UNE RÉFORME NÉCESSAIRE
La séduction doit être punie. — Préjugé. — Les motifs d'une réforme. — Mot de Larochefoucauld. — Séducteurs et malfaiteurs. — Mot d'Alexandre Dumas. — La virginité est-elle un capital? — La séduction est-elle un vol ?— A quels délits la séduction doit être assimilée. — Gravité d'un tel acte. — Conséquences de la séduction. — Eloquence de la statistique. — Les mœurs françaises. — Ce qui se passe en Angleterre, en Amérique, et ailleurs. — Lois sur la séduction et la recherche de la paternité.
Selon nous, il existe dans nos Codes une lacune inconcevable. La loi garde le silence, un silence absolu, au sujet de la séduction : ce mot n'est pas écrit une seule fois dans les textes de notre législation !
La séduction, au regard de la loi pénale, n'est
ni un crime, ni un délit : depuis 1791 jusqu'à nos jours, les tribunaux répressifs ont perdu le droit de condamner les séducteurs; ils" ne peuvent les frapper d'une peine afflictive, — voire même d'une simple amende !
Cependant la séduction, — surtout lorsqu'elle est entourée de manœuvres frauduleuses, — est un acte évidemment coupable ; et si cet acte, oublié par le Gode pénal, échappe aujourd'hui aux juridictions criminelles, il peut du moins ressortir aux tribunaux civils qui, dans le domaine des faits, ont un pouvoir d'appréciation beaucoup plus étendu.
A la vérité, le « Code Napoléon • ne dit pas formellement que le séducteur est responsable devant la justice civile ; il n'imite pas, sur ce point, la précision de certains Codes étrangers (1) ; il ne déclare pas, d'une manière positive, que la séduction, suivie d'abandon, doit être considérée comme la violation d'une promesse de mariage ou comme un quasi-délit pouvant donner lieu à l'action en dommages-intérêts. Mais l'article 1382, qui embrasse en quelque sorte l'ensemble des actions humaines, ouvre un champ sans limite à l'équité des magistrats. Ce fameux article 1382 est, en somme, la sanction légale d'un grand principe de
(i) Plusieurs Codes étrangers admettent positivement le recours de la femme abusée contre son séducteur . — Code autrichien (art. 1328), — Code portugais (art. 276 et suiv.), etc.
droit naturel : Neminem tedere... On ne doit faire tort à personne, et si Ton nuit à quelqu'un, on est obligé de réparer le dommage dont on est l'auteur responsable. Voilà une règle générale. Or, la séduction accompagnée de promesses fallacieuses et d'intrigues dolosives cause un préjudice sérieux à la jeune lille qui en est victime. Ce préjudice doit donc être réparé.
Au commencement du siècle, les tribunaux français ont hésité à admettre cette conséquence de l'article 1382 : ne pouvant plus s'appuyer sur un texte formel, et craignant peut-être de faire illégalement revivre les anciens « procès de séduction, » ils ont décidé qu'une fille abuséç ne pouvait demander des dommages-intérêts à son séducteur (1). Mais nous venons de voir que, depuis une vinglaiue d'années, les tribunaux civils avaient cru pouvoir se fonder sur l'article 1382 et sur les principes généraux du droit pour atteindre des faits de séduction, qui n'ont pas été spécialement prévus par la loi.
On peut regarder et, pour notre part, nous regardons cette jurisprudence comme parfaitement légale, parfaitement juridique. Toutefois, des jurisconsultes distingués ont blâmé cette « tendance » des tribunaux et ont reproché aux magistrats français d'empiéter èur le pouvoir législatif
(1) Cassation, 10 mars 1808. (Dalloz, Juritp. gén. v« Responsabilité, n° 159.)
en faisant des • lois-jugements. » — Ce blâme est immérité, ce reproche est injuste, soit ! — Mais, en somme, la loi civile, comme la loi pénale, est muette sur le chapitre de la séduction ; et il est certain qu'une disposition formelle, émanant du législateur, lèverait toute difficulté et pourrait éviter désormais les critiques semblables à celles de M. Bertauld.
En attendant cette loi à venir, les tribunaux se font armés de l'article 1382, pour faire réparer, dans certains cas, le préjudice causé aux victimes de la séduction ; or, en prononçant contre des hommes licencieux ou égoïstes des condamnations pécuniaires, ils ont semblé réagir contre l'impunité' absolue des séducteurs. Ils sont restés dans la limite de leurs attributions, et s'il y a là une tendance, c'est, selon nous, une tendance très-légitime vers la moralité, la justice et le progrès.
Au point de vue des intérêts privés, la réparation du préjudice causé est juste et nécessaire; mais, au point de vue de l'intérêt social, cette réparation, purement civile, ne nous paraît pas suffisante.
Le séducteur — à notre avis — devrait être atteint par le Code pénal. La séduction, entourée de manœuvres frauduleuses, devrait être considé-
rée, non point comme un crime assurément, mais au moins comme un délit.
— Un délit ! s'écrie-t-on. Voilà qui est sévère I Faire passer un séducteur en police correctionnelle ! Singulière idée !
