LES DERNIÈRES HÉSITATIONS DE LA FRANCE ET DE L'ANGLETERRE
« Il dépend de l'Kurope et de TAngleterre surtout de consolider ce cabinet... » (Lettre du duc de Brogiie au prince de Talleyrand.)
« L*amiral de lUgny m'a déclaré que ses collègues et lui n'attendaient pas avec moins d'impatience que moi la réponse de l'Angleterre.
Presque tous semblent avouer qu'il y a là une question de vie ou de mort pour le ministère nouveau... »
{Lettre du C^ Le Hon au 6?' Goblet)
Pour ne pas laisser aux bonnes disi>ositions du Prince de Talleyrand et de Lord Palmerston le temps de s'attiédir, le Gouvernement belge adresse aux Cabinets de Paris et de Londres (5 octobre) une sommation d'avoir à tenir leurs engagements et à employer les mesures décidées contre les Pays-Bas.
Dans cet acte, le général Goblet résume l'œuvre de la Conférence depuis le 12 juin, où l'on promettait déjà à la Belgique un dénouement rapide. Il proteste contre toute mesure qui prêterait à de nouvelles négociations, forcément stériles et dont l'unique résultat serait de prolonger un état de choses aussi préjudiciable à l'Europe qu'à la Belgique.
Si le Cabinet de Bruxelles avait toutes les meil-
leures et les plus justes raisons du monde pour réclamer l'exécution des Vingt-Quatre Articles, la Hollande ne manquait pas davantage de motifs équitables pour protester contre les décisions et les mena<3es de la Conférence.
L'unique coupable en cette longue aventure était l'Europe, qui, à quinze années de distance, détruisait solennellement ce qu'elle avait solennellement édifié et prétendait se faire bénir par le Roi des Pays-Bas, en lui reprenant ce qu'elle lui avait donné (i).
En France, comme en Belgique, les difficultés intérieures compliquaient de i>lus en plus la situation.
Partout signalée, mais toujours insaisissable, la duchesse de Berry prêchait aux Vendéens la gueri'e sainte contre Louis-Philippe, et cette insurrection royaliste n'était qu'un épisode dans la série de soulèvements, d'émeutes, d'attentats qui faisaient cortège à la monarchie de Juillet.
Les Orangistes, enhardis par l'attitude de Guillaume i***", ne perdaient rien de leur audace, manifestaient, poussaient Tinsulte à un degré inimaginable.
Comme des jioursuites étaient dirigées contre les Gantois (^ui avaient agité des mouchoirs de teinte orangée. Le Messager demande s'il est défendu à un citoyen de se moucher dans la couleur qu'il préfère? « Moi qui vous parle, j'ai acheté tout exprès un foulard aux couleurs brabançonnes.
(I) Traité de i8i5.
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uniquement pour cracher dessus. En suîs-je meilleur patriote pour cela? »
En tête des extravagances lancées par les gazettes hostiles, il faut citer certaine correspondance parisienne qui raconte comment, dans les salons légitimistes, on songe à placer le Roi des Pays-Bas sur le trône de Louis-Philippe. « Au surplus, cette idée ne s'élabore pas seulement dans les têtes éminemment pensantes; elle électrise aussi les hommes du peuple, et déjà les cris : « A bas Louis-Philippe ! Vive Guillaume, Roi des Français ! » se font entendre dans les rassemblements qui se forment journellement sur les places publiques et dans les rues populeuses de cette capitale. »
Les patriotes, qui s'attendaient, depuis le 3 octobre, à l'ouverture des hostilités, veulent obliger Léopold à déclarer la guerre. Dans la nuit du 8 au 9, ils manifestent sur la place des Martyrs — où demeure Gendebien, — devant la Monnaie, à la Grand'Place, organisent un concert de chaudrons et de sifflets sous les fenêtres des ministres.
La promenade recommence le lendemain, accompagnée de Marseillaises, de Brabançonnes et aboutit au Palais.
Puis, on ne se contente plus de s'enrouer jusqu'à l'aube : les gestes s'ajoutent aux chansons. Vitres brisées, passants houspillés, horions aux promeneurs coiffés de chapeaux gris — qui passent, à tort ou à raison, pour le signe de ralliement des Oran-.
gistes; si bien que les étrangers fuient Bruxelles et que les gens paisibles n'osent plus quitter leur logis après le crépuscule.
En Hollande, au contraire, c'est partout la même dignité calme, la même confiance dans les décisions du Roi, qui, devant un portrait de Van Speijck, disait au ministre d'Angleterre : « S'il le faut, nous imiterons l'exemple de ce jeune héros. »
Guillaume P' ouvre les Etats Généraux, le i5 octobre. Il rend hommage à l'ardeur, à la discipline des hommes de la Schuttery, qui rivalisent avec leurs frères de l'armée active ; il ajoute que le sort de leurs familles est largement assuré. Les Pays-Bas occupent toujours, parmi les peuples commerçants, la place qui leur appartient.
Ni les arts, ni les sciences, ni l'enseignement n'ont été délaissés au milieu de la crise que traverse le pays. Administré avec ordre et économie, le Trésor a régulièrement pourvu à toutes les dépenses; cependant, de lourdes charges seront encore imx>osées à la nation, et l'avenir reste menaçant...
Donner satisfaction à l'opinion publique, mais éviter toute parole qui puisse mécontenter la France ou froisser l'Angleterre, être acculé à une déclaration de guerre en même temps que harcelé de conseils pacifiques, telle est la situation du Cabinet belge, dont l'unique ressource est de retarder l'explosion populaire.
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Afin de faire patienter les fanatiques, il annonce le départ du grand quartier général pour Louvain (i), alors que Firmin Rogier — qui dirige la légation de Paris, en l'absence du comte Le Hon — vient de lui envoyer les plus décevantes nouvelles (2) :
« ... J'ai exposé au Roi les motifs de la déclaration du Gouvernement belge et l'impérieuse nécessité où il se trouvait amené, par suite de l'état des choses à Londres depuis l'ouverture des négociations directes, de réclamer des mesures extraordinaires et matérielles, pour réduire enfin Topiniâtre mauvaise foi de notre ennemi.
» Sa Majesté, en me disant qu'elle appréciait la position de la Belgique et la nécessité pour elle et pour tous de la prompte conclusion de ces interminables négociations, a bien voulu m'informer qu'une lettre de Son gendre, le Roi Léoi)old, l'avait déjà prévenue de la déclaration que vous m'aviez chargé de remettre à Son Ministre des Affaires Etrangères; Elle a ajouté que la réponse faite à cette note serait favorable et conforme à notre attente, mais qu'avant de nous l'adresser, il était nécessaire que Son Gouvernement s'entendît avec
(i) La xiresse u'est pas dupe <le ce subterfuge. <( Gardons-nous d'attacher la moindre importance aux marches et contremarches de nos troupes. Une chose est évidente, c'est que les Puissances ne veulent pas la guerre . La concentration de l'armée française, les mouvements de nos troupes, l'attitude hostile que nous semblons prendre, parade ridicule, bonne seulement à tromper quelques sots. » .Le Belge, .
(2; Lettre du 8 octobre au général Ooblet.
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le Ministère anglais potir la faire d'un commun accord. Sa Majesté m'a répété, une seconde fois^ que nous pouvions regarder comme certain que cette réponse serait favorable, que je pouvais le mander à Bruxelles et que tout irait bien.
» Dans le courant de la conversation, j'ai appris de Sa Majesté que les dernières nouvelles reçues de Londres étaient très satisfaisantes, que la Conférence était de nouveau tombée d'accord sur la résolution d'imposer au Roi Guillaume une condamnation pécuniaire, que les obstacles que le comte Matuschewitz avait apportés d'abord à cette décision étaient levés, que la Cour de Berlin, à laquelle il avait été convenu de commun accord de soumettre cette question, s'était prononcée pour l'affirmative et qu'en conséquence la Conférence avait dû rédiger hier un protocole qui fixe la somme que la Belgique serait autorisée à retenir sur celle qu'elle doit payer à la Hollande pour les frais de son armement, c'est-à-dire un million de florins par semaine, à dater du i5 octobre prochain, plus les intérêts de la dette, depuis le i'''' janvier 1882, servis jusqu'ici par le Roi Guillaume. Sa Majesté pense que cette première mesure est d'une grande importance et que, peut-être, elle suffira pour amener notre ennemi à se soumettre enfin. Si elle était insuffisante, l'Angleterre n'hésiterait sans doute pas plus que la France à l'emploi de moyens plus efficaces.
» M. de Talleyrand, qui était hier à Neuilly, au moment où je m'y suis rendu, part enfin demain pour Londres, ce qui i)ourrait faire présuaner que
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les arrangements ministériels sont à peu près arrêtés... (i). »
La lettre de Finnin Rogier soulève les plus vives inquiétudes au sein du Conseil des Ministres. Le général Goblet veut les faire i)artager à Le Hon ; il lui explique qu'une condamnation pécuniaire ne modifiera en rien la situation (2) :
« M. Firmin Rogier, qui, pendant votre absence, avait été chargé de notifier au Cabinet français la sommation que j'ai rédigée et signée le 5, d'après les ordres du Roi, a bien voulu, dans une dépêche du 9, qui m'a été remise hier, me rendre compte de
(i) Malgré robstiuatioa de Louis-Philippe à croire au maintien de la paix, les préparatifs militaires s'achevaient, d'une commune entente, entre la France et la Belgique
Le général Evain écrit au général Nelgre (Bruxelles, 10 octobre) :
u Votre aide de caïup m'a remis hier matin votre dépêche du 8 courant, qui renfermait Tétat des approvisionnements que le Gouvernement belge pourra fournir pour compléter votre équipage de siège et sur lesquels nous sommes d'accord.
