot sur lui, et ce mot n'avait rien de flatteur.
Aussi M. d'Epernon se mit-il à rire :
— Savez- vous, mes enfants, dit-il, que les oreilles doivent joliment lui tinter, U ce pauvre Sully.
— Monsieur le maréchal, répondit un petit page, si M. de Sully n’avait que des qualités, nous dirions du bien de lui.
— Malheureusement il n'en est pas ainsi, soupira un seigneur, voici deux quartiers de ma pension qui sont arriérés, et M. de Sully fait la sourde oreille.
— 11 est si avare, dit un troisième.
— Mme GabrieUe a bien fait de mourir, reprit le page ; die aurait Uni par aller à fa messe à pied, faute de carrosse.
— Mes amis, dit charitablement M. d’Êpcruou, Sully ménage les deniers de l'Etat.
— Fus pour lui, toujours.
— Non, assurément.
— Oh ! par exemple ! fit hypocritement d’Epernon, qui ne détestait pas de voir jeter quelques cailloux daus le jardin du premier ministre.
— Tandis que nous sommes tous mal vêtus, mal équipés, reprit le hardi petit page, M. de Sully achète des châteaux, des terres, des seigneuries.
— Avec ses économies, lit d’Epernon.
— Oui, scs économies royales, dit un autre seigneur, faisant allusion aux mémoires que le ministre dictait chaque jour.
— Et puis, reprit le page qui, en grande faveur auprès du roi, se moquait de M . do Sully , il rend Sa Majesté hypucondre, à force do la tourmenter avec la politique.
— Le roi est triste, dit un autre.
— Il ne mange plus, lit un troisième.
— Il R’ennuie à mort.
— Il n’est plus amoureux.
Dit-on successivement.
Ce petit concert d’injures h l’endroit de Sully charmai d’Epernon.
— Ah! mes enfants, dit-il, vous vous plaignez de M. d> Béthune! Eh bien! ce sera bien pis quand vous aurez uno reine.
— Oh ! fit un courtisan, Mine Marguerite est une joyeuse et spirituelle princesse.
— Bah! vous savez bien que le roi va divorcer.
— Four épouser la nièce du pape, dit le page. Nous n’aurons plus quo des cardinaux à la cour, ce sera bien réjouissant, en vérité !
— Non, fit d'Epernon ; mais M. de Sully, qui continue : aller au prêche, se convertira peut-être.
I Et de rire tous, depuis le maréchal de France jusqu’au dernier des pages.
Mais, en ce moment, la porto du cabinet du roi s’ouvril et chacun se lut.
On vit alors sortir M. de Sully.
Un sanglier blessé qui sort do sa bauge n'a pas une mine plus farouche et plus rébarbative.
il jeta un regard dédaigneux sur tout ce monde qui emplissait l’antichambre, et passa outre, une liasse de papiers sous le bras.
M. d'Epernon, pour se dispenser de le saluer, s'était elfacé derrière un groupe do courtisans.
Mais le roi, qui avait accompagné Sully jusqu'au seuil de son cabinet, aperçut le maréchal et lui fit un aigue.
— Enfin ! murmura le page, le roi va donc pouvoir soulier.
Le maréchal entra.
— Dis*donc, duc, fit le roi en le prenant familièrement par le bras, tu sais que nous allons entrer en campagne.
— Vraiment? fit le maréchal. Eh bien! tant mieux, sire ; tant mieux pour moi, tant mieux pour Votre Majesté aussi, car elle aura plus de distractions en campagne qu'au Louvre.
Le roi caressa sa barbe.
— Cela est bien possible, dit-il.
— El contre qui entrons-nous eu campagne, sire?
— Contre le duc de Savoie, qui se moque de moi, dit le roi.
— - Il y a longtemps, aire.
— Je le sais, mais ma patience est à bout.
— Fort bien.
— Viens souper, duc, nous causerons de tout cela. Ce Sully m'a fait travailler deux heures de trop. Je meurs de faim.
Et le roi entraîna M. d'Epernon vers une petite table qui ne supportait que deux couverts et qu'on avait dressée dans un coin du cabinet.
Fuis il frappa sur un timbre.
Le page qui avait si bien médit de M. de Sully entra alors.
— Fais-nous servir, mon mignon, dit le roi.
— Et si le ro ; le permet, mets un couvert de plus.
