‹ La secondes intervention française et le siège d'Anvers, 1832Chapitre 6 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

a ... Pour moi, on peut être sûr que je ferai ce qui me sera possible pour maintenir la paix...; mais qu'on se mette bien en tète qu'on ne me renversera plus, sans que je me défende à outrance et sans que j'en fasse tomber bien d'autres... »

i^Lettre da Roi Léopold i^ au prince de Talleyrand.)

En ratifiant le traité des Vingt-Quatre Articles, la Russie, T Autriche et la Prusse venaient de reconnaître solennellement l'existence du royaume de Belgique ; la guerre générale, dont leurs hésitations menaçaient l'Europe depuis huit mois, était enfin écartée. Il semblait donc aux moins optimistes que le Roi Guillaume, privé de tout appui, allait abandonner ses revendications, s'incliner devant les volontés de la Conférence, tandis que la Belgique, sous le sage gouvernement de Léopold, ne songerait qu'à fortifier pacifiquement sa jeune indépendance.

lies dangers de conflit xtaraissaient si bien évanouis que, le 5 mai, Talleyrand demande un congé de quatre mois, durant lesquels il serait remplacé

à la Conférence par M. de Mareuil (i). Cependant, la semaine suivante, les plus sincères amis de la paix confesseront que Ton court à la gruerre.

En Hollande, où le Roi se montre toujours résolu à ne tenir compte ni des objurgations, ni des décisions de TEurope, les funérailles populaires de Van Speijk, célébrées le 4 n^ai, à Amsterdam, surexcitent encore les sentiments belliqueux de la foule (2).

En Belgique, les réserves mises à la ratification russe déchaînent les colères, longtemps et difficilement contenues. Sans vouloir considérer que le Tzar reconnaît déjà le Roi, l'indépendance, la neutralité, les limites territoriales, on maudit M. Van de Weyer qui a contresigné l'acte, on l'accuse d'avoir outrepassé ses pouvoirs.

Discours des représentants, articles de journaux, manifestations de la rue vont entraîner le pays aux mêmes événements, aux mêmes dangers que l'année précédente.

La Chambre et le Sénat ont résolu de présenter une Adresse au Roi. Sa discussion est le signal de l'attaque.

« Il y a un mois, s'écrie M. Rodenbach (3), que M. Thom lang^uit dans les prisons de nos ennemis;

(i) Louis-Philippe insista lui-même auprès de M. de Tallejrand pour qu'il restât à Londres jusqu'à révacuation d'Anvers et à la signature d*un traité définitif entre la Belgique et la Hollande.

(2) Plutôt que de se rendre aux Belges, Van Speijk s'était fait sauter avec l'équipage de sa canonnière, le 5 février i83i, près desquais d'Anvers. Son corps, retrouvé dans l'Escaut l'année suivante,, avait été remis au colonel Koopman et transporté en Hollande.

(3) Séance du 11 mai, à la Chambre des Reinrésentants.

DU TRAITB AU MABIAOE BOYAIi 34

il est bien temps de s'en occuper. Je désire que le ministre nous dise enfin où nous en sommes. Le sang belge coule encore dans nos veines; nous ne devons pas craindre les Hollandais. . . »

Gendebien s'empare de l'apostrophe : « On a parlé du sang belge qui coule dans nos veines ; oui, sans doute, mais il faut le réchauffer, car depuis quinze mois, on a fait tout ce qu'il fallait pour le glacer. Au moment où ce que nous n'avons cessé de prédire va se réaliser, il est bien temps de songer à réhabiliter l'honneur compromis de la nation... »

M. Dumontier continue l'assaut : « Nous avons été dupes de la diplomatie, qui n'est plus qu'une écorce vide qu'il faut rejeter; ce n'est pas la diplomatie qui nous fera rendre la citadelle d'Anvers..* Si on remet en question nos limites, la dette, la navigation, il faut se battre, il faut vaincre... »

En montant à la tribune, le lendemain, le Ministre des Affaires Etrangères veut défendre M. Van de Weyer, sans pourtant s'aliéner le parti belliqueux de la Chambre :

« Le plénipotentiaire belge n'était pas autorisé à recevoir des ratifications conditionnelles ; je regrette qu'il n'ait pas voulu courir les chances d'un nouveau retard en en référant au Gouvernement, n a été dominé sans doute par cette idée qu'il importait au plus tôt de mettre le traité du i5 novembre à l'abri de toutes les fluctuations ministérielles, et il a cédé probablement à des

nécessités qu'il était peut-être plus à même que le Gouvernement d'apprécier. »

L'agitation du Parlement gagne la ville. Avertis par les gazettes patriotes que les blessés de Septembre doivent défiler le i3 mai, à 6 heures du soir, devant le Palais, les Bruxellois se pressent Montagne de la Cour, place Royale et le long du Parc. Le major Stieldorff marche en tête des combattants ; il porte un drapeau orné de franges d'or, brodé de l'inscription : « Liberté, Indépendance, Léopold. »

Acclamés par la foule, les héros de i83o atteignent l'arbre de la liberté, à quelques mètres du Palais. Leur chef plante les trois couleurs en terre, puis, tête nue, tourné vers la demeure royale, il dit :

« Les blessés de Septembre exposent leur étendard aux yeux d'un monarque ami de la valeur et aux regards de l'armée belge, comme un monument historique de l'amour qu'ils portent à la Patrie. Puisse-t-il, rappelant la grandeur de leur courage quand la Patrie était en danger, faire germer dans notre jeune armée la haine du despotisme et de la tyrannie d'un ennemi déloyal, en lui prouvant, comme au mois de septembre, que les Belges savent mourir pour la Patrie et son indépendance. »

Le drapeau est hissé dans l'arbre, au pied duquel une sentinelle d'honneur veillera.

DU TEAITE AU MARIAOE ROYAL 33

Le bruit de la manifestation s'est répandu ; la salle de la Monnaie est frémissante, et quand Mondon ville, un favori des Bruxellois, entre en scène, un même cri réclame la Brabançonne, écoutée debout et reprise en chœur.

Convaincu, dès les premières révoltes de la Chambre, qu'il ne pourrait pas arrêter le mouvement belliqueux, le ministère avait cherché tous les moyens de le ralentir. Il envoyait une note à la Conférence pour déclarer que la Belgique ne prendrait plus part à aucune négociation avant la complète évacuation de son territoire et qu'elle persisterait à considérer les Vingt- Quatre Articles comme la transaction définitive avec les Pays- Bas.

D'ailleurs, cette pièce diplomatique, publiée par le Courrier français avant d'être arrivée à Londres, ne fut jamais remise aux plénipotentiaires (i).