» J'ai pris hier les ordres du Roi, qui m'autorise à faire li\Ter tous les objets portés sur ces états et que nous avons en magasin, moyennant reçus de la part des officiers d'artillerie à qui les livraisons en seront faites et payement à régler par suite entre les deux gouvernements. Quant à ceux qui sont à acheter. Sa Majesté pense que vous devez en faire les fonds, pour que ces achats aient lieu à Anvers et places environnantes.
» Je compte que tout le matériel de notre Equipage de siège et les approvisionnements à fournir au vôtre, à tirer des places d'Audenarde, Ath, Mons, etc., sera rendu à destination du !25 au 3ode ce mois.
» Lidépendamment des i4i202 boulets de :4 M^i existaient à Anvers, j'ai fait diriger sur Boom i5,(Joo boulets de ce calibre, qui ne doivent pas tarder d'y arriver.
» Je vais presser tous nos transports, tant par terre que par eau, qui s'effectuent dans ce royaume, par un entrepreneur général de ce service. U a bien fait son service jusqu'à ce jour et j'espère qu'il remplira exactement mes ordres de transport. »
(2) Lettre du 11 octobre.
l'entretien qu'il a eu avec le Roi des Français. Je crois devoir m'empresser de vous faire part des inquiétudes que m'inspire le langage nouveau de Sa Majesté.
» Pendant votre séjour à Bruxelles, j'ai eu plusieurs fois l'occasion de vous manifester mes craintes. Les démonstrations militaires, faites récemment avec tant d'appareil, m'ont laissé incrédule et défiant; j'ai prévu qu'au dernier moment le Gouvernement français faiblirait encore une fois et que l'énergie qu'on avait promise ne passerait pas des paroles aux actes. Mes prévisions, je le crains beaucoup, sont sur le point de se réaliser.
» Le Roi Louis-Philippe paraît considérer comme un résultat satisfaisant la libération des arrérages, la condamnation du Roi Guillaume à une amende pour chaque semaine de retard, à partir du i5 octobre prochain. Il croit que, par cette mesure, il aura été fait droit à notre sommation et qu'après cela il faudra attendre l'événement, ne rien brusquer et prendre patience.
» La condamnation pécuniaire n'est rien, si on la considère froidement et sans se faire illusion ; elle ne change en rien la situation matérielle de la Belgique et de la France; elle laisse les deux pays dans le provisoire, elle laisse la question Belge sans solution réelle.
» Le Roi de Hollande protestera contre la condamnation pécuniaire, il contestera à la Conférence le droit de libérer la Belgique des arrérages de la dette, dont la cause est préexistante à tous les actes de Londres.
» Et si, un jour, le Roi de Hollande se montre
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disposé à céder, il mettra à son tour pour première condition à une adhésion de sa part la libération de l'amende à laquelle on Taura condamné, et ceux qui l'auront condamné ne demanderont pas mieux que de révoquer à ce prix leur condamnation... »
Pour expliquer, dans une certaine mesure, les timidités du Boi des Français, il faut considérer qu'il était, cet automne-là, moins que jamais en humeur de se compromettre. Ses ministres avaient démissionné et les jours succédaient aux jours, sans qu'il réussît à constituer un Cabinet,
Enfin, le ii octobre voit la distribution des portefeuilles : le maréchal Soult reste à la Guerre, avec présidence du Conseil; Thiers est à l'Intérieur, le duc de Broglie aux Affaires Etrangères, Humann auxFinances,Barthe à la Justice; l'amiral de Rigny dirige la Marine, d'Argout les Travaux Publics ; à Guizot sont confiées les destinées de l'Instruction (i).
Ambitieux de subsister jusqu'à la saison prochaine, le Ministère n'a nulle hâte de se présenter devant les Chambres avant que la Question belge soit résolue. Les députés sont convoqués pour le 19 novembre seulement, et le maréchal Soult lance une circulaire, dont l'heureux résultat doit être de
(i) Le même jour est marqué par une interminable promotion de Pairs de France, au nombre desquels, le maréchal comte Gérard, le général baron Haxo, le général Neigre, le baron Durand de Mareuil.
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ravir les cœurs belliqueux, de verser du baume sur les âmes pacifiques :
« Le JViinistère sera jaloux de la digaité de la France, et non moins dévoué à sa gloire qu'à sa sûreté.
» De concert avec les Puissances nos alliées, nous presserons la solution de toutes les grandes questions européennes. Nos armées ardentes, mais dociles, prêtent à notre modération l'appui de la force. L'Europe le sait, mais elle connaît aussi notre fidélité à nos engagements et notre ferme volonté de maintenir la paix du monde... »
Si le Ministère Soult était résolu à ne pas engager la lutte avec l'Europe, il tenait plus encore à ne pas attirer sur lui l'hostilité du pays. Les Français, autant que les Belges, étaient las de protocoles, humiliés de voir leurs hommes d'Etat tourner à tous les vents, et leur indignation trouverait certainement un écho à la Chambre.
Donc, pour les ministres, la situation se résumait en ces mots : l'intervention ou la chute (i).
(i) L'amiral de Rigny en convient dans une lettre à Talleyrand (il octobre) :
«... Malgré la violence que vont manifester nos débats, nous triompherons si nous avons à annoncer une conclusion raisonnable de l'affaire belge ; elle est toute pour nous dans l'évacuation d'Anvers. Il faut que l'on nous laisse aller la demander sous ses murs et nous retirer le lendemain.
» Il nous faut pour cela l'aveu du cabinet de Londres ; le silence
Lord Gran ville ayant douté que le nouveau Cabinet resterait assez longtemps au pouvoir pour tenir ses engagements, le due de Broglie établit un calcul des probabilités. Du 20 au 22 octobre, entrée en Belgique ; les troupes sont devant Anvers, le 26 ou le 27. Quinze jours de siège suffisent au Ministre des Affaires Etrangères pour avoir raison du général Chassé, qui se rend entre le 8 et le i5 novembre. Le lendemain même, l'armée rentre en France et, comme la session ouvre le 19 seulement, comme l'Adresse ne sera pas discutée avant le i"" décembre, « tout danger de ce côté est nul » (i). La France s'engagerait à ne pas avancer d'un pouce sur le territoire hollandais et l'expédition serait menée si bon train, que la Prusse n'aurait pas le temps d'intervenir.
En quelques heures, la Question belge est toute transformée. Hier, il ne s'agissait que du trône de
des autres en sera la saite. Mais sans cela la lutte parlementaire peut nous emporter et avec nous la dernière dl^e... »
Thiers exprime sa pensée sans plus de détours :
«... C'est l'affaire d* Anvers qui décidera de tout. Si c'est nous qui l'obtenons, nous serons assurés de la majorité et on aura l'avantage de consolider avec nous le système de la modération. Nous ne le Douions que pour trois Jours.,, »
Le duc de Broglie vient à la rescousse :
« ... Il dépend de l'Europe et de l'Angleterre, surtout, de consolider ce Cabinet et de mettre par là un terme aux dangers que la victoire du parti contraire entraînerait, danger dont l'Europe aurait assurément sa bonne part. »
(i) Lettre à Talleyrand (la octobre).
liéopold, de l'indépendance de son peuple, et la France prêchait la modération, s'appliquait à satisfaire la Belgique sans mécontenter la Hollande ; aujourd'hui, ce n'est plus l'existence d'un pays, mais celle de plusieurs portefeuilles qui se trouve menacée, et vite, les homélies font place aux phrases* grondantes. Hier, une amende i^araissait suffisante; aujourd'hui, il faut i)rendre Anvers. Plus^de protocoles, mais une campagne conduite tambour battant.
Le courrier qui va demander au Cabinet britannique son assentiment à l'entrée des Français en Belgique [est parti pour Londres le 12 octobre, entre 11 heures et minuit (i). Il doit rapporter une réponse catégorique; si elle est affirmative, les troupes franchiront immédiatement la frontière.
L'amiral de Rigny déclare au Ministre de Belgique que ses collègues et lui attendent, avec impatience, la réponse de l'Angleterre. Il y a là une question! de [vie'^ou de mort pour le Cabinet nouveau.
Jouant habilement des inquiétudes personnelles du Gouvernement français. Le Hon affirme au due
(i) £n annonçant renvoi de ce courrier à I^ondres, Le lion ajoute (lettre du la octobre du général Goblet) que M. de Talleyrand est bien décidé à presser l'évacuation d'Anvers :
« Le ministère Broglie étant en partie son œuvre, il épousera naturellement son intérêt vital, et ce ministère, de l'avis de presque tous, n'est pas né viable pour la Chambre, s'il ne peut s'appuyer sur un fait qui satisfasse l'honneur national et l'opinion publique. Voilà ce qui peut expliquer le zèle du prince de Talle,Mrand à seconder cette fois notre plus ardent désir. »
d'Orléans et aux membres du Conseil que si, le 20 octobre au plus tard, on n*a pas donné à l'emploi des moyens coercitifs efficaces un commencement d'exécution, la Belgique saura agir seule.
