I.e mémo sourire dédaigneux revint aux lèvres de Sully
— Sire, dit-il, le maréchal était pauvre, il est riche ; Votre Majesté l’a surchargé de toutes les dignités dont on puisse accabler un homme.
— Alors, il est content ?
— Non, il désire deux choses encore.
— Ah!
— Il veut une couronne.
Le roi haussa les épaules.
— Et puis ? fit-il.
— Et il veut une fille de souverain pour femme.
Le roi se mil à rire.
— En tous cas, dit-il, ce n’est pas le duc de Savoie qui lui donnera la sienne.
— Biron n’en voudrait plus, sire.
— Peste !
— Il vise plus haut.
— En vérité !
— El une infante d Espagne comblerait ses vœux.
A ces mots prononcés froidement par Sully, le roi fit un soubresaut.
— Sully, dit*il, Sully ! prends garde!
— A quoi, sire?
— Quand on avance de pareilles accusations, il faut les prouver ! •
— Aussi suis-je prêt, sire.
I/accent de Sully était si convaincm que le roi frissonna et jeta un regard éperdu A M. d’Êpcrnon.
Vit
Il y eut un moment de silence parmi les trois personnages.
Sully était prêt à formuler son accusation ; mais on eût dit que le roi hésitait à l’entendre.
— Pardon, sire, dit enfin le grand maître de l'artillerie, la preuve de ce que j'avance viendra toujours assez lût, et si Votre Majesté ne veut pas mVntondre aujourd'hui...
— Au contraire, dit le roi, qui parut faire un suprême effort de volonté, parle.
— Eli bien, sire, le maréchal a fuit un traité.
— Avec le roi d’Espagne î
— Non, mais avec le comte de Fuentès, son ambassadeur, ce qui est la même chose.
— Et que dit ce traité? demanda le roi, qui avait repris un calme effrayant.
— Il contient trois articles.
— Voyons?
— Par le premier, le maréchal se déclare indépendant dans son gouvernement.
— Bon !
— Par le second, il s’engage à fusionner ses troupes avec les troupes espagnoles pour aller faire le siège de Paris et renverser Votre Majesté.
— Fort bien.
— Par b* troisième, il reçoit, en échange de ses bons et loyaux services, l’investiture du royaume de Bourgogne, une partie de la lorraine et de la Franche-Comté et la main d'une infante d’Espagne.
— Voilà, dit froidement le roi, un traité que je voudrais bien voir.
— En voici une copie, sire.
El Sully, avec un sang-froid féroce, ouvrit son pourpoint cl tira de sou sein un parchemin qu’il mil sous les yeux du roi.
— Bon ! dit Henri, toujours câline, comment cette pièce est-elle en tes mains ?
— On me l’a fait tenir à Dijon. Un jeune homme que je ne connais pas et qui, du reste, était masqué, s’est jeté audevant de mon cheval, comme j’entrais dans la ville, et me l'a remise sous pli ; puis il s'est perdu dans la foule. D’abord j’ai cru il un placct, et j’ai attendu, pour l’ouvrir, que je fusse descendu en mon liôlidlerie.
— Cette pièce doit être fausse, dit le roi.
— Sire, répondit Sully, je ne me ferai pas plus méchant que je ne suis, et j’avouerai à Votre Majesté que je l’ai cru comme elle.
— Tu vois bien.
— Mais j'ai eu le soir même la preuve que M. le comte de Fuentès avait passé huit jours incognito à Dijon. Si le traité n’existe pas, qu’y venait-il faire ?
Le roi regardait le parchemin.
Tout à coup son visage s’éclaira :
— Sully, dit-il, as-tu remarqué 1a date?
— Oui, sire.
— Elle est antérieure au voyage que Biron a fait à Lyon.
— Cela est vrai, sire.
— Eh bien ! Biron s'est repenti depuis.
— Je voudrais le croire.
— Ce traité, il ne le tiendra pas.
Sully haussa les épaules.
— Ecoule -moi à ton tour, dit le roi en clignant les yeux. Sais-tu pourquoi j'ai envoyé Biron à Londres ?
— Non, sire.
— Pour le faire profiler des bous conseils de ma sœur et amie la reine Elisabeth.
— En vérité !
— Et la reine lui a donné un conseil qui en vaut bien un autre.