En même temps, la nomination du général Evain comme Ministre de la guerre affirmera la persistance des bonnes relations entre la France et la Belgique. Officier de l'Empire, désigné par Napoléon pour travailler à l'organisation de la Grande Armée de 1812, toujours considéré comme l'un des

(i) Dans un entretien que le général Goblet eut, le i^^ juin, avec Lord Palmerston, le ministre anglais parla tout d'abord du mauvais effet qu*eùt produit la note du 11 mai, si elle avait été lue à la Conférence. La Russie se fût empressée de se baser sur son contenu pour considérer sa ratification comme nulle et non avenue.

administrateurs les plus expérimentés que possédât l'armée fançaise, il avait été autorisé par Louis- Philippe à passer au service de la Belgique et à y accepter les lettres de grande naturalisation.

Enfin, la nouvelle du prochain mariage du Roi avec la princesse Louise paraissait déjà dans certaines feuilles, sous forme d'allusions d'abord, presque officiellement un peu plus tard.

Le i5 mai, une députation de la Chambre (i) va présenter l'Adresse au Roi.

C'est l'historique résumé des Vingt-Quatre Articles, auxquels, sur la foi des plénipotentiaires, la paix du monde était attachée ; à les entendre, rien n'y pouvait être changé sans qu'elle fût à l'instant compromise,

En se résignant à accepter ce traité, le pays pouvait donc croire la fin de ses épreuves venue. Le» réserves formulées par les trois Puissances ne sauraient tromper son attente : elles n'ont jamais désavoué leurs délégués à la Conférence, donc nulle atteinte ne sera portée au pacte, qu'il faut exécuter tel qu'il fut conclu.

« Une nation ne peut être offerte en holocauste aux autres nations, et si de nouveaux sacrifices devaient être encore demandés, c'est qu'il n'y aurait plus rien de sacré dans les conventions humaines.

» ...Mais, si la Hollande persistait à repousser les engagements qui lui sont proposés, si elle con-

(i) L'Adresse est présentée au Roi par MM. Gorbisier, Woelmont, Delhougne, Mary, Raikem, Deneef, PolvUet, Destouvelles, de Witte, de Sécns, Vergauwen et Zoude.

DU TRAITJÊ AU MABIAGE BOTAL 35

tiBuait des actes d'hostilité, des violations de territoire; si surtout elle refusait de réparer sans délai l'attentat commis sur un de nos concitoyens, sur un membre de la Keprésentation Nationale... alors, Sire, nous nous souviendrions qu'aucune charge, aucun effort ne doivent coûter à un peuple quand il s'agit de sa vie et de son honneur... »

Le Roi répond que la marche des négociations, indiquée par la Chambre, est conforme à celle qu'il prescrivit à ses ministres. Alliant la prudence à la fermeté, jalouse de son antique réputation, la Belgique saura au besoin, avec le secours de la Providence, soutenir ses droits par la force des armes.

Les paroles prononcées quelques jours après, devant les délégués du Sénat, étaient plus formelles encore :

«... Le traité du i5 novembre est devenu notre droit. Je sais que Je puis compter sur le dévoue-^ ment du peuple belge; Je désire qu'il apprenne par votre organe que son Koi ne consentira jamais À aucune modification préjudiciable à ses intérêts, ou contraire à la dignité nationale... ^

La fin de la réponse royale visait l'enlèvement de M. Thom et laissait espérer d'énergiques résolutions (i).

Mais des mots ne suffisaient plus à satisfaire l'opinion : il lui fallait une victime.

(x) « ... Si, après avoir épuisé tons les moyens de conciliation, la Belgi<iae n'obtient pas la réparation à laqnelle elle a droit, je me -verrai dans la nécessité d'avoir recours à d'antres mesures... »

Bien que Lord Palmerston eût écrit au Roi Léopold pour défendre la conduite du plénipotentiaire belge, pour affirmer que rarement Souverain rencontra serviteur plus dévoué, plus habile, de jugement aussi sûr (i), M. Van de Weyer est rappelé à Bruxelles, remplacé auprès de la Conférence par le général Goblet.

lie nouvel envoyé recevait des instructions précises : il ne participerait à aucune négociation sur les articles réservés, avant que le traité n'eût reçu son exécution dans les articles non réservés.

Ordre formel lui était donné d'insister sur ce point, que le gouvernement belge réclamait le commencement d'exécution (2), non comme une faveur, mais comme un droit.

Lia Hollande, qui, depuis tant de mois, tenait

(i) « ... If M. Van de Weyer was wrong in so doing, I can assure Tour Majesty that he did not err alone, and that he acted not merely tipon his own opinion, but in conformity whith that of others who liave Your Majesty's interest atheart.

» But whether we were right or wrong on this particular occasion, I feel it but just to say that a Sovereign has not often been served with more dévotion, with more ability, and with more judgment than Your Majesty has been by M. Van de Weyer, through the whole of the very diff ioult matters with which he has been charged since he became Your Majesty's plenipotentiary... » (Lettre du i5 maL)

Le 5 juin, le Roi écrira au prince de Talleyrand : « Les témoignages que vous donnez à M. Van de Weyer m'ont fait beaucoup de plaisir; il les mérite, et il a été bien injustement traité ici... »

(a) Le commencement d'exécution consisterait dans l'évacuation de la citadelle d'Anvers* de la Tète de Flandre et des forts situés SUT le territoire belge; dans l'ouverture de la Meuse et la libre navigation à travers Maestricht. La Belgique, de son côté, abandonnerait les places et lieux appartenant à la Hollande, notamment Venloo.

(Dix-huit mois de politique et de négociations, par le général Goblbt

D'ÂLVIELLA.)

tête à TEurope, ne pouvait se laisser intimider par l'attitude résolue de la Belgique.

A l'heure où les délégués de la Chambre présentent leur Adresse au Palais, le i5 mai, un détachement de cuirassiers néerlandais, sorti de Maestricht, entre à Cadier, village touchant la frontière. Les cavaliers mettent pied à terre devant un cabaret, y pénètrent bruyamment et saisissent trois paisibles buveurs, avec lesquels ils reprennent le chemin de leur garnison.

L'ardeur des feuilles Orangistes ne s'affaiblit pas non plus. Elles s'appliquent à ridiculiser les Français aussi bien que les Belges, s'en prennent à Louis-Philippe comme à Léopold, font feu de cent anecdotes diverses.

