LÉOPOLD
UtB PIUBPABATIF8 BOGLITAIBES DE LA F&ANCB 83
A Anvers, Malines, Gand, Hal, Bruges, Tournai, Mous, Ostende, les hôpitaux se remplissent (i).
Mais le fléau ne soulève pas cet affolement qui, à Paris, allait jusqu'au meurtre; même dans les heures où il sévit avec la pire violence, la pensée de la patrie domine encore les cœurs (2).
Partout, militaires et civils se réunissent pour fêter le mariage du Boi et porter des toasts à la victoire prochaine.
Deux cent trente officiers prennent place au banquet d'Anvers, présidé par le général Evain.
Les formules lénitives des plénipotentiaires ne trompent plus persoime : la paix européenne est à la merci d'une bagarre qui éclaterait entre les avant-postes belges et hollandais.
Des querelles fréquentes divisent les bateliers des deux pays, sur la partie de la Meuse restée commune, entre Mook et Maashees, où les détachements néerlandais ont naturellement soutenu leurs compatriotes. Le colonel Brialmont, commandant
(i) A Paris, Emile Mosselmann, attaché à la Légation de Belgique, ne^eu du comte Le Hon, est, ce môme mois, enlevé par le choléra, à r&ge de a5 ans. Son frère, Alfred Mosselmann, le remplace.
(a) Un journal orangiste a représenté les troupes placées autour de Maestricht comme se tenant à prudente distance des canons hollandais, alors qu'elles sont à une demi-portée au plus de la forteresse. U s'attire cette riposte du général Magnan :
« La presse oublie sa mission quand elle se jette dans les personnalités. Plaise à Dieu qu'au moment où nous avons tous besoin de nous serrer, de ne faire qu'un faisceau de toutes les opinions nobles et généreuses, qu'au moment peut-ôtre de combattre pour l'indépendance du pays et de venger nos affronts, la presse n'ait pas jeté dans nos rangs quelques germes de dissension. Les malheurs de la patrie retomberaient sur elle... »
de Venloo, invite le chef des Hollandais stationnés à Boxmeer à prendre des mesures pour que pareils faits ne se représentent pas; sinon, il fera protéger les bateliers belges par la force des armes.
En Hollande, le camp de Bijen est le théâtre des mêmes manœuvres militaires qui avaient précédé la Campagne de Dix jours; on y annonce la très prochaine arrivée du prince d'Orange et du prince Frédériô.
Les rapports du baron de Loë indiquent un soudain refroidissement du côté de T Autriche.
Instruit par le comte de Lalaing des dispositions favorables de l'Empereur, le ministre de Belgique est tristement surpris, dans l'audience solennelle du 19 août, de la réserve gardée par Sa Majesté (i).
Les premières phrases sont pour constater qu'il y avait eu injustice à dépouiller le Roi de Hollande, « mais que celui-ci ayant lui-même reconnu l'indépendance de la Belgique en principe, l'Autriche avait, avec les autres Puissances, concouru à l'établissement du royaume de Belgique, quoique l'Autriche n'aimât point à consacrer les injustices.
» L'Empereur me dit qu'il avait toujours eu beaucoup à se louer des Belges ; que, du reste, il était charmé que ses Etats ne touchassent plus les frontières de France; que, pour le bonheur de
(i) Lettre à M. de Meulenaere.
ses sujets, il désirait éviter le contact des opinions de ce pays.
» En parlant des dernières propositions de la Conférence, il me dit que la Belgique devait les accepter, que le Roi devait être discret. (Ce sont ses propres expressions.) En me congédiant, il me dit quelques paroles obligeantes pour le Roi et exprima des vœux pour le bonheur de la Belgique. »
Le baron de Loë constate aussi que Mettemich, les ambassadeurs de France, d'Angleterre témoignent de moins de cordialité à son égard; et la fin de sa lettre est plus inquiétante encore que le début :
€ Le maréchal Maison m'a dit que la Prusse avait déclaré que, si la France voulait employer des mesures coercitives contre la Hollande, elle occuperait immédiatement la rive droite de la Meuse. La France doit avoir répondu qu'elle ne le souffrirait pas.
» L'ambassadeur d'Angleterre m'a dit que la Russie demandait que la citadelle d'Anvers fût livrée aux Anglais jusqu'à la signature de la paix (i). »
(i) Le 7 septembre, TEmpereur redit encore au baron de Loë que la séparation fut un acte d'injustice. Quant au prince de Mettemich, il refuse de se prononcer et renvoie toujours le représentant de la Belgique «c à la France et à l'Angleterre, qu'il dit être seules compétentes, ayant signé les Vingt-Quatre Articles sans restriction, n paraît certain que, sans nous prêter mainforte, la France nous laissera faire avec la Hollande, mais ne souffrira pas non plus que d'autres s'en mêlent. »
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Parmi les régiments français massés près de la frontière, on signalait, depuis un mois, des désertions croissantes.
Trente-cinq hommes avaient fui le la* de ligne ; dans la division du général Achard, dix sousofficiers, caporaux et soldats abandonnaient leurs drapeaux pour prendre du service à Namur; le général Dejean informait le Ministre qu'un maréchal des logis du 2® hussard et trois chasseurs — dont un avec cheval, armes et bagages — avaient franchi la frontière.
« ... J'ai à vous rendre compte, écrit le général Evain, au duc de Dalmatie (i), qu'il nous arrive depuis un mois une grande quantité de déserteurs français et que cette désertion parait chaque jour s'augmenter. Nous avions refusé de les enrôler dans nos troupes, mais apprenant qu'ils cherchaient à gagner la Hollande pour y prendre du service, j'ai autorisé leur incorporation dans nos bataillons de réserve qui sont à Toumay, Ath, Mons et Namur,
» L'espoir d'une nouvelle guerre et une paye plus forte sont, sans aucun doute, les mobiles de cette désertion.
» Il est autant dans l'intérêt de la Belgique que dans celui de la France de la faire cesser, et vous me trouverez bien disposé à faire tout ce qui vous conviendra à ce sujet. »
(i) Lettre confidentielle du 3o août iSSa.
Le maréchal Soult, dès la réception de cette lettre, prie son collègue des Affaires Étrangères d'examiner s'il n'y aurait pas lieu de demander l'extradition des déserteurs (i).
U faut maintenir la discipline avec une rigueur d'autant plus grande, que l'entrée en campagne est toute prochaine peut-être. Déjà l'on envisage les probabilités d'une expédition contre Anvers : le colonel d'artillerie Paixhans, membre de la Chambre des députés, dont les canons à grosses bombes ont rendu le nom célèbre, adresse au général Evain une note à mettre sous les yeux du Hoi Léopold :
» Si les événements obligent à prendre de force la
(ij A ce propos, le général Evain écrit, le i3 septembre, au maréchal Soult :
« En réponse à votre lettre du 6 courant, j*ai l'honneur de vous informer que des ordres viennent d'être donnés pour qu'à l'avenir les déserteurs français ne soient plus incorporés dans les bataillons de réserve ; ils seront dirigés sur le dépôt des déserteurs étrangers & Audenarde. Les hommes munis de congés en due forme seront seuls admis au service de la Belgique.