— Ali!
— Elle l’a fait assister su supplice du comte d’Essex, ce favori qui l'avait trahie.
— Je sais cela, sire.
Le roi eut un geste de surprise.
— Ce diable d'homme, fit-il eu regardant d’Epernon, i I sait tout !
Sullv no sourcilla pas.
— Et comment le sais-tu ?
Sl'kLY.
— Sire, dit Sully, que Votre Majesté me daigne apprendre ce qu’elle sait elle-même, et je parlerai eosuite.
— Oh ! volontiers, dit le roi avec bonhomie.
Puis, caressant de la main sa barbe pointue, il reprit :
— Ce n’est pas un ambassadeur que j'ai envoyé à Londres, c’est deux.
— Comment cela, sire?
— I.e premier, c’était Biron. Mais l'autre, qui a fait le voyage incognito, ne s’est reposé ni jour ni nuit.
— Et il est arrivé avant le maréchal?
— Justement, il l a devancé de vingt-quatre heures et il a remis à la reine une lettre confidentielle dans laquelle je lui ouvrais mon cœur.
— Yoyez-voua ça? fit Sully avec ironie.
— Mon deuxième ambassadeur, caché dans une maison du voisinage de celle où la reine, prévenue, avait voulu qu’on logeât le maréchal, ne l’a donc pas perdu de vue. Un des gentilshommes de ma sœur Elisabeth l’a forcé à voir passer le condamné.
— Vraiment !
— Il a vu tomber la tète du comte d'Essex.
— Et il a été épouvanté ?
— Si épouvanté, qu’il voulait repartir sur-le-champ. Mais enfin, il a été reçu par la reine, et voici la lettre qu’elle m’écrit.
Sur ces mots, le roi ouvrit le tiroir d’une table sur laquelle il avait le coude appuyé et il mit sous les yeux de Sully une lettre d’Elisabeth, la farouche reine vierge.
— Alors, sire, dit Sully, votre deuxième messager est revenu sur-le-champ?
— En même temps que Biron, dont l’épouvante était sans limites.
— Et Biron l’a vu ?
— Non, pendant toute la traversée de Douvres à Calais, il s’est tenu caché dans l’eutre-ponl.
— Et. . . arrivé à Calais ?
— A Calais, il ne s’est plus occupé du maréchal, qui sera allé passer la nuit chez le gouverneur.
— Vous croyez, sire ?
— Dame! la preuve en est que mon messager est arrivé ce matin ici. Si le maréchal ne s’était pas arrêté, il serait ici pareillement.
— Sire, dit Sully, je voudrais bien voir ce messager.
— C'est facile, dit le roi.
El il frappa sur un timbre.
Un page souleva une portière.
— Qu'on aille me chercher Galaor, <iit le roi.
Kl, deux minutes après, Galaor entra.
Galaor, en voyant Sully, n'eut aucune peine à deviner ce qui s'ôtait passé.
Évidemment Sully arrivait avec des accusations formidables contre le maréchal.
— Galaor, mon ami, dit le roi, conle-nous donc un peu ton voyage à Londres,
Le Gascon ne se lit point prier.
Avec sa verve méridionale, avec son imagination pittoresque, il retraça cette épouvante de Biron, dont il avait été l’invisible témoin, tant à Londres que sur le navire qui le ramenait en France.
— Alors, dit le roi, quand il eut terminé, tu le crois guéri de la pensée de me vouloir trahir ?
— Je le jurerais, sire.
— Monsieur Galaor, dit Sully, vous êtes jeune et je suis vieux, souffrez que je vous donne un conseil.
— Parlez, monsieur.
— Ne faites jamais un serment sans être sûr do le pouvoir tenir, dit froidement Sully.
— Ah ! fit Galaor.
— Et maintenant, reprit Sully, laissez-nioi donc vous faire une question.
— J’écoule, monsieur.
— Quand vous êtes arrivé à Calais, qu’avex-vous fait?
— Monsieur, répondit Galaor, j'avais ordre du roi do ne faire que les deux chemins.
— Bon !
— J avais, en m’euibarquant, laissé mon écuyer à Calais et je lui avais enjoint de sc tenir sur la plage, avec mon cheval tout sellé, aussitôt qu’il verrait un navire en mer.