Aujourd'hui, elles donneront ce mot du Roi des Pays-Bas : « Je m'étonne de voir mon voisin, l'exduc d'Orléans, avoir autant d'occupation en France et vouloir encore se mêler de mes affaires... »

Demain, elles sauront présenter la question de la dette sous une forme qui frappera l'imagination populaire :

« Manneken-Pis, à raison de 6 litres d'eau par minute, en verserait 3,i43,6oo par an, ou 3i6 millions à peu près dans un siècle, c'est-à-dire qu'il faudrait le regarder faire pendant cent ans pour en obtenir autant de litres d'eau, que nous avons hic et nunc de florins à payer à la Hollande!... »

Un autre journal, alors que l'annonce du prochain mariage est partout répandue, commence un article par ces mots : « Nous ne sommes pas à la noce!... »

Le Messager de Gand, organe cher aiix partisans de l'ancien régime, conte, à ce propos, que Louis-Philippe hésite à accorder la main de sa fille, parce que l'état de la Belgique ne lui parait pas suffisamment établi. < Si cette raison d'instabilité, particulière à Léopold, fut donnée à ce prince au nom du roi Louis-Philippe, il faut convenir qu'il a pu la trouver plaisante. »

A Paris, la presse légitimiste traitait avec plus de désinvolture encore le gouvernement de Juillet, qui se défendait à coups de saisies et d'amendes. De l'avènement de la branche cadette au milieu de l'année 1882, on compte 281 poursuites, 1,226 mois de prison octroyés aux rédacteurs ou aux gérants.

Qu'étaient cependant les attaques des journaux auprès du péril que des insurrections toujours grondantes, des soulèvements continuels faisaient courir au trône de Louis-Philippe? Entre mars et juin, des troubles ont éclaté à Carcassonne, Pézenas, Alais, Lunel, Nîmes, Bourges, Béziers; les cris de « Vive Henri V ! Vive la Religion ! » ont retenti dans les rues de Marseille; à Paris, le sang coula sur la place Vendôme. Maintenant, une véritable révolution commence en Vendée; toute une armée de paysans y jure de renverser l'usurpateur ou de mourir aux pieds de la Duchesse de Berri.

Le moment serait mal venu pour joindre à tant de soucis et de dangers, le péril d'une guerre extérieure. Aussi, le mouvement patriotique qui s'accentue en Belgique jette l'émoi au Palais- Boyal comme chez ses représentants à l'étranger.

« Je n'ai ni affection ni le contraire pour les

Belges, écrit Talleyrand; je les ai incontestablement plus servis que personne, mais je ne veux pas qu'ils fassent des folies qui nous conduiraient peut-être à une guerre générale, et ils ont assez peu de tête pour ne pas comprendre cela (i)... » ' Une lettre de Louis-Philippe à son plénipotentiaire développe les mêmes plaintes (2) :

« ... J'avais écrit bien longuement au RoiLéopold, et malheureusement sans succès, pour le presser d'accéder à la proposition de la Conférence, en déclarant qu'il était prêt à entrer en négociation avec le Roi de Hollande; il a fait ou du moins ses ministres lui ont fait faire tout le contraire.

» Il n'en est que plus pressant, mon cher Prince, que la Conférence agisse envers le Roi de Hollande, de manière à faire cesser sa résistance dans le plus court délai. Il faut surtout lui faire évacuer la citadelle d'Anvers, car c'est là le nœud de l'affaire. C'est à l'Angleterre à frapper le coup décisif, et c'est, dans tous les cas, ce qui nous convient le mieux à nous-mêmes et ce qui nous paraît le plus conforme à l'intérêt général de l'Europe... »

Les fables de La Fontaine étaient trop connues de l'autre côté du détroit, pour que l'Angleterre se laissât tenter par le rôle de Raton, que Louis-Philippe prétendait lui distribuer.

Guillaume IV protestait de sa sj'^mpathie pour le Roi des Belges, lui envoyait un merveilleux service

(i) Lettre du a4 ^^h À la prineesBe de Vaudemont. (2) Lettre du 27 mai.

de Chine, en témoignage de son attachement; mais il continuait à traiter le Souverain des Pays-Bas avec plus de ménagements qu'il n'en accordait à la France, n'élevant la voix que pour l'adoucir aussitôt après, adoptant à son égard une politique flottante qui l'encourageait dans toutes ses résistances.

Le voyage de Léopold à Compiègne (i) allait être le premier échec sérieux subi par les Pays-Bas et leurs partisans. Partout où pénètre une gazette, on savait que le Boi des Belges reviendrait officiellement fiancé à la fille de Louis-Philippe, et cette alliance de famille, qui ne permettait plus de douter de l'alliance politique, valait mieux pour le pays que bien des protocoles.

Légitimistes et Orangistes ne laisseront pas arriver l'événement sans mobiliser leurs journaux. Le Revenant (2), que sa fidélité aux Bourbons fit tant de fois poursuivre, imprime : « Quelques parents éloignés, qui sont les meilleurs de la famille, n'assisteront pas à la cérémonie, pour cause de voyage forcé, mais momentané... »

Une brochure du chevalier de Bichemont, répandue à travers la France et la Belgique, énumère

(i) Le Roi fut accompagné dans ce voyage par le comte d*Aerschot, le marquis de Chasteleer, le général d'Hane, le major de la Gotellerie, sir Henry Seton, M. Jules Van Praet et le D' Lebean.

(2) Journal quotidien légitimiste.

les appuis rencontrés en Europe par la royauté de Xiéopold :

« La France ne donnera rien.

» La Prusse ne donnera rien.

» L'Autriche ne donnera rien.

» L'Angleterre ne donnera rien.

» La Russie ne donnera rien.

» Louis-Philippe donnera... sa fille. »

Le Messager de Gand émet cette pensée : « La révolution belge étant la belle-fille de la révolution française, n'était-il pas naturel que le chef de la révolution française devînt le beau-père du chef de la révolution belge ? »

Fines railleries et lourdes plaisanteries peuvent bourdonner autour du voyage sans en diminuer l'importance.

De Compiègne à Bruxelles, le retour de Léopold F' est une promenade triomphale; villes et campagnes savent déjà que la main de la Princesse lui est solennellement promise. Mons, où il s'arrête, le 2 juin, pour déjeuner à l'Hôtel de la Poste, se distingue par son ardeur; l'accueil est pareil à Bruxelles, où le Roi rentre à cheval, la poitrine barrée du Cordon de la Légion d'Honneur.

Madame Adélaïde (i), sœur de Louis-Philippe, qui passait pour en être un des meilleurs conseils.

(i) Eugène-Adelaïde-Louise, Princesse d'Orléans, née le a3 août

communique ses impressions à Talleyrand (i).

Tout le monde fut parfaitement satisfait du Boi des Belges et le mariage est bien décidé ; c'est d'ailleurs celui qui, d'après les goûts de sa nièce, offre le plus de chances de bonheur. « Mais la pauvre bonne petite est bien affectée de la perspective de se séparer de son père, de sa mère et de nous tous; cela ne peut être autrement. »

Ce court tribut payé à l'émotion familiale.