» J'ai fait donner la plus grande publicité possible à ces dispositions et en les communiquant au général Saint-Gyr-Nugues, chef d'état-major de l'armée du Nord, je l'ai prié de les faire connaître aux troupes sous ses ordres.
» Les lois qui régissent ce pays ne permettent pas d'en empêcher l'entrée aux étrangers, mais j'ai prié le ministre de la justice de faire exercer une surveillance sévère sur les déserteurs et de faire reconduire à la frontière ceux qui ne seraient pas munis de papiers en règle.
» Jusqu'à présent, le gouvernement belge n'a eu aucune connaissance que des embaucheurs aient engagé des soldats français à déserter ; si d'ailleurs il en existait, on ne pourrait s'en emparer que sur le territoire français, où ils exerceraient leur industrie.
» Le ministre, directeur de la guerre^ » Baron Evain. »
citadelle d'Anvers, on aura contre soi une défense longuement préparée et une artillerie nombreuse, traversée, couverte, dont vingt mortiers, abrités sous de forts blindages, sont dirigés, dit-on, sur la ville. Le gouverneur, homme résolu, a une forte garnison, dont 6 compagnies d'artillerie; il a des magasins munis et blindés; il n'a l'embarras d'aucune population et il n'est pas à l'étroit, puisque les forts de Kiel et de Saint-Laurent sont à 700 mètres du centre de la citadelle. Il faudra donc une attaque puissante. D'un autre côté, si la guerre avait lieu à la frontière en même temps qu'à Anvers, il faudrait non pas un long siège, mais une attaque rapide, afin de rendre disponibles de suite les troupes du siège,et le cours de l'Escaut, et la grande forteresse d'Anvers, appuyée et non combattue par la citadelle. D'ailleurs, un siège trop long peut être, diplomatiquement, fort nuisible et il serait, militairement, fort dispendieux.
» Mais l'enlèvement de vive force n'est pas proposable; il faut donc déployer ici une imposante masse de moyens d'artillerie, et comme on possède ces moyens à Anvers, il suffit de les disposer à l'avance, de manière qu'au premier ordre, ils puissent entrer en action, sans délai, sans relâche et en totalité. Et ce qui importerait surtout, ce serait d'éteindre promptement le bombardement blindé qui est dirigé contre les habitants et d'émouvoir la garnison de la citadelle par quelque grand effet inusité.
» Beaucoup de mortiers sont dirigés maintenant contre la citadelle, et c'est une très bonne mesure; mais la citadelle s'est préparée contre eux en se
blindant partout. Ils n'empêcheront pas les mortiers ennemis de brûler Anvers et la garnison (si elle ne s'intimide pas) ne sera réellement en nécessité de se rendre, que quand il y aura une brèche ouverte et que le fossé sera saigné.
» D'après ces considérations et d'après les reconnaissances faites sur les lieux avec messieurs les officiers belges, j'ai rédigé le projet d'attaque ci-joint, dont voici une analyse sommaire :
» I** Disposition de l'ensemble des batteries (espèce, emplacement et emploi des bouches à feu) pour exécuter, dès les premiers instants, un feu très supérieur, peut-être décisif, et pour transformer cette attaque en une marche régulière, dans le cas où le siège deviendrait indispensable.
» 2*" Deux manières d'ouvrir une brèche au corps de la citadelle et d'en saigner en même temps le fossé, de suite, sans travaux d'approche : l'une dans le cas où la teneur de l'armistice permettrait la construction de la batterie nécessaire; l'autre (moins favorable) dans le cas où l'armistice ne le permettrait pas. Il est à observer ici que, la citadelle ayant élevé toutes ses batteries contre la ville, la ville a le droit d'élever les siennes contre la citadelle; d'ailleurs, cette batterie n'est-elle pas une batterie défensive contre les sorties de la garnison et n'a-t-on pas droit à tous les travaux défensifs?
» 3** Moyens de battre, sans approcher, les flancs bas qu'on ne voit pas, en tirant, par plongée, des boulets massifs de 80, avec le canon à bombes :
effet qui a été produit en Angleterre avec le calibre de 68.
» 4"* Emploi du canon à bombes pour détruire, de plein-fouet, par explosion, les défenses vues, et pour envoyer, par plongée, dans la citadelle de gros projectiles creux et des masses de mitraille.
» 5** Emploi des Villantrois qui sont à Anvers, pour faire tomber sur la citadelle une pluie de boulets, qu'on y retrouvera plus tard.
» 6** Dimensions, fonte, emploi d'un mortier pour lancer des bombes de i,ooo livres, contenant 100 livres de poudre. Ce mortier en fer ne coûtera que 3,000 francs; il enfoncera les blindages, fera sauter les magasins à poudre et bouleversera l'intérieur de la citadelle.
» 7** Coups d'épreuve à tirer à l'avance en lieu convenable, pour que, dès l'ouverture des feux, l'effet de tout soit réglé et assuré.
» Ce projet ne demande qu'environ 70 bouches à feu, outre les mortiers déjà en batterie : ce qui est peu, d'après les usages reçus, pour une attaque de cette importance, où il faut réussir promptement. Mais (dans mon opinion) il serait nécessaire aussi : d'arrêter dès à présent et de tracer sur le terrain le plan détaillé des travaux d'attaque; d'exécuter sans délai tout ce qui est exécutable; de disposer, prêt à être mis en œuvre, tout ce qui ne peut être actuellement établi, et de faire connaître d'avance à chaque officier, pour qu'il l'étudié, le service qui lui sera confié.
» Je soumets àMM. les Officiers belges ce travail
LB8 FSBPARATIFS MHJTAIRKS DB LA FRANCE 94
que j'ai fait avec zèle, parce que, s'il venait à être utile, avoir servi la Belgique, ce serait avoir servi les intérêts et les affections de la France.
» 6 septembre i832.
» (Signé) Paixhans
» Colonel d'artillerie, » Membre de la Chambre des Députés (i) ».
Cette note n'était pas encore remise au SiOi Léopold, que la situation d'Anvers menace soudain de devenir tragique, avant même que l'armée française puisse intervenir.