Ces paroles furent prononcées par une voix de femme ; car une portière s’était soulevée sans bruit dans le fond du cabinet et laissait voir une porte entr’ouverte, et sur le seuil de celte porte, Nancy en habit de voyage.
— Nancy! exclama le roi.
— Oui, sire, dil-dle, et comme j'arrive ù l'instant, que
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foi fait une longue route pour le service de Votre Majesté, et que, comine elle, je meurs do faim. Votre Majesté m’excusera, n’est- ce pas, si je soupe en habit de voyage T
Pour le roi Henri, Nancy «'tait comme un rayon de sa jeunesse qui venait de reluire tout à coup.
Et si le Béarnais n'aimait plus depuis longtemps Marguerite do Navarre, la belle et la spirituelle entre toutes, il se souvenait qu'il l’avait aimée, et quand il voyait Nancy, il lui s militait qu’on lui enlevait quinze années de dessus les épaules et que sa barbe redevenait du plus beau noir.
Depuis, Nancy était restée, comme on l’a vu, la fine mouche au beau sourire mutin, et le roi n’avait point perdu l'habitude de lui faire ses confidences, alors même qu'il sût parfaitement que Nancy, demeurée fidèle à Mme Marguerite, ne cessait de plaider la cause et de défendre les intérêts de la pauvre reine exilée.
Les plus méchantes humeurs du roi ne tenaient pas contre le rire de Nancy.
Aussi, la voyant ce soir-là, dit-il, en se tournant vers d'Épernon ;
— Ahî maréchal, nous allons souper plus joyeusement que si nous avions Sully pour convive.
Puis il prit Nancy par la taille et lui donna un baiser retentissant.
— Sire, dit Nancy, qui se vint asseoir près de lui, j’ai voyagé presque nuit et jour et n'ai guère dormi en chemin.
— Tu reviens d’Auvergne T
— Oui, sire.
— Et tu m’apportes le consentement de Margot?
— A peu près, sire.
Le roi fronça le sourcil.
— Comment! elle résiste encore! dit-il.
— Non, sire. Mais la reine m’n tenu un langage tout à l’honneur et à la gloire de Votre Majesté, cl je suis chargée avant toute chose de vous le rapporter fidèlement.
— Peuh ! fit le roi en se servant à boire, celle bonne Margot, elle n’est pas de sa famille pour rien. Ils ont tous été prêcheurs dans cette race de mes cousins do Valois, et discoureurs comme des clercs de Sorbonne. Charles IX parlait comme son maître Hamus, ci feu mon frère Henri lit, donc! quand il entrait dans une église, il était toujours tenté do monter en chaire.
Puis le roi soupira et ajouta :
— Eh bien ! va. Voyons le sermon de Mine Marguerite.
— Sire, reprit Nancy, Mme Marguerite est une fille de France, et la gloire de Votre Majesté, aussi bien que les Intérêts de la couronne de France lui sont chers.
— Passons, dit Henri.
— Elle a résisté au désir de Votre Majesté, quand le roi voulait épouser Mme la duchesse de Beaufort.
— Pauvre Gabrielle ! murmura le roi.
— On ne fait pas un roi de France avec un bâtard légigitimé, .m’a-t-elîc dit.
— Après?
— Mlle d’Eniragues, poursuivit Nancy, est de sang royal, et comme elle est la fille du feu roi Charles et de sa matin- ye, Marie Touche!, quand Votre Majesté l’a voulu épouser, Mme Marguerite ma dit:
« C’est ma nièce de la main gauche; mais je la connais,
c’est une méchante femme qui mettrait le roi et le royaume en un précipice...»
— Nancy! Nancy, gronda le roi, vas-tu pas mal parler d’une femme qui a toute mon estime ?
— Ma foi, sire, fit Nancy sans se déconcerter, ri je n’a: plus mon franc parler, autant vaut que je me taise tout à fait.
— Eh bien! parle...
Et le roi mit un baiser sur le cou blanc de Nancy.
— Donc, poursuivit Nancy, Mme Marguerite refusait son consentement pour Mme la marquise de Verncuil, comme pour Mme la duchesse de Beaufort, pour Henriette, comme pour Gabrielle, et elle avait raison, selon moi.
— Après? fit le roi.
— Mais, quand elle a su que Votre Majesté voulait épou ser une femme digne du trône de France...
