CHAPITRE III
Louise, ton hymen de deux nations
[fières
Va resserrer les fortunés liens :
Tout Français applaudit à tes heu-
[reux destins.
Ce n'est pas nous quitter que d'aller
[chez nos frères.
{Réception de la Famille Royale à Senlis.)
« ,.. Votre Majesté, en entrant en France, se croira encore en Belgique; et nous, Sire, quand nous aurons le bonheur d'être dans vos Etats, nous croirons toujours être en France... »
Ces paroles du duc de Choiseul, envoyé à Feignies, à la rencontre du Boi des Belges, n'étaient pas une simple flatterie dictée par le Protocole. Hameaux ou grandes villes s'ingéniaient, avec des moyens différents, mais une ardeur pareille, à témoigner leur allégresse sur le passage du cortège royal. Ici des bouquets de fleurs des champs, là des arcs de triomphe; des cris de cordiale bienvenue dans les villages ; dans les cités, de longues périodes oratoires prouvaient à Léopold que le peuple français comprenait l'importance de l'union prochaine, qu'il l'approuvait sans réserve.
Les heures cruelles et humiliantes de la Restauration étaient trop vivantes dans toutes les rancunes, pour qu'un mariage avec quelque "autre Souverain d'Europe pût être populaire. La masse frémissç-it encore au souvenir des monarques étrangers ramenant les Bourbons dans la France Impériale vaincue; mais Léopold, Roi nouveau d'un pays nouveau, placé sur le trône par la libre volonté d'un Peuple, ne rencontrait sur sa route que sympathie et joie.
Seul, le parti légitimiste continuait ses attaques, persistait dans ses railleries, faisait feu de toutes ses gazettes (i) contre un événement qui était le premier succès diplomatique du Roi de Juillet.
Le duc de Mortemart, dans une lettre reproduite par certains journaux, rendait public son refus d'assister aux fêtes de Compiègne ; et l'on se répétait tout bas que, si le mariage était célébré dans l'Oise, c'est que l'archevêque de Paris, M^'* de Quelen, ne pouvant oublier le pillage de Saint- Germain l'Auxerrois et de l'Eglise de Bonne-Nouvelle, le sac de son palais archiépiscopal, avait, malgré l'autorisation du Saint-Siège, formellement
(i ) « Ou la ro3'auté belge telle qu'on Ta faite, est impossible et n'aura été qu'un passe-temps pour l'Europe, ou elle est possible et sérieuse. Dans le premier cas, il importerait peu qu'une princesse d'Orléans s'y fût plus ou moins longtemps associée ; dans le second, les intérêts commerciaux de la Belgique seront le mobile unique de sa politique, et comme notre industrie repousse la sienne, elle se créera ailleurs des alliés plus utiles. Neutre, si nous avions besoin d'elle; amie zélée, si elle avait besoin de nous, nous aurons les charges de son alliance, nous n'aurons rien de plus. » {La Quotidienne.)
refusé que la cérémonie eût lieu dans Notre-Dame.
Le 6 août, à 5 1/4 heures, Louis-Philippe reçoit le Roi des Belges au perron du palais de Compiègne et le conduit dans le salon de famille, où se tient la reine Marie- Amélie. Auprès d'elle, la princesse Louise (i), habillée d'une robe de foulard bleu, avec une écharpe de gaze unie; les cheveux très blonds se relèvent sur le front en deux touffes légères, sans aucun ornement.
Réceptions, discours, manœuvres, représentations au palais occuperont les quarante -huit heures qui séparent du mariage.
Afin que Compiègne tout entier, ainsi que les ctirieux venus de loin à la ronde, puissent voir les fiancés, Louis-Philippe a ressuscité le cérémonial de la branche aînée : le public circule devant J4e grand couvert dressé dans la galerie de Diane, pendant le dîner de Leurs Majestés.