— Fort bien.
— Ce qui fait qu’en débarquant, j'ai sauté en selle et j'ai piqué des deux sur la route de Paris.
— Sans plus vous occuper du maréchal ?
— Aucunement.
Ce sourire cruel de satisfaction dédaigneuse qui était fa* tnilier à Sully reparut encore sur ses lèvres.
— Merci de vos renseignements, monsieur Galaor, dil-B.
Galaor s’inclina et fil un pas vers la porte.
Le roi était si préoccupé qu’il ne songea pas à le retenir.
Galaor sorti, Sully regarda le roi.
— Ainsi donc, sire, dit-il, l'opinion de Votre Majesté est que le maréchal s'en est allé souper et coucher chez le gouverneur ?
— Oui, dit le roi.
— Votre Majesté se trompe.
— Hein ! fit Henri, qui tressaillit de nouveau.
— Votre Majesté m’excusera, dit Sùlly, mais je saurai lui rappeler quelle m’a Comblé d'honneurs, de charges et de dignités, et que si elle m'a fait surintendant de ses finances, grand maître de son artillerie, elle m'a également chargé de la police du royaume.
— Où veux-tu en venir?
— A ceci que, moi aussi, j’ai envoyé un messager h L ondres.
-Ah
— Lequel n’a pas quitté le maréchal plus que son ombre.
— Eli bien ?
— Le maréchal, revenu 5 Calais, ne s'est point arrêté chez le gouverneur.
— Bon !
— Il a fait comine messire Galaor, il est monté précipitamment h cheval et il est parti à franc étrier.
— Où est-il allé?
— Mon messager, qui avait, durant le voyage, emprunté divers déguisements, était précisément devenu le garçon d écurie qui lui a tenu l’étrier quand il sautait en selle.
— Ali ! ah I
— Ht il l’a entendu «lire en patois béarnais à M. de Laflin, son écuyer: « A Dijon ! maintenant..., et je ne sentirai ma tête solide sur mes épaules que lorsque j’en aurai franchi les portes. »
— Il a dit cela ? dit le roi pâlissant.
— Oui, sire.
— Alors il no viendra pas ici ?
Il compte y venir, sire.
— Mais quand ?
— Quand il aura quarante mille soldats pour l’escorter et venir faire le Biége de Paris, sire.
— Ventre -saint-gris ! s'écria le roi, dont l'œil terne et - sans rayons jusque- 15, étincela comme un jour de bataille, je te jure qu’il y viendra seul, mon ami, ou c’est moi qui l’irai chercher!
Et In roi, frappant de nouveau sur le timbre, appela :
— Galaor! Galaor!
— Sire, me voilà, dit le Gascon.
— Tu es las, dit le roi.
— Jamais pour le service do Votre Majesté, sire.
— A cheval, alors !
— Oui, aire, h l’instant.
— Tu vas galoper jusqu’à Dijon.
— Oui, sire.
— El mort ou vivant, tu m'amèneras le maréchal.
Mais Galaor ne bougea.
— Sire, dit-il. Votre Majesté m'a fait une promesse la veille du siège de MuntmoiiUn.
— Et je suis prêt à la tenir encore, dit le roi d’une voix émue. — Je t’ai promis de pardonner, mais à une condition.
— Laquelle, sire ?
— A la condition que lus deux genoux eu terre Biron mo confesserait sa faute.
— Et s'il le fait, aire ?
— Je tiendrai ma parole.
Galaor fit un pas vers la porte.
IV un geste, le roi le retint :
— Écoute encore, dit-il .
Galaor attendit.
— Tu vas à ton tour me donner la parole de ne pas dire nu maréchal que je sais tout.
— Mais, sire...
— Ou j’envoie un autre messager à Dijon.
*— Soit, dit Galaor. Je vous le jure, sire.
Et il sortit.
Dans l’escalier, le Gascon avait murmuré :
— Je ne dirai rien, moi, innia il me vient une bien belle idée. . et jo crois avoir trouvé un adversaire à ce scélérat tie I -aflin !
Et Galaor gagna les écuries , se fil saller Un cheval et partit au galop pour Dijon.
Trois jours après, C.alaor était à Dijon.