Soult lui fait observer qu'une jeune armée, dépourvue du matériel nécessaire, manquant de projectiles, ne saurait lutter avec succès contre la garnison du général Chassé et que, si une partie des troupes belges est immobilisée sous Anvers, l'ennemi en profitera pour écraser, avec toutes ses forces réunies, les régiments restés en ligne. — li'attaque des Belges, riposte Le Hon, aura du moins pour effet de mettre en mouvement les Puissances intéressées et prouvera que le Roi est décidé à ne pas transiger sur le plus vital de ses intérêts (i).
Appelé au château de Neuilly, le lendemain soir, l'envoyé belge constate l'heureux résultat de ses menaces. Louis-Philippe lui annonce avoir prévenu le Cabinet britannique que, si, par l'effet d'un refus de concours ou de l'opposition de l'Angleterre à l'attaque d'Anvers, le Roi Léopold était entraîné à engager les hostilités contre la Hollande, le caractère de cette agression, en quelque sorte défensive, serait tout différent de ce qu'on avait prévu, car la France n'abandonnerait pas la Belgique aux chances de la lutte, décidée qu'elle était, au contraire, à lui porter secours en cas de besoin (2).
— « Combien de temps, interroge le duc de
(1) Lettre du comte Le Hon au général Goblet (i3 octobre).
(2) Lettre du comte Le Hon au général Goblet (i5 octobre).
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Broglie, le Roi Léopold peut-il encore contenir rimpatience du Pays?
— » Quelques jours ; huit, au plus.
— » Un Ministère belge pourrait-il temporiser?
— » Impossible! de toute impossibilité ! » se hâte d'affirmer Le Hon.
Du côté de l'Angleterre, les résolutions énergiques semblent prochaines aussi.
Lord Palmerston a dit à Van de Weyer (i) :
« Le Roi Léopold aura lieu d'être satisfait des mesures que nous allons prendre. Nous exigerons l'évacuation d'Anvers, autrement que par des notes diplomatiques et nous ferons exécuter les engagements pris envers la Belgique. Si je me borne aujourd'hui à vous dire que le principe seul est arrêté, c'est parce que notre réserve à cet égard doit assurer le succès du plan général. »
Ces moyens d'action, dont Lord Palmerston faisait mystère, le général Goblet croit les avoir appris par voie indirecte. Sommation d'évacuer la citadelle d'Anvers et les deux forts appartenant aux Belges sur l'Escaut sera adressée au Gouvernement néerlandais. Qu'elle reste sans effet, aussitôt une flotte combinée bloquera les ports hollandais, tandis qu'une armée française assiégera la citadelle et les forts. Entre la sommation et les hostilités, quinze jours de réflexion seront laissés au Roi Guillaume.
(i; Lettre de Van de Weyer au Roi (12 octobre).
LES DERNIERBS HESITATIONS 133
Ce délai est jugé excessif par le Cabinet belge, parce qu'il donnera à la Hollande le temps de multiplier ses protestations et d'agir encore auprès des plénipotentiaires; parce qu'il permettra à la Prusse de prendre vis-à-vis de la France des mesures d'intimidation; enfin parce qu'il serait impossible de maîtriser davantage l'irritation des Belges.
lies rapports du baron de Loë apportent la certitude que l'opposition de l'Autriche sera purement morale. Le Prince de Mettemich a dit au Ministre de Belgique : « Je ne puis qu'approuver la marche du Cabinet belge, et si même j'étais à côté du Roi, je ne pourrais lui donner d'autre conseil que de persister dans cette voie (i). »
Avant l'arrivée au pouvoir du nouveau Ministère français, un projet, dont on a voulu faire subir la responsabilité première au duc de Broglie, était déjà sérieusement discuté à la Cour des Tuileries : écarter l'armée belge de la lutte, ne laisser intervenir contre la Hollande que les troupes françaises, appuyées par la flotte britannique.
Ce plan, qui faisait si bon marché du patriotisme, qui exilait de la gloire des combats un
(i) Lettre du baron de Loë (i5 octobre).
peuple, jusque-là prodigue de sang et d'or pour le maintien de son indépendance, remonte aux derniers jours de septembre.
Une preuve en est dans la lettre du général Desprez au général Pelet, datée de Bruxelles, le 5 octobre :
« ... Le i)rojet de faire le siège d'Anvers sans la coopération des Belges a vivement blessé ramourpropre national. Dans Tétat actuel des choses, une Bone étroite sépare les avant-postes des deux armées. Tous les jours, leurs patrouilles se rencontrent. Sera-t-il possible d'emi)êclier que le bruit du canon d'Anvers ne produise une exaltation jîlus forte que toutes les consignes?... »
A peine installés, les ministres du ii octobre poursuivent la même idée. Avant de la notifier officiellement au Cabinet belge, leur décision est si bien arrêtée, que Soult en fait part au maréchal Gérard (i) :
« Il est possible que je vous envoie dans peu de jours l'ordre d'entrer en Belgique avec le i"" corps et de vous faire suivre par le 2*°®, qui emmènera avec lui l'équipage de siège. Dans ce cas, vous vous dirigerez sur Anvers et vous marcherez sans prendre de séjour. Vous devez donc tenir vos troupes prêtes à se mettre en mouvement, afin qu'il ne s'écoule pas plus de deux fois vingt-quatre heures
(i> Lettre du i3 octobre. L'estafette chargée de la porter au maréchal Grérard quitte Paris à 6 i/a heures du soir. Ou lui accordait seize heures deux minutes pour parcourir les vingt-six postes séparant la capitale de Valenciennes.
L£S DERNIERES HESITATIONS i'M
entre la réception de cet ordre et son exécution. Vous prétexterez des revues à passer ou des dispositions de cantonnement, pour toutes les mesures préparatoires que vous jugerez convenable de l)rescrire, et vous prendrez les précautions nécessaires i)our qu'on ne puisse connaître le but de vos ])réparatifs.
» Si, comme tout semble l'annoncer, vous recevez Tordre de marcher sur Anvers, je dois vous prévenir que vous serez chargé de faire avec vos seules troupes le siège de la citadelle et que, dans aucun cas, aucune espèce de troupes belges ne devra concourir à cette opération. Je vous recommande de ne laisser échapper dans vos paroles et dans vos manifestations rien qui puisse faire supposer que les Belges prendront la moindre part à ce siège. M. le Ministre de France à Bruxelles doit tenir un langage conforme à ce que je vous mande.
» Ne jugeant pas convenable de faire entrer des approvisionnements à la suite de l'armée, j'écris au général Evain qu'en cas de mouvement de la ]>art de nos troupes, elles seront nourries par les soins de l'administration belge. J'en jiréviens également l'intendant La Neuville, afin qu'il i)renne ses dispositions en conséquence... »
Quatre jours plus tard seulement (17 octobre), le duc de Broglie, prévoyant le cas où, d'accord avec le Cabinet britannique, une armée française marcherait sur An vers, dicte à M. de Latour-Maubourg les explications qu'il doit fournir au Gouvernement belge :
« ... Dans cette hypothèse, il serait de la plus haute importance que les Belges s'abstinssent do
i36 LA SECONDS INTERVENTION FRANÇAISE
prendre part à nos opérations. Si nous avions en besoin d'être confirmés dans cette manière de voir, fondée sur des motifs si péremptoires, une lettre de notre chargé d'affaires à La Haye, dont je vous envoie copie (i) et que je vous prie de porter à la connaissance du Cabinet de Bruxelles, aurait achevé de dissiper tous nos doutes. Vous y verrez que cette inaction des troupes belges est, de toutes les combinaisons, celle qui contrarierait le plus la politique du Roi Guillaume, dont elle déjouerait tous les calculs. Cela posé, notre premier soin doit être de prévenir, d'écarter ce qui pourrait occasionner une collision quelconque entre les Hollandais et les Belges et amener ainsi des complications, si vivement désirées par le Cabinet de La Haye. Il est évident que le moyen le plus sûr d'atteindre ce but serait, qu'à l'approche de nos troupes, les Belges leur remissent toutes les positions qu'ils occupent en ce moment, tant dans la ville d'Anvers que dans l'étendue du territoire auquel doivent s'étendre les opérations du siège, et concentrassent leurs forces à la droite de notre
ti) Le marquis d'Eyragues, qui, depuis le congé du marquis de Dalmatie, dirigeait la légation de France à La Haye, avait écrit à son Ministre des Affaires étrangères :
« J'ai appris indirectement que la Prusse, dans le cas où nous serions obligés de faire le siège de la citadelle d*Auvers, désirerait que Tarmée belge ne prît aucune part aux opérations militaires. Sans prévoir les déterminations du gouvernement du Roi à cet égard, il me parait utile de faire connaître à V. £. qu'ici, où l'on a déjà eu connaissance de cette proposition, on redoute extrêmement de la voir adoptée. Klle dérangerait bien des calculs et placerait le gouvernement des Pays-Bas dans une position qu'il n'a pas prévue et dont il ne se dissimule pas les difficultés... »
LKR DERNIERES HESITATIONS iZl
armée, de manière à couvrir, en quelque sorte, un de ses flancs et à pouvoir prendre plus tard l'attitude que des circonstances nouvelles leur indiqueraient...