9 août. Sur la ville en liesse, une nouvelle terrifiante s'abat : le choléra est à Compiègne, il vient de foudroyer le colonel de JoUy, du 9® cuirassiers. Quelques heures plus tôt, les deux Rois l'avaient
(i) Louise-Marie-Thérèse-Charlotte-Isabelle, princesse d'Orléans, née à Palerme le 3 avril 1819.
félicité sur la belle tenue de son régiment, et il allait être bientôt promu maréchal-de-camp.
Dans la gaie lumière des jours d'été, sous la protection de la forêt et de l'Oise, nul ne voulait songer à l'atroce épidémie qui venait de semer la mort à Paris. Sa soudaine apparition épouvante et disperse la foule amassée devant les grilles du palais.
Bientôt, des orchestres installés sur les pelouses, des mâts de cocagne, des divertissements variés ramènent l'entrain.
Tandis que la Garde nationale déjeune dans le Parc, les habitants courent au théâtre, applaudissent Michel et Christine, le Jeune M&ri, la Carte à payer.
Le mariage civil (i) est célébré à g heures du soir par le baron Pasquier, président de la Chambre des Pairs; puis on se rend à la Chapelle, en traversant la salle des Gardes, où le public a été admis.
La robe de la jeune Reine est recouverte de Malines, arrivée de Belgique dans la nuit seulement; des couturières parisiennes, appelées en hâte, ont, jusqu'à la dernière minute, drapé le point précieux sur la jupe blanche.
M*^ Gallard, évêque de Meaux, bénit le couple
(i) Les témoins sont, pour la Princesse Louise : le duo de Choiseul, le marquis de Barbé-Marbois, le comte Portalis, le duc de Bassano, le maréchal comte Gérard» M. Marcelin Berenger, M. Dupin i^né et M. Delessert; pour le Roi Léopold : le comte d'Aerschot, grand-maréchal de la Cour, et le comte Philippe de Merode, ministre d'Etat.
princier; c'est, ensuite, dans un salon voisin, le pasteur Goepp qui unit le Roi et la Reine des Belges, selon le rite protestant.
Déjà le maréchal Gérard avait échangé avec l'armée du Nord toute une correspondance, qui fixait le cérémonial pour le retour des Souverains dans leurs Etats.
Le général Saint-Cyr-Nugues écrit, le lo août, au général Tiburce Sébastiani :
« M. le maréchal comte Gérard, par une lettre de Compiègne que je reçois à l'instant, me prévient que LL. MM. le Roi et la Reine des Selges, partant le i3, coucheront à Cambray, et le lendemain 14, à Toumay, après avoir déjeuné à Lille. J'ai ordre d'informer le général Corbineau de cette disposition, afin que les honneurs soient rendus partout sur la route jusqu'à la frontière.
» Veuillez prescrire aux troupes de la i" division de prendre les armes à Douay et à Lille, ainsi qu'au i^ régiment de hussards, qui fournira des escortes depuis Douay inclusivement jusqu'à la frontière belge... »
Derrière les minuties de l'étiquette, qui étaient en apparence l'unique occupation de la Cour, d'autres questions plus sérieuses s'agitaient. A peine la cérémonie du mariage est-elle achevée, que les Rois s'enferment pour lire la dépêche qu'une estafette vient d'apporter de Bruxelles;
puis ils mandent auprès d'eux les ministres français, ainsi que M. Van de Weyer, le comte de Merode et le comte Lehon.
Autre dépêche, le lendemain, suivie d'un long conciliabule avec Lord Gran ville.
• ;; Si la France considérait le mariage royal comme une assurance de paix définitive, son G-ouvemement ne partageait pas cet optimisme : il manquait de confiance en la résignation des Pays-Bas, ne croyait guère plus au désintéressement des trois Puissances.
Déjà l'Autriche rassemblait des troupes sur la frontière orientale de la Suisse : 40,000 hommes, disait-on, étaient réunis derrière les montagnes d'Appenzel.