Peut-être bien qu'en calculant l'heure Ho son départ de Fontainebleau et celle de son arrivée à Dijon, on eût trouvé qu’il n’avait pas fait grande diligence; mais Gulaor s’était arrête quelques heures en routo.
Où T
C’était son secret, et ce secret, il le garda.
Biron, pâle, la sueur an front, cherchait des yeux Laffin et ne le trouvait pu.
l.afTin avait disparu.
On le clicrcha dans le palais, on In demanda à tous les échos de’ la ville de Dijon.
Ce fut inutilement. Nulle part on ne trouva Lnffin.
Chose bizarre ! le maréchal éprouva c.umme un soulagement de cette disparition subite.
Une voix secrète lui disait que cette absence de Laffin était peut-être un bonheur pour lui.
Dans tous les cas, elle rendit plus facile la mission de Galaor.
Après une courte hésitation, Biron consentit à le suivre.
— Venez, monseigneur, disait Galaor v venez, vous n’avez pas de meilleur ami que le roi.
Et Biron monta à cheval et il ne voulut se faire accompagner d’aucun de ses gentilshommes.
Galaor avait engagé sa parole au roi qu’il ne dirait rien à Biron, et Galaor n’avait garde d’y manquer.
Il chevaucha longtemps silencieux aux côtés du maréchal qui, lui aussi , était absorbé dans ses pensées.
Le soir, ils firent halle dans une hôtellerie au bord du chemin.
Alors Biron, jusque-là silencieux, retrouva sa langue à table.
— Mais enfin, dit-il tout à coup, que me veut le roi?
— Monseigneur, répondit Galaor, le roi veut vous voir.
— Mais pourquoi?
— Ne vous a-t-il pas envoyé à Londres?
— Ah! dit Biron avec un accent de défiance, c’est h ma perte que tu me mènes, Galaor.
— Monseigneur, répondit le Gascon, regardez-moi. Je n’ai ininais menti et voua pouvez prendre ce que je dis pour paroles d’honnête homme.
— Parle donc, alors.
— Monseigneur, reprit Galaor, le roi veut que vous lui parliez nettement et que vous lui disiez la vérité sur de certaines choses que vous seul savez.
— Moi? fil Biron.
— Et je vous jure, acheva Galaor, que à vous faites ce que je vous dis, monseigneur, jamais vous n’aurez clé le plus grand ami du roi.
— Ah ! fit Biron.
Et il retomba dans son mutisme.
Le lendemain, comme le soir approchait et qu'ils avaient depuis longtemps dépassé la |>etito ville d’A vallon, Biron tressaillit tout à coup et arrêta son cheval tout net, en haut d’une colline.
La Cure roulait son Ilot pur et tranquille dans la plaine, l'air était doux, le soleil couchant éclairait encore la cime des coteaux et envoyait un reflet de braise ardente aux vitraux d'un vioux manoir assis au flanc d’une colline.
C’était le petit castel d’Arcy-sur-Cure.
Le cœur de Biron se prit à battre et un nom effleura ses lèvres:
— Madeleine !
— Ab! fit-il, c'était là peut-être que le bonheur m’attendait.
— Et qui vous attend encore monseigneur, dit Galaor qui avait entendu ces paroles du maréchal.
Biron passa la main sur son front.
— Non, reprit-il, Madeleine est morte.
— Madeleine est vivante, monseigneur.
— Elle est morte, puisqu'elle est folle.
— Vous vous tromiiez, monseigneur; il y a longtemps que Madeleine a retrouvé la raison; longtemps qu'elle verse des larmes à la pensée que vous avez pu lu soupçonner... longtemps qu’elle passe les heures de la nuit et du jour à la fenêtre et se dit : « Mon Dieu ! s’il pouvait revenir!... Ah ! comme je lui dirais que ce n’est pas moi qui ai été folle, mais luit lui dont on a égaré la raison, surpris la crédulité, lui qui m’a calomniée? lui qui a méconnu le cœur du roi. »
Galaor avait mis, en prononçant ces paroles, toute son Ame dans sa voix.
Et tout à coup, il vit quelques larmes briller dans les yeux du maréchal.
— Ah! monseigneur, s’écria-t-il, venez là-bas... venez voir Madeleine qui vous aime toujours... venez, et elle vous dira, la noble et chaste enfant, combien d’affreux scélérats vous ont trompé!... Venez, monseigneur, venez...