— Elle a consenti au divorce?
— En principe, sire.
— Comment 1 en principe?
— C’est-à-dire qu’elle m’a chargée de faire à Votre Majesté de sages remontrances, après lesquelles, si Votre Majesté veut passer outre, elle donnera son consentement.
Nancy mentait gentiment en parlant ainsi, car elle avait dans son aumônière la lettre de Mme Marguerite par laquelle la pauvre reine consentait à tout ce que voulait le roi.
Mais Nancy avait ses projets.
— Voyoas les remontrances, dit le roi.
— Sire, reprit Nancy, Mme Marguerite trouve que la princesse de Médicis est d’une très-grande maison, étant la nièce de feue Mme Catherine et la nièce en même temps de Sa Sainteté le Pape. Mais Votre Majesté a-t-elle réfléchi que les gens de sa religion, qui ont soutenu Votre Majesté de leur épée et l’ont aidée à conquérir son trône, seront blessés de ce mariage ?
— Ah ! fit le roi, c’est l’opinion de Margot?
— Oui, sire !
— El c’est pour cela que lu es revenue à Paris ?
— Dame !
— Et c'est la seule objection de Margot ?
— La seule.
— Eh bien ! dit le roi, tu peux remonter à cheval ou en litière.
— Bon !
— Et C'en retourner en Auvergne dire à Mme Marguerite que je la remercie de ses conseils, mais que les choses sont arrangées au mieux. Mme Catherine, ma sœur, et Sully, qui tous deux sont de la religion cl n’en veulent démordre, me poussent à conclure cette alliance.
— Fort bien, dit Nancy; mais, avant que je me repose. Votre Majesté me permettra de souper?
— Oh! certainement, dit le roi.
— Et de lui conter mes aventures de voyage.
— Tu as eu des aventures?
— Oui, sire, pourquoi pas ?
— Friponne ! dit le roi en souriant*
— Votre Majesté se trompe, reprit Nancy, mos aventure* n’ont rien de galant.
— Ah!
— D’abord, j'ai rencontré un ami de Votre Majesté, un vieil ami, le meilleur peut-être.
— Alors, dit simplement le roi, c’est de Noé que tu parles?
— Naturellement, sire.
— El où était-il, Noé ?
EU* * V| ail affûtée du plu* grand béroa do notre teinp* ll'jge ÎÎJ.
— A Auxerre.
— Bah !
— 11 allait voir son cousin Biron.
A ce nom le roi fronça légèrement le sourcil, mais il ne souffla mot.
— Nous avons fait roule ensemble un bout de chemin, poursuivit Nancy, et nous avons découvert une jeune fille auprès de laquelle toutes les femmes que Votre Majesté a aimées jusqu'à ce jour ne sont que des laiderons.
— Ventre-saint-gris ! s’écria le roi dent les yeux s'illuminèrent, te moques-tu de moi, Nancy T
— Aucunement, sire.
El Nancy se dit tout bas :
— Bon ! je crois que je le tiens. Avec un cotillon pour app.1t, on mènera toujours le grand roi jusqu'au bout du monde.
Nancy connaissait son roi Henri sur le bout du doigt.
Du moment où il s’agissait d’un joli minois, le grand homme de guerre était tout oreilles.
Nancy put donc raconter dan»; tous scs détails l’aventure
du petit manoir d’Arcy-sur-Cure et s’extasier sur la beauté de Madeleine.
— Mais enfin, dit le roi, qu’est devenu l’homme au masque?
— Il a sauté par la fenêtre, au risque de se rompre le cou. Mais il ne s'est fait aucun mal.
— Et ses compagnons?
— On en a tué deux. Les deux autres sont blessés et ont pris la fuite.
— Mais l'homme au masque vous a échappé et personne de vous n’a vu son visage?
— Personne.
— Ce qui fait que Laffin, si c’est lui, niera comme un beau diable.
— Hélas! dit Nancy. Mais le maréchal fera justice.
— Tu crois?
— Et si le maréchal refuse, dit Nancy, le roi est là.
— Ah ! oui, fil Henri, qui caressait toujours sa barbe tressée en pointe et semée de quelques filets blancs, c'est toujours sur moi que l’on compte.
— Ce qui est bien naturel, lit Nancy avec un fin sourire.
— Oui, mais que puis-je fairo en tout cela ?