— Oui, nous le savons, il règne en France un préjugé éclos au milieu de la corruption des mœurs, propagé par une littérature malsaine et entretenu peut-être par le silence complaisant du législateur. On a, chez nous, ce semble, au sujet de la séduction, les idées les plus bizarres et les plus fausses! L'opinion est à ce point égarée qu'elle ne sait plus reconnaître le chemin de la vérité. Le public renverse tous les rôles : lorsqu'une fille honnête a été séduite, abusée, trompée, on ne songe pas à la plaindre ; on ne la regarde pas comme la victime d'un libertin, non ! On la traite comme si elle était seule coupable. A elle la honte et % la misère ! C'est elle seule qui est déshonorée ; elle seule qui doit supporter les conséquences de la séduction ; elle seule qui doit élever l'enfant qu'un égoïste lui a laissé ! — Quant au séducteur, loin de le traiter comme un coupable et un lâche, ^ on l'exalte comme un vainqueur. Il marche le front haut. Il se pavane dans les salons. Il énumère ses « conquêtes. » Pour lui la virginité est une fleur qu'il se vante d'avoir cueillie ; pour lui — comme pour nombre d'hommes — la séduction est un t succès » galant et, au jeu de l'amour, une fille n'est qu'un hochet t
Cependant, la séduction est un fait grave, en soi ; la séduction est un acte criminel pour tout homme qui, dédaignant les sots préjugés du monde, écoute seulement la voix de sa conscience et qui, ne se laissant pas aveugler par l'égoïsme, jette un regard impartial sur la victime d'un séducteur.
Voyez cette jeune fille : die est au printemps de la vie. Ses joues empruntent le coforis des roses ; son regard céleste paraît appartenir à quelque chérubin ; son front candide reflète la pureté de son âme. Elle a seize ans : tout son être respire la grâce et la délicatesse ; et sa beauté a quelque chose de tendre qui semble appeler sur elle aide et protection.
Elle est pauvre, cette chaste enfant ; elle est ouvrière ; chaque jour elle sort seule pour aller à son travail et gagner honnêtement sa vie. JJn Don Juan de carrefour la voit et la remarque ; il la guette ; il la suit ; elle l'évite. Il s'attache à ses pas ; elle accélère sa marche et, craintive, elle s'enfuit vers le toit paternel.
Le séducteur ne se décourage pas ; il est habitué à ces premiers refus; il sait que les vierges s'alarment d'abord et se défendent; mais il connaît les. moyens de triompher, et il s'en flatte, le conquérant !
Il revient; il se poste le soir au coin d'une rue; il attend l'ouvrière. Il l'aborde ; il murmure des paroles amoureuses ; elle résiste encore. Lelende-
main, il écrit de tendres billets ; il fait maintes promesses fallacieuses. Plus tard il lui offre quelques cadeaux ; il prend, entre deux soupirs, les plus solennels engagements. Pour vaincre la résistance de la jeune fille, il lui promet de l'épouser, — sachant bien qu'il ne sera jamais son époux. — La vierge, abusée, finit par le croire ; elle se laisse éblouir par ces artifices ; puis, étourdie par ces obsessions, surprise par ces perfides manœuvres, trompée par ces paroles mensongères, elle succombe enfin ! Elle devient enceinte. Alors, son séducteur l'abandonne. C'en est fait : la voilà déshonorée { La voilà mise, avec son enfant, au ban de la société !
Voyons ! est-ce qu'il n'y a pas là un fait odieux? un attentat répréhensible ? un acte criminel ?..
« Celui qui corrompt l'innocence par un froid calcul, — a dit Laroohefoucauld, — est plus coupable que l'assassin qui frappe sa victime. »
Nous n'irons pas aussi loin que ce fougueux moraliste; nous ne # comparerons pas le séducteur à l'assassin ; mais nous dirons, avec toute l'énergie de notre conviction, que le libertin qui séduit une jeune fille honnête et l'abandonne ensuite, comme un traître, doit être assimilé à un malfaiteur.
Oui, nous ne craignons pas de le dire, en dépit de tous les mondains préjugés, il agit comme \FP malfaiteur, le débauché qui corrompt la jeunesse
et tend des embûches aune vierge !— Il agit comme un malfaiteur, l'homme qui ment et fait des dupes ! — Il agit comme un malfaiteur, l'homme qui emploie des manœuvres insidieuses pour tromper une jeune fille sans expérience ! — Il agit comme un malfaiteur, l'homme qui se sert de la contrainte, de la supercherie et de la ruse pour arracher un consentement ! — Il agit comme un malfaiteur, l'homme qui abuse de la confiance d'une enfant pour la déshonorer ! Et ce malfaiteur-là mérite, tout comme les autres, les honneurs de la police correctionnelle.
Quoi ! tous les jours, on condamne, pour délit de chasse, tel paysan qui tend des lacets, et Ton ne pourrait point condamner ces braconniers du libertinage qui tendent des pièges à l'innocence et font miroiter de trompeuses promesses !
On condamne celui qui « extorque » une signature, et l'on ne pourrait condamner ces fripons qui s'adressent à des mineures pour extorquer un consentement t
On condamne l'individu qui, voulant se faire remettre de l'argent, fait usage d'une « fausse qualité, » emploie des t manœuvres frauduleuses, » fait naîte| « l'espérance d'un événement chimérique, » er l'on ne pourrait condamner ces escrocs de l'hyménée qui séduisent leurs fiancées et qui les abandonnent, après s'être fait donner un trésor inestimable !
On condamne, pour abus de confiance, l'homme qui abuse d'un blanc-seing, et l'on ne pourrait condamner les misérables qui abusent de leur situation, de leur influence, de leur fortune et delà confiance qu'ils inspirent pour détourner h vertu d'une jeune fille et flétrir à jamais son honneur !
Dans une lettre récente, Alexandre Dumas prétend que « la virginité des filles est un capital. » — Selon lui, l'homme qui a séduit une vierge a volé un capital, et voici, à ce sujet, comment il s'exprime :
« Uae propriété et un capital doivent-ils être protégés par une loi ? Oui.