Madame Adélaïde aborde vite le point principal : « Ce qu'il faut à présent pour assurer la sécurité et le bonheur de cette union, c'est que vous obteniez l'évacuation d'Anvers par les Hollandais ; cela est de la plus grande importance, non seulement pour la Belgique, qui est toujours inquiète tant qu'ils sont là, mais pour nous aussi, car en France comme en Belgique, la généralité ne croira véritablement à la paix que lorsque le Roi de Hollande sera mis à la raison et soumis au traité du i5 novembre. »

Talleyrand est redevenu plus puissant que jamais; le Boi des Français le ménage, le flatte; le Boi des Belges s'applique à le conquérir. Il lui confie, au retour de Compiègne, que les affaires de Vendée ne sont pas sans inquiéter la cour des Tuileries : « Veuillez, dans votre sagesse, donner quelques conseils pour qu'on agisse avec vigueur; l'extrême indulgence que le Boi avait accordée jusqu'à présent à ce parti, lui en donne doublement le droit. »

Puis il engage doucement la question qui lui tient à cœur.

(i) Lettre du a juin.

DU TEAiré AU MARIAGE ROYAL 43

« ... Malgré une absence d'une semaine et la distance considérable à laquelle je me trouvais, il n'y a pas eu le plus petit scandale en Belgique : je pense que j'ai le droit de faire sonner cela bien haut. Mais il est temps qu'on finisse ; l'armée et les chauds patriotes désirent vivement la guerre, et le cas pourrait arriver où il serait impossible de les retenir...

»... Pour la tranquillité de la France, il est de la plus haute importance que la question belge soit entièrement terminée. Louis-Philippe m'a dit luimême, et avec raison, que la confiance ne renaîtra en France que quand on aura vu cette conclusion... »

Si accoutumé qu'il fût aux soulèvements populaires, le Roi- Citoyen dut être cruellement surpris par la formidable émeute qui, le 5 juin, entraîne Paris derrière le cercueil du général Lamarque.

S'ajoutant à la guerre Vendéenne, succédant à tous les troubles de la province, elle montrait comme étaient fragiles les liens qui unissaient la France à l'ancien duc d'Orléans.

Pour conserver sa couronne, aussi bien que pour ne pas laisser crouler tout son prestige devant l'Europe, le Boi est impitoyable dans la répression : Paris en état de siège, l'Ecole polytechnique et l'Ecole d'Alfort licenciées, l'artillerie de la Garde nationale dissoute ; trois régiments de cavalerie dans les Champs-Elysées; le Carrousel, la Banque, l'Hôtel de Ville, les ministères trans-

formés en casernes; les canons rangés sur la place de la Concorde; des journaux saisis, desConseila de gpaerre en permanence ; des visites domiciliaires, des perquisitions jusque dans la maison de campagne de l'Archevêque et dans son Petit Séminaire.

Lorsque, après peu de jours, un calme apparent renaît autour des Tuileries, la guerre civile redouble dans l'Ouest, acharnée de part et d'autre: l'incendie du château de la Pénissière, dans lequel les Chouans furent brûlés ou passés à la baïonnette, montrait à quel point de sauvagerie la lutte pouvait atteindre.

Devant une telle situation, les Puissances absolutistes témoigneront moins d'empressement encore à soutenir la politique française ; Léopold, au contraire, encouragé par les promesses échangées à Compiègne, redoublera d'insistance auprès des plénipotentiaires.

Le 8 juin, Goblet présente une note, demandant que la Conférence veuille bien déclarer formellement que la Hollande a perdu, à partir du 25 mai, tout droit aux arrérages de la dette ; que les frais de l'état de guerre occasionnés par le refus du Gouvernement des Pays-Bas d'adhérer aux Vingt- Quatre Articles sont mis à la charge de la Hollande et qu'ils seront décomptés sur les sommes qui pourraient être duesL par la Belgique. « Il insiste également pour que soit fixée l'époque très prochaine où le traité du i5 novembre recevra son exécution dans toute sa plénitude. »

Copie de cette note a été adressée par M. de Meulenaere aux représentants diplomatiques de la

Belgique. Le comte Le Hon répond de Paris le 2 juillet :

< Monsieur le Ministre,

» J'ai reçu votre dépêche du 28 juin à laquelle était jointe la dernière note du général Goblet pour être remise à la Conférence. Je me suis pénétré du contenu de cette dernière pièce et j'en ferai l'usage convenable dans une communication au Ministère.

» Je n'ai cessé de représenter aux membres du Oabinet français combien il leur importait de hâter le dénouement de nos affaires, combien aussi la force de leur impulsion et l'énergie de leur concours manifesté par des actes étaient nécessaires pour l'obtenir. J'ai toujours reçu pour réponse que cet intérêt de la France était bien senti; qu'on était disposé d'agir, mais de concert avec le Ministère britannique et qu'on irait aussi loin que le voudrait ce dernier, mais pas au delà.

» Lorsque je demandais que la France, au nom de sa bonne foi éprouvée, pressât l'Angleterre d'adopter des mesures coercitives réclamées par l'intérêt commun des deux pays, non moins que par les garanties du traité, on me fit observer que le Ministère avait fait des ouvertures et fourni des notes dans ce sens, mais que ses instances avaient rencontré d'autant plus d'opposition à Londres, qu'elles avaient été plus pressantes; que, malgré l'expérience du mois d'août i83i, une susceptibilité très vive y éclatait, à la seule idée d'une

seconde expédition française en Belgique ou à l'entrée de quelques troupes auxiliaires de cette nation ; qu'il semblait exister encore dans la Grande-Bretagne un préjugé fâcheux, source de craintes assez vives, quoique mal fondées, contre toute intervention isolée ou toute coopération trop directe de la France en faveur de la Belgique.

» Sans être à même de me prononcer sur ces observations, j'ai pu remarquer cependant qu'elles avaient quelque vraisemblance. Il me suffira de vous rappeler que mes efforts auprès des membres du Ministère et de quelques diplomates pour démontrer la nécessité de donner suite aux résolutions par des faits ont été jugés comme poussant à la guerre, et cette opinion fausse de quelques esprits, sans doute préoccupés des appréhensions de l'Angleterre, a été communiquée à Londres.

» Vous pouvez concevoir, d'après ces données, combien la position est délicate pour l'intérêt belge...