— Sire, dit Nancy, que Votre Majesté daigne suivre mon raisonnement.
— Parle.
— On m’a tlil aujourd'hui que les fourberies du duc de Savoie avaient irrité Votre Majesté.
— El je le vais aller corriger promptement, «lit le roi.
— Par conséquent, Votre Majesté ira rejoindre le corps d'année que commande M. de Biron?
— Assurément.
— Et elle traversera la Bourgogne?
— Je te vois venir, ma commère. Tu me ménages une halte au château d’Arcy.
— Oui, sire. Et, dès lors, je ne suis plus en peine des orphelins. Si M. de Biron se fait tirer l’oreille pour forcer Laftin à rendre gorge, c'est Votre Majesté rlle-mème qui se chargera de la besogne.
— Comme lu arranges les choses! dit le roi .
— Ce n’est pas pour Votre Majesté seulement, qui s'éprendra de celle belle tille à première vue, c’est pour elle aussi ce que j’en fais, sire.
— Plalt-il?
— Elle s’est affolé© du plus grand héros de notre tempe, acheva Nancy.
A ces derniers mots, lo roi tressaillit d'aise.
— Vraiment ? dit-il.
Nancy raconta alors en que Madeleine lui avait dit de ce vaillant homme de guerre qui portail une écharpe blanche sur sa cuirasse, que la pauvre petite, le visage collé aux grilles de son cloître, avait entrevu l’espace de quelques minutes et à qui elle avait donné son cœur (tour toujours.
Le rot écoutait, ravi, et, pas plus que Nancy, il ne douta un seul instant que le héros dont il était question fût autre que lui.
— Pauvre petite ! dit-il.
— Par conséquent, ajouta Nancy, Votre Majesté ne se peut refuser à l'aller réconforter au plus vite.
— Oui, mais Mme Henriette ? dit le roi.
Nancy haussa imperceptiblement les épaules.
— Elle est jalouse, la marquise, continua le roi.
— Bal»! fit Nancy, Votre Majesté adorait la duchesse de Beaufort, ce qui ne l'empêchait pas de courtiser Mlle d’Entragues.
— Cela est vrai, dit le roi.
— Votre Majesté a le cœur assez vaste pour aimer deux femmes à la fois.
— Et même trois, fit le roi Henri qui caressait toujours sa barbe. Eh bien! nous causerons de tout cela demain, ma mignonne, d’autant plus qu’avant huit jours j’entre en campagne.
Comme Ifl roi disait cela, cette draperie qui s’était déjà soulevée pour livrer passage à Nancy, fut écartée de nouveau, et un personnage que personne n’attendait entra dans le cabinet.
Il avait casque en tête, cuirasse eu dos, bottes à entonnoir garnies d’éperons retentissants, et son manteau, que sa rapière avait relevé par un coin, était tout maculé de poussière et de boue.
— Calaor ! s'écria le roi.
— Oui, sire, répondit le beau Calaor, qui salua Nancy et vint baiser la main du roi; mais Votre Majesté devrait bien donner à ses gardes et à ses pages l'ordre d'être plus polis. J‘ai cru qu’il me faudrait dégainer pour arriver jusqu’ici.
— C’est qu’aussi, mon bon ami, dit le roi en riant, on n’entre pas au Louvre comme dans un moulin.
— MorJioux! quand on a affaire au roi, cependant.
— Tu as affaire à moi?
Cal n or fit un pas en arrière.
— Palsambleu! rire, dit-il, je commence à croire que c’est peine perdue que de faire cent vingt lieues à franc étrier pour le service du roi, si on est reçu comme cela.
Et Gulaor prit un air important.
Lo roi ne se fâcha point. Il se borna à regarder le maréchal d’Epernun.
— Conviens, mon pauvre duc, que je ne suis pas un roi bien majestueux et bien imposant. Nancy me parle comme n un soudard, et ce cadet de Gascogne que voilà et qui s’entête à croire qu’il est mon fils, ce que je nie. . .
— Oh ! sire, fit Galaor d’un ton de reproche.
— Ce Gascon entre ici sans crier gare... en bousculant tout le monde et en se plaignant qui pis est.
Mais, comme le roi avait dit tout cela sans cesser de sourire, Gulaor ne se déconcerta point.
Il demeura debout, lier et digne comme un hidalgo quelque peu cousin du Cid Campeador.