» Attachez-vous surtout à leur faire sentir combien il est essentiel pour la Belgique de continuer à observer le statu quo, dont les décisions de la Conférence lui font une loi aussi bien qu'à la Hollande, et d'être fidèle à l'engagement qu'elle a pris de ne pas reprendre les armes, puisque son inaction même fera ressortir davantage l'obligation où sont les Puissances représentées dans la Conférence, d'assurer par leurs propres moyens l'exécution du traité du i5 novembre (i). »
De ces négociations qui, pour satisfaire au désir de la Prusse, tendaient à les transformer en simples spectateurs de la lutte, les Belges ne savaient rien encore. Des mouvements de troupes continuels,des revues, des manœuvres leur laissaient croire que l'instant décisif approchait.
(i) Le môme jour, où il écrivait à M. de Latoiir-Maubourg,le duc de Broglie donnait des explications au comte Le Hon, qui les répétait au général Goblet (lettre du 17 octobre) :
« ... L*armée française occuperait seule le territoire nécessaire aux opérations du siège et aux positions ainsi qu'aux mouvements qui devaient lo protéger. L'armée belge serait concentrée sur la droite, dans une direction et sur des points à déterminer de concert, afin d'empêcher qu'il y eût fusion de soldats belges et français dans l'attaque de la citadelle, et de placer l'armée hollandaise dans l'impossibilité de prendre l'initiative des hostilités soit contre les assiégeants, soit contre nous, sans prêter le flanc, soit aux uns, soit aux autres. .. »
Les blessés de Septembre vont à Laeken, supplient le Roi de leur permettre de reprendre les armes. On sait que le général Evain est parti pour Valenciennes, où il réglera avec le maréchal Gérard le rôle des deux armées alliées (i). Les journaux annoncent aussi que le Roi et la Reine assisteront aux manœuvres de la 2* division, entre Diest et Montaigu, où 12,000 hommes sont réunis.
D'après le capitaine O'Farrell, aide de camp du général Neigre, envoyé en mission à Anvers au début d'octobre, l'armée belge se compose de 61,640 hommes (2), plus 4^9^60 gardes civiques.
(i) Parti le !M> octobre, avec ses aides de camp Augereau et Jacques, le général Evain rentre à Bruxelles le 22 et va directement à Laeken rendre compte au Roi de son voyage. Il n'a pas vu le maréchal, encore retenu à Paris, et n'a eu d'entretien qu'avec le général Saint- Cyr-Nugues.
ta) 10 12 régiments d'infanterie de ligne, à 4 J>a-
I taillons de 800 lioinmes, ce qui pour un régiment fait 3,aoo et pour les 12 . . . 38,4oo 39 12 bataillons de 800 hommes, dont chacun iNK^NTKHiK ^^^ attaché à l'un des 12 régiments de ligne \ comme réserve. Ces bataillons proviennent I de la levée des 3o,ooo hommes décrétée, [ mais dont on n'a pris que 9,600
I 3» 3 régiments d'infanterie légère, à 3 batail-
\ Ions de 5oo hommes chacun . . * . . . 4)Soo
/ 1 rég^ de cuirassiers, à 8 escadrons, 1,100 chev. ]
a >i de chasseurs, à 7 » 2,000 » |
a » de lanciers, à 7 » 2,000 » ' 5,6oo
Cavalerie \ ^ >' ^^ guides, à 3 escadrons (cavalerie \
légère) . . 5oo chev. )
Plus la gendarmerie, dont je ne connais pas l'effectif.
i 18 batteries de campagne, servant chacune 1 8 bouches à feu à 168 hommes l'une, offi- Artillerie i ciers non compris. . . . . . 3,oa4
I Environ la batteries de siège, à 43 hommes l'une, officiers non compris 5i6
(ii,64o
LKS 1>£KN1ÈKKS HÉSITATIONS 439
« Les soldats ont Tair vraiment martial et discipliné. Quant aux officiers, leur tenue est bonne ; mais, n'ayant, pour la plupart, aucun antécédent militaire, et les grades plus ou moins élevés ayant été attrapés au hasard, ils n'ont pas mutuellement les uns pour les autres la considération et la confiance qui lient les vieux corps d'officiers. »
Il ne dissimule pas au duc de Dalmatie que l'arrivée des troupes françaises ne semble nullement désirée par l'aimée belge, qu'anime l'ardent désir de venger seule la défaite de l'année précédente. Le colonel Buzen est particulièrement hostile à toute intervention.
Dans la bourgeoisie, au contraire, la venue du maréchal Gérard est unanimement souhaitée, non que le patriotisme y soit moindre, mais l'on sait et l'on redoute l'inexpérience des officiers.
A la situation de Léopold et de son royaume, il n'était que deux dénouements i)ossibles, tous deux également gros de périls.
Si la France intervient en exigeant l'inaction des troupes nationales, sera-t-il possible de maintenir ces régiments immobiles quand l'écho du canon hollandais arrivera jusqu'à eux? Le pays ne se soulèvera-t-il pas contre les humiliantes prétentions de la Conférence ?
Si nulle intervention ne se produit, on ne contiendra pas plus longtemps l'irritation du peuple et il faudra déclarer la guerre à la Hollande. Que
rexpédition soit heureuse, l'Europe arrêtera les Belges dès la première victoire; qu'une défaite survienne, les plénipotentiaires se hâteront de reconstituer le Royaume des Pays-Bas.
Le Ministère, qui venait d'être définitivement formé après de longues difficultés (i), joue sa dernière carte, résolu à tout risquer plutôt que d'être ballotté davantage entre les timidités de la France, les réflexions de l'Angleterre, les caprices des Trois Cours.
Le procès- verbal de sa première réunion est bref, mais d'une vigoureuse franchise.
« Le général Goblet donne lecture des instructions destinées à être transmises aux agents du Gouvernement à Paris et à Londres; il annonce que ces instructions ont été approuvées par le Eoi.
» Il est décidé que les conditions énoncées dans ces instructions sont invariables, qu'elles constituent un engagement pris réciproquement par les membres du Conseil; que, par conséquent, si, au 3 novembre, la France et la Grande-Bretagne ne sont pas sorties de l'inaction, le Conseil proposera
(I) A la date du m octobre, le Roi des Belges faisait notifier la formation du nouveau cabinet à tous ses agents diplomatiques :
<c Le Roi, convaincu qu'au point où en sont parvenues les négociations il lui était nécessaire de s*appuyer d'une action forte et homogène à Fintérieur, a mis un terme à un état de choses qui ne pouvait se prolonger sans danger. Sa Majesté a adopté, par arrêté en date d*hier, les démissions données par MM. de Theux, Raikem et Coghen depuis le i6 septembre »
LES DERNIKRES HESITATIONS 441
au Roi de reprendre immédiatement les hostilités et que, si Sa Majesté ne croit pouvoir adopter ce parti, les Ministres résigneront leurs portefeuilles.
» (S.) GOBLET, Ch. Rogier, Lebeau. »
La note destinée au duc de Broglie n'est pas moins énergique ; elle répète Tirrévocable décision du Cabinet, qui n'obéit ni à une volonté arbitraire, ni à un engagement vain, mais à la loi irrésistible qu'imposent, en Belgique, à tout ministère, quel qu'il soit, l'état intérieur du pays et la force des choses (i).
La note diplomatique est appuyée par une lettre confidentielle du général Evain au maréchal
(i) Une lettre confidentieUe du général Evain au maréchal Soult, envoyée le 23 octobre, ne met pas en doute la très prochaîne intervention :
« J'ai rhonneur d'informer V. £. qu'ayant demandé, de la part de S.M. le Roi Léopold, à M. le général Saint-Cyr-Nugues l'état de composition de l'armée française qui doit entrer en Belgique et qu'en ayant rendu compte au Roi, Sa Majesté m'a chargé de vous adresser quelques observations sur le grand nombre de chevaux de cavalerie et d'artillerie qui entrent dans la composition de cette armée et qui ne lui paraissent pas nécessaires.
» Leur nombre dépasserait io,oûo et nous en avons déjà pareille quantité à notre armée.
» Les fourrages renchérissent de jour en jour et le prix de l'avoine est monté de 25 p. c. depuis l'entrée probable de l'armée française.
» D'un autre côté, les opérations d'un siège et la nature du pays en avant d'Anvers, où pourrait être placée une division d'observation, restreignent l'une et l'autre l'emploi de la cavalerie et la rendent peu nécessaire. »
i43 LA SECONDE INTERVENTION FRANÇAISE
Soult (i). Il demande d'abord, au nom du Roi Léopold, l'envoi immédiat à Bruxelles du comte Delalaing d'Audenarde et d'un autre lieutenant général dont il lui laisse le choix. On aurait besoin aussi de deux officiers généraux pour commander deux des divisions belges, fortes de 12,000 hommes chacime.
« Le Gouvernement est résolu d'attaquer les Hollandais dans les premiers jours du mois prochain, si la France et l'Angleterre n'emploient pas d'ici à cette époque les mesures coercitives qu'elles avaient promises... Il est donc instjant que la France se prononce immédiatement et qu'elle mette la Belgique en mesure de soutenir son attaque ou de la devancer par le déploiement de ses forces de terre et de mer.