Biron était vaincu.
— Soit, dit-il, allons voir Madeleine !
Et il mil son cheval au galop.
Une heure après, Biron entrait bride abattue dans la cour du petit castel et Madeleine, folle de joie, accourait à sa rencontre.
— Il est sauvé ! pensait Galaor.
Et le maréchal avait pris Madeleine dans scs bras, et Madeleine lui disait :
— Monseigneur, on a dfi vous dire la vérité. C’est ce mi-
sérable I^aflin qui a fait tout le mal. C'est Mine Henriette, la jalouse maîtresse du roi, qui m’a fait préparer un bouquet dont les émanations perfides m’ont un moment enlevé la raison. Mais la raison revenue, monseigneur, je me suis souvenue... 0
«Oh! je me suis souvenue de tout, et je vous jure sur les cendres de mon père, mort, que le roi no vous a jamais outragé! »
Et Madeleine pleurait et riait, en parlant ainsi, et Biron sentait un poids immense qui l'oppressait s’en aller peu à peu...
Et Galaor, immobile dans un coin et l’œil humide, Galaor murmurait:
— M. de Laffin a eu raison de s’en aller et de faire le mort, carjo lui eusse passé mon épée au travers du corps.
Et quant à M. de Sully, j’en suis bien fâché pour lui, mais le roi pardonnera à son bon ami le maréchal et la tête du plus vaillant homme do guerre de ce temps, ne tombera pus sous la hache du bourreau !
— Oh ! murmura Biron, il ine semble que j'ai fait un mauvais rêve... mais voici le réveil , enfin!
La nuit était sereine et pleine do ces magnétiques effluves que juin apporte sur la terre empreinte do mille senteur:.
Les étoiles brillaient au ciel, l’odeur des foins fraîchement coupés moulait de la plaine sur l’aile (iède du vent, la ri-
vière coulait en bas : ceinture de moire cl d'argent sur une robe vert*» et la lune inondait de ses rayons ce tranquille et doux paysage qu'on nomme la vallée de la Cure.
Et Biron était sur la terrasse du manoir, ses mains pressaient les mains de Madeleine, qui lui disait :
— Ali! monsieur le maréchal, ali ! mon bien -aimé Cliarles de Biron, m’écoulerez-vous bien jusqu’au bout, si je vous parle de choses sérieuses, et si moi, pauvre et naïve fille des champs, je me mêle de politique?
Biron tressaillit :
— lié ! que me voulez-vous donc dire, ma mie? fit-il.
— Monseigneur, reprit Madeleine, il y a de par le monde bien des gens qui vous admirent et qui vous aiment...
— Chère Madeleine !
— Mais il y a des méchants et des jaloux aussi. Des jaloux qui envieut votre commandement, vos charges et vos dignités; des méchants qui vous souhaitent lu mort.
— Enfant! murmura Biron, pourquoi parler aiusi?
Mais Madeleine poursuivit :
— Vos ainis nie sont venus voir et ils m’ont chargée de vous donner un bon conseil.
— A moi? dit Biron pâlissant.
— A vous, monseigneur. Et si vous le faites, vous confondrez vos ennemis, et le roi ne cessera pasd’ètre votre ami.
Lu nuage passa sur le front de Biron; mais il se tut.
Et alors, avec une délicatesse infinie, lu jeune fille laissa comprendre au maréchal qu'il avait eu des torts envers le roi ; la conduite la plus noble qu’il eût à tenir, le plus sur moyen de les faire oublier, c'était de les confesser simplement à son vieux compagnon d’armes.
Elle ne prononça point le mot de trahison ; elle ne parla ni du duc de Savoie, ni du roi d’Espagne, mais Biron comprit qu'elle devinait ce qu’elle ne savait pas.
Et ce langage de jeune fille parlant au nom de l’honueur, de la probité héroïque, empruntant & l'amour lu plus chaste éloquence, remua si profondément l'âme du maréchal que tout à coup il s’écria :
— J'étais aux mains de l'enfer, mais tu es l'ange que Dieu m'envoie pour me sauver.