— Ah! dit le roi, tu as fait cent vingt lieues ii franc étrier?
— Oui, sire, et presque sans boire ni manger.
— Duc, dit le roi, s’adressant encore à d'Epemon, vous allez voir que le drôle va me prouver que je le dois inviter à souper.
— Votre Majesté m’invitera, j’en suis sûr.
— Ah! tu crois?
— Lorsque je lui aurai raconté nmn voyage.
— On raconte mai quand on a le gosier sec, dit Nancy, et surtout quand ou est debout. Asseyez-vous donc, Galaor, le roi le permet.
En même temps, Nancy offrit son propre verre au Gascon.
Celui-ci le vida d'un trait et reprit :
— Sire, j'arrive de Savoie.
— Ah! ah ! fit le roi. Je gage que tu vas me dire du bien de mou cousin Charles-Emmanuel.
— Non. sire. Le duc de Savoie est le plus mortel ennemi de Votre Majesté.
— Si c’est co que tu veux m’apprendre, tu as eu tort de tant te presser, dit le roi. .
— Aussi ai-je des choses plus graves à «lire à Votre Majesté.
— Oh ! de quoi s'agit-il donc?
— D’une trahison.
A ce mot, le roi fit un brusque mouvement.
— Et qui donc me trahit? s'écria-t-il.
— Le meilleur ami de Votre Majesté, dit froidement Galaor.
Celle fois, le roi cessa de sourire, et Nancy et d’Épernon sc regardèrent avec inquiétude.
Galaor était bien toujours le bel aventurier, no doutant do rien, pas iiiCmiio de son origine, et qui avait si galamment délivré Mme Marguerite, prisonnière au château d'Amboisc.
Lo roi l’avait en amitié, tout en le tenant pour un vantard, et se défendant bien haut d'avoir jamais connu la mère d'un pareil Gascou.
Mais Galaor n'en démordait pas ;
I)U ROI HENRI
— Quand on ressemble Irait pour Irait à Votre Majesté, disait-il, on ne peut être que son fils.
Or, comment Galaor revenait-il de Savoie?
Voilà ce que le roi, qui lui avait donné un message à porter à M. de Biron, ne pouvait pas comprendre.
Galaor n était pas homme à jamais perdre l'avantage d’une position, si cet avantage se présentait.
Le roi l'avait laissé debout au milieu du cabinet, et ne l’avait point invité à souper.
Mais Galaor avait prononcé le mot de trahison et l'attention du roi était devenue grande.
Aussi Galaor se dit :
— ■ Maintenant, si on veut que je parle, on me donnera à souper.
Et il ne sou fila plus mot.
— Ah çà, s'écria le roi, t’expliqueras-tu. maudit Gascon?
— Sire, répondit Galaor sans s'émouvoir, le» explications que je donnerai h Votre Majesté sont longues et diffuses, et j'en ai pour un bout de temps. Que Votre Majesté daigne me permettre de descendre aux offices et de calmer mon estomac en souffrance avec un morceau de venai -on. Après, je remonterai et je dirai...
Le roi eut un geste d'impatience.
Et regardant d’Èpemon :
— Quand je te le disais, duc, fit-il, quo je serais obligé de l'inviter à souper.
Et Henri de Bourbon, roi de France et de Navarre, frappa sur le timbre et dit au page qui entra :
— - Qu'on mette le couvert de maître Galaor.
— Votre Majesté a raison, dit Galaor, je ne cause jamais plus clairement que la fourchette à la main.
Et il se mit à table à la gauche de Nancy.
-Parleras-tu maintenant, maudit Gascon, dit le roi, et me diras tu quel est ce meilleur ami qui me trahit ?
—Pardon, sire, répondit Galaor, qui avait déjà la bouche pleine, je n’ai pas tout à fait dit cela.
— Comment?
— J'ai dit qu’un de vos meilleurs amis pourrait bicu vous trahir.
— Quel est-il?
— Voilà ce que je ne dirai qu'après avoir fait part à Votre Majesté de mon voyage en Savoie.
— Ah ! c’est juste. Tu es allé en Savoie ?
—Oui, sire.
—Pourquoi?
— C’est tout une histoire.
— Voyons ? je t’écoute.
Le roi u était pas pat. ut d’ordinaire, mais ce mol de trahison avait sonné si i ial à son oreille qu’il n’était pas fâché de reculer le plus pos ble la conclusion annoncée par Galaor.