» L'intérêt des deux pays est le même ; ils se trouvent, l'un et l'autre, forcés de sortir de ce statu quo, qui les énerve et détruit l'action de leurs Gouvernements. »
Le Cabinet français» revenu de son emballement du premier jour, cherche à gagner du temps. Goblet et Le Hon ne sont plus seuls à le harceler ; le maréchal Gérard aussi se plaint de toutes ces lenteurs, des ordres contradictoires : il se refuse à commander l'expédition, si elle n'est qu'une sorte d'exécution des décrets des i)lénipotentiaires ou si l'action
(i) Bruxelles, 14 octobre.
LES DBRNlèRES HESITATIONS 443
française doit être isolée, comme celle d'une gendarmerie de la Conférence.
Dans la soirée du 22, on affirmait à Le Hon que la réponse anglaise n'était pas encore arrivée, alors qu'il savait que Lord Granville était allé, le matin, chez le duc de Broglie, lequel avait, l'après-midi, longtemps conféré avec l'ambassadeur britannique.
Puis, le lendemain, c'est un autre prétexte : l'armée du Nord ne sera pas en état de franchir la frontière à la date du 3 novembre. D'ailleurs, il faut laisser les délais nécessaires pour notifier les sommations au Roi Guillaume, lorsque Lord Palmerston aura fait connaître ses résolutions.
Mais le ministre de Belgique n'admet aucune transaction. Les Cabinets de Paris et de Londres ont eu les loisirs de préparer leur expédition, depuis la remise de la note du 5 octobre ; les inutiles formalités dont on parle absorberaient en pure perte les derniers jours d'un temps bien précieux, « peut-être irréparable » (i).
La Prusse, que l'on s'était accoutumé à agiter comme un épouvantail devant les yeux du Gouvernement belge, se montrait en réalité moins intransigeante que ne la faisaient les ministres de Louis-Philippe. M. Ancillon assurait le général de Mercx que les cours du Nord, sans exception, consentaient aux moyens coercitifs pécuniaires et que, s'ils n'aboutissaient pas au résultat voulu, le Gouvernement prussien ne s'opposerait^ plus ^à ce que toute autre mesure fut prise fpour forcer
(i) Lettre de Le Hon au général Ooblet.
iU LA SECONDE INTERVENTION FRANÇAISE
enfin la Hollande à Facceptation pure et simple du traité du i5 novembre (i).
M. d'AnciUon demande au représentant du Roi Léopold pourquoi les Belges réclament sans cesse des mesures de rigueur contre les Pays-Bas, alors qu'on aurait pu les employer envers la Belgique?
< C'est, répond le général de Mercx, que jamais, à ma connaissance, nous n'avons mérité d'être contraints par une violence matérielle; c'est que, lors de l'acceptation des i8 articles, aussi bien que lors de la soumission au traité du i5 novembre, nous avons montré tout notre amour de la paix. »
lies nouvelles envoyées de Berlin à Paris vers le même moment ajoutaient à l'irritation de la famille d'Orléans vis-à-vis la Cour de Prusse.
Charles X, venant de Spandau, avait été prié parle Prince Auguste, cousin du Bioi, de déjeuner au château de Bellevue. Pour cette circonstance, le Prince héritier portait la décoration du Saint- Esprit, les Princes et les Princesses de la famille de Prusse faisaient assaut de prévenances.
Après tant d'accueil, Charles X, qui ne comptait pas traverser Berlin, avait modifié sa route, et les honneurs souverains étaient rendus sur le passage de la voiture, attelée de six chevaux.
Le général Goblet ne veut pas paraître la dupe de la comédie qui se joue depuis un long mois; il
(I) Lettre du général de Mercx (Berlin, 22 octobre).
le laisse entendre tout franchement à Le Hon et à Van de Weyer (i) :
« Je concevrais les craintes du Cabinet anglais et surtout celles du Cabinet français, s'il n'existait déjà un précédent. Si, à l'époque de la rej^rise des hostilités en août i83i, M. Perler s'était avisé de consulter longuement, ainsi qu'on a l'air de le faire aujourd'hui, les Cours de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg, il aurait rencontré toutes les objections qu'on rencontre à présent. Depuis un mois, on énujnère tous les inconvénients, tous les dangers ; on les examine un à un ; on veut avoir la certitude qu'il n'existe plus un seul inconvénient, pas le plus petit danger; on veut agir à coup sûr.
» Ce n'est pas ainsi que l'on sort d'une situation violente, ce n'est pas ainsi que se font les grandes choses. Je prédis au Cabinet français qu'avec cette manière de voir, s'il lui était possible d'exister encore trois mois, dans la situation présente, il en serait au même point qu'aujourd'hui; il y aurait encore des dangers, des inconvénients. Que dis-je, ils n'auront fait qu'augmenter avec les prétentions des Cours du Nord... (2'. f>
(i) Lettres du 24 octobre, pour le Ministère français et la Confé* renée.
(a) Les successives reculades du gouvernement de Louis-Philippe inspirent à un jouruxil satirique, Le Brid'oison^ cette amusante fantaisie sur La Stratégie diplomatique :
(c Vous êtes une grande nation, vous voulez entrer en campagne, vous avez un pays à envahir.
» A propos, quel pays est-ce? Un grand royaume, une île, un continent, un pays ouvert ou un pays fortifié ? — C*est un pays ami. — Ah ! Ah ! Voilà qui se complique ! — Les portes vous sont ouvertes. — Oh ! Oh! c*est plus grave que je ne le pensais. — Le souverain du
De son côté, Le Hon reste aussi fort sceptique sur les probabilités d'un conflit européen. Il ne se dissimule pas que les Trois Cours répugneront toujours à donner une adhésion, même indirecte, à l'attaque d'une position monarchique que chacun des souverains identifiait avec la sienne. Mais de la répugnance à l'opposition directe et de celle-ci à une déclaration de guerre, la distance est grande ; le cabinet des Tuileries le sait et ne redoute aucune conflagration générale.
En dehors de la parole donnée, du souci de l'opinion publique et plus encore de la nécessité de
pays nous appelle à son secours. — Diable, cela devient sérieux...
» Vous prenez d'abord i5o,ooo hommes, que vous échelonnes sur une route de 4o à 5o lieues. Puis, tant d'infanterie, tant de cavalerie, tant de bouches à feu, pièces de campagne et pièces de siège, tant d'hommes, tant de chevaux, un maréchal. Avez-vous des princes ? Combien? Dix, vingt, trente? Vous n'en avez que deux pour le moment; envoyez-les-moi tous les deux : pas de bonne conquête sans un prince ou deux... Us sont petits : tant mieux, ça les fera grandir.
» Toutes les dispositions prises, tambours battant, mèche allumée, attention au commandement! Halte! — Comment, halte? — Oui, halte ! Vous croyez peut^tre qu'on ne s'arrête qu'après avoir marché : c'était bon dans la stratégie ancienne ; mais la stratégie diplomatique, c'est tout autre chose. On commence par s'arrêter. — Mais l'esprit de l'armée, l'enthousiasme, l'ardeur? — Tout ce que vous voudrez... : Halte! vous dis-je — Vos princes sont-ils prêts à partir? — Oui. — Eh bien! qu'ils aillent se coucher jusqu'au retour des estafettes. * Quelles estafettes ? — £h parbleu ! les éclaireurs de la campagne : estafette à Londres, à Vienne, estafette à Berlin, estafette partout, même au Pape. Vous croyez donc, grande nation, qu'une conquête se fait comme une révolution et qu'il n'y a qu'aie vouloir pour en voir le jeu? m
LKH DERMIERE8 HE8ITAT10N8 447
maintenir le ministère en lui procurant une sanction populaire, les motifs ne manquaient pas à la France pour hâter l'entrée en campagne.
l»a presse, qui avait baptisé « mystifications » les ratifications des Puissances et ne tarissait pas de railleries sur les i)rotocoles, n'était plus Tunique interprète des mécontents. L'énervement de Paris gagnait la province et, ce qui était autrement grave, s'étendait à l'armée du Nord.
La France, tenue en tutelle par les nations qui avaient subi sa loi! Cette pensée révoltait les jeunes soldats, dont les pères avaient combattu sous l'Empereur ; elle faisait trembler de rage les grognards de Napoléon.
Un tel état d'esprit inquiétait le maréchal (xérard, qui croyait prudent d'en avertir le duc de Dalmatie par ces lignes confidentielles :
« Au quartier général de Valenciennes, le i3 octobre 1882.
» Monsieur le Ministre,
» Je dois vous faire connaître que, depuis le temps d'arrêt qui nous retient à la frontière, au moment où l'armée s'attendait à la franchir, je suis informé que beaucoup de militaires, d'officiers surtout, à Lille, à Douai, à Valenciennes et ailleurs, se livrent à des plaintes assez vives et à mille commentaires sur ce qu'on fait ou ne fait pas. Les soldats môme sont un peu ébranlés par les circonstances et par leur inaction imprévue; dans quelques régiments dont l'inspection s'achève.
on ne leur trouve plus le même sentiment qu'ils avaient quand elle a commencé. Ils refusaient des congés, aujourd'hui ils les redemandent, et sur les représentations que leur font les chefs et les généraux, ils répondent : Oui, si nous étions sûrs qu'on se battra. Je prends sans bruit les mesures les plus propres à réprimer cette disposition, dont vous apprécierez comme moi les conséquences fâcheuses; j'espère que ces conséquences seront prévenues.