Obéissant aux ordres de Bruxelles, le colonel Buzen faisait fortifier les abords de la porte des Béguines et y plaçait des canons, dirigés contre la
^i) Le lo septembre, le colonel Paixhans écrit au maréchal Soult : « Mes canons à grosses bombes, du calibre de i5o, ayant bien réussi, six de ces canons, avec dix de 80, vont armer la batterie audessous d'Anvers et réaliseront pour la défense de l'Escaut la puissance d'armement que l'Empereur Napoléon avait désirée . Je viens de terminer un projet détaiUé de dispositions contre la citadelle d'Anvers, dans le cas où les événements exigeraient qu'on la prit de force, et j'ai fait de ce travail, pour S« M. le Roi Léopold, une courte analyse, dont j'ai l'honneur de vous adresser copie. Si elle vous paraissait avoir quelque intérêt, je serais flatté que vous eussiei la bonté de la mettre sous les yeux du Roi. J'espérais avoir l'honneur de vous la remettre moi-môme, mais revenant de Bruxelles à Paris par ma campagne, pour y voir en passant ma famille, j'y trouve une ordonnance qui (pour la réélection de M. Parant) convoque, le 29, le collège dont je suis non député, mais électeur; je pense donc être plus utile en restant ici jusqu'après l'élection, qu'en allant à Paris pour revenir à Metz dix jours après. .. »
citadelle, lorsqu'il reçoit, le lo septembre, un avis du général Chassé, qui considère comme une provocation la continuation ou l'achèvement de ces travaux.
«... Ma conduite pendant toute la durée de mon séjour ici doit vous avoir appris, ainsi qu'aux habitants d'Anvers, que je n'ai pas pour but de commettre des hostilités contre la ville, aussi longtemps que je n'y serai pas forcé, et que je tiens seulement à rester tranquille possesseur de la citadelle... Le sort de la ville et son bombardement dépendront donc de la sécurité et de la tranquillité qu'on laissera à la citadelle qui m'est confiée... » Une heure après l'avis qu'il aura donné de suspendre les travaux, le général les détruira à coups de canon; si les Belges persistent à fortifier les points voisins de la citadelle, c'est sur la ville que seront dirigés les obus hollandais.
Le colonel Buzen répond (12 septembre) qu'en ordonnant ces travaux, il n'a pas outrepassé son droit et ne fait que suivre l'exemple des Néerlandais qui renforcent les ouvrages extérieurs, notamment la Tête-de-Flandres, où l'on vient tout récemment encore de débarquer des mortiers. « Je ne céderai jamais à d'injustes prétentions ou à des menaces, de quelque part qu'elles viennent, et continuerai à remplir les devoirs que m'imposent mes fonctions, tout en déclinant et rejetant sur vous la responsabilité que vous voudriez faire peser sur moi. »
Connue à Paris, le 18 septembre, cette belliqueuse correspondance fait baisser la rente de 5o centimes. Vingt-quatre heures plus tard, à la
nouvelle que le duc d'Orléans se rend à Tarmée du Nord, le 5 p. c. tombe encore d'un franc (fr. 96,70) et l'emprunt belge est à 78.
Partagé entre sa sympathie pour la Belgique — ou plutôt pour son Roi — et le désir d'épargner le légitime orgueil de la Hollande, Lord Palmerston voulut tenter un dernier effort.
Le 6 septembre, il envoyait à La Haye un projet de traité, dit Thème de Lord Palmerston, exposant les dernières concessions que la Conférence demanderait à Léopold. Cet acte est apporté à Bruxelles, trois jours plus tard, par le général Goblet luimême.
M. de Meulenaere s'était trop formellement déclaré contre toutes négociations nouvelles pour admettre la discussion du thème de Lord Palmerston : il abandonne son portefeuille le i5 septembre. Trois jours après, le général Goblet accepte la succession des Affaires étrangères, à la condition, qu'il les dirigera ad intérim et sans traitement, comme l'avait fait auparavant le comte de Merode pour le Département de la guerre (i).
Le nouveau Cabinet, définitivement constitué en octobre seulement, réunissait Lebeau (Justice), Charles Rogier (Intérieur), Duvivier (Finances),
(i) La démission du Cabinet belge amène à la Bourse de Paris une nouvelle baisse (18 septembre), qui s'accentue encore sur le bruit que Louis-Philippe veut former un Cabinet Decazes.
M LA SSCOHDB IHTXSVSHTION FBAKÇAIBB
le comte de Merode (Ministre d'Etat, appelé à prendre part aux délibérations du Conseil).
Le général Evain restait à la tête de l'armée.
Un des premiers rapports parvenus à Goblet témoigne qu'il ne faut rien attendre de la part de l'Autriche.
L'Empereur a déclaré au baron de Loë — dans son audience du i6 septembre — qu'il ne s'opposerait pas à ce que le Sioi des Belges, après avoir épuisé toutes les voies diplomatiques, courût les chances d'une guerre. « Il pense que les autres Puissances n'y mettront pas obstacle non plus, mais ne nous conseille pas d'avoir recours à ce moyen, étant persuadé que nous serons battus. » Pour corriger un peu l'impression de ce fâcheux pronostic. Sa Majesté, en congédiant le ministre, souhaite que, dans le cas où la lutte se prolongerait entre les deux pays voisins, elle tourne à l'avantage des Belges.
> La reprise des hostilités, ajoute le baron de Loë, devant exercer une influence fâcheuse sur tous les fonds, et principalement sur les fonds autrichiens, le chef de la maison Rothschild m'a dit que l'intérêt du Gouvernement autrichien était de l'empêcher autant qu'il le pourrait. »
Au général de Mercx, qui lui présentait ses lettres de créance le i5 septembre, à Charlottenburg, Frédéric-Guillaume III ne prodigue pas davantage les paroles encourageantes :
LBS PKÉPABATIFS HILITAIBSS DE LA FRANCE 92^
«... Le Boi me dit être très sensible aux sentiments que Lui portait S. M. le £oi Léopold, qu'il était charmé de les entendre répéter par mon organe, qu'il éprouvait les mêmes sentiments pour Sa Majesté, qu'il connaissait depuis sa tendre jeunesse, dès l'âge de douze à treize ans, mais que les Puissances représentées à la Conférence de Londres ayant reconnu le Royaume de Belgique, il était indispensable que nous terminassions nos différends avec la Hollande; que les deux pays devaient pouvoir subsister, que ce serait tromper l'attente des Puissances représentées à Londres que de ne pas en finir de suite à l'amiable ; que toute agression, soit de la part de l'une ou de l'autre partie, ne pourrait avoir lieu sans contrarier la volonté établie des Puissances pour le maintien de la paix et que, d'ailleurs, ces hostilités ne pourraient être tolérées cette fois-ci, pas plus qu'elles ne l'ont été l'année dernière...
» P.S.— M. d'Ancillon (i) a dit à M.deBresson (2) qu'il pensait que la Russie n'entrerait en relations avec nous, que lorsque la paix serait conclue avec la Hollande... (3). »
Le jour même où le nouveau ministre des affaire»
(i) Ministre des affaires étrangères de Prasse.
(a) Ministre plénipotentiaire de France à Berlin.
(3) Peu de temps après cette lettre du baron de Lod, le baron d'Arnim est nommé ministre de Prasse à Bruxelles ; et la Gastette Ofpciélley qui jusque-là avait toujours inscrit les nouvelles de Belgique sous la rubrique Payê-Bas, imprime en lettres majuscules : Moyaame de Belgique.
étrangères entrait en fonctions, M. Van de Weyer est muni de pleins pouvoirs pour se mettre en relations directes avec le baron Van Zuylen van Nyevelt, délégué de la Hollande; et afin de prouver que la Belgique n'entend pas éterniser la discussion, il est stipulé que ces pouvoirs seront déclarés caducs le lo octobre.