Galaor reprit :
— Votre Majesté m'a envoyé en Bourgogne, auprès de M. de Biron, pour l'averti: qu’il se pourrait faire que la campagne contre le duc de ï ivoic s’ouvrit au premier jour, et qu’il se Uni prêt.
— C’est cela même, dit le roi.
— M. de Biron est un petit roi dans son gouverneinenLOn ne jure que par lui, on ne voit que par lui, et s’il voulait mettre une couronne sur sa tèlo, il n’est pas un Bourguignon qui s'y opposât.
Le roi trouva de nouveau le sourcil ;
— Peuhf dit-il, il y aurait peut-être quelques petites difficultés. Mais continue...
— M. de Biron m'a reçu magnifiquement, comme un véritable ambassadeur. Pendant huit jours on m’a fêlé à l’égal d'un prince légitime.
— Et après?
— Attendez, sire, M. do Biron a un secrétaire, un confident, un ami qui possède toute sa confiance. On le nomme M. de Lafiin.
— Bon ! dit le roi. Nancy lu’cn parlait tout à l'heure.
— M. de Laffin, poursuivit Galaor, a de son côté un secrétaire, uuami, un confident. C’est un petit jeune homme qui ressemble à une femme, est effronté comme un page, faux comme un jeton et qui fait de M. de Laftin tout ce qu'il veut. On le nomme Üénazé.
Ce nom était parfaitement inconnu au roi.
—Que Votre Majesté, poursuivit Galaor, daigne suivre avec attention mon raisonnement.
— J'écoute, dit le roi.
— Le petit Bénazé fait de M. de Laffin tout co qu’il veut
— Bon!
— M, de Laffin impose à M. de Biron ses plus étranges volontés.
— Eh bien ?
— Il s’ensuit que M. de Biron faisant tout ce que veut Laffin, et Laffin obéissant» tous les caprices de Rén-ué. c’est Hénazé qui est le vrai gouverneur de Bourgogne.
— Mais où veux-tu en venir? dit le roi, qui trouvait que Galaor était un peu diffus.
— Vous allez voir. sire. Au boulde huit jours. comme j’allais mettre le pied à l’étrier pour revenir ici, M. de Biron me manda auprès de lui cl me dit :
« — Mon cher seigneur, le roi est irrité justement contre le duc de Savoie qui manque de franchise, et. beaucoup plut Italien qu’on ne pense, ne veut pas céder la Bresse en échange du marquisat do Saluces et garde les deux. Mais j’estime qu’avant de déclarer la guerre à Charles-Emmanuel, il serait bon de tenter auprès de lui une dernière démarche conciliante. Cette démarche, faite au nom du roi directement, n'aboutira pas. Du moins, c’est l'opinion de Laffin.
« Laffin qui était présent à l’entretien, fit un signe de tête affirmatif et me dit :
« — Lo roi a dit plusieurs fois, et en présence do trèsgrands seigneurs, qu'il irait châtier le duc et qu'il le hisserait en chemise et nu-pieds dans son palais de Chambéry.
« Le duc est très-irrilé. Il s'ensuit qu'il ne voudrait rien entendre d’un messager du roi.
« — Alors, dis-je à M. de Laffin, la démarche est inutile.
« — Au contraire, répliqua le maréchal. Je suis resté, moi, dans do bous termes avec le duc. Je vous nomme mou ambassadeur auprès de lui, monsieur Galaor.
« — Fort bien, monseigueur.
« — Vous lui portez un message de moi. et je suis à peu près certain qu’il réussira. »
Galaor s’arrêta un moment pour reprendre baleine.
— Et tu t’es chargé du message? dit lo roi.
— Oui. sire. Je suis parti lo soir même.
— Seul?
— Avec Rénué, le secrétaire de Laffin.
— Ah! ah I
Galaor tondit son assiette.
— Monsieur le maréchal, dit-il à d'Éperuon, passezmoi un peu de cette hure de sanglier, j'ai mon estomac en capilotade.
Le duc d’Épcrnon servit Galaor, et celui-ci reprit son récit.
Nancy était devenue grave et soucieuse. Elle voyait poindre l'orage à 1‘ horizon, alors que le roi ne devinait rien encore.