« L'honneui d'une fille est-il une propriété et sa virginité un capital ? Oui. — Propriété d'une telle importance, capital d'une telle valeur que quand cette propriété a été aliénée ou dérobée, que quand ce capital a été dispersé ou détruit, il n'y a rien» absolument rien, dans tout l'univers, qui puisse les remplacer
« Eh bien ! ce capital si important, si considé- . rable qu'aucun autre ne peut le remplacer — et qu'il peut en remplacer beaucoup d'autres — puisqu'il y a des hommes (que je suis loin de blâmer) qui aiment mieux épouser une fille très-honnête qu'une fille très-riche, ce capital si précieux, pour
les mères, les pères, les filles et les époux, que lorsqu'il n'est plus où il doit être, on se désespère, on rougit, on se bat, on se tue, on meurt sous toutes les formes ; ce capital, la loi le laisse à la disposition du premier venu, et répond : « Cela ne ¥ me regarde pas, » quand on vient se plaindre à elle lorsqu'on Ta dérobé. Elle ne l'assimile pas même à la valeur d'une pièce de vingt francs ou d'un pain de quatre livres I » — Ce qui revient à dire que la loi punit l'individu qui a volé un pain et qu'elle a tort de laisser impuni celui qui a volé le « capital » d'une jeune fille.
Nous sommes d'accord avec Alexandre Dumas lorsqu'il demande que la séduction — la séduction frauduleuse et dolosive — soit réprimée par la loi ; mais nous ne partageons pas tout-à-fait ses appréciations : à nos yeux, la séduction d'une vierge ne saurait être assimilée au vol d'un oapital.
Et d'abord, le célèbre académicien s'est servi d'un mot inexact : la virginité n'est pas, à propremeut parler, un capital. La virginité est l'état d'une personne innocente, qui a le cœur pur et ne connaît pas les plaisirs sensuels de la volupté. Or, il nous semble difficile de comparer l'état d'une personne à un capital î
Un capital a une valeur qui — en général — peut être appréciée en argent. Or, dans le système de M. Dumas, quelle serait la valeur de la virgi-
nité ? Le capital virginal aurait-il la même valeur, le même prix, pour toutes les femmes, pour tous les âges ?...
Un capital est essentiellement productif. Or, quels produits, quels bénéfices, quels intérêts doit procurer la virginité ? Doit-elle être plus productive à seize ans qu'à vingt-huit ?
Nous ne pouvons supposer que M. Dumas, en disant que « la virginité des filles est-an capital, » s'est rappelé le vers de Musset :
Ta fille est belle et vierge, et tout cela se vend t
Car là il s'agit de la virginité matérielle, qui, sur le marché de la débauche, peut être l'objet d'un honteux trafic. Si l'on disait, à ce titre, que la virgiçité, prise dans le sens restreint et physiologique du mot, est un capital, il faudrait admettre qu'une fille peut « spéculer, » comme tout capitaliste, avec son trésor et réclamer devant les tribunaux la valeur de son capital endommagé ! — Un tel résultat serait profondément immoral I
La virginité, — dans l'acception large et évangélique du mot, — n'est pas un capital : c'est une vertu. Nous aimons à croire que l'auteur de Y Homme-Femme l'a ainsi entendu, lorsqu'il a dit que rien, dans l'univers, ne pouvait remplacer la virginité perdue ; — mais, en disant cela, il a lui-même reconnu, sans y prendre garde, que la
virginité n'était pas un capital : car, un capital peut, ordinairement, être aliéné et remplacé par un capital de môme valeur ; et si, de l'aveu de M. Dumas, aucun capital ne peut remplacer la virginité, c'est précisément parce qu'elle est une vertu inaliénable.
Cette vertu procure à la jeune fille chaste, de la considération, de l'honneur, des avantages incontestables, — comme la probité en procure à l'honnête homme ; — mais la virginité a une valeur toute morale, et non point une valeur vénale, appréciable en argent. Aussi, lorsque la justice accorde à une fille séduite des dommages-intérêts, ce n'est pas, certes, pour effectuer le remboursement" d'un c capital dérobé » ; ce n'est pas pour payer le prix de la virginité, non ; c'est pour infliger au coupable une réparation civile et, en même temps, pour indemniser la victime du préjudice qui lui a été causé par les conséquences matérielles de la séduction et par l'atteinte portée à son honneur.
M. Alexandre Dumas, partant de cet aphorisme : « La virginité est un capital », prétend que le séducteur « dérobe » ce capital et doit être assimilé à un voleur, .1 ^ *«#
Il nous sembla, au point de vue moral et juridique, que la séduction ne peut être assimilée au vol. D'abord, la virginité, nous l'avons dit, ne
peut être comparée à un objet matériel, à une c pièce de 20 francs » ou à un c pain de 4 livres » ; puis, le voleur qui dérobe un objet, le soustrait frauduleusement à ïinsu du propriétaire. Le filou qui vole un pain, l'enlève et l'emporte sans le consentement du boulanger. Or, le séducteur ne dérobe pas un objet matériel, et il n'agit pointa Vinsu de la victime; d'ordinaire, il surprend le consentement de la jeune fille.
La séduction, entourée de manœuvres frauduleuses, qui, selon nous, devrait être considérée comme un délit, ne peut donc être comparée au vol ; elle peut être bien plutôt assimilée — juridiquement — à l'extorsion de signature, à l'escroquerie et, plus spécialement, à l'abus de confiance, à l'excitation des mineurs à la débauche.
Le séducteur, à notre avis, peut être comparé au fripon qui commet une extorsion de signature (i), parce que souvent il se sert de la force, de la violence morale, de la menace, de la contrainte pour arracher un consentement et faire signer, en quelque sorte, à une jeune fille l'acte qui doit la déshonorer.
Le séducteur ressemble à l'individu qui commet
(i) Art. 400 du C. pénal. — « Quiconque aura extorqué par force, violence ou contrainte, la signature ou la remise d'un écrit, d'un acte, d'un titre, d'une pièce quelconque contenant ou opérant obligation, disposition ou décharge, sera puni de la peine des travaux forcés à temps, etc. »
une escroquerie (1), pourquoi ? parce que lui aussi emploie des c manœuvres frauduleuses » pour tromper la femme qu'il convoite; parce que lui aussi prend souvent une c fausse qualité » — celle de fiancé, — pour escroquer la virginité d'une jeune fille, et qu'en se servant, avec fourberie, de la promesse de mariage, comme moyen de séduction, il fait naître t l'espérance d'un événement chimérique, » pour arriver à son but criminel.