Et Biron promit & Madeleine de se jeter aux pieds du roi, d’implorer son pardon et, quand il l’aurait obtenu, ce dont il ne doiflait plus maintenant, de revenir dans le manoir d'Arcy, suivi de ses pages et «le scs gentilshommes, et de la faire maréchale.
Les premières heures de l'aube tremblotaient dans le ciel quand Biron mit le pied à l'étrier.
— A cheval, mon ami Galaor, disait-il, à cheval t
— Je suis prêt, monseigneur, répondit le Gascon.
Et le maréchal, après de tendres embrassements, se sépara de celle qu’il regardait de nouveau comme sa fiancée et quelques minutes après, il galopait sur la roule d'Auxerre.
— Ventre-saint-gris! comme dit le roi, murmurait Galaor, je donnerais bien une fameuse pinte de mon sang pour arriver à Fontainebleau dans une heure, ce qui est, hélas! impossible ! Si le maréchal reste en ces dispositions, M. de Sully en sera pour sa courte honte.
Ils arrivèrent à Auxerre.
IA, comme partout, M. de Sully avait changé le gouverneur.
Cependant, Biron s’en alla descemlre au palais du gouvernement.
1) trouva un gentilhomme courtois, qui le reçut avec de grands houneurs et qui même lui offrit uue escorte de cent gentilshommes.
Mais Biron la refusa.
La vue de ce nouveau gouverneur avait ramené un nuage sur le front de Biron ; mais Galaor lui dit :
— Monseigneur, c’est un mauvais tour de M. de Sully ; mais, quand vous aurez fait votre paix avec le roi, vous vous arrangerez!
Biron ne s'arrêta que quelques heures à Auxerre et il repartit ajirès les brûlantes heures du jour.
A Juigny, il commença à devenir rêveur.
Bien qu’il voyageât incognito, tout le nioude reconnaissait Biron, et il en prenait de l'humeur.
A un certain moment, il dit â Galaor :
— Jamais, moi, un maréchal de France, je n’ai voyagé en si pileux équipage.
Et Galaor lui répondit :
— Monseigneur, songez à Mlle d’Arcy, et acceptez ce petit sacrifice d'amour-propre pour l’amour d’elle.
Il n’était pas encore nuit quand ils traversèrent Joigny.
— Bah ! dit Galaor, demain nous serons à Fontainebleau. Monseigneur, poussons un peu plus loin.
En parlant ainsi, Galaor allait au-devant des désirs de Biron, qui ne voulait pas se remettre en colère & la vue d un gouverneur nommé par M. de Sully.
Ils continuèrent donc à chevaucher et passèrent on selle une partie de la soirée.
Vers six heures, ils entrèrent dans une forêt.
— Duel est le premier pays que nous allons trouver ? demanda le maréchal.
— Pont-sur- Yonne, monseigneur, de l'autre côté de ce bois.
— Ali ! oui, une |ietite place forte, la dernière de mon gouvernement.
— • Oui, monseigneur.
— Alors, nous sommes encore sur me* terres ?
— Oui, monseigneur.
— Eh bien ! dit Biron, je n’v veux point coucher.
— Et pourquoi cela, monseigneur? ,
— Mais, parce que je ne me veux plus mettre en colère, et que je veux tenir mes bonnes résolutions.
Comme il disait cela, une lueur rougeâtre brilla à travers les arbres de la forêt, et bientôt nos deux voyageurs aperçurent au bord du chemin une misérable auberge dont la porte était surmontée par le traditionnel buisson de houx.
— Ami Galaor, dit Biron, nous allons souper et dormir quelques heures ici.
— Comme vous voudrez, monseigneur, répondit Galaor avec joie.
Et ils firent un dernier temps de galop et ne s’arrêtèrent qu’à la porte de l'auberge.
— Ce sera la dernière nuit que je passerai dans mon gouvernement, dit Biron avec un sourire triste.
— Ah ! monseigneur, répondit Galaor, vous y reviendrez/ soyez-en sûr, et plus puissant que jamais !
Biron mit pied A terre, et, une fois encore, le nom de Ma- I deleinc voltigea sur ses lèvres.
C'était une misérable auberge entre les plus misérables, que celle où très-haut et trèi-p* lissant seigneur le maréchal Charles de Goutaut, duc de Biron, daignait s’arrêter pour passer la nuit.