Point n'est besoin de patienter jusque-là pour se convaincre que le Roi des Pays-Bas n'abandonnera rien de sa politique de résistance. Sans faire aucune allusion au projet de traité parti de Londres, il lance contre la Conférence un véritable réquisitoire :
« ... Les orages politiques ont passé sur la tête de Sa Majesté comme sur celle de ses augustes aaeux ; la Hollande, sous leurs auspices, a traversé des siècles de crise, d'épreuve et de gloire ; et son expérience, chèrement achetée, a mis en évidence qu'une nation se relève même des plus grands revers, aussi longtemps qu'elle ne manque pas à soi-même...
» Sa Majesté écarte toute responsabilité des complications que produiraient de nouveaux retards et proclame hautement qu'elle ne sacrifiera jamais au fantôme révolutionnaire les intérêts vitaux et les droits de la Hollande; que le peuple libre, aux destinées duquel elle est appelée à présider, s'en remettant à la Providence, saura tenir tête à tout ce que les ennemis de l'ordre public et de l'indépendance des nations pourraient votiloir lui prescrire et que si, à la dernière extré-
mité, une cruelle destinée décevait sa religieuse attente, cette funeste issue entraînerait à la fois le système européen et le repos du monde... »
Cette réponse du Roi des Pays-Bas produit sur la Conférence un effet inattendu : les plénipotentiaires se réveillent, rédigent un mémorandum, fulminent contre la note qui ose les prendre à parti; ils constatent, pour la première fois, qu'il n'est plus de rapprochement à espérer entre les deux peuples.
Cependant, leur naturel conciliant se manifeste encore. Ils vont citer M. van Zuylen, lui poseront des questions, auxquelles il ne devra répondre que par monosyllabes. « Etes- vous autorisé à conclure un traité avec la Belgique? A reconnaître le principe de la libre navigation de TEscaut? Celui de la navigation des eaux intérieures? »
Peu confiant dans les résultats de cet interrogatoire fixé au 23 septembre, le Grouvemement français hâte les préparatifs militaires. Les dernières nouvelles reçues des Pays-Bas ne sont pas sans l'influencer dans cette attitude belliqueuse : la Dauphine et Mademoiselle, fille de la duchesse de Berry, en débarquant à Rotterdam, ont été officiellement complimentées par un aide de camp du Roi, et la Reine a exprimé le désir de les recevoir au château Het Loo.
Ces égards témoignés aux Bourbons exilés sem-
bleraient pour un peu aux ministres dé Louis-Philippe une provocation directe (i).
Des instructions relatives à l'entrée en campagne ont;été^envoyées par le duc de Dalmatie au maréchal GéTard,dans la matinée du 21 septembre :
« Monsieur le Maréchal,
> L'intention du Roi est que vous vous rendiez à l'armée du Nord et qu'aussitôt après votre arrivée vous disposiez un corps d'environ 25, 000 hommes. Vous vous tiendrez prêt à entrer en Belgique avec ce corps, à la première demande que le Roi Léopold pourra être dans le cas de vous faire. Vous observerez néanmoins que, si cette demande vous était adressée directement, vous devriez m'en rendre compte immédiatement et attendre pour vous
(i) Depuis i8i5,ime sympathie réelle, étrangère à toutes questions d'intérêts politiques, unissait les Bourbons à la Maison Royale des Pays-Bas. Même, s'il faut en croire une tradition, que Joannes Bosscha jugea assez vraisemblable pour la rapporter dans Het Leoen van Willem den Tmeede^ c'est Charles X qui mit Guillaume II en garde contre les menées^séparatistes de la Belgique.
En 18217, lorsque le^Prince d*Orange vint au camp de Saint-Omer saluer le dernier Roi de France, il apprit par lui qu'une entente existait entre,le Ministère Villèle et le Parti catholique belge pour arracher les provinces du Sud à la domination d'un prince protestant. Le vieux Roi avait ajouté qu'il n'était plus le maître de faire échouer ce plan, mais considérait comme un devoir d'avertir la famille de Nassau.
mettre en mouvement les ordres du Roi, que je vous adresserais sans nul retard (i).
» Le motif de cette disposition est de vous mettre en mesure de porter un secours efficace au Roi des Belges, si Tannée hollandaise entrait en campagne et pénétrait dans la Belgique; vous donneriez alors au corps de 25,ooo hommes la direction la plus convenable pour joindre au plus tôt Tarmée hollandaise. Vous agirez contre elle avec vi^lTieur et vous assurerez à l'armée belge l'appui qu'elle doit attendre d'un bon allié.
» Dans ce cas, vous aurez soin d'éviter de vous porter vers la Meuse; vous vous rapprocherez d'Anvers ou des directions qui conduisent vers cette place. Vous éviterez aussi de dépasser la frontière belge du côté de la Hollande, à moins que vous ne receviez des ordres contraires.
» Vous établirez ce corps (2) sur la frontière de la i6* division militaire, de manière à pouvoir débou-
(i) Le temps accordé aux estafettes pour parcourir les ag postes établis entre Paris et Lille est de 17 heures 53 minutes.
(a) Composition du corps de 25,ooo hommes :
10 Division Sebastiani. — 20* d'infanterie légère ; 5», 8> et ig^ de ligne;
a» Division Achard. — S» d'infanterie légère; i2«, sise et Sg» de ligne.
Chacun de ces régiments sera formé à trois forts bataillons; les 4^ et toutes les compagnies hors rang resteront dans leurs garnisons actuelles. Des ordres seront donnés pour leur établissement ultérieur dans les places de seconde ligne de la frontière.
Les deux divisions d'infanterie auront avec elles les deux batteries qui leur sont attachées, ainsi que les compagnies de sapeurs, les équipages militaires et tout le personnel de l'administration ;
3o Brigade de cavalerie du duc d'Orléans. — 1« hussards et i» lanciers;
4* Brigade da général Nicolas. — 7« et S» chasseurs ;
5^ Division de cavalerie du lieutenant général Dejean. — 2^ hussards
iOb LA SECONDE INTERVENTION FRANÇAISE
cher au premier ordre par les routes de Maubeuge, Valencîennes et liille. Lorsque vous effectuerez votre mouvement, vous en préviendrez le général commandant la i6® division militaire, afin que les places dont les garnisons auront été retirées ne restent point désarmées et qu'il y ait assez de troupes pour faire le service, en attendant celles dont il sera parlé plus loin (i).
» ... L'intendant militaire suivra avec tout le personnel nécessaire. Il prendra des mesures pour que la troupe soit pourvue, en partant, de quatre jours de vivres et que la cavalerie ait des fourrages pour un jour. Vous lui prescrirez d'ailleurs de se concerter avec les autorités belges pour que la subsistance de nos troupes soit assurée pendant tout le temi)s qu'elles seront sur leur territoire. Il sera tenu compte de toutes les fournitures qui leur seront faites, afin de pourvoir au paiement, ainsi qu'il sera convenu entre les deux gouvernements.
i*" chasseurs, ^ et lo^ dragons avec la batterie d*artillerie à cheval, radministration des équipages militaires.