Le séducteur commet surtout un abus de confiance (2) parce qu'il abuse, lui aussi, des « faiblesses » ou des c passions » des mineures, — parce qu'il abuse de la confiance qu'il a su inspirer pour faire commettre un acte qui compromet gravement la personne séduite !
(1) Art. 405. C. pén. — « Quiconque, soit en faisant usage de faux noms ou de fausses qualités, soit en employant des manceuvres frauduleuses pour persuader l'existence de fausses entreprises, d'un pouvoir ou d'un crédit imaginaire, ou pour faire naître l'espérance ou la crainte d'un succès, d'un accident ou de tout autre événement chimérique, se sera fait remettre ou délivrer des fonds, etc.... sera puni d'un emprisonnement d'un an au moins et de cinq ans au plus, et d'une amende de 50 francs au moins et de 3,000 francs au plus. »
(2) Art. 406. — • Quiconque aura abusé des besoins, .des faiblesses ou des passions d'un mineur, pour lui faire souscrire, à son préjudice, des obligations, quittances, décharges pour prêt d'argent ou de choses mobilières, ou d'effets de commerce, etc.... sera puni d'un emprisonnement de deux mois au moins, de deux ans au plus, et d'uue amende, etc. *
Eh bien ! dous le demandons maintenant, estce aller trop loin que de considérer la séduction .des jeunes filles comme un délit ?
Comment ! si la loi elle-même punit de l'emprisonnement l'individu qui abuse des faiblesses ou des passions des mineurs pour leur faire souscrire un engagement préjudiciable , la loi ne doitelle pas — à bien plus forte raison — punir le séducteur qui abuse des faiblesses ou des passions de la jeunesse pour faire accomplir un acte autrement grave qu'un effet de commerce !
Un mineur, abusé, souscrit un billet de 50 ou 200 francs au profit d'un fripon ; le mineur consent, — lemarquez-le, — mais on le -trompe, on surprend son consentement. Il y a là un abus de confiance, aux termes d& l'article 406 ; il y a un délit, — cependant le préjudice est bien minime pour le mineur, bien minime pour sa famille, bjen minime pour la société, et, quel que soit le dommage pécuniaire, la victime d'un tel délit n'est jamais déshonorée !
Mais s'il s'agit d'une jeune fille mineure, abusée, trompée, séduite par un libertin, quelle différence ! Est-ce qu'il n'y a pas là un abus de confiance beaucoup plus désastreux? Est-ce qu'il n'y a pas un acte beaucoup plus répréhensible et un délit beaucoup plus grave, dans ses conséquences ?
Les conséquences de la séduction ? mais elles sont terribles î Après un tel attentat, — lorsqu'il est connu, lorsqu'il est publié par le séducteur lui-même —on voit souvent des séducteurs fanfarons, — la jeune fille est flétrie et méprisée ; elle a perdu cette auréole de pureté qui rayonnait sur son front virginal ; elle a perdu son honneur. Perfidement délaissée par celui qui lui avait promis le mariage, elle ne peut guère songer à trouver un jeune homme qui consente à l'épouser : elle semble condamnée alors au célibat forcé. Souvent la malheureuse fille est chassée de la maison où elle était placée. Peut-être trouvera-t-elle un asile au foyer paternel ? Mais, après cette infortune, son père est dans un cruel abattement, et sa mère, qui l'avait entourée de tant de soins, est plongée dans une douleur poignante !
Si elle est orpheline, la victime de la séduction reste souvent seule, avec toutes les douleurs et toutes les charges de la maternité. Alors, que vat-elle devenir ? Tantôt, dans un accès de désespoir, elle songe à en finir avec la vie, et elle allume, d'une main fiévreuse, le mortel réchaud ! — Tantôt elle roule dans les abîmes de la misère et va mendier son pain à la porte de la Prostitution I Tantôt, se voyant s^ans ressources, elle se Jivre au vol, et va échouer dans le préau d'une prison ! — Tantôt, elle forme le criminel projet de donner la mort au petit être qu'elle porte dans son sein et
elle l'étouffé, au premier cri î — Ou bien, si elle a du courage, si elle lutte contre l'adversité, si elle surmonte sa détresse, elle élève elle-même son enfant ; elle le « reconnaît ; » alors elle lui donne son nom, — ne pouvant lui donner le nom du père. Mais que de peines I Que de sanglots I Que de labeurs, alors surtout qu'elle est abandonnée I
L'enfant grandit, mais c'est un enfant naturel ! On le flétrit. Pourquoi î II n'est pourtant pas coupable, lui ! N'importe î II doit subir le fardeau d'une existence qu'il n'a pas demandée. Il doit supporter les affronts dont on le force à rougir. On imprime sur son visage une tache indélébile ; on lui reproche, quoi? son acte de naissance ! Sa mère était une fille ; son père était un lâche. Cela suffit, aux yeux du monde, pour le couvrir d'infamie!
Si la mère, infortunée, n'a pas assez de courage pour le « reconnaître » et l'élever , elle l'abandonne ; elle le laisse sur le pavé ; il devient alors un enfant trouvé ! Il tombe dans les bras de l'Assistance publique ; il est à la charge de la société.
On l'élève — Dieu sait- comme t — et quand il a grandi, que devient-il, le malheureux enfant ? Il est « né de père et de mère inconnus ; » il se trouve isolé , sans appui , sans soutien dans le monde. Pas un père pour le guider ! Pas une mère pour le chérir ! Pas une sœur ! Pas un parent ! Pas un ami ! Pas de foyer domestique ! Kien ! Vœ soli :
la solitude, comme la misère, est mauvaise conseillère ; et bien souvent le pauvre orphelin va grossir le nombre des parias modernes.