La Prusse surtout inspirait de perpétuelles inquiétudes, comme en témoigne cette lettre du duc de Dalmatie au maréchal Gérard :
€ Paris, le II août 1882.
» Monsieur le Maréchal, je suis informé que le comte de Mensdorff a été chargé d'exercer une surveillance plus active sur notre frontière de l'Est et qu'il dirige des émissaires pour prendre des renseignements sur nos forces militaires, l'instruction et l'esprit de nos troupes, etc. Ces émissaires pouvant être envoyés jusque dans les divisions territoriales où se trouve maintenant l'armée du Nord, je crois utile de vous donner connaissance des indications qui me sont parvenues à ce sujet.
LES PREPARATIFS MILITAIRES DE LA FRANCE li
» Des officiers du génie sont le plus souvent employés à ces tournées périodiques et rendent compte à la Commission militaire de Francfort.
» De son côté, le général Braun, commandant à Landau, exerce les mêmes investigations par ordre de la Diète.
» Les officiers qui sont le plus fréquemment envoyés de Mayence sont MM. Wurmb, capitaine du génie ; Keubel, lieutenant du génie saxon ; le comte Merveldt, capitaine de dragons, actuellement en tournée vers Belfort et la Suisse ; le comte de Bubna, lieutenant de hussards.
» D'autres agents sont, en outre, employés en sous-ordre et chargés de pénétrer dans les villes de garnison et les casernes ; Tun de ceux-ci, nommé Christmann, prévôt d'armes à Mayence, est spécialement chargé de se mettre en communication avec les soldats et les sous-officiers, dans le but de les provoquer à la désertion.
» Il imi3orte que vous donniez des ordres pour que Ton redouble de surveillance sur tous les points où se trouvent les corps de votre armée et particulièrement dans les villes de garnison, afin d'arrêter tout étranger soupçonné d'espionnage.
» Il imi)orte, en outre, que les chefs aient constamment les yeux sur la troupe et que les commandants de place fassent exécuter ponctuellement tout ce que prescrivent les règlements relatifs à la police et à la sûreté des villes de guerre. »
Si la Russie demeurait manifestement hostile,
72 LA SBCONBB INTERVENTION FBANÇAISE
si les intentions de la Prusse étaient mystérieuses encore, T Autriche ne donnait pas non plus au Cabinet de Bruxelles de sérieux encouragements.
En recevant le comte de Lalaing (5 août), l'Empereur avait parié avec sympathie du nouveau royaume, s'étonnant que les Selges, toujours considérés autrefois comme les soldats les meilleurs et les plus braves de l'Autriche, eussent été battus. Tannée précédente par les Hollandais.
« Je vais répondre au Roi, dit François II. Personne plus que moi ne forme des vœux pour son bonheur, pour celui de son peuple ; et j'espère que le moment approche où la question belge sera terminée... »
Quelques jours après (12 août), le baron de Loë, accrédité comme Envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire auprès de la Cour de Vienne, rend compte à M. de Meulenaere d'un entretien qu'il eut avec Mettemich :
« J'insistai particulièrement près du Prince sur l'irrévocable nécessité de l'évacuation complète et préalable de notre territoire, avant toute négociation quelconque sur ceux des Vingt-Quatre Articles qui en sont susceptibles. Le Prince me répondit que cela était impossible, que la Belgique devait accepter les dernières propositions de la Conférence.
» Je lui parlai alors de l'extrême opposition qui se manifeste dans les Chambres et dans la Nation contre l'acceptation de ces propositions, généralement regardées comme destructives de notre commerce et de notre industrie. J'appelai son attention sur les offres de toutes espèces, en hommes et en
argent, que reçoit le Gouvernement pour faire la guerre ; en un mot, de la ferme et inébranlable résolution du Eoi et de son Gouvernement de ne traiter sur rien qu'après l'évacuation au moins d'Anvers.