Les régiments de cavalerie seront formés à quatre escadrons, les deux autres escadrons et les pelotons hors rang resteront dans les dépôts ;
6» Une batterie d*artîllerie à cheval et la réserve d'artillerie : composée d'une batterie de douze et d'obusiers ;
7* Le détachement de la force publique ;
80 Le parc d'artillerie, le parc du génie, les ambulances et les équipages militaires.
Dans le corps expéditionnaire, chaque bataillon de ligne sera porté à 800 hommes, au moyen de versements faits par les quatrièmes bataillons.
fi) Le corps, dit de réserve, d'une force égale à celle du premier, devait être placé sous les ordres du général Jamin, du lieutenant général Gentil Saint- Alphonse, du général Simonneau.
> La troupe recevra des allocations de rassemblement pendant le temps qu'elle restera en France. Mais elle sera payée sur le pied de guerre et elle recevra les vivres de campagne, à partir du jour de son entrée en Belgique. Je donnerai des ordres pour que la caisse de l'armée soit pourvue des fonds nécessaires. »
Se souvenant des obstacles rais, l'année précédente, à l'entrée des troupes françaises, Soult envoie, le aS septembre, un post-scriptum à se» instructions :
« Si vous apprenez que les Hollandais sont entrés en Belgique et si vous ne receviez pas, à ce sujet, une demande formelle du Roi Léopold pour aller à son secours, vous m'en référeriez immédiatement par courrier et par télégraphe, afin que je puisse prendre les ordres du Roi, que je vous transmettrais aussitôt. Mais si vous recevez une invitation ou réquisition expresse du Roi Léopold de mettre votre armée en mouvement pour entrer en Belgique et aller à son secours, vous la mettrez en marche aussitôt, sans attendre mes ordres. Toutefois, vous m'enverrez immédiatement un courrier, pour me mettre à même d'en rendre compte au Roi.
» Si le Roi vous demandait de faire entrer seulement une partie du corps de 25,ooo hommes, formant la première expédition, vous répondriez que vos instructions vous prescrivent de marcher avec la totalité de 25,ooo hommes formant le premier corps et de laisser le second corps en réserve sur
la frontière, jusqu'à nouveaux ordres du Grouvernement... »
La diplomatie angolaise s'agite, elle aussi, et les passagers embarqués, le 21 septembre,sur le bateau qui fait le service entre Douvres et Calais, en peuvent témoigner. Sans souci de leurs protestations, on retarde le départ de quatre heures, pour attendre le courrier qui porte les dépêches de liord Palmerston à sir Robert A.dair.
La comparution du baron van Zuylen devant le Tribunal de la Conférence fut l'effondrement des dernières illusions.
Immuable dans sa politique, le Boi Guillaume ne reconnaissait pas aux Puissances le droit de dénouer légalement en 1882 l'union de deux peuples qu'elles avaient solennellement proclamée en i8i5, et les délégués de l'Europe purent constater, ce jour-là, que Sa Majesté Néerlandaise, non contente d'affirmer une fois encore qu'EUe n*accéderait jamais aux Vingt-Quatre Articles, n'avait donné au baron van Zuylen aucun pouvoir de discuter avec le représentant de la Belgique.
Prolonger les^iégociations, c'eût été transformer en farce la comédie qui se jouait depuis tant de mois; aussi les plénipotentiaires anglais et français n'hésitent-ils pas, le i*"^ octobre, à proposer à la Conférence :
I** De libérer la Belgique des arrérages de la Dette à partir du i**" janvier 1882 ;
2** De frapper les Pays-Bas d'une amende hebdomadaire de I million de florins, imputables sur les arrérages dus au i*" janvier iSSa et ultérieurement sur le capital de la Dette, si le territoire belge n'était pas complètement évacué le i5 octobre.
De toute évidence, le Roi Guillaume, que la menace d'une lutte contre la France et l'Angleterre n'avait pu émouvoir, ne se troublerait pas davantage à la pensée d'une amende : la guerre apparaissait donc comme la catastrophe inévitable et prochaine.
La Belgique y était préparée, aussi bien que la Hollande. La distribution des Drapeaux d'honneur (i), faite à Bruxelles le 27 septembre, avait été une éclatante manifestation du patriotisme, montrant le peuple passionné de revanche.
(i) Les drapeaux d*lioimear furent distribués aux villes suivantes : Aerschot, Alost, Andenne, Anderleoht, Anvers, Arlon, Ath, Bastogne, Binche, Boitsfort, Boom, Bouillon, Braine-l'Alleud, Braine-le- Comte, Bruges, Bruxelles, Charleroi, Ch&telet, Courtrai, Couvin, Diest, Dinant, Dison, Dour, Enghien, £nsival, Fontaine-rEvéque, Gand, Gembloux, Gemeppe- sur-Meuse, Genappe, Glieel, Saint* Ghislain, Gosselies, Gràce-Montegnée, Grammont, Grez-Doiceau, Hal, Hasselt, Herenthout, Uermée, Hersselt, Herstal, Hervé, Ileverlé, Hodimont, Huy, Ixelles, Jemmapes, Jodoigne, La Hestre, La Hulpe, Leeuw-Saint-Pierre, Leuze, Liège, Lierre, Louvain, Maesej'ck, Maffles, Meerhout, Menin, Meslin-rKvôque, Molenbeek-Saint-J^an, Moll, Mons, Morianwelz, Namur, Neufch&teau, Nivelles, Ostende, Overyssche, Péruwelz, Perwez, Philippe ville, Quaregnon, Quiévrain, Rebecq-Rognon, Renaix, Roulers, Saintes, Sclayne, Seneffe,Soignies, Termonde, Tervueren, Thielt, Thuin, Tirlemont, Tournai, Verviers, Waterloo, Wavre, Westerloo.
Depuis le 28 mai i83i, où un vote du Congrès décernait un drapeau d'honneur à chaque commune ayant participé aux Journées de Septembre, la remise des glorieuses récompenses se trouvait sans cesse retardée. Enfin, après seize mois, la Royauté allait payer les dettes de la Régence.
A l'approche de cette cérémonie, les attaques de la presse orangiste dépassent en violence toutes les polémiques précédentes. Le Messager^ apprenant que Gand recevra un drapeau d'honneur, ne se sent plus de rage :
« Est-ce une dérision? Un cadeau de la Révolution à la ville de Gand, comme si elle avait trempé dans le complot infâme, dont le dernier résultat pour nous est de mourir de faim dans la boue, au bruit des sifflets de l'Europe...!