» . Quant à présent, tous mes renseignements me confirment que la France et l'Angleterre sont résolues d'agir de concert et sans nouveaux délais pour le blocus des ports de la Hollande et que leurs vaisseaux sont prêts. C'est dans ce sens et dans ces limites que je vous ai parlé des intentions de fermeté manifestées par ces deux Puissances. Le Cabinet français dit hautement que, si le blocus» contre son attente, était inefficace, il est prêt à s'entendre avec le Ministère britannique pour diriger sur Anvers une formidable artillerie de siège, pendant que les vaisseaux anglais stationneraient dans l'Escaut, mais il faut pour cela le

commnn accord, et il ne peut avoir lieu qu'après rexpérience de moyens moins agressifs...

» Je ne parle pas ici de Taction directe de notre armée, qui suppose d'autres combinaisons. »

Deux jours après, Sébastiani annonçait au ministre de Belgique que la Prusse approuvait la résolution de bloquer les ports hollandais, qu'elle s'y attendait et n'y voyait aucun obstacle.

On pouvait craindre que l'Autriche s'opposât à une action commune de la France et de l'Angleterre ou qu'elle soulevât de longues difficultés avant d'y consentir. Une lettre du comte de Lalaing (Vienne, 6 juillet) montre, au contraire, le Prince de Mettemich plus conciliant qu'on ne l'osait souhaiter.

« ... Dans une longue entrevue que j'eus avec lui, il y a quelques jours, il me parla beaucoup d'Anvers, de l'état du commerce en Belgique et surtout des fautes de la Conférence de Londres, à laquelle il reproche principalement d'avoir jusqu'ici, et bien contre son avis, joué le jeu du Roi de Hollande : ce sont ses propres paroles. Je saisis cette occasion pour dire au Prince combien on désirerait en Belgique sortir de cet état provisoire qui, en attaquant notre crédit, en paralysant notre industrie et notre commerce, arrête continuellement l'élan de notre prospérité nationale.

» Le Prince de Mettemich me dit alors : Je sais qu'en Belgique on ne croit pas généralement à la sincérité des Puissances et, en vérité, la Conférence a fait tout ce qu'il fallait pour cela. Quand une affaire est arrivée à un 68^ protocole sans être

terminée, on peut, jusqu'à un certain point, la regarder comme interminable — ce qui, du reste, n'est pas mon avis — mais au moins comme extrêmement mal conduite.

» J'appelai alors l'attention du Prince sur l'importance qu'il y avait à faire cesser au plus tôt un état de choses qui, en nourrissant les espérances des ennemis de la paix, des anarchistes de tous les pays, pourrait, si le contre-coup des malheureux événements dont la France est à chaque instant le théâtre se faisait sentir en Belgique, compromettre la paix générale.

» Je parlai alors au Prince de la popularité toujours croissante de Sa Majesté, de la prospérité renaissante du pays, de l'absence de cette tendance démagogique qui tourmente la France et, par opposition, des principes essentiellement monarchiques et religieux qui animent la Nation Belge* Le Prince me parut très satisfait de ce que je venais de lui dire...

» Le Maréchal Maison m'a rendu compte ce matin d'une conversation qu'il avait eue avec le Prince de Mettemich, à la suite de laquelle le Prince a déclaré au Maréchal qu'il consentait à ce que l'Angleterre et la France s'occupassent immédiatement des mesures nécessaires à prendre à l'égard du Boi de Hollande. Le Maréchal a expédié aussitôt im courrier à Paris. »

Mais la Conférence n'entendait pas en finir si vite avec les protocoles qu'elle semait généreusement sur l'Europe. M. Van Zuylen la trouve plus accueillante que jamais, lorsqu'il lui soumet un

nouveau projet de traité, qui serait signé d'abord par la Hollande et les cinq Puissances, ensuite par la Hollande et la Belgique. Cet acte consacrerait une partie des prétentions néerlandaises relatives à la Navigation, aux Finances et à la Dette.

Le premier bruit de cette complication parvient à Paris le 3 juillet, et le ministre de Belgique en informe aussitôt M. de Meulenaere :

< Le gouvernement a reçu ce matin, de son ministre à La Haye, la nouvelle que le Roi de Hollande a envoyé, le 28 juin, sa réponse à la Conférence. M. le Baron Verstolk, ministre des Affaires Étrangères, n'a pas voulu communiquer la teneur de cette réponse, par égard, a-t-il dit, pour la Conférence^ à qui elle était adressée ; mais il a déclaré que son Souverain ne consentait ni à Texéoution du traité des Vingt-Quatre Articles, ni à celle du protocole n° 65 (i) ; qu'il avait transmis à la Conférence un projet de traité, complet dans ses dispositions, dans lequel il consentait à de grands et à de tous nouveaux sacrifices ; que ce traité interviendrait d'abord entre la Conférence et Lui, si elle l'agréait, et serait soumis ensuite à l'acceptation de la Belgique. Le ministre a ajouté que, si cette proposition n'était pas accueillie, le Cabinet de La

(i) Le Protocole 66 fut rédigé à la suite d*une communioation des plénipotentiaires des Pays-Bas, qui semblait mettre à la charge de la Conférence les délais éprouvés par les négociations. Elle déclarait que les moyens de concilier eneore les vœux des deux pays sur les points indiqués comme susceptibles de négociations ultérieures, ne pourront se trouver désormais que dans un arrangement définitif de gré à gré entre la Hollande et la Belgique.

Digiti

50 LA SECONDE INTEBYENTIOX PBAKÇAISE

Haye ne voyait plus aucun espoir d'arranger cette affaire. Il reste à savoir ce que c'est, en effet, que cette œuvre nouvelle conçue en Hollande. D'avance, on y voit un projet inacceptable, dont tout le but serait de gagner du temps. L'Angleterre et la France rejetteront, je ne puis en douter, toute proposition dilatoire. Ce qui est peut-être à craindre, c'est que les trois autres Puissances, qui avaient eu ridée d'un traité avec la Hollande sur d'autres bases que celles des Vingt- Quatre Articles, ne prennent en considération l'œuvre du Boi Guillaume, si elles y trouvent une tendance à concéder. Toutefois, les derniers actes de la Conférence sont trop positifs et l'intérêt de rester unies est trop commun aux Cours pour que je ne prévoie pas le rejet presque unanime du traité néerlandais.

» Les nouvelles de Berlin annoncent que la réponse du gouvernement prussien a été nette et formelle au Prince Frédéric sur la conduite de la Prusse. Ce Prince rapporte au Boi, son père, l'assurance qu'il ne peut compter sur son beau-père pour encourager ou soutenir sa résistance. Ce langage du Cabinet prussien fera grand effet en Hollande quand il y sera connu.