Tous ces enfants abandonnés — et ils forment une légion — au lieu de blâmer la faute de leurs parents, la faute de leur père surtout, se plaisent à accuser le Gouvernement ; ils prennent la société pour une marâtre, sans cœur et sans entrailles ; ils s'insurgent contre elle. Oui, ce sont ces malheureux qui, d'ordinaire, s'enrôlent sous le drapeau des socialistes tapageurs ; ce sont ces êtres déclassés qui, privés de religion, de propriété, de famille, brûlent de démolir radicalement l'édifice social ; ce sont eux qui, dénués de tout, d'honneur et d'argent, se vautrent dans la fange du vice ou du crime, et peuplent, suivant le sexe, les bagnes ou les lupanars!...
Voilà les conséquences ordinaires de la séduction ! Et certes, si l'on se place au point de vue moral, au point de vue juridique, au point de vue social, et si l'on considère toute l'étendue du mal causé par le séducteur, soit à la femme et à l'enfant, soit à la famille de la victime, soit à la société même, on demeure profondément convaincu qu'il y a, dans le fait de la séduction frauduleuse ou dolosive, un délit cent fois plus grave qu'une banale escroquerie ou qu'un simple abus de confiance !
Eh bien ! malgré la gravité d'un tel acte, mal-
gré la portée désastreuse des conséquences, la loi pénale, depuis quatre-vingts ans, ne réprime plus la séduction, et la loi civile déclare aux séducteurs qu'ils ne sont pas responsables de leur .paternité!
Qu'en résulte-t-il? les séducteurs abondent et, avec eux, tous les maux qu'enfante naturellement la séduction.
En voulez-vous la preuve ? Parcourez les statistiques : les chiffres sont éloquents.
Depuis trente ou quarante années, les suicides ont augmenté dans des proportions inquiétantes : chaque jour, la presse nous parle de ces pauvres filles délaissées, qui cherchent un suprême remède dans l'asphyxie, ou qui se jettent dans un fleuve pour mettre un terme à tous les tourments qu'un séducteur leur a légués !
En 1839, le nombre des suicides était de 2,747 ; -en 1849, de 3,583 ; — en 1859, de 3,899 ; - en 1869, de 5,114. Ces chiffres sont consignés dans les statistiques officielles (1).
Le nombre des femmes qui se livrent à la prostitution est considérable ; or, parmi les prostituées, combien de filles ont commencé par être séduites puis abandonnées ?
(1) Statistique de la France, par Maurice Block. Paris, 1878, tome K, p. i64.
Déjà, en 1837, Parent-Duchâtelet, recherchant les causes principales de la prostitution, trouvait que, sur un groupe de 5,183 Mes, • exerçant » à Paris, 1,441 s'étaient livrées à cet infâme métier, à la suite d'un dénûment absolu ; — 289, d'abord domestiques, avaient été séduites et chassées par leurs maîtres ; — 280 étaient venues de province à Paris pour s'y cacher ou faire leurs couches , — 404 avaient été amenées à Paris, puis abandonnées par leurs amants ; — 1,425 enfin étaient des t concubines délaissées (1). »
Depuis 1837, le nombre des prostituées augmente sans cesse : on peut s'en convaincre sans feuilleter les annales de la statistique ; il suffit de jeter un coup d'œil, le soir, sur nos boulevards et nos places publiques, pour voir jusqu'où s'étend aujourd'hui la phalange de la prostitution t
Si, en s'éloignant des maisons de débauche, on franchit le seuil des prisons, quelles pénibles réflexions se présentent à la pensée !
Que de filles sont entrées dans le chemin du crime, après avoir été détournées par un séducteur ! Ecoutez et méditez ce qu'a dit M lle J. Mallet (2), qui a parcouru les prisons de femmes
(1) Parent-Duchàtelet. — De la prostitution dans la ville de Paris, tome I», p. 100.
(2) Les Femmes en prison, p. iiO et suiv.
pour faire, dans ces tristes demeures, des études de philosophie sociale :
c Quand les victimes de ces odieuses spéculations se voient abandonnées et flétries ; quand leurs séducteurs ne sont plus là pour les soutenir et fournir à tous leurs besoins, la paresse et les habitudes du luxe qu'elles ont contractées ne servent qu'à les pousser plus avant dans l'abîme, et de vicieuses qu'elles étaient, presque toujours, elles devieonent criminelles.
c Celles qui sont entièrement dégradées, chez lesquelles toute droiture de cœur est éteinte et qu'une première condamnation n'a pu intimider, s'attachent à faire payer à la société le mépris dont elle les couvre. Aussi n'est-ce qu'à de rares intervalles que nous les voyons reparaître pour quelques moments dans le monde, où une nouvelle condamnation les reconduit bientôt sous les verrous.
c II en est cependant chez lesquelles le vice et même le crime n'ont pas étouffé le remords, et qui ont conservé le sentiment de la position qu'elles auraient pu se faire, si elles ne s'étaient point écartées de leur devoir. Celles-ci ne parlent de leur passé qu'en versant d'abondantes larmes, et en maudissant avec énergie les personnes qui les ont perdues. »
« Dans le quartier des femmes, l'homme cons*
ciencieux, en contemplant tant déjeunes filles dont les joues creuses portent l'empreinte de la lutte, de la souffrance, de la misère et du vice, doit sentir la rougeur lui monter au front et le remords lui serrer le cœur, car il se dira : Voilà nos victimes !
t C'est un tout autre sentiment qu'éprouve la femme vertueuse à leur aspect, c'est plus que de la tristesse, c'est de la pitié ; car elle sait, elle, que si la femme reçut en partage la grâce et la beauté, elle reçut aussi un cœur qui se laisse facilement émouvoir, et plus souvent encore dominer, un cœur rempli souvent d'un dévouement sans bornes, source immense dans laquelle l'homme se plaît à puiser pour n'y laisser qu'amertume et regrets, où à côté d'une vertu héroïque se trouvent mille faiblesses. Elle sait encore que la femme dont on pourrait résumer la vie par ce seul mot : douleur ! éprouve d'autant plus un besoin d'affection qu'elle est plus faible et que, bien souvent, dans celui qui doit la conduire à sa perte elle avait cru trouver un appui. »
Et celle qui a écrit ces lignes conclut en disant: « II est de fait qu'il n'est pas une seule femme qui ne soit arrivée au crime par la séduction. »
Maintenant, que dit la statistique ?