» Voici le principal argument contre l'évacuation que m'offrit le Prince. Il me dit qu'en tout temps et chez toutes les Nations, l'évacuation d'un territoire possédé par une puissance traitant avec une autre pouvait être un résultat, mais jamais une condition préliminaire sine quà non d'un traité à signer; que, d'après cela, la Belgique ne pouvait insister sur ce point ; que la Conférence avait fait tant de bêtises qu'elle ne savait plus comment en sortir. Au surplus, me dit-il, la question belge ne nous intéresse que quant à l'influence qu'elle peut avoir sur la paix dont l'Europe jouit encore aujourd'hui ; et en ce qui concerne cette question, l'Autriche se range tout à fait du côté des Puissances limitrophes de la Belgique. »
Léopold n'entendait pas laisser croire à la Conférence que les fêtes de Compiègne lui faisaient oublier les revendications de son pays. Une note, envoyée, le lo août, par M. de Meulenaere à Lord Palmerston, déclare qu'il n'est rien de factice dans les démonstrations belliqueuses, si fréquentes depuis deux mois, que l'armée belge est à présent mise sur un pied respectable et que la Nation a le sentiment de sa force. Le ministre affirme, une
fois de plus, que le Gouvernement ne prendra part à aucune négociation avant l'évacuation du territoire et que jamais la Belgique ne transigera sur des droits irrévocablement acquis.
Avant de quitter Compiègne, le i3 août à midi, la Reine Louise voulut remettre elle-même un souvenir à tous ceux qui entourèrent ses jeunes années. Laurent Franconi, Técuyer illustre, qui fut son professeur d'équitation, reçoit une tabatière d'or; pour chacun, elle a une parole exquise, un sourire gracieux, malgré l'émotion qui l'étreint.
La Reine Marie- Amélie, moins maîtresse de ses larmes, n'a pas le courage d'assister au départ de sa fille, qui s'en va vers tant d'inconnu, vers un si mystérieux avenir.
La foule croit fermement que toutes les difficultés sont aplanies par le mariage de la Princesse, et les fonctionnaires reçoivent l'ordre d'entretenir cette illusion, d'accentuer la note pacifique des discours adressés aux Majestés Belges.
Le baron MécMn, préfet du Nord, suit scrupuleusement les instructions officielles dans son salut à la fille de Louis-Philippe :
« ...Accourus autour du char qui vous emmène trop rapidement loin d'eux, nos cultivateurs, qui ne redoutent pas la guerre, aiment à contempler en Vous, Madame, l'ange de la paix qui plane sur leurs guérets fertiles, ces guérets où dorment tant de bataillons héroïques... »
Les poètes s'affirment aussi paisibles que les prosateurs, à en juger par le distique inscrit à l'entrée de Cambrai :
Le lien fortuné dont vos cœurs sont unis Assure le bonheur de deux peuples amis (i).
En revanche, les feuilles « carlistes » font bon marché de la consigne, et la presse belge ne se laisse pas influencer davantage. '
Dans un article intitulé « Alliance » , Le Revenant trace un sombre tableau de l'avenir qui attend la Beine :
« Quand elle sera là-bas, il faudra qu'elle oublie sa famille, qu'elle s'isole dans sa royauté, car son père, lui aussi peut-être, sera son ennemi; peutêtre que son frère viendra à la tête de sa brigade pour aider les Russes et les Prussiens à la détrôner, car le Roi Léopold ne veut pas céder à la Conférence et le Roi des Français est de la Conférence...»