» Remportez, ô Brabançons! remportez ces oripeaux qui ne nous séduiront jamais! Le décret du Régent ne nous regarde point. Il y a guerre à mort entre la Révolution et nous : nous n'avons rien mérité d'elle ; nous rougirions d'accepter ses bienfaits, vu la conscience que nous avons de notre inévitable ingratitude. Ce que vous appelez honneur, nous l'appelons ignominie. Nous ne parlons par la même langue. Le drapeau d'honneur que nous attendons nous viendra de La Haye; il ne peut jamais nous arriver de Bruxelles. »
La fureur de leurs ennemis exalte encore l'enthousiasme des Belges. Une semaine avant la distribution des drapeaux, le pays est déjà en liesse.
Pour affirmer la parfaite entente des deux peuples alliés, le duc d'Orléans arrive à Bruxelles,
le 21 septembre (i). Le lendemain, aux côtés du lloi, il inspecte la g^amison, rangée sur le boulevard du Régent. Leurs Majestés et le Prince Français se rendent, le 24, à une représentation de gala, dont le programme réunit Henri Monnier (La famille improvisée). M"® Prévost et ChoUet (La fiancée).
Quelques heures plus tard, ils sont au camp de Denderleeuw, où la Reine, en voiture découverte, escortée d'un peloton de chasseurs, passe devant le front des troupes. En s'arrêtant à Alost, on regagne Bruxelles, pour inaugurer solennellement le canal de Charleroi. (a5 septembre.)
Si la présence du fils de Louis-Philippe encourage les amis de Talliance française, elle inquiète le parti ultra-national, qui n'admet aucune intervention étrangère et s'exaspère lorsque des
(i) « Je profite d'un moment que j'ai de libre pour vous remercier, ma chère Tante, de votre petit mot de jeudi dernier et vous répéter ce que j'ai déjà dit au Roi, c'est que j'ai trouvé Louise à merveille de toutes manières, et que sa position et son genre de vie m'ont paru aussi satisfaisants que je pouvais le désirer.
» Quant aux affaires politiques, nous ne savons encore les résolutions de la France et de l'Angleterre au sujet de l'évacuation d'Anvers, que par les lettres du Roi à mon beau-frère et à moi. . . Soyez néanmoins persuadée que je pousse à la roue de toutes mes forces pour accélérer la demande des troupes françaises ; depuis hier, il y a déjà du progrès à ce sujet, mais il faut encore vaincre la susceptibilité nationale, ce qui n'est pas une petite chose... » (Lettre du duc d'Orléans à M^^ Adélaïde, Laeken, a3 septembre i833.)
'lOe LA SSCONDE INTBKVENTION FRANÇAISE
gazettes annoncent que trente mille hommes du maréchal Gérard vont passer la frontière, marcher sur Anvers (i).
A M. Suys,qui avait si superbement orné la place Royale, lors de l'inauguration de Léopold, revenait de droit l'honneur de la décorer, cette fois encore. D a adossé à l'église SaintnJacques une immense estrade, dominée par le trône, prolongée à droite et à gauche par une galerie surmontée de tribunes. A chaque extrémité, un autel antique. Deux lions colossaux, les figures symboliques de la Constitution et de la Force, gardent l'escalier central ; une statue de la Belgique couronne le dôme.
Le matin de la cérémonie (27 septembre), les Bruxellois, levés avec l'aurore, s'an*êtent devant une affiche placardée à d'innombrables exemplaires :
« Belges, saisissons l'anniversaire des mémorables Journées de Septembre, où tant de braves ont succombé pour l'indépendance de la patrie. Vengeons leur mémoire, demandons au Roi la
II) a Honte et malheur à nous, si une population de quatre millions ne pouvait résister à une population qui ne s'élève qu'à la moitié.
» Honte et malheur à nous, si, pour achever Tœuvre que nous avons si glorieusement commencée, nous avons besoin d'auxiliaires.
» Ne sommes-nous donc plus les Belges, ce peuple que César avait déclaré le plus brave des peuples qui habitaient la Gaule? »
(Le BelgeJ
LKS PREPARATIFS MILITAIRES DE LA FRANCE i07
guerre, sans attendre davantage les décisions interminables de la Conférence.
» La guerre aux Hollandais! oui, la guerre! la Nation tout entière la demande; c'est le seul moyen de sauver notre honneur et d'assurer notre indépendance sans intervention étrangère ! »
A II heures, les troupes commencent à se ranger devant le Palais et sur la place Eoyale; puis arrivent les blessés de Septembre et les Chasteleer, qui se placent sous la galerie de droite. C'est ensuite le défilé des délégués, envoyés par chaque commune : de l'Hôtel de Ville, où était leur rendez-vous, ils suivent la rue de la Colline, le Marché aux Herbes, la rue de la Madeleine, la Montagne de la Cour et vont occuper sur la grande estrade les places désignées suivant l'ordre alphabétique. Face au trône, un espace est réservé à la Commission des Recompenses Nationales, présidée par Gendebien.
Au premier coup de midi, la musique de la Grande Harmonie attaque la Brabançonne : les cent sous-officiers de la Garde civique et de la ligne, porteurs des drapeaux, sortent du palais, viennent former un vaste demi-cercle au pied de l'estrade.
Le chant national résonne de nouveau, scandé par les salves d'artillerie. Voici les Guides, précédant les voitures de la Cour : le Grand Maréchal est dans la première ; dans la seconde, la Keine
avec le duc d'Orléans. Sa Majesté et sa suite se rendent à la tribune de droite; dans l'autre sont déjà sir William Adair, le marquis de Latour- Maubourg, le comte lie Hon, M. Legaré, ministre des Etats-Unis. Avec eux, les généraux qui eurent leur rôle en i83o : Van Halen, d'Hooghvorst, Daine, do Wautier, Mellinet, Vandermeere.
Encore le canon, la musique, les broderies d'or : le Roi, en uniforme de général de la Garde civique, met pied à terre devant l'estrade, la gravit lentement.
Gendebien prononce le premier discours :
tt Sire,
» Entourée de l'élite de la Nation et de tant de braves, Votre Majesté doit être rassurée sur les destins de la Belgique.
» La Nation a mis sa confiance en Vous, elle est digne de la vôtre : fort de cette confiance réciproque, n'hésitez pas à donner le signal du combat, et j'ose garantir à Votre Majesté un anniversaire plus glorieux encore que celui qui nous cause aujourd'hui tant d'émotion... »
Avant (lue les drapeaux leur soient remis, les délégués s'approchent du trône pour entendre la parole royale :
« Vous avez mérité de la Patrie le signe glorieux que la reconnaissance publique offre à chacune des communes venues au secours de la capitale. Il perpétuera le souvenir de vos efforts et de vos triomphes ; vous saurez vous y rallier, si notre territoire vient de nouveau à être menacé. Ces belles
provinces, réunies pour la première fois en monarchie indépendante, ne prodigueront plus leur sang ni leurs richesses pour des causes étrangères à leurs intérêts.