Cependant l’hôtô, qui était un petit homme aux cheveux
Digitizec
j by Go
La rnmrrliiil voulut »o lever. Page 114.)
grisonnants, et sa femme, une grosse commère réjouie, accoururent avec empressement, et le premier s’écria :
— Allons-nous donc faire fortune, enfin, nous qui tirons le diable par la queue depuis si longtemps.
Biron et Galaor se prirent à rire, et, tandis que le bonhomme s'emparait des chevaux pour les conduire à l’écurie, la femme crut devoir leur donner l’explication des paroles qu’ils venaient d’entendre.
—C'est qu'il faut vous dire, fit-elle, que, depuis vingt ans que nous sommes ici, nous n’avions jamais hébergé que îles bûcherons et des vachers ; mais voici que depuis quinze jours le gouverneur de PoBt-sur- Yonne s’est mis dans la tête de faire fermer les portes de la ville à huit heures du soir, ce qui fait qu’il nous vient des seigneurs et des gens de haut parage comine vous, mes beaux sires.
— Ah 1 vraiment? dit Biron.
— Tenez, poursuivit la bonne femme, qui était quelque peu loquace, pas plus tard qu’hier, il est venu deux seigneurs, un jeune et un vieux, qui ont soupe ici et qui avaient avec eux du vin et des viandes comme nous n’en avons jamais eu ; et môme que ça se trouve bien, car ils en ont laissé plus de la moitié, et je vais pouvoir vous donner à souper convenablement.
Et tout en jasant, la commère allait et venait, dressait la
table; et Biron, un moment distrait «le ses pensées ténébreuses, vit apparaître la moitié d’une bure à la fristacbe, un reste de pâté de venaison et «leux flacons de vieux vin.
— Nous n’eussions pas mieux soupé chez le roi, «lit en riant Galaor.
Et il se. mil à table.
Biron avait faim et soif.
Galaor retrouva sa plus belle humeur du pays de Gascogne ; et, une heure après leur arrivée, bercés par le havar- «lage de leurs bûtes, le maréchal et son compagnon de voyagn entraient insensiblement dans cet état de béatitude qui accompagne une bonne digestion.
— Ce petit vin ressemble aux piquettes de mon paya, dit Galaor; il n’a l’air de rien, se laisse boire comme de l’eau et cas.«* la tête.
— Et ij tient chaud à l’estomac, «lit Biron qui commençait à bâiller.
Il n’y avait qu’un lit dans l'hôtellerie.
— Pour vous, monseigneur, dit Galaor, je dormirai fort bien sur cet escabeau.
Biron avait tant chevauché depuis trois mois, il avait tant tourmeuté son corps et son âme, qu'il eut il peine le temps de se jeter tout vêtu sur le lit, ferma aussitôt les yeux et s'endormit d’un profond sommeil.
Galaor dormait déjà...
Los hôtes -Mil opèrent au long d'une ih M h et s'aUèrciil
coucher dans le grenier.
I ne «lemi-heur»' après. le silence et l'obscurité régnaient dans I h *
i>(. ndant, vers le milieu de b nuit, le maréchal ouvrit tout à < oup les yeux.
I i if lu e où il était couché et un
homme, le dos ati lit, était assis «h-van t le feu.
— lié! Galaor? dit Biron, que faites-vous?
Galaor ne répondit pas.
t.e iiMiri fhal voulut se lever ; mais une lorfieur étrange l 'étreignait par tout If corps. • u même temps que son front était • rclé comme par un anneau de fer.
— t.alaor? répéta-t-il.
I n rttnilemont sonore lui répondit seul.
< ..il or dormait « oiu hé m travers «le la porte, à l'autre extrémité» «le b salle.
lie n'éUit dnm- pas l'homme qui tournait le dos an inaré-
eW.
— Qui «Jonc est là? répéta Biron.
Souifiin l'homme w* lev a. se r< tourna et s'avança l«*nlemenl 'ers le lit.
— loffin! exclama le maréchal.
laflin, car c'était lui, avait posé un doigt sur sa houche pour lui recommander h* silence.
— Monseigneur, «lit-il. le roi soupçonne tout, ma» il n'a aucune preuve. Si vous avouez, vous «'les perdu!...
r.l la lumière s’éteignit aussitôt, et Laffin disparut.