» J'écris aux généraux une lettre confidentielle dont la copie est ci-jointe (i), et j'ai toute raison de compter sur le succès de leur zèle. Je vous rendrai compte des premiers rapports que j'aurais à à ce sujet.
» J'ose ajouter que, si les événements viennent permettre au courage de l'armée du Nord de prendre carrière, un sentiment unanime de dévouement animera tous les militaires qui la composent et nous assurera, je l'espère, de bons résultats.
» Recevez, Monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute considération.
» Le Maréchal, commandant en chef l'armée du Nord,
» (S.) Comte Gérard. »
Aussitôt cette lettre lue, Soult se présente aux
II) u ... Le sentiment est honorable dans son principe, puisque tout citoyen est jaloux de la gloire de la France et tout militaire aspire aux occasions de signaler son courage. Mais il serait dangereux de laisser le mécontentement éclater en murmures, eu propos publics, n faut redouter les discussions dans les cafés, à la lecture des journaux. Une grande et paternelle surveillance des chefs peut
Tuileries pour la faire connaître à Louis-Philippe. Son contenu paraît d'une telle importance que, sur Tordi-e du Roi, le commandant en chef est immédiatement appelé à Paris.
Le rapport du colonel Neveu (i), envoyé en mission à Tarmée du Nord, ajoute aux premières inquiétudes. Les ennemis de la France font répandre des bruits perfides : la saison est trop avancée pour entamer la campagne ; l'Angleterre est résolue à refuser le concours de sa flotte; les Hollandais reçoivent force recrues des bords du Rhin; bientôt les Pays-Bas seront inaccessibles derrière leur rempart d'inondations, etc.
Le matériel de l'artillerie est superbe, on admire ses chevaux ; mais, dans les deux batteries de la 2* division, il n'y a pas un canonnier qui ait été pointeur.
Au 12® de ligne, gâchis complet. L'inspection dm régiment a été suspendue à cause des désordres de la comptabilité, qui remontent à plusieurs années déjà et sont tels qu'on se demande comment ils échappèrent aux inspecteurs. Plusieurs sergentsmajors, actuellement officiers, ont volé les soldats et le Gouvernement de façon évidente ; des faux ont été relevés : presque tous les sous-officiers et
seale contenir les soldats, ramener les tôtes trop vives au respect et à la confiance pour Tautorité, sans lesquels une armée tomberait dans Tanarchie.
» Mon déttîr est <ixie vous conserviez pour vous seul cette instruction, afin qu'elle n'aille point dans les mains des joumalistes,qui, em la publiant, fût-ce même à bonne intention, en feraient cependant résulter un mal pour l'armée et pour le pays. »
(i) Rapport envoyé de Valencîennes, le ai octobre.
iSO LA SECONDE INTERVENTION FRANÇAISE
les adjudants actuels devront être cassés à la suite de la vérification. Ni le capitaine, ni le trésorier ne surveillaient les sergents-majors; le major ne tenait aucune mutation et l'intendant ne contrôlait rien.
On s'imagine ce que peut être la discipline au milieu d'un pareil désordre : un lieutenant est allé défier son capitaine, qui était de garde, Ta insulté en présence du poste.
Le maréchal Gérard avait accueilli avec joie Tordre de se rendre à Paris. Le projet qui condamnait Tarmée belge au rôle de figurant lui était odieux; il le jugeait inique autant que maladroit. Il se promettait de le combattre de nouveau en présence de Louis-Philippe, comme il Tavait fait récemment dans de longues lettres adressées au EiOi et au duc de Dalmatie.
«... Déjà Sa Majesté, par une dépêche de la main que j'ai reçue hier — écrivait-il au Ministre de la Guerre, (i) — m'avait communiqué les projets du Gouvernement, en m'indiquant la condition explicitement énoncée dans votre lettre, celle d'agir seul, en excluant les Belges de toute coopération. Une foule de graves objections s'élèvent contre ce projet, que je crois au fond, je ne dis pas seulement dangereux, mais impossible à exécu-
(i) Lettre au maréchal Soult, du quartier général de Valcncieunes (14 octobre).
LES DERNIBRE8 HESITATIONS 1K1
ter. Je les ai exposées au Roi, qui, je pense, vous en fera part, afin que la question soit examinée de nouveau dans le Conseil...
» Il est difficile d'imaginer que l'armée française puisse se porter à Anvers et assiéger la citadelle ainsi que les forts du Bas-Escaut, sans que les Belges rompent l'armistice tacite qui existe entre eux et les Hollandais. Les lettres que l'on a reçues du Ministre de la Guerre, à Bruxelles, et d'i:;utres personnes qui approchent le Roi Liéopold disent en propres termes : qu'il est inadmissible que les Belges demeurent l'arme au bras, que le bruit déjà répandu d'une semblable combinaison a excité le plus vif mécontentement, qu'il expose le Gouvernement à être attaqué par la presse avec la plus grande violence.
»... L'attaque de la ville d'Anvers, si on l'entreprend, doit se faire avec les forces réunies des Français et des Belges. Sans entrer dans des considérations politiques à ce sujet, on ne peut croire qu'une opération comme celle-ci puisse être vue de bon œil en France, si elle était exécutée aux dépens du trésor et du sang français, sans que les Belges y prissent part, lorsque la chose est uniquement dans leur intérêt...
» De quelque manière qu'on s'y prenne et quelles que soient les ressources de la diplomatie, il est évident que la France attaquant Anvers, avec ou sans les Belges, fait et déclare la guerre au Roi de Hollande. Dans ce système, il faut agir hardiment, attaquer la Flandre hollandaise et le Brabant septentrional, faire agir les escadres française et anglaise pour désoler le commerce
ib2 LA SECONDS INTERVENTION FRANÇAISE
maritime des Hollandais, afin qu'ils obligent leur Roi à consentir au traité du t5 novembre i83i. Toute autre combinaison paraît devoir être sans résultat, car on a vu, de tout temps, que pour faire consentir une Puissance à un arrangement <iui lui est désavantageux, il faut la menacer d'un mal plus grand. Mais ici, au contraire, Guillaume, après avoir entrepris de secourir Anvers assiégé et de battre l'armée française, en serait quitte, en cas de non-succès, i)our rentrer sur son territoire et les poteaux qui portent ses armes suffiraient pour arrêter la vengeance des Français victorieux ! Je ne crois guère qu'on puisse compter sur le flegme des Belges pour les rendre témoins impassibles de semblables événements, mais j'ose assurer que celui des Français n'y tiendrait pas, et dût-on l'obtenir de la discipline de l'armée, de quel œil la nation, au moment où les Chambres s'assemblent, verrait-elle une conduite aussi démesurément prudente?... (i) ->
Alors que les sautes d'oi)inion de la France et le
(i) Le maréchal ne faisait nul mystère de ses sentiments à ce sujet. Lorsque le Courrier Belge annon<;a, à la fin d'octobre, que le commandement de rariiiée du Nord allait passer en d'autres mains, parce que Gérard exigeait Timmobilité des troupes belges, contrairement aux desseins du ministère français, il écrivit au général Desprez, qui fit publier la lettre :
« Vous avez des preuves irrécusables que ma façon d'envisager les opérations militaires en Belgique, en cas d'hostilités, est diamétralement opposée à celle qu'on me suppose avec tant de malveillance et surtout avec tant de mauvaise foi. . . »
LES DBRNIÈRES HÉSITATIONS m
silence prolongé de l'Angleterre inquiétaient et déconcertaient le Cabinet de Bruxelles, Metternich prodigruait les conseils et les paroles aimables au jeune royaume.
Il disait au baron de Loë (i) : « Je désapprouve la conduite du Gouvernement hollandais, tandis que j'approuve celle du Gouvernement belge... Pour le moment, je ne répondrai i)as à votre note du 5 octobre et, afin que mon silence ne soit pas mal interprété, je vous déclare positivement que c'est dans l'intérêt de votre Roi et de la Bel* gique. »
Le blocus de T Escaut lui semblait aussi contraire aux intérêts commerciaux de toutes les Puissances maritimes, qu'à ceux de la Hollande, et il motivait son opinion :
« La plupart des bâtiments hollandais étant assurés par des sociétés anglaises, la Grande- Bretagne se plaindra du blocus la première.
D'autres nations, comme l'Amérique, demanderont avec raison : Existe- t-il un état de guerre entre les Pays-Bas et la Belgique? Dans le cas contraire, de quel droit nous empêche-t-on de naviguer sur l'Escaut? »
Il n'était pas davantage partisan des opérations militaires contre Anvers : « Vous prendrez la citadelle, mais en exposant la ville à être brûlée, car le général Chassé ne négligera aucun moyen de vous nuire, s'il est attaqué. Pourquoi vouloir
(I ) Lettre du baron de Loë au général Goblet (37 octobre).
exposer à un désastre la ville et son commerce, aujourd'hui si florissant? »
Tout à coup, la sympathie avouée de Palmerston, les conciliantes dispositions de Mettemich, l'indifférence presque bienveillante d'Ancillon vont se heurter au zèle intempestif d'un brigadier de gendarmerie.