» La Patrie, dans les jours d'épreuve, ne réclamera pas en vain le secours de vos bras. Vous saurez combattre encore avec le même courage pour cette nationalité qui vous est précieuse et prouver à l'Europe qu'un peuple qui chérit son indépendance et qui est résolu à la défendre au prix de tous les sacrifices, ne saurait aisément être subjugué. »
Les troupes défilent devant le Roi, puis les délégués rentrent à l'Hôtel de Ville, où les attendent des discours plus belliqueux encore. La même éloquence aggressive reparaît dans les banquets, qui réunissent les blessés de Septembre au Palais de Justice, les députations, les deux Chambres et les ministres au Palais de la Nation (i).
Pour achever la journée, représentation de la Muette, illuminations, feu d'artifice.
En France, l'intervention prochaine était « dans l'air » , Les gens pacifiques l'acceptaient sans protestation; ceux qui avaient connu les journées triomphantes, qui parlaient encore de Vienne, de
(i) Le8 journaux, en rendant compte du banquet donné au Palais de la Nation, apprennent que 1,173 bouteilles de vin, dont 600 de Champagne, y furent servies*
Borne, de Madrid, de Berlin occupés par la Garde Impériale, s'abandonnaient aux rêves de conquêt>es nouvelles, effaçant quinze années de soumission devant la Sainte- Alliance.
Des soldats de Napoléon demandaient à reprendre du service ; d'autres, dont la main était trop lasse pour tenir encore le fusil, proposaient à Soult des plans de campagne.
M. Boin ville, ex-ouvrier d'artillerie, qui avait pendant trois ans tenu garnison dans la citadelle d'Anvers, veut aider à la reprendre. Par un souterrain qu'il indiquera, on introduirait cinquante hommes, on les dirigerait vers certaine porte qu'il sait. Ils n'auraient plus alors qu'à désarmer le poste hollandais, à abaisser le pont-levis. Luimême se tient prêt à conduire ses camarades.
Sur la lettre du vieux soldat, le duc de Dalmatie trace cette annotation : « Son zèle ne peut être que loué. Le passage dont il parle n'existe plus probablement. »
Le duc d'Orléans souhaitait une expédition moins platonique que celle de Louvain ; il demandait qu'un régiment d'infanterie légère et une demi-batterie à cheval, pris dans la réserve, fussent ajoutés au i** hussards et au i®' lanciers, déjà placés sous ses ordres (i).
A ces impatientes ardeurs, le Cabinet français, toujours alarmé des hésitations des Trois Cours, oppose encore sa prudente irrésolution.
(i) Lettre du 25 septembre i83a.
LES PIUBPABATIFS MILITAIRES DE LA FRANCE 4 il
« ... L'ambassadeur français — écrit le baron de Loë au général Goblet (i) — ayant communiqué au prince de Mettemich que la France et l'Angleterre allaient envoyer une flotte pour bloquer l'Escaut, le prince, sans s'opposer absolument à l'emploi des moyens coercitifs, a néanmoins insisté pour que l'on s'efforçât de trouver d'autres moyens. Après avoir souvent répété que le Roi de Hollande céderait, dès qu'il verrait les Puissances déterminées à agir contre lui, le prince, changeant aujourd'hui de langage, soutient que le Eoi de Hollande ne cédera pas, même à la force, et que, si de notre côté, nous avons recours aux armes, nous serons battus. En un mot, malgré les promesses, les protestations de tous genres, mon opinion est que l'on nous trompe. On veut faire traîner la question en longueur et gagner ainsi l'hiver. Mon opinion est que la Belgique n'a plus rien à attendre de la diplomatie et que c'est désormais par la voie des armes que la question doit être résolue. »
L'avis de Pozzo di Borgo, qui s'est arrêté quelques jours à Vienne, confirme celui de Mettemich; l'ambassadeur de Russie s'exprime en des termes semblables. Aussi, quelque accoutumée que soit la diplomatie aux plus bizarres variations de la Conférence, elle apprendra, avec surprise, que les plénipotentiaires sont à la veille de prendre une détermination.
(i) Vioinie, 3o septembre.
ii^ LA SECONDB INTERVENTION FRANÇAISE
Le général Evain adresse au duc de Dalmatie ces pages confidentielles :
« Bruxelles, le i*''^ octobre i832.
» Monsieur le Maréchal,
» D'après le résultat des séances de la Conférence de Londres, des 26 et 28 du mois dernier, il est présumable qu'on en viendra aux mesures coercitives contre la Hollande que s'offrent de prendre la France et l'Angleterre, ce qui doit, dit-on, être décidé par la Conférence, dans la séance qu'elle a fixée pour aujourd'hui i**' octobre.
» La mesure financière, qu'il est question d'essayer d'abord, ne me paraît pas devoir avoir le moindre effet sur le Roi Guillaume, qui est disposé à tout braver et dont le but secret est d'embraser l'Europe par une guerre générale.
» C'est l'avis de toutes les personnes de ce pays, qui connaissent à fond ce Souverain, qui ne cédera qu'à la force. Je ne pense pas qu'il attaque le premier, tant que l'armée française n'aura point dépassé la frontière de la Belgique; mais, le cas échéant, il sera difficile d'empêcher les hostilités de part et d'autre.
» Ce serait, je crois, s'abuser que de i)enser que l'armée française pourrait faire le siège de la citadelle d'Anvers, sans qu'il n'en résultât pas d'autres hostilités : les douze canonnières hollandaises mouillées dans le port d'Anvers, la flotte mouillée à une lieue en dessous prendraient nécessairement part aux hostilités; les trois cents
bouches à feu, en batterie dans la place d'Anvers, riposteraient à leurs coups et, de proche en proche, les hostilités s'établiraient sur tous les points.
» Ce serait aussi s'abuser que de croire qu'en attaquant la citadelle du côté de la campagne, le général Chassé devrait s'abstenir de tirer sur la ville. L'animosité est trop vive entre les deux peuples pour espérer un tel résultat.
» Si l'armée française veut cependant entreprendre ce siège, amènera-t-elle avec elle son Grand Equii)age de siège et des troupes d'artillerie pour le service?
» Je peux bien faire réunir à proximité (Boom, sur le Rupel. à trois lieues sud d'Anvers) un matériel de quatre-vingts bouches à feu de siège, avec six cents projectiles par pièce, affûts, plattef ormes (sic) et quelques attirails, mais toutes nos troupes d'artillerie sont employées à l'armée ou dans les places susceptibles d'être attaquées dès Touverture de la campagne, et il n'y a plus une seule compagnie d'artillerie disponible en Belgique.
» Vouloir attaquer par la cami)agne le front de la citadelle d'Anvers, qui est couvert par deux forts et grandes lunettes, c'est s'exposer à un siège long, difficile, au commencement de l'hiver qui rendra les oi)érations plus difficiles : cela n'empêchera pas d'ailleurs le général Chassé de bombarder la ville.
» J'avais arrêté, de concert avec le colonel Paixhans, un projet d'attaque contre la citadelle, en établissant de j^iime abord, sur les remparts mêmes de la place, une batterie de brèche pour détruire le batardeau qui retient les eaux dans les
ii4 LA SECONDS INTERVENTION FRANÇAISE
fossés et battre ensuite la courtine : le feu de 60 mortiers, dirigé sur la citadelle, devait y porter répouvante et le ravage, et c'est, à mon avis, le seul moyen d'en obtenir une prompte reddition.