» Le mariage aura lieu à Saint-Cloud, le 5 août. Le Roi y sera attendu, me dit-on, pour le i^ août. Nous arriverons bientôt à l'époque de ce nouveau voyage. Vous pouvez compter, pour les dispositions à prendre à l'intérieur, sur le retour de Leurs Majestés le Boi et la Beine, du lo au i5 août... »

La méfiance qu'inspirait au comte Le Hon et à tous ses compatriotes l'impartialité de la Confé-

DU TBAITi AU MAIUAOB BOTAL 61

renoe n'était que trop justifiée. Cependant, les plénipotentiaires, n'osant renier jusqu'au bout les engagements solennels pris dans les Vingt-Quatre Articles, se refusent à accepter le projet présenté par le baron van Zuylen, mais annoncent qu'ils proposeront bientôt un nouveau traité.

Interprète de l'indignation nationale, le général Goblet adresse à Londres une protestation véhémente. < La Belgique et son Boi, dussent-ils même s'exposer aux chances de l'avenir le plus incertain, n'admettront jamais la possibilité d'un manque de foi dans les cinq grandes Puissances de l'Europe, n rejette loin de lui une telle pensée, dont la réalisation aurait sans doute les conséquences les plus fatales pour la paix du mondé. »

Joué mais content, le Cabinet français se prête de la meilleure grâce à la nouvelle fantaisie de la Conférence. M. Le Hon, reçu à Saint-Cloud le 7 juillet, doit lutter « contre la satisfaction de toute la Famille Royale » . Le lendemain,il est chez Lord GranviUe, compare les deux traités avec lui : l'ambassadeur anglais remonte son courage, lui parle de la fermeté de Lord Palmerston, de < son zèle persévérant à soutenir la Belgique ».

A la Cour de Bruxelles,où la France était encore tenue pour le meilleur soutien de l'Indépendance, la désillusion est profonde. M. de Meulenaere la dépeint dans une lettre écrite au comte Le Hon, le 9 juillet :

5â LA SECONDE INTERVENTION FRANÇAISE

« Je sors à rinstant de chez le Roi, qui m'avait fait l'honneur de m'appeler dans son cabinet pour me communiquer les nouvelles qu'il venait de recevoir de Paris. Je ne vous dissimule pas la profonde impression que j'en ai reçue, impression de tristesse et de découragement tout à la fois. La France, Monsieurle Ministre, la France, je le dis avec peine, méconnaît en ce moment nos intérêts les plus vitaux et les siens propres. Son concours sur lequel, il y a peu de jours encore, nous pensions pouvoir compter pour obtenir l'exécution du traité du i5 novembre, va nous manquer peut-être. Le Cabinet de Paris cède à de nouvelles intrigues, à des suggestions perfides, à des menaces peut-être de la part des Puissances du Nord. Le Roi de Hollande est à la veille d'obtenir gain de cause* S. M. le Roi des Français écrit au Roi pour le féliciter de l'heureuse inspiration qui est venue au Roi de Hollande, celle de proposer im traité qui, dit- Elle, lève toutes les difficultés et assure définitivement notre Indépendance.

» Le Roi Louis-Philippe engage fortement le Roi Léopold à profiter sans délai de ce mouvement favorable et à ne pas perdre de temps pour donner son adhésion aux nouvelles propositions de La Haye. Pouvez-vous rien concevoir à tout cela? Vous expliquerez-vous. Monsieur le Ministre, l'étrange aveuglement qui paraît s'être emparé de tout le monde à Paris? On n'a donc pas comparé les deux traités? On ne s'est donc pas donné la peine de peser tout ce que celui du Roi de Hollande renferme de préjudiciable à nos intérêts?...

» On a paru étonné de ce que les nouvelles pro-

positions du Boi de Hollande n'aient pas fait plus d'impression en Belgique. Si Ton connaissait mieux le pays et l'opinion universelle de ses habitants, on aurait compris, sans peine, que cette circonstance ne devait s'attribuer qu'à la persuasion où l'on était et où l'on est encore que ces propositions sont trop absurdes et trop contraires aux Intérêts de la Belgique et aux engagements contractés par les Puissances, pour que nous ayons rien à en redouter. Je le répète. Monsieur le Ministre, le traité du Roi de Hollande ne peut paraître acceptable qu'à ceux qui ne veulent pas qu'il y ait en définitive et en réalité une Belgique indépendante, ou bien encore à ceux qui ont intérêt à voir la Belgique non pas vivre, mais vivoter, sauf à tirer plus tard avantage de sa misérable position.

» La crise est imminente. Jamais nous n'avons eu un plus pressant besoin de vos talents, de votre patriotisme, de votre énergie. J'attends de vous. Monsieur le Ministre, que vous m'en donniez une nouvelle et éclatante preuve. Ne perdez pas de temps, ne perdez point d'efforts pour convaincre le Ministère français de l'erreur dans laquelle il est tombé. Nous n'accepterons point le nouveau traité, nous ne le pouvons pas : intérêts moraux, intérêts matériels, tout s'y oppose. Pour moi, je vous en donne ici l'assurance, je résignerai mon portefeuille, au moment même où on voudra seulement prêter l'oreille aux propositions qui nous seront faites par la Conférence. »

Devant la ferme attitude du Gouvernement

Belge, la Conférence reprend son habituelle tactique : rester dans le vague, ne rien brusquer, gagner du temps. Pour bien marquer que les négociations subiront un long arrêt, les diplomates s'apprêtent à partir en congé : le prince de Talleyrand annonce qu'il va prendre les eaux en France » M. Falck qu'il sera dans quelques jours à La Haye (i).

C'était recommencer les incertitudes qui pesaient sur le royaume depuis dix mois, tuant le commerce, paralysant les meilleures volontés, laissant le chemin libre à toutes les révolutions. Tant de fois déjà la diplomatie avait trompé les légitimes espérances de la Belgique, qu'il ne fallait plus chercher à la leurrer davantage, à lui répéter que ce délai était le dernier, à lui expliquer, comme le fait Talleyrand dans sa correspondance, que quinze jours de patience pouvaient valoir l'assentiment des grandes Puissances — assentiment problématique, à en juger par la hautaine réserve de la Ilussie.

Le Maréchal, Duc de Trévise, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, informe les Affaires Étrangères, de qui M. Le Hon tient la nouvelle (2), que l'Empereur n'est pas pressé d'ouvrir des relations diplomatiques avec le Gouvernement Belge. C'est inviter à n'envoyer ni ministre, ni notification à la Cour du Nord. « On ne peut trop savoir ce qui l'emporte dans cette détermination, ou des

(i) Le premier fat, durant son congé, remplacé par M. Durand de Mareuil, le second par le baron van Zuylen van Nyevelt.