A Bruxelles, Le Méphistophélès imprime une « Prière, adressée à Louise Reine » :
« Dans ces premières heures où vous allez exercer tant d'empire, soyez Belge, jeune Reine ;
(i) n n*était pas alors de fête ni de visite royale, sans que la poésie «ntrât aussitôt en scène. Dans ses voyages à travers la province, le Roi des Français eut un jour la joie de lire ce compliment rimé, inscrit sur un transparent :
Mes amis, savez-vous pourquoi j*aime Philippe 1 Je l'aime parce que ce prince est un principe.
défendez votre nouvelle patrie et dites à Léopold qu'avec un brave peuple, le courage et le bon droit, on doit tout oser.
» Et quand nous devrions succomber, quand le nom belge devrait périr à jamais, ne vaut-il pas mieux qu'il n'y ait plus de nation, que si la nation devait vivre déshonorée?...
» Oubliez les leçons de la Cour de France. Tous les cœurs sont à Vous, on Vous attend comme l'Ange d'espoir, comme la messagère d'une paix ou d'une guerre honorable. »
Une partie du trousseau est déjà arrivée au palais de Bruxelles, disposée dans les anciens bureaux de la guerre, où le public peut l'admirer le 12 août.
On signale la richesse d'ime vingtaine de robes, dont deux en blonde de soie ; la finesse des armoiries brodées sur vingt-quatre douzaines de mouchoirs de batiste; l'élégance des chapeaux et des toques; le turban blanc, orné d'un oiseau de paradis; une pèlerine faite de plumes, les cachemires, les fotirrures de zibeline, les amazones, etc.
Quant à la dot, on raconte que Louis-Philippe fait à sa fille une rente de cent vingt-cinq mille francs. La vérité, rappelée par M. Sam Wiener dans une célèbre plaidoirie, est fort différente :
« ... Une dot d'un million a été stipulée dans le
traité (i); elle doit être demandée aux Chambres législatives françaises. Des difficultés ayant surgi entre la France et la Belgique au sujet du remboursement par notre pays de certains frais occasionnés par l'expédition d'Anvers, le Gouvernement français attendit cinq années pour saisir les Chambres du projet de dotation prévu par le traité. »
Ce ne fut pas — si l'on en croit la légende — la seule circonstance où Léopold put constater les habitudes d'économie de la Maison de France.
Pendant la campagne de i83i, le général Belliard, réclamé le même jour à Bruxelles et à Anvers, appelé à Malines et à Montaigu, parle-
(i) Dans le procès de la succession de S. M. la Reine des Belges (décembre 1904), M. Sam Wiener, plaidant pour la Liste civile, faisait rhistorique du traité matrimonial de Léopold la* : «... Le pacte de mariage est conclu au lendemain des événements qui ont établi la monarchie constitutionnelle en France et en Belgique. Les deux Souverains qui traitent sont entourés des hommes qui ont tracé, d'un côté, la charte constitutionnelle des 14-24 août i83o, d'autre part, notre Constitution de février c83i.
» Je vous ai nommé quelques-uns des premiers.
» En Belgique, le Gouvernement compte parmi ses membres des hommes dont le nom a illustré les premiers temps de notre histoire. C'est Joseph Raikem, ministre de la Justice, c'est Charles de Brouckere, ministre de l'Intérieur, c'est Joseph Lebeau.
» Notre envoyé à Paris, c'est le constituant Lehon, celui qui disait lors des discussions qui eurent lieu au Congrès au sujet de l'article 58 : « Nous voulons faire une république royale bien plus » qu'une monarchie républicaine. »
» De quelles formes vont-ils entourer le contrat de mariage, ces
mentant avec le général Chassé, portant les paroles hollandaises à Tétat-major belge, avait été obligé à des frais dépassant son budget. Dix mille francs furent dépensés de la sorte, au service de l'influence française autant que de l'indépendance de la Belgique.
Lorsque Belliard mourut, sans laisser de fortune, ces frais ne lui avaient pas encore été remboursés par le ministère français. Certains que les Affaires Etrangères acquitteraient immédiatement la dette, ses héritiers s'adressent au comte Sébastiani, qui invoque les règlements, allègue que la dépense n'était pas autorisée. Alors, la famille se tourne vers Louis-Philippe, lequel, dit-on, la renvoya au Roi des Belges.