» C'était aussi l'avis du général Nempde, qui a bien étudié la chose et qui serait très utile, en cas que l'on songe sérieusement à attaquer cette citadelle.
» Je vous prie. Monsieur le Maréchal, d'avoir la bonté de me fixer sur ce point important, pour que je puisse agir en conséquence.
» J'attends ce soir M. l'Intendant de la Neuville, pour me concerter sur le mode de subsistance de l'armée française, dans le cas de son entrée en Belgique.
» Il sera difficile de trouver du crédit, une partie des fournitures de l'année dernière restant encore due : je sais qu'il n'a pas dépendu de vous, Monsieur le Maréchal, qu'elles ne fussent entièrement soldées.
» L'arrivée du général Hurel dans ce pays a soulevé de fortes préventions de la part des généraux belges et j'ignore encore comment on pourra y mettre fin.
» Ma santé commence à s'altérer et je crains bien d'être obligé de prendre quelque repos, dont je sens vivement le besoin.
» Le bureau de l'artillerie ne m'a pas encore accusé réception des deux traites que j'ai eu l'honneur de vous adresser, le mois dernier, montant ensemble à 205,849 florins, faisant en francs la somme de 435, 660 francs.
» Notre armée est toujours belle et bien dispo-
sée : son effectif est de 104,000 hommes, dont 90,000 peuvent être mis en ligne. Les douze bataillons de réserve, que je viens de former, sont magnifiques, et ils font de tels progrès dans leui* instruction, qu'ils pourront être mis en ligne dans quinze jours.
» Veuillez agréer. Monsieur le Maréchal, l'hommage de mon respectueux dévouement.
» Baron Evain.
» Le Roi et S. A. R. le duc d'Orléans doivent arriver ce soir de leur tournée à Anvers et à l'armée. »
La visite que le Roi et la Reine, accompagnés du duc d'Orléans, venaient de faire à la province d'Anvers avait été une éclatante manifestation en faveur de la guerre. Malines, Waelhem, Contich, Mortsel, Berchem réclamaient à longs cris la fin des énervantes incertitudes; T Adresse, remise à Léopold ' dans le palais d'Anvers, sonnait la charge : «... Sire, donnez au plus tôt le signal d'exécution. L'armée est prête, elle frémit d'impatience. L'opinion est bien disposée, chacun fera son devoir sous le commandement du Roi... ».
Pendant les journées du 29 et du 3o septembre, officiers, courriers traversent la place de Meir, les uns arrivant de Bruxelles, les autres galopant vers la capitale. On croise aussi de nombreux uni-
4i6 LA SECONDE INTERVENTION FRANÇAISE
formes français, et le général Marbot, qui apporte au Duc des dépêches de Louis-Philippe, est acclamé par les Anversois.
Quatre mille personnes assistent à la fête patriotique du Jardin de l'Arbalète, où les consuls de France, d'Angleterre, d'Autriche, de Hanovre, du Brésil viennent, en uniforme,saluer Leurs Majestés. La ville est illuminée ; à la lueur des lampions, dans le rapide éclair des fusées, on aperçoit les soldats hollandais groupés sur les glacis de la citadelle.
Après avoir vu défiler les dix mille hommes du général Duvivier, entre Herenthout et Lierre, les Souverains regagnent Bruxelles, où la surexcitation s'est encore accrue. Au service célébré dans l'église du Béguinage pour les morts de Septembre (i*''' octobre), le jeune Waerseghers, dont un boulet hollandais broya les jambes, est amené sur un brancard garni de lauriers; la foule lui fait cortège, en poussant des cris de vengeance.
La présence du général anglais sir Thomas Doyle et du général français Alexandre de Laborde dans l'état-major royal, pendant les récentes revues passées à Bruxelles, semblaient au peuple le sigpae d'une action prochaine, que couronnerait l'écrasement des Pays-Bas.
Il ne savait rien des hésitations, des timidités, des réticences qui rendaient vaines toutes les discussions de Londres, où un geste de Bûlow, un
LKH PRKPARATIFS MILITAIRES DB LA FRANCE 147
silence de Matuszewic, un regard de Talleyrand enfantaient des protocoles (i).
Pourtant, on put croire, le i*"" octobre, que l'heure des gfrandes résolutions sonnait à l'horloge de la Conférence : Palmerston et Talleyrand venaient de risquer une proposition tendant :
1*" A libérer la Belgique des arrérages de la dette à paiiiir du i**"^ janvier 1882;
(i) On colportait dans Paris des couplets écrits sur Tair : La Bonne A oenture ô gué :
Jadis du temps d' nos aïeux,
Par la parabole Souvent l'on voilait aux yeux
Le sens d'ia parole.
Aujourd'hui c'est plus tôt fait, Ou le change tout à fait
Par un protocole ô gué!
Par un protocole.
("est Talleyrand le malin,
Le chef de Técole, Qui voulut, pour plus d'un' fin,
Qu'ça rimât en colle.
Kntre peuples, entre amants, L'on dit, au lieu de : Tu nients :
C'est un protocole ô gué !
C'est un protocole.
Pour être en prose, la définition du Courrier de la Meuse ne se montrait pas plus indulgente : « Un protocole n'est pas une de ces bagatelles brillantes qui s'achètent li bas prix comme un joujou d'enfants. C'est une marchandise fort chère, et pour le comprendre, •aloulez! . . . Que n'avons-nous pas donné pour les payer tous?
» D'abord la plus belle moitié du Luxembourg, puis une grande partie du Limbourg. puis Venloo et la rive gauche de l'Escaut, puis 4)000,000 de rente annuelle, au delà de ce que nous devons, au dire de la Conférence elle-même ; puis enfin et par-dessus le marché, quelque peu de notre honneur et de notre gloire de Septembre.
» A combien revient chaque protocole? .. »
ii8 liA SECONDE INTERVENTION FRANÇAISE
2"* A frapper la Hollande d'une amende hebdomadaire d'un million de florins, imputables sur les arrérages dus au i®*" janvier 1882 et ultérieurement sur le capital de la dette, si le territoire belge n'était pas complètement évacué le i5 octobre — cela, sans préjudice des mesures plus graves que les circonstances pourraient rendre nécessaires.
Pour détourner le coup qui menace la Hollande, les autres plénipotentiaires ne se mettent pas en frais d'une tactique nouvelle; ils reprennent la comédie des scrupules, prétextent l'insuffisance de leurs instructions, qui ne prévoyaient pas une décision si prompte. Ils refusent de s'associer à des mesures coercitives, dans le cas où elles seraient mises à exécution; quant à l'amende, il serait bon, avant de frapper les Pays-Bas, d'exposer l'état actuel des choses aux cours ^ de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg, afin qu'elles usent une dernière fois de leur influence auprès du Roi Guillaume...
La série des Protocoles ne semble pas encore close !