Jj ettre du comte Le Hon à M. de Meulenaere (14 juillet i83a).

égards que l'on a pour les ressentiments de la Princesse d'Orange (i), ou du peu de bienveillance que nous porte ce Cabinet. » Mieux encore, la Russie est résolue à laisser son ministre à La Haye, dans le cas de mesures coercitives, lors même que la Prusse et l'Autriche auraient rappelé leurs agents.

Les Orangistes triomphent dans leurs journaux; le Messager de Gand démontre l'avantage qu'auraient les Belges à être Français plutôt que vassaux de la France.

« Nos médiocrités et nos incapacités disparaîtraient des hauts emplois, qu'elles exploitent et qu'elles déshonorent. La France ferait d'excellents sergents-majors avec nos généraux et de passables commissaires de police avec nos ministres... »

La Papillote déclare la France humiliée et ravalée au niveau de son gouvernement,

Toute la presse est accordée sur le même diapason.

Une plus longue soumission aux caprices de la Conférence entraînera fatalement quelque coup de tête des patriotes : il faut vite leur donner une satisfaction, sans pourtant s'engager trop avant.

Les fréquentes incursions que des détachements de Maestricht faisaient dans les communes voi-

(i) Anna-Pau lowna, née le i8 janvier 1795, sœur de Nicolas, Empereur de toutes les Russies; mariée, le ai février 1816, à Guillaome- Frédéiic-Georges -Louis, Prince d'Orange, né le 6 décembre 1792.

sines de la frontière, houspillant les douaniers, raflant des provisions de-ci de-là, en fournissent le prétexte. Puisque l'Europe manque à ses engagements, la Belgique se défendra elle-même.

Léopold mande à Londres que, s'il a saisi toutes les occasions de faire éclater ses vues pacifiques, il n'a pu se dépouiller du sentiment de sa propre dignité, non plus que de l'obligation de veiller à la conservation des droits et des intérêts de son peuple. Il tirera donc, par tous les moyens dont il dispose, satisfaction des voies de fait dirigées contre ses sujets.

Cette fois, il ne s'agit pas d'une simple menace destinée à secouer la torpeur de la Conférence. Le général Magnan (i), récemment entré au service de la Belgique avec l'autorisation française, reçoit le commandement des troupes envoyées sur la rive droite de la Meuse pour bloquer Maestricht.

Il établit son quartier général au château de Hocht, distribue ses forces entre Fauquemont, Meersen, Scham, Bilsen et Lanaeken.

Ce mouvement coïncide avec une tournée d'inspection du Roi, qui passe des revues à Malines, Anvers, Westmael, Turnhout, Herenthals, Lierre, Diest, Hasselt, Liège, Huy, Namur, qui visite les travaux de Boom et de Saint-Bernard.

A Anvers, le colonel Buzen, commandant supé-

(i) Magnan (Bernard-Pierre), 1791-1865, officier sous le Premier Empire, avait été mis en disponibilité par le Gouvernement de Louis-Philippe, qui l'accusait d'avoir manqué d'énergie contre les émeutiers de Lyon. U prit alors du service en Belgique. Rentré en France, général de brigade (1839), divlsionnaire,(i845), nommé Maréchal par l'Empereur Napoléon III.

rieur de la Place, reçoit l'ordre de mettre en état de défense les ouvragées situés en face de la Citadelle et sur la rive droite de l'Escaut.

Aussitôt la nouvelle parvenue aux Hollandais, le Colonel Koopman, chef des forces navales stationnées devant la ville, écrit à M. Luning (i), consul de Suède, afin qu'il avertisse tous les membres du corps consulaire du danger que peuvent courir leurs nationaux : Chassé est résolu à repousser la force par la force, dût une partie de la ville payer de sa destruction la témérité des Belges.

La lettre est vite connue dans la ville et sur les quais; des navires s'apprêtent à quitter les bassins, les étrangers mettent rapidement ordre à leurs affaires. Prévenu de cette alerte, Buzen se hâte de rassurer les consuls : il leur affirme que les Belges ne commenceront pas les hostilités sans provocation de l'ennemi et que, si le Gouvernement était poussé à bout, le premier soin du Roi serait de laisser aux habitants et au commerce de la ville d'Anvers le temps de prendre les précautions nécessaires pour se tenir à l'abri des événements.

Qu,e, par maladresse, par fanfaronnade, un coup de feu soit tiré de la citadelle ou de la ville, le choc des deux armées suivra de près. C'est la constante inquiétude de M. de Meulenaere, qui insiste auprès du comte Sébastiani pour que le mariage royal ait lieu le 7 août, « avant une collision possible avec la Hollande » .

(i) Lettre du 18 jtdUet.

Autour de Maestricht, les Belges gagnaient du terrain, occupaient Kam, Wolder, Smeermaes, Haren, Amby, Heer, avaient un poste au château de Caster; mais, malgré ce mouvement, il eût fallu, pour mettre la place néerlandaise en péril sérieux, des forces autrement nombreuses que celles dont disposait Magnan.

Interrogea ce sujet dans le conseil des ministres, Evain avait répondu : « Il faut bloquer Maestricht de façon qu'il n'y entre pas un lapin, ou reculer de façon que nos troupes se bornent à protéger les douanes. »

Malgré la prodigieuse énergie de Magnan, malgré le courage et l'endurance de ses soldats, on dut se résigner, le 3i juillet, à un accord avec le général Dibbets, commandant la garnison hollandaise (i).

Les Belges n'occupent plus que Smeermaes, le Belvédère, Kaberg, Wolder, Kam et Caster sur la rive gauche de la Meuse; Ophaaremet Keer-Gronswelt sur la rive droite.

Mais, depuis quelques jours déjà, l'influence

(i) Le général Magnan écrit, le 3i juillet, au général Dibbets : « Pour éviter, dès à présent, toute espèce de collision entre nos troupes, j'ai l'honneur de vous informer. Monsieur le Lieutenant- Général, que j'ai fixé à i,5oo mètres, à partir de la queue des glacis, le rayon militaire de la forteresse et que je ferai tirer sur les troupes hollandaises, soit en corps, soit isolées, qui dépasseraient cette limite que connaissent mes postes et que ne franchiront pas mes patrouilles!; vous seriez en droit aussi de faire tirer sur mes troupes si elles ne restaient pas en deçà du rayon.

» Toutefois, j'ai l'honneur de vous annoncer que je continuerai à occuper Smeermaes, alors même qu'il serait dans les limites que je fixe... »

des risque-tout de la politique était en baisse.

La clôture de la Chambre d'abord (i8 juillet) coupait court à la publicité des phrases incendiaires ; puis vint l'anniversaire de l'avènement, célébré le 21 juillet.