Dans les prisons départementales seulement, il y avait, en 1861 3,703 femmes.
En 1869 4,116 -
Dans les pénitenciers, il y avait :
En 1856 591 jeunes filles.
En 1868 1,619 —
C'est-à-dire que le nombre des jeunes détenues a triplé (1).
Ce n'est pas tout ! Que de filles criminelles sont envoyées dans les maisons centrales, aux travaux forcés! L'infanticide est devenu, en France, le drame ordinaire des Cours d'assises. A toutes les sessions, on voit sur ces lugubres bancs des filles mères, — abandonnées de leurs séducteurs, — qui ont tué leur enfant. Parfois, il se mêle à ce monstrueux assassinat des circonstances épouvantables. On voit des filles qui, dans la furie du désespoir ou de la colère, brûlent un petit être tout palpitant de vie ; on voit des mères dénaturées qui enterrent tout vif un pauvre enfant et qui piétinent sur ses membres fragiles I En face de telles horreurs, le jury est sévère ; alors, généralement, il n'admet pas les circonstances atténuantes (2). Mais, dans les cas ordinaires, lorsque les accusées n'ont pas employé des moyens atroces, la justice est d'une indulgence extrême ; ces mères criminelles sont condamnées au minimum de la peine.
(1) Statistique de la France, t. I c % p. 176.
(2) En 1875, plusieurs condamnations à mort ont été prononcées pour crime d'infanticide, notamment par la Cour d'assises du Nord et celle du Morbihan.
— Parfois même les jurés acquittent de pauvres filles manifestement coupables, pourquoi ? parce qu'ils ont pitié d'elles, et surtout parce qu'ils savent qu'un vrai coupable — le séducteur — reste toujours impuni.
Depuis le commencement du siècle, — c'est-àdire depuis que la séduction n'est plus réprimée par la loi, depuis que la recherche de la paternité est interdite, — le nombre des infanticides, jugés en Cours d'assises, n'a cessé de s'accroître :
De 1826 à 1853, ce nombre a été de 3,671 (en moyenne 131 par an).
De 1854 à 1870, il a été de 3,437 (en moyenne 203 par an).
Mais il ne s'agit là, notez-le bien, que des infanticides jugés par les Cours d'assises. Les cas constatés sont beaucoup plus nombreux. En moyenne, sur 100 cas d'infanticide parvenus à la connaissance de l'autorité judiciaire, 32 seulement des crimes donnent lieu à poursuite, soit parce que l'auteur est incQnnu, soit parce que les magistrats ne peuvent recueillir les preuves suffisantes de culpabilité.
De 1854 à 1870, il y a eu 10,841 infanticides constatés — en moyenne 637 par an (1). — Mais combien de ces forfaits ont échappé aux yeux de la police j udiciaire ! . . .
(i) Statistique de la France, 1. 1«, p. 315. «16.
On a remarqué que le nombre des infanticides avait surtout augmenté depuis la suppression des tours. L'œuvre des tours a été supprimée, il y a quelques années, et remplacée par des secours aux filles-mères — secours bien modiques, — et par le placement des enfants chez des nourrices mercenaires.
Voici ce que dit, à ce propos, le docteur Brochard dans un ouvrage récemment publié :
« L'économie était évidente, personne ne pouvait la nier ; mais le moraliste et le médecin se demandèrent ce que devenaient les enfants qui n'étaient plus exposés. Fermer le tour, disaientils, n'est pas une solution, mais un refoulement qui doit se traduire en crimes. Il est impossible que les avortements et les infanticides ne soient pas plus nombreux.
« On étouffa ces voix comme on étouffe toute vérité qui gêne. Le dépôt secret fut remplacé par une présentation à un délégué, chargé de faire une enquête, de prendre les noms qu'une mère coupable ou malheureuse avait t^nt d'intérêt à cacher. L'administration, ce me semble, eût été plus prévoyante, plus humaine surtout, si en fermant les tours, elle eût fait griller les égoûts qui en sont devenus partout les tristes succursales (1) ! »
(i) D r Brochard. — La vérité sur les enfants trouvés.
Depuis 1870, le nombre des avortements et des infanticides n'a cessé d'augmenter.
Quant au nombre des enfants naturels il a augmenté, depuis le commencement de ce siècle, dans des proportions effroyables ; il se chiffre, chaque année, par dizaines de mille I
En 1801, on comptait 41,635 naissances d'enfants naturels ;
En 1811." 56,533
En 1821 68,247
En 1846 68,868
En 1870 70,415
Et si Ton compare le nombre des naissances naturelles à celui des naissances légitimes, on arrive aux proportions suivantes (1) :
• En 1801, le rapport des naissances naturelles
aux .naissances légitimes était de 4,82 0/0
En 1811 6,41
En 1821 7,54
En 1846 '. 7,74
En 1870 8,06
Aujourd'hui, en France, sur un million de naissances annuelles, il naît, en moyenne, 75,000 enfants naturels. 1/3 est reconnu par la mère; 1/14 seulement par le père. Les autres sont abandonnés.
Donc, la séduction et le libertinage jettent,
(1) Statistique de la France, t. I er , p. 65.
chaque année, sur le territoire français, JfcO,< enfants trouvés !