Galaor reprit :
— Ce Hénazé ne me plaisait guère. Pendant tout le voyage, qui dura huit jours, je me demandai si le jeune homme n’était pas une fille habillée en garçon, tant ses manières étaient efféminées.
Enfin nous entrâmes sur les terres du duc.
Dans chaque ville, dans chaque village, les officiers du duc venaient à notre rencontre et nous faisaient fête et honneur.
Hénazé paraissait au mieux à la cour de Savoie.
Quand nous arrivâmes à Chambéry, le duc nous envoya saluer et inviter à souper par un de ses chambellans.
M. Renazé se montrait hautain, impudent et ou eut dit que les États du duc étaient à lui.
— Peste ! me disais-je, M . Hénazé, tout seul, se fût mieux encore acquitté du message.
Le duc est un prince très affable, qui s’est fait un masque d'incomparable bonhomie.
Il nous jura que son plus ardent désir était de vivre en paix avec un voisin aussi puissant que le roi de France et qu’il lui donnerait toute satisfaction.
Le duc nous garda trois jours et nous choya comme des princes souverains.
Au bout de ce temps, Hénazé me dit ;
— Nous pouvons nous en retourner. Le duc in’a confié un message pour le maréchal, cl tout s'arrangera, j’en suis sûr, ù la satisfaction du roi.
Cela me parut louche.
C’était moi qui avais apporté la lettre du maréchal, c’était à moi qu’on devait confier la réponse.
Mais Hénazé me dit :
— Je suis venu plusieurs fois ici déjà, et le duc est plus familier avec moi qu’avec vous.
Je parus me contenter de cette explication, mais j’avais mon projet ; et nous repartîmes.
Hénazé paraissait enchanté au point que je fis cette réflexion ;
— Qu’est-ce que cela peut donc faire à cette demoiselle qu’on fasse ou non la guerre au duc de Savoie T
Hénazé avait enfermé la lettre du duc au maréchal dans une aumùnière de cuir qui ne le quittait ni jour ni nuit.
Deux ou trois fois, comme nous traversions des gorges désertes, des vallées sauvages, j'eus la tentation de lui planter ma dague entre les deux épaules et de l'envoyer pourrir au fond d’un ravin, après m’ètrc emparé de la lettre.
Mais, outre qu’il me répugnait, moi homme, de tuer cette , femmelette, je me dis que l'occasion de savoir au juslo quelle était la mission dont il s'était chargé sc présenterait certainement.
Nous arrivâmes à Lyon et nous descendîmes dans une hôtellerie sur le bord de la Saône, qui a pour enseigne : Au Cheval-Noir.
Encore trois jours, et nous serions à Dijon. Il n'y avait donc plus de temps à perdre.
Dans les différentes hôtelleries où nous étions descendus, j’avais remarqué que Hénazé gardait, suspendue à son cou, la fameuse aumônière.
Il couchait avec. Il n’y avait donc qu’un moyen de s’eo emparer, le tuer; et, je le répète â Votre Majesté, cela me répugnait.
Heureusement, i) me vint une idée, ou plutôt un souvenir. Je me souvins qu'au château d’Amboisc, une chambrière du nom de Périne,et qui était au service de M. de Pont-Ribaud, m’avait enseigné la fabrication de certain narcotique au moyen duquel elle se garait de l’amour de son vilain maître.
L’hôtelier du Cheval-Noir, voyant qu'il avait affaire à des gens de qualité, nous demanda deux heures pour préparer un souper digne de nous.
Hénazé profita de ce répit pour aller prendre un bain et se parfumer.
Moi, je courus chez un droguiste, qui me vendit les substances nécessaires à la composition de mon narcotique, et, l’heure du souper veuue, je le mélangeai au vin que Rénazé devait boire.
Nous étions placés vjs-à-vis l’un de l’autre, nous avions chacun notre bouteille, et Votre Majesté sait que je suis un buveur très-présentable.
— Si je le sais! fil le roi. Tu as déjà vidé les caves du Louvre. Mais continue.
— Comme Votre Majesté le pense , poursuivit Galaor, Rénazé était ivre-mort à la lin du souper. On le porta sur son lit et je le déshabillai moi-môme.
— Et lu t’emparas de launiônièrc ?
— Naturellement.
— Oui, dit le roi, mais la lettre était cachetée ?