Le 19 octobre, M. Pescatore, membre de la Commission gouvernementale de liuxembourg (i), s'étant aventuré à Grevenmacher, en dehors du rayon stratégique de la forteresse, est reconnu par les gendarmes Henri Becker et Philippe Petré. Ils s'emparent de lui, le mènent au commissaire du district, Huart, qui avise immédiatement M. Rossignon, gouverneur intérimaire de la province.
L'arrestation avait eu lieu dans un village occupé par les Belges, mais faisant partie du territoire qui devait revenir au Roi Guillaume. Les Pays-Bas ne la considéreraient- ils pas comme un acte d'hostilité? La prudence politique, jjrêchée par Londres et Paris, n'exigeait-elle pas que le prisonnier fût immédiatement relâché?
Avant que le Conseil des Ministres aborde la question, un rapport du gouverneur d'Arlon rend
(i) Pescatore était, après le général Goedeck, un des agents les plus actifs du Koi Guillaume. En i83i, il était allé à Francfort solliciter des mesures coercitives de la Diète contre le Luxembourg et aurait même offert d'hypothéquer cette province pour assurer le remboursomeut des frais de guerre.
toute discussion superflue : il affirme que la mise en liberté sans compensation serait vue de très mauvais œil dans sa province, où elle servirait de prétexte à un mouvement.
Le général Goblet acceptera donc la capture de M. Pescatore comme un fait accompli (i), qui, au point où Ton en est, ne saurait beaucoup aggraver les événements. D'ailleurs, Lord Palmerston n'y a trouvé sujet à aucun reproche : « Les Belges ont très bienfait, ils feront mieux encore en ne lâchant M. Pescatore qu'après la libération de M. Thom. »
La Belgique se préparait toujours à entamer la campagne sans aucun concours européen (2) ; le maréchal Soult et le général Evain échangeaient lettres et rapports, épiloguaient encore sur la
( 1) Lettre à Le Hou 23 octobre).
['j) Procès-verbal du Conseil des Ministres (séance du aG octobre) :
<( Le fcénéral Goblet porte à la connaissance du Conseil qu'il vient d*ètre indirectement instruit que le Roi Guillaume consent à ouvrir une négociation, en prenant pour base le thème de Lord Palmerston.
» Le Conseil décide que cette circonstance ne change rien à son système, qu'avant toute négociation l'évacuation du territoire doit être opérée ; le Conseil approuve les instructions ci-annexées, destinées à être transmises aux ministres belges à Paris et à Londres.
» Il sera demandé au Ministre, directeur de la guerre : lo Si et jusqu'à quel point l'armée doit être augmentée dans le cas de reprise des hostilités ; a» Pourquoi, dans le cas d'insuffisance, la levée de 3o,ooo hommes, votée x)ar les Chambres, n'a pas été complétée. Le Ministre des Affaires étrangères est chargé de faire cette communication.
» Le Ministre de l'Intérieur prendra auprès des Gouverneurs des renseignements sur le nombre d'hommes restés disponibles dans les classes destinées à former l'armée de réserve. »
456 I.A HKCONDK INTERVENTION rHANVAÏSK
composition des troupes, le nombre et la natui*e des munitions à fournir par la Belgique, que déjà Faction commune de la Franco et de rAngleterrc était officiellement résolue à Londres,
Les instances du Cabinet des Tuileries luttant pour SCS jours avaient eu raison des lenteurs de TAngleterre. Le 23 octobre, à 3 heures du matin, le Prince de Talleyrand et Lord Palmerston ont signé une convention qui oblige les deux royaumes à remplir enfin leurs engagements.
Aucune communication n'en est encore faite aux autres Puissances, et Talleyrand a si vivement recommandé le secret, que Louis-Philippe n'a rien osé dire à Madame Adélaïde, pour qui sa politique n'avait jusque-là jamais eu de mystères.
Le 26 octobre seulement, veille de la signature définitive, la Conférence est convoquée. Van de Weyer ne redoute plus qu'elle modifie les décisions des deux alliées : les Puissances du Nord n'ontelles pas intérêt à la consolidation du ministère français, qui, en cas de chute, serait remplacé par des hommes du mouvement, animés de l'esprit de conquête, de propagande à main armée (i).
A Paris, l'humeur accommodante de rEuroi>e est si peu mise en doute, que le duc de Dalmatie fixe au maréchal Gérard, dans une longue lettre du 28 octobre, les grandes lignes de la campagne (2).
(I) Lettre du 26 octobre aa généra] Goblet.
(s) (( Monsieur le Maréchal,
» D'après les dernières dispositions arrêtées par le Roi, Farinée du Nord, entrant en Belgique, comprendra Tavant-garde que vous
Ce même jour, l'escadre française quitte Cherbourg à g heures du matin, pour rejoindre les navires anglais sur la rade de Spithead. Elle se compose du vaisseau Le Suffren, commandé par M. Kerdrain et monté par le contre-amiral Ducrest de Villeneuve ; des frégates Calypso (capitaine de vaisseau Casy), Médée (capitaine de frégate Troude), La Résolue (Lemaître), delà corvette Ariane (capitaine de frégate Le Ray), et de la corvette-aviso La Bayonnaise (capitaine de corvette Ménétrier).
avez, déjà formée, le» quatre divisioim (rinfanterie, les brigades Ijawoestîne et Simoneau, les divisions Dejean et Gentil Saint- Alphonse, la réserve d'artillerie avec Téquipage de siège, enfin tout ce qui en a fait partie jusqu'à présent. Le but de l'opération est toujours d'assiéger la citadelle d'Anvers avec les seules troupes fran- (;aises...
i> Vous vous ferez précéder par votre avant-garde, qui se portera directement sur Anvers, tournera la citadelle hors de la portée du canon et ira prendre position sur la route de Breda. Vous dirigerez en même temps un corps détaché qui marchera promptement, par la rive gauche de l'Escaut, sur Beveren et Zwiudreck. Ces deux corps enverront des détachements, chargés de relever les Belges dans les postes destinés à empocher les Hollandais de rompre les digues de l'Escaut et d'inonder les environs. Les commandants de ces détachements demanderont aux troupes hollandaises de leur céder les postes qu'elles occupent sur la partie du territoire qui, d'après le traité du i5 novembre i83i, doit appartenir à la Belgique. Le refus de la part de ces troupes sera dûment constaté et il en sera rendu compte immédiatement. Alors les détachements s'établiront en présence des postes sans commettre aucune hostilité, à moins qu'étant attaqués ils ne soient forcés à se défendre. Si pourtant les Hollandais travaillaient à rompre les digues, les commandants des détachements les sommeraient d'abandonner ces travaux et s'opposeraient, s'il y avait lieu, par la force à leur continuation.
n Lorsque le corps de siège sera établi devant la citadelle, vous sommerez le général Chassé de l'évacuer et de la remettre en votre pouvoir, ainsi que les forts et postes belges qui en dépendent sur les
lia frégate Melpomène et la corvette La Créole restent en rade de Cherbourg prêtes à rallier au premier ordre.
Au dire des journaux, la flotte anglaise est armée de 5o2 canons, les navires français en comptent seulement 338.
lies prévisions optimistes se réalisent en partie. Dans un billet, rédigé avec beaucoup de mesure et de convenances, les plénipotentiaires russes font connaître que, obéissant à leurs anciennes instructions, ils doivent se retirer de la Conférence, puis-
deux rives de FEscaut... Si le général Chassé répond négatiyement à votre sommation, vous commencerez immédiatement les opérations du siège et vous considérerez comme une négation la demande d'en référer à son gouvernement et toute autre réponse évasive ou dilatoire que ce général pourrait vous adresser...
» Vous placerez 3 à 4)000 hommes dans l'intérieur d'Anvers, où pourront rester 3,ooo Belges seulement pour occuper la partie inférieure de la ville et être chargés de la police intérieure, ainsi que du service des batteries qui s'y trouvent. Vous ordonnerez de la manière la plus formelle aux troupes françaises qui occuperont les postes opposés à la citadelle de rester sur la défensive...
» D'après les renseignements qui me sont parvenus, l'aile droite de l'armée hollandaise se trouvait à Breda» tandis que le centre était vers Osterwlok (Oosterwijk) et la gauche du côté d'Eindhoven, se prolongeant vers la Meuse. Cette disposition ne lui permettrait de marcher sur Anvers qu'après un mouvement de concentration, dont il vous sera facile d'être prévenu... Un détachement de cavalerie légère placé à Iloogstraeten, à 8 lieues d* Anvers, pourrait vous prévenir de tout ce qui se passerait du côté de Breda et d'Osterwick.
» L'armée belge ne participera point directement aux opérations dont vous êtes chargé. Il importe essentiellement à la paix de l'Europe qu'elle ne prenne en aucune façon l'offensive contre les forces hollandaises et surtout qu'elle ne viole point leur territoire. Dans tous les cas, ce territoire doit ôtre respecté, soit par les Français, soit par les Belges, môme dans le cas d*une attaque de la part des Hollandais et de la violation du territoire belge qui aurait été com* mise par eux. La poursuite des troupes vaincues par notre armée ou par les Belges devra s'arrêter sur les limites des deux Etats...
que des mesures coercitives sont décidées contre la Hollande. Les représentants de la Prusse et de l'Autriche expriment simplement leurs regrets de ce que les Cabinets des Tuileries et de St-James aient cru nécessaire de recourir à ces mesures et y ajoutent l'espoir que la question belge peut encore se résoudre d'une façon pacifique.