Elle fut mieux écoutée à Bruxelles, où Léopold tira aussitôt les dix mille francs de sa cassette.
hommes qui ont écrit et voté deux Constitutions, qui ont fixé les droits réciproques du peuple et de la monarchie ?... »
Et M. Sam Wiener faisait remarquer qu'aucun notaire n'avait présidé à cet acte, conçu sous forme de traité, signé par Sébastiani et Lehon, un ministre des Affaires étrangères et un ambassadeur.
« ... Le contrat de mariage, même si ses dispositions sont d'ordre privé, participe du caractère de l'union princière, de l'union politique dont il est l'accessoire. Ai-je besoin d'indiquer l'importance qu'avait, à ce point de vue, le mariage du premier Roi constitutionnel des Belges avec la fille du Roi constitutionnel des Français... »
M. de Meulenaere, dans une lettre du 24 ^^ ^^^ ^ ^* ^^ Hon, se réjouissait des résultats politiques que l'union royale assurait à la Belgique : c< ... Au dedans comme au dehors du pays, son influence sera immense. Pour ramener la confiance, pour tranquilliser les esprits timides et inquiets, pour affermir la foi dans notre avenir de nation libre et indépendante, cet événement, dans son action immédiate sur le pays, sera plus puissant peut-être que ne Vont été le& ratifications du Traité du i5 novembre. »
A Tournai (i), la Reine Louise se trouve enfin au milieu de ses nouveaux sujets et le flot des discours ne cesse de déferler à ses pieds.
M. Dumontier, commandant de la garde civique, prend un des premiers la parole :
« ... Cette heureuse alliance, resserrant de plus en plus les nœuds formés par juillet et septembre, promet à la Belgique un avenir riant et un terme à ses maux.
» Les grâces de la jeune Reine embelliront votre Cour, Sire ; ses vertus contribueront à votre félicité ; et nous, Belges, nous serons heureux du bonheur de Celui qui s'est dévoué pour nous. »
Il est surprenant que, parmi tant de harangues, les phrases belliqueuses soient rares : on célèbre le charme de la Souveraine, les hautes qualités du Roi; on se réjouit des jours prospères dont cette union est le gage, mais timides sont les allusions à une guerre possible.
Cependant, Léopold était résolu à repousser toute négociation nouvelle : M. Van de Weyer, parti directement de Compiègne pour reprendre à Londres son poste de plénipotentiaire, emportait les instructions les plus nettes. Il aura à lutter contre Lord Palmerston, dont la réponse à M. de Meulenaere fut toute décevante : il ne faut pas décourager la Conférence par une susceptibilité
(i) La Garde nationale à cheval de Lille accompagna les Souverains jusqu'à Tournai. La musique du i« régiment de hussards avait été envoyée à la frontière et joue la Brabançonne, au moment où la Reine Louise quitte le territoire français.
extrême ; il serait bon d'autoriser l'envoyé belge à traiter directement avec les représentants des Pays-Bas. Quant aux velléités belliqueuses soulignées par le ministre belge, mieux vaut n'en point parler, car l'homme qui déchaînerait la guerre encourrait, aux yeux de l'Europe, la plus lourde et la plus terrible responsabilité.
Depuis la porte de Laeken jusqu'à la place des Palais, il n'est pas ime maison de Bruxelles qui, le 19 août, n'arbore les couleurs des deux nations alliées. Drapeaux belges, drapeaux français forment une voûte mouvante aux rues que va parcourir le cortège royal et que borde la double haie des gardes civiques et de l'infanterie; ils flottent parmi les guirlandes fleuries, s'agitent aux branches des sapins plantés le long des voies les plus larges.