Galaor sourit :
— Sire, dit-il, une genle demoiselle, que Mme Nancy con* naît bien et qui s'appelle Idoline, m’a enseigné le moyen de passer outre.
— Comment cela T
— D’ouvrir un pli cacheté sans briser le seel.
— Vraiment! fil le roi, et comment fais-tu?
— J’allume une bougie.
— Fort bien.
— Je prends un couteau à lame bien mince et je fuis chauffer celle lame.
— El puis î
— Et puis je la passe délicatement entre la cire et le parchemin. La cire, au contact de la lame chauffée, se détache sans que l’empreinte du cachet soit le moins du monde détériorée, et quand j’ai pris connaissance de ce que contenait la lettre, je la referme par le môme procédé. Cest fort simple, comme le voit Votre Majesté.
— Fort simple, en effet, dit le roi. mais il y a de pauvres diables qui rament sur mes galères qui n’ont pas fait pis.
— Dame I fit naïvement Galaor, quand il s’agit du service du roi, on n’y regarde pas de si prè*.
— Amen ! dit Nancy.
— Alors, tu as lu la lettre?...
— Oui, sire.
— Que contenait-elle ?
— Mille protestations d'amitié du due pour le maréchal.
— Don !
DU ROI HEfoRI
— Mais rien do précis. Lo duc se renfennait dans une foufe de restrictions et de faux-fuyants, cl terminait en disant : «J’écris à Lafïin, votre conseiller intime, et il vous fera part do nos projets. »
— Ah ! le duc écrivait à Lafïin ?
— Oui, sire.
— Et tu as lu cette lettre ?
— Parbleu I
— Elle était donc dans l'aumônitre ?
— Non, mais dans le dos du pourpoint de Rénazé. J’ai eu la peine de recoudre le pourpoint.
— Eh bien! que contenait celte lettre f lit le roi de plus en plus impressionné.
— Sire, dit froidement Gulaor, c'est ici qu'il faut que Votre Majesté me croie sur parole, car je n'ai pas eu le temps d'en prendre copie. Mais, je le jure, que ma tête roule à l'instant sur le billot, si je mens!
firiaor parlait avec un accent de franchise auquel il était impossible de se méprendre.
— Va, dit le roi, tout ce que tu me diras, je le tiens pour vrai, par avance.
03* Livraison. ‘
Le roi était grave et triste.
Il entrevoyait vaguement que son ami le maréchal de Biron .avait un rôle dans les fourberies du duc de Savoie.
— Sire, continua Galaor, je vous l'ai dit, Rénazé est fort bien avec le duc Charles-Emmanuel.
— Que m'importe T
— Ce que Rénazé veut, M. do Lafïin le teut aussi, et ce que veut M. de Lafïin, le maréchal le veut presque toujours.
— Mais la lettre, que contenait-elle?
Le duc appelait Lafïin son « cher ami, * il commençait par lui déclarer qu'il ne rendrait pas le marquisat de Saluées et se moquait du roi de France.
— Ah ! il disait cola !
Et le roi eut un éclair de colère dans les yeux.
— Mais il consentait à se dessaisir do la Bresse.
— Ah ! ab !
— La Bresse réunie â la Bourgogne, augmentée do la Franche-Comté et d’une partie «lu Lyonnais, ferait un assez joli royaume, sire, dit encore Galaor.
Digitiz
i.«* roi tressaillit.
— OA vi ux-tu en venir? fit-il.
— Attende*, sire. Le duc de Savoie se dessaisirait donc «lo la Bresse.
— Il nie la rendrait ?
— Non pas à vous, sire. Le duc se moque de vous, et si Voire .Majesté se fait fort do l’aller mettre tout nu dans son manoir de Chambéry, le dur est persuadé qu'il viendra chanter un Tt Deum dans l'église de Notre-Dame de Paris, quand lion lui semblera.
Henri de Bourbon haussa les épaules.
— Après? fit-il.
— Le duc de Savoie veut marier sa fille, reprit Galaor. Et il lui donnera lu Bresse en dot.
— Si je le permets, dit le roi.
— Attende* encore, sir»*. Ce n'est pas le tout que d'avoir la fille et la dot, il faut encore trouver le gendre.
— Et le duc l’a trouvé?
— Oui.
— Et... ce gendre?
— C’est M. le maréchal de Biron, à qui l.aflin est chargé de transmettre les offres du duc.