Un bateau à vapeur portait aussitôt la notification officielle de la Convention en Hollande, d'où il ne devait revenir qu'avec la réponse du Roi Guillaume.
» Une bataille ne pourrait avoir lieu que dans le cas où les Hollandais auraient pris l'offensive et envUhi le territoire belge. Ce ca# arrivant, il serait indispensable que les dispositions et les mouvements des deux armées alliées fussent combinés. Il faut é'S'iter surtout que les Hollandais, qui peuvent facilement se concentrer à peu de distance de Tnrnhout, ne viennent se jeter entre les armées française et belge, de manière à choisir celle qu'ils voudraient isoler et combattre. C'est principalement cette considération qui me fait désigner les environs d'Herenthals pour la position que doivent occuper les troupes belges.
» Le rapprochement des deux armées dont les postes peuvent se toucher établira entre elles des relations très fréquentes. Vous emploierez tous vos moyens et tous vos soins à maintenir la meilleure intelligence entre les troupes des deux nations amies, qui doivent réunir leurs efforts pour repousser les attaques des forces hollandaises, si celles-ci marchaient sur l'une ou l'autre armée...
» La citadelle, les forts et les postes que vous aurez occupés par suite de vos attaques ou par des capitulations seront remis immédiatement aux troupes belges, ainsi que tout leur matériel, dont il sera dressé inventaire. L'armée française rentrera aussitôt sur notre territoire, avec le matériel qu'elle aura emmené...
» D'après ces diverses dispositions, il devient nécessaire que vous donniez immédiatement des ordres pour rapprocher de la frontière les corps de votre armée qui se trouvent en seconde ligne, et que vous les placiez de manière à pouvoir entrer en Belgique dans les vingt-quatre heures qui suivront la réception des ordres de mouvement. Jusqu'à ce dernier ordre, vous n'avez à faire que des dispositions préparatoires et de concentration. »
La Belgique a-t-elle enfin vaincu le mauvais sort? Une nouvelle reculade des deux nations alliées est-elle possible et la note, remise le 3o octobre par sir Robert Adair (i), ne laisserat-elle place à aucun faux fuyant?
Le Ministre anglais demande si le Roi Léopold veut s'engager, avant le 2 novembre, à évacuer, le 12 du dit mois, la forteresse de Venloo et ses dépendances, ainsi que les parties de territoire actuellement occupées par ses troupes et qui ne font pas partie du royaume de Belgique ; s'il s'y refuse, les mesures nécessaires seront prises par la
(I) « The Undersigned, charged with a spécial mission froin His Majesty the King of Great Britain to His Majesty tlie King of the Belgians, has received orders to make known to His Exoellency General Goblet the détermination whichhas been taken by His Britannick Majesty in concert with His Majesty the King of the French.
» The acknowledged fruitlessness of the efforts tooften renewed to accomplish by means of negotiations, the acceptance and exécution of the treaty relative to the Netherlands, concluded at London on the i5th November i83i, obliges them to adopt the only course which remains to them for putting an end to a state of things, the further continuance of which might endanger the peace of Europe.
» They find themselves therefore, obliged by the above mentioned considérations and by the engagements which they hâve contracted, to procced f ortwith by the means of their command to obtain the évacuation of those territories which are still occupied by that one Power to which they are no longer to belong.
» In conséquence, the Undersigned is instructed to demand that His Majesty the King of the Belgians will be pleased to déclare whether he will agrée to evacuate by the twelfth of the ensning mouth of November, the f ortress of Venloo and the forts and Places dépendent thereupon, as well as those portions of territory non occupied by him, which do not forra part of the kingdom of Belgium ; and the Undersigned is instructed to déclare that, should a formai and satisfactory answer on this subject not be given by the and of November next, ail the necessary measures will be taken te bring about that resuit. »
LES DEBNIKBJBS HESITATIONS 4Gi
France et rAngletcrre pour atteindre ce résultat.
Toutes les difficultés sont loin d*être résolues par la Convention franco-anglaise, à laquelle le Cabinet belge reproche d'abord de négliger complètement la libre navigation de la Meuse pour ne s'occuper que de celle de l'Escaut, sacrifiant ainsi l'industrie des provinces de Liège, de Namur et du Hainaut (i). Une question plus épineuse encore est soulevée par cette proposition que les plénipotentiaires français et anglais font à M. de Bùlow, le 3o octobre :
« Le territoire belge une fois affranchi des troupes néerlandaises, le Roi des Belges se trouvera dans l'obligation de faire évacuer les territoires, places et lieux dans le Limbourg et dans le Grand-Duché de Luxembourg, qui, d'après les termes du traité du i5 novembre i83i, doivent appartenir à S. M. le Roi des Pays-Bas, Grand-Duc de Luxembourg.
» Comme il serait cependant contraire aux stipulations renfermées dans le dit traité, de faire remettre ces territoires au Roi des Pays-Bas avant que les conditions attachées à leur possession aient été remplies, les soussignés sont chargés de proposer au gouvernement de Sa Majesté Prussienne de faire occuper i)rovisoirement les territoires, places et lieux ci-dessus mentionnés, et de les garder en dépôt jusqu'à ce que le Roi des Pays-Bas ait formellement accepté et pris l'engagement de remplir les conditions attachées à leur possession par le traité du i5 novembre i83t. . . »
(i) Lettre de Goblet à Van de Weyer (a novembre).
'les LA SECONDE INTERVENTION FRANÇAISE
Cette démarche, que Talleyrand et Palmerston présentent comme une preuve manifeste de la confiance inspirée par la politique éclairée et les sentiments pacifiques de Frédéric-Guillaume, le Gouvernement belge l'interprète tout différemment.
Déjà il considérait que les plénipotentiaires, en reportant du 3 au 12 novembre la date de l'évacuation, avaient montré une faiblesse injustifiée à l'égard des Pays-Bas, encore affermis dans leur résistance par la retraite des délégués russes.
Alors donc que les Hollandais, comme tout le fait présumer, refuseront d'abandonner Anvers, les Belges devront remettre leur gage entre les mains du Roi de Prusse, qui passe, à tort ou à raison, pour un des plus fidèles amis de Guillaume I®^
Pareille exigence est inadmissible, et le général (îoblet, sur l'ordre du Roi Léopold, le proclame dans sa note du 2 novembre, adressée à sir Robert Adair et au comte de Latour-Maubourg.
«... Sa Majesté le Roi des Belges consent à faire évacuer, le 12 de ce mois, et même aune époque plus rapprochée, la place de Venloo, les forts et lieux qui en dépendent, ainsi que les portions de territoire qui ne font point partie du Royaume de Belgique, en même temps que le Gouvernement Belge entrera en possession de la citadelle d'Anvers, ainsi que des forts et lieux situés sur les deux rives de l'Escaut, qui font partie du territoire assigné à ce royaume par le traité du i5 novembre... »
Le Ministre de France n'accepte la note que ad référendum; sir Robert Adair, réclame des
LBS DKRNIEREft HESITATIONS 463
explications, avant de transmettre la réponse belge à son Gouvernement : doit-il la considérer comme un moyen dilatoire ou comme un refus? Dans le premier cas, l'A^ngleterre se verra obligée de suspendre l'exécution des mesures coercitives; dans le second, elle devra les employer à l'égard de la Belgique (i).
Sachant par expérience qu'excès de précautions ne saurait nuire, le général Goblet recommandait à Le Hon de formuler les mêmes restrictions devant le duc de Broglie, qui s'en montre fort mécontent, car il s'attendait à un consentement pur et simple (2). Chaque lieure de retard apportée à l'expédition était exploitée par les journaux hostiles au Cabinet et les occasions ne leur manquaient pas pour ohansonner ou railler le Gouvernement de Juillet.
« liOuis-Philippe est un Bourbon — écrit La Papillote — et, par esprit de famille, il ne déclarera jamais la guerre aux Souverains étrangers qui rendirent le beau pays de France à sa race. »
Puis encore : « On a passé, à Anvers, un marché de i5,ooo kilogrammes de sel pour l'armée française. Si elle n'entre pas, cette provision servira à conserver les protocoles, que les Belges trouvent cependant trop salés. »
(1) «... I must request of your Excelleucy therefore to reconsider your note above-mentiouedrin as much as in its présent form it mav be understood either as a dilatory or tantamount to a refusai; obliging His Majesty's Government m the one case, to suspend tbose measures of coercion which are judged necessary to give effect to tbe treaty of Noveniber, and in tbe other, to subject Belgium to tbose measures. »
(a) Une double rédaction est envoyée au comte Le Hon. Si te Cabinet français veut une évacnation réciproque et simultanée^ il déclarera simplement que le Roi des Belges consent à faire évacuer Venloo, le 12 novembre.
Les feuilles satiriques belges chantaient à l'unisson de leurs voisines. Dans son numéro du 25 octobre, Le Méphistophélès présente cette affiche :
Spectacle Extraordinaire pour i.a clôture définitive el' sans remise