Le matin, sur le chemin du Palais à Sainte- Gudule ; l'après-midi, tout le long de la rue Koyale, où Léopold passait une revue ; à la représentation de Guillaume Tell, le soir, fanatiques de la guerre et zélateurs de la paix, oubliant leurs querelles, n'eurent qu'un même cri aux lèvres : «Vive le Roi ! »

Chaque ville voulut avoir son Te Deum ; des actions de grâces retentirent dans les temples, dans les synagogues.

Enfin l'approche du mariage (i) confondit la Belgique en un même sentiment de loyalisme ; tous les dissentiments s'effacèrent devant cette consécration de la dynastie nationale.

Les Orangistes s'évertuent en pure perte à semer la défiance ou la crainte, à souligner les origines révolutionnaires du sceptre de Monsieur Egalité.

On lit dans La Papillote : « La garde civique a déjà ses deux bans ; elle est plus avancée que le mariage du Boi. »

Dans un autre journal : « Compiègne est fécond en cérémonies nuptiales de funeste augure. C'est là que Napoléon s'imit à Marie-Louise pour se

(x) L'annonce officielle du mariage royal parut dans le Moniteur belge du 9 juillet au vif mécontentement deTalleyrand, qui la ju- ■geait trop précipitée, parce qu'elle donnait aux sujets de Léopold une confiance excessive.

donner un beau-père qui signa son arrêt d'exil^ c'est-àrdire son arrêt de mort. »

Ou bien encore : « Les deux trônes sont à peu près à la même hauteur. Il y a danger pour l'un comme pour l'autre ; pourquoi donc deux ruines ne se prendraient-elles pas réciproquement pour étais? Il y a de la casse pour la France ; il y aura du séné pour la Belgique. »

Cette prose haineuse n'émeut pas plus l'opinion que les Adresses qui circulent pour demander la prompte convocation des Chambres ou réclamer la guerre (i).

Auprès de telles attaques, il faut encore citer l'amusante campagne menée contre la flottille belge récemment constituée (2).

(i) Une des pétitions est congue en ces termes :

« Trop longtemps Jouets d'une Conférence qui trompe la nation et cherche à déshonorer son Roi, nous prions Votre Majesté de mettre fin aux manœuvres qui tendent à compromettre notre révolution et à remettre en question ce qui est résolu en dernier ressort...

» La Belgique n*a besoin d'aucun secours étranger pour terminer sa révolution. Nous supplions donc Votre Majesté de faire cesser toute espèce de négociations avec la Conférence de Londres et de reprendre la guerre avec la Hollande. »

Le lo* août, une députation anversoise, conduite par le Bourgmestre Legrelle, composée de MM. Werbrouck-Pieters, Vervoort et Wattel, vient à Bruxelles. £lle présente au Roi une Adresse qui le conjure de n'accepter aucun traité nuisible à la libre navigation de l'Escaut.

(a) L'équipage avait été armé dans les derniers jours de mai ; le» hommes, dont l'uniforme rappelle de très près celui des marins^ sont munis de sabres et de carabines.

Ces quelques canonnières, ces rares brigantins, dont la marine néerlandaise n'eut jamais à s'alarmer, sont la cible des gazetiers :

« La flotte belge mouillera prochainement dans la fontaine Saint-Géry. »

« On vient de louer la flotte belge pour les bains À domicile. »

« Pour faire avancer les brigantins, on projette d'y mettre des roues. »

« Les marins vont entrer dans la réserve de la cavalerie. »

« Si le temps le permet, il y aura fête navale, de 2 à 4 heures, dans le bassin du Parc. »

Ils annoncent enfin que « la flotte belge assistera au mariage du Roi » .

En dehors des ministres et de l'entourage intime de Léopold, nul ne soupçonnait les intrigues menées autour de ce mariage, qui passionnait le pays. Plus ou moins ouvertement, les Cours restées fidèles à la fortune du Roi Guillaume agissaient auprès de Louis-Philippe pour retarder la date de la cérémonie, aidées par tous les adversaires d'une intervention armée.

Le i"" août seulement, Le Hon gagne la partie et l'écrit immédiatement à son ministre :

c Après deux jours de discussions et d'incertitudes, le mariage vient d'échapper à la nouvelle crise qui le menaçait. J'ai combattu de tous mes

efforts et par tous les moyens d'influence dont j'ai pu disposer le projet sérieux d'en retarder l'époque. Je suis heureux de pouvoir vous annoncer qu'enfin la célébration du mariage vient d'être définitivement fixée au 9 août. Les ordres officiels sont donnés en ce moment à tous les services. La Cour part le 5 pour Compiègne ; le Roi, notre Souverain, y est attendu le 6. Toutes les dispositions sont prises pour le recevoir le 5, à Quiévrain, à Valenciennes et à Cambrai. Cet événement, d'une haute portée politique, aura sans doute de salutaires effets, arrivant au jour désigné. C'est une consécration trop solennelle de notre indépendance pour ne pas convaincre les plus incrédules...

» Je dois ajouter, en terminant, que le Roi des Français, par sa résolution définitive de célébrer le mariage à l'époque fixe du 9 de ce mois, a fermé l'oreille à certaines insinuations de quelques agents diplomatiques. C'est une justice que je dois rendre au Souverain, ainsi qu'à son Ministre des Affaires Etrangères. »

Le 4 août, à la veille même de partir pour Compiègne, Léopold passe la garnison de Bruxelles en revue dans la rue Royale. Ayant auprès de lui son frère, le Duc de Saxe-Cobourg, il fait défiler les Chasseurs de Chasteleer, le 3® régiment de Ligne, les Guides, une batterie de campagne.

Puis il gagne la plaine de Mon-Plaisir, où la Garde Civique, prévenue à la dernière minute,

s'est réunie avec une rapidité qui lui vaut autant d'étonnements que d'éloges.

L'ordre du jour du comte Vanderstegen dePutte, colonel de la milice citoyenne, exprime la satisfaction du Souverain :

« ... Sa Majesté a admiré l'aspect de cette Garde et la manière dont elle a défilé.

» Dans quelques jours, a dit le Boi, je donnerai une jeune Keine aux Belges ; je compte lui faire voir cette Garde citoyenne, qui répondra de nouveau, je n'en doute pas, à mon appel.

» J'ai fait connaître à notre Souverain, sans crainte d'être démenti, que la Garde Civique était toujours prête à verser son sang, s'il le fallait, pour le maintien de l'ordre, de notre Indépendance et du Boi que la Nation s'est donné.

» J'ai ajouté qu'une Princesse du choix de Sa Majesté ne pouvait qu'être agréable aux Belges et serait reçue par eux avec transports. '

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