Ces enfants, pour la plupart, sont recueillis par les mains administratives de l'Assistance publique. Mais il existe cei tains vices dans les rouages de cette administration; nous ne pouvons tous les énumérer ici, mais on peut lire, à ce sujet, le livre du docteur Brochard que nous citions tout à l'heure : La vérité sur les enfants trouvés.
Après avoir signalé les abus et les crimes provenant, suivant lui, de la suppression des tours, l'auteur flétrit les coupables manœuvres des t meneuses », qui se chargent de placer les nourrices ou les enfants, et les marchés honteux qui, parfois, ont pour but la disparition d'un petit être devenu gênant ou importun.
M. Brochard conclut des nombreux faits qu'il a pu observer, qu'il faut introduire dans l'administration des Enfants trouvés les modifications suivantes :
'1° Rétablir le tour— ou admettre la recherche de la paternité ;
2° Modifier le système actuel des secours aux filles-mères ;
3° Rendre le service des enfants trouvés aux administrations des Hospices ;
4° Remplacer, dans ce service, les inspections administratives par des inspections médicales.
Quand tous ces enfants naturels ne sont plus assistés et qu'ils sont lancés dans la vie sociale, en général, que deviennent-ils? Hélas ! nous le savons. Si Ton consulte les dernières statistiques de la justice criminelle en France, on voit que les enfants illégitimes fournissent un large contingent à la légion des scélérats ; et, finalement, on demeure pénétré d'une affligeante vérité : les enfants trouvés font des hommes perdus I
Voilà des faits ! voilà des chiffres ! ils parlent haut. Cette éloquence de la Statistique nous émeut et, en présence de tels résultats, à la vue de tels ravages* nous ne trouvons qu'un mot pour exprimer notre pensée : C'est effrayant !
Oui, c'est effrayant ! Car si le nombre des attentats aux mœurs, des suicides, des prostituées, des avortements, des infanticides, des enfants naturels continue à s'élever, chaque année, dans de semblables proportions, la société finira par être absolument gangrenée ; et bientôt tous ses membres seront atteints par la corruption du vice ou du crime !
Si maintenant, en face des conséquences désastreuses de la séduction, il se trouve, en France, des Pangloss pensant que « tout est pour le mieux » ; s'il se rencontre des naïfs croyant « qu'il n'y a rien à faire », libre à eux ! Qu'ils se croisent les bras et assistent, en souriant, à la
dissolution des mœurs privées et des mœurs publiques !
Pour nous, à la vue d'une calamité que M. Legouvé a appelée un « cancer » social, nous pensons qu'il faut, — par divers moyens — s'efforcer d'arrêter le mal, et que le législateur, dans la sphère qui lui est propre, doit protéger autant que possible les jeunes filles et les enfants, touchantes victimes de la séduction !
La femme, la jeune fille surtout, doit être respectée ; le respect de la femme est un des fondements de l'ordre social. — Montesquieu a dit :
« Il y a tant d'imperfections attachées à la perte de la vertu chez les femmes, toute leur âme en est si fort dégradée, ce point principal ôlé en fait tomber tant d'autres, que Ton peut regarder, dans un état populaire, l'incontinence publique comme le dernier des malheurs et la certitude d'un changement dans la constitution. »
Dans toutes les nations, assurément, il y a des attentats aux mœurs, des infanticides, des enfants naturels et des prostituées ; il y en aura même toujours, quoi qu'on fasse, car aucune loi humaine ne sera assez puissante pour déraciner complètement le germe des passions ; il faut en être convaincu. Mais , che& les peuples qui ont le
sentiment d'une saine religion, chez les peuples où la masse des citoyens a le culte du devoir et de la probité, chez les peuples où les lois, justement sévères, sont d'accord avec la morale, la part du vice est plus restreinte ; le fléau de la débauche ne fait pas, chaque année, des ravages progressifs et ne s'étend pas insensiblement, comme une lèpre, sur toutes les couches sociales !
Dans toutes les contrées il y a des séducteurs, mais il est des pays où la femme — en général — est beaucoup plus respectée que chez d'autres.
On parle fréquemment du sentiment délicat qui, en Angleterre, en Amérique et ailleurs, assure le respect et la protection des hommes à une femme qui se promène ou voyage seule ; il ne faut point s'étonner de cette délicatesse : dans ces pays, la femme est placée sous l'égide des magistrats, sous la sauvegarde des citoyens, et la loi donne aux familles des garanties contre la séduction. Aussi, les jeunes filles jouissent d'une grande liberté, et les hommes ne songent point à en abuser. Il est rare, très-rare, en Amérique ou en Angleterre, qu'une jeune fille seule soit en bulle aux obsessions d'un séducteur, et si, par hasard une personne honnête est victime d'une séduction, le coupable est bafoué par ses concitoyens. En Amérique, notamment dans la Nouvelle- Ecosse, lorsqu'une jeune fille a été séduite puis abandonnée, on considère le séducteur comme un
traître ; on le méprise. Et si la victime se venge sur celui qui Ta trahie, elle est appuyée par l'opinion ; parfois même elle est portée en triomphe (1).
Dernièrement, un colonel de l'armée anglaise, se trouvant seul dans un wagon avec une jeune fille, miss Dickenson, tenta de la séduire assez brutalement. Cet outrage à la vertu féminine souleva, dans toute l'Angleterre, une vive indignation. Le colonel fut condamné non-seulement par la justice de son pays, mais encore par le tribunal de l'opinion publique. — En France, si un militaire trop ardent tentait de séduire une jeune fille, restée seule avec lui, on excuserait très- volontiers cette blâmable tentative et l'on ferait sans doute de gauloises plaisanteries sur l'éclat séduisant du pantalon rouge.