A la limite de Molenbeek-Saint-Jean, un arc-detriomphe est couronné de cette inscription :
« L'union de Léopold et Louise rend les Belges heureux. »
Une salve lointaine annonce que Leurs Majestés quittent le Palais de Laeken. Il est i heure : les cavaliers de l'escorte apparaissent à l'entrée de la ville, où le bourgmestre, M. Rouppe, entouré du Conseil de régence, complimente les Souverains.
La Beine est vêtue d'une robe en dentelle de
Bruxelles, coiffée d'un chapeau de paille de riz, £^ami de plumes blanches ; le Roi porte l'uniforme d'officier général.
Dans la calèche où les bouquets s'amoncellent, les pétitions vont se mêler aux fleurs, car l'ordre a été donné de laisser approcher tous les porteurs de place ts (i).
On atteint le Palais à 2 heures. Léopold monte en selle pour assister au défilé des troupes, que la Reine, ayant auprès d'elle la comtesse de Merode et M. de Meulenaere, contemple du grand balcon.
C'est ensuite la réception des corps constitués, des membres du Parlement, des délégations de Bruxelles, Anvers, Liège et Bruges.
On remarque l'absence des représentants de l'ancienne noblesse de Belgique, qui, sauf de très rares exceptions, ont affecté de ne pas paraître dans cette journée.
Ils ne seront pas non plus, le soir, à la représentation de gala de la Monnaie.
Déjà la Reine est populaire dans Bruxelles, et pour l'apercevoir encore, la foule s'entasse devant le théâtre depuis des heures; elle envie les premiers arrivés, car ils obtiendront les places laissées à la disposition du public.
Ceux qui n'auront pas la joie d'acclamer la jeune Majesté, d'admirer les diamants de son collier et du bandeau surmonté de plumes blanches, se consoleront en parcourant les rues illumi-
(i) A Tournai sealement, plus de quatre cents placets avaient déjà ^té présentés à la Reine Louise.
nées, en suivant des yeux les fusées des feux d'artifices (i).
Malgré les mesures prises à la frontière, malgré les quarantaines, le choléra avait pénétré en Belgique. Le jour de la Joyeuse Entrée (2), 53 cas et 33 décès sont constatés à Bruxelles ; le lendemain, on signale 72 malades nouveaux et 47 morts.
(i) Dans la crainte de voir la foule s'entasser sur un même point et aider à la contagion du choléra, la ville n'avait pas osé organiser les jeux de balle et autres divertissements inséparables des jours de fête. On les remplace par la distribution de 8,000 pains et d'autant de pièces d'un demi-franc.
(a) Avant la fin d'août, le mariage royal est notifié aux cinq grandes Puissances, aux Rois de Suède et de Norwège,de Danemark, d'Espagne, de Bavière, de VTurtemberg, de Saxe, aux grands-ducs de Saxe-Weimar, de Mecklembourg-Strelitz, de Mecklembourg- Scbwerin, d'Oldenbourg, de Bade, de Hesse, à l'Electeur de Hesse. Lettre du Roi Léopold à l'Empereur François II :
(c 24 août.
» Monsieur mon Frère,
» Persuadé que Votre Majesté Impériale et Royale ne saurait apprendre sans un vif intérêt tout ce qui est de nature à donner de la stabilité et de l'avenir au nouvel Etat belge, je m'empresse de Lui faire part de mon mariage avec la Princesse Louise, fille de Sa Majesté Louis-Philippe, Roi des Français.
» Cette union, qui comble les vœux de mon cœur, en même temps qu'elle satisfait aux intérêts de mon peuple, a été célébrée, le 9 de ce mois, au château de Compiègne. J'aime à croire que Votre Majesté en recevra la nouvelle avec satisfaction et je profite de l'occasion qui se présente pour Lui témoigner de nouveau les sentiments de profonde estime et d'attachement avec lesquels je suis,
» Monsieur mon Frère,
» De Votre Majesté Impériale et Royale»
» Le bon Frère,