En Allemagne, que se passe-t-il ? Là aussi les jeunes filles ont une certaine liberté d'allure et les hommes .— en général — sont pleins d'égards pour elles. Loin de nous l'idée de prétendre que tous les Allemands sont vertueux! La <r chasle Germanie», depuis quelque ternes surtout, subit une influence corruptrice qui atteint la pureté légendaire de ses mœurs. — Pourquoi ? peut-être à cause des doctrines matérialistes qui s'y répandent. — Quoi qu'il en soit, il nous paraît certain qu'au-
(i) Voir Le Droit des femmes, p. 37 et suiv.
jourdhui, au-delà du Rhin, la femme, — la jeune fille surtout, — est plus respectée qu'en France. Chez nous, les hommes veulent vite arriver aux dernières faveurs ; en Allemagne, ils ont plus de réserve ou plus de retenue.
Voici un trait de mœurs emprunté à un livre qui a, en ce moment, un vif succès, — nous voulons parler du Voyage au Pays des Milliards : c Les cochers de Berlin, dit M. Tissot, ont le tempérament amoureux. Un jour, l'un d'eux charge, à l'arrivée d'un train, une jeune et jolie étrangère qui lui jette une adresse, d'un accent mal assuré. La voiture se met en marche, traverse un faubourg, pénètre dans une forêt, le Thiergarten, et s'y enfonce toujours davantage. La jeune voyageuse ne comprend rien à cette grande ville qui lui paraît beaucoup trop ornée de promenades et d'ombrages luxuriants. Tout à coup la voiture s'arrête ; le cocher descend de son siège, attache ses chevaux à un arbre, ouvre la portière et offre à la jeune dame son bras pour l'accompagner dans les bosquets. — Au secours ! crie la victime. — Ne criez pas, dit poliment le cocher, je n'ai pas l'intention de vous faire du mal; mais comme vous me plaisez, je désire obtenir de vous un baiser, pas davantage ! — Il fallut bien s'exécuter. Le baiser reçu, le cocher remonte sur son siège et conduit consciencieusement la jeune fille à son
adresse. » — En une telle occurrence, qu'aurait fait un automédon gaulois ?
La France est assurément un des pays civilisés où Ton protège le moins la faiblesse du sexe, t Avant tout, — dit un écrivain, qui a voyagé dans les Deux-Mondes (1), — il faut se débarrasser de ce vieux préjugé, que le Français est de tous les peuples celui qui aime et respecte le plus les femmes. Il est poli, c'est vrai ; il leur cède volontiers le pas ; il leur, donne le bras pour passer du salon dans la salle à manger et vice versa ; il les salue profondément, il tient son chapeau à la main en leur parlant ; il ira même assez volontiers chercher des fleurs, des gants, une lorgnette ; il se mettra au second rang dans la loge, et fera tbutes les grimaces que l'usage du monde a rendues nécessaires ; mais pour leur sacrifier ses goûts, ses plaisirs ou pour leur parler de choses sérieuses, non ! »
Le Français est rempli de belles et brillantes qualités, il est actif, par exemple , spirituel, courageux ; mais il a ses défauts, il faut bien le reconnaître : il est fort léger, notamment en matière d'amour et de séduction, de mariage et d'adultère. Loin de sacrifier aux femmes ses goûts et ses plaisirs, ce sont les femmes qu'il sacrifie volontiers à ses plaisirs ou à ses vices I — La vieille
(i) Alfred Assollant. Le droit des femmes, p. 5.
« chevalerie • française dégénéra en galanterie, pendant les derniers siècles ; et aujourd'hui la galanterie dégénère en libertinage.
Jadis, la séduction n'appartenait guère qu'aux habitudes des seigneurs et des gentilshommes ; elle s'ebt propagée peu à peu dans tous les rangs de la société, — si bien qu'en France, au temps où nous vivons, la femme n'est pas honorée, protégée, respectée comme elle devrait l'être. Chez nous, une femme qui sort seule, le soir, est exposée à tous les dangers, à toutes les obsessions, à tous les outrages. Aucune mère, à moins d'y être forcée par une nécessité absolue, n'ose — même en plein jour — confier sa fille à la foi publique, tant elle redoute les séducteurs !
Les jeunes filles riches mènent une sorte d'existence monastique ; elles restent cloîtrées dans la maison paternelle, et, contrairement à ce qui se passe en Angleterre ou en Amérique, elles ne sortent jamais seules, même pour traverser une rue!
Les jeunes filles pauvres, qui travaillent pour vivre et sont obligées de sortir sans leurs parent?, sont exposées, elles, à toutes les embûches des libertins ; et il en est peu qui arrivent à leur majorité sans avoir écouté les flatteries de la séduction ou subi les assauts de la débauche !
Cette façon, non pas chevaleresque, mais cavalière de traiter les filles est passée dans nos mœurs ;
et, en vérité, il est bien gaulois ce proverbe : « Le coq est lâché, gardez vos poules. » C'est au coq d'attaquer, aux poules de se défendre ! Tant pis pour celles qui se laissent terrasser par l'assaut masculin (
La séduction ? quoi de plus naturel ! dit-on. Respecter une femme ? fi ! ce serait méconnaître ses charmes ! Ne pas la séduire ? mais ce serait lui faire croire qu'elle n'est pas séduisante ! On la séduit — pour s'amuser ; on l'abandonne — pour s'en débarrasser. Le duc de Richelieu a fait école : aujourd'hui, à tous les étages de la société, on* cultive volontiers cette manière d'amour que Ghamfort — un peu réaliste — a si crûment qualifiée. Mais est-ce bien là de l'amour ? Non. Comme l'a fort bien dit Alexandre Dumas, t il n'y a pas l'ombre d'amour dans ces rapprochements particuliers. Il y a de la jeunesse, du tempérament, de la curiosité, de l'ennui, de l'amour du plaisir, du libertinage, de l'occasion, et par-dessus tout cela, le plus puissant argument, le plus redoutable auxiliaire : l'impunité pour l'homme ! Quant à l'amour, il n'a qu'une forme : il épouse