‹ La SeineChapitre 59 sur 96 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Pendant toute la durée de l'âge do pierre, la tourbe n'a pu se déposer au fond des vallées, puisque les crues de tous les cours d'eau étaient violentes et limoneuses. — Mode de remplissage du dernier des grands lits, — avec du gravier ou du limon dans les terrains imperméables, — avec de la tourbe dans les terrains perméables : — preuve de la \iolence des pluies dans l'âge de pierre. — Relation entre les dépôts tourbeux et les autres dépôts charbonneux.

52. Maintenant reportons-nous à de longues années en arrière. H est bien ivmi.,,,1 tu„i. i, i,,,,, clair que les grands cours d'eau de l'âge de pierre, que j'ai cherché à décrire, graiuts cours #&« n'ont jamais pu produire de tourbes au fond des vallées du bassin de la Seine,

J 1 1 ' ] ii(;f de pierre .

puisque leurs eaux étaient non seulement limoneuses, mais encore assez violentes ln tourbc

h»' s'esl pas déposée

pour remanier les sables et les cailloux de leurs lits. » rond des «ailées.

C'est donc après l'achèvement du travail d'abaissement des lits, lorsque le climat s'est adouci, lorsque les fleuves immenses qui roulaient dans les vallées sont devenus des ruisseaux, en un mot quand certains cours d'eau sont devenus assez tranquilles pour ne plus entraîner même du limon, que la tourbe a commencé à tapisser le fond des vallées de ces cours d'eau.

Les pentes cl les plateaux du Morvan étaient peut-être marécageux et tourbeux longtemps avant celte époque; peut-être même l'étaient-ils avant l'âge de pierre: mais, jusqu'ici, on n'a rien trouvé dans ces marais qui fût de nature à faire connaître leur âge.

Les fonds des petites vallées n'ont jamais été tourbeux clans les terrains imperméables du lias, de la craie inférieure, etc. On a vu, dans les diagrammes qui précèdent, combien les eaux qui ruissellent dans ces terrains sont violentes et limoneuses. L'âge des tourbes n'a pas existé pour le Serein, l'Armançon, la Cure, etc.

Il est bien certain aussi que quelques rivières très tourbeuses aujourd'hui, la Somme et la Vanne, par exemple, ne l'étaient pas pendant l'ère des grands cours d'eau, puisqu'alors elles roulaient du sable et des cailloux (5')). Il en élail de même de l'Orge : à l'époque où se déposaient les limons grossiers (pion voit derrière la gare du chemin de fer d'Orléans, à Savigny, les tourbes du parc de M " la maréchale Davout n'existaient certainement pas.

Mais il peut y avoir quelque incertitude, au point de vue stratigraphique , pour quelques petites rivières de la Beauce ou de la Champagne, à versants tellement perméables qu'il semble que jamais leurs crues n'ont pu être bien vio-

La SiiiMi. 18

le l'âge de p

UTIT.

lentes. Telles sont l'Essonne, la Somme-Soude et quelques autres ruisseaux des terrains miocènes et de In craie blanche. On verra plus loin comment j'ai cherché à résoudre la question par la paléontologie. Même dans ces petits cours d'eau à versants si perméables, la tourbe n'a pu se produire.

Les ossements de Sevran, décrits par Cuvier, ont été trouvés dans un sable noirâtre, qui était un commencement de tourbière. J'ai fait voir (*26) que ces ossements se sont déposés sur le bord d'un grand marais qui couvrait Loute la plaine Saint-Denis, mais n'était pas tourbeux.

Nous pouvons nous rendre compte maintenant des conditions dans lesquelles les cours d'eau ont rempli le dernier de leurs grands lits de l'âge de pierre, tantôt avec du gravier et du limon, tantôt avec de la tourbe. Mais je dois démontrer d'abord qu'il y a eu transition brusque d'un régime à l'autre, c'est-à-dire que les grands cours d'eau de l'âge de pierre sont devenus tout à coup les petites rivières que nous voyons couler de nos jours.

Pl.eUït,s 53. Les dépôts tourbeux des terrains perméables du bassin de la Seine et de

",. . la Picardie sont, suivant moi, une des preuves les plus fortes de la rapide dimi-

la brusque diminution 11 1

du débit nution du débit des cours d'eau à la fin de l'âge de pierre.

ilfs cours d'eau

a ia lin En elfet, ces dépôts occupent le dernier des grands lits du cours d'eau; si le

changement de régime avait été lent, c'est-à-dire si le grand cours d'eau, qui était assez puissant pour déplacer du sable et du gravier, et qui, par conséquent, roulait en temps de crue des eaux limoneuses, avait diminué graduellement de puissance et était devenu peu à peu le petit ruisseau des temps modernes, il n'aurait pas rempli l'excès de largeur de son lit avec de la tourbe, mais d'abord avec du gravier, puis ensuite avec du limon.

J'ai eu occasion, dans ces derniers temps, de faire ouvrir à Chigy une belle coupe des bords des marais de la Vanne; afin de montrer comment les choses se sont passées, on a gravé cette coupe à grande échelle (planche n° 7).

Le gravier de fond, de l'ancien lit de l'âge de pierre, se voit très nettement sur la ligne ABGDEFGHIKL. L'ancienne berge ABGDE, surtout, est très bien dessinée.

On voit qu'en abaissant son lit le cours d'eau ancien l'a d'abord remblayé tumultueusement du côté de la berge ABGDE avec du limon, tantôt de couleur ocreuse, comme celui qu'on voit encore sur les plateaux tertiaires qui couronnent la craie de chaque côté de la vallée, tantôt blanc et formé de détritus de craie.

Puis il est arrivé un moment où les eaux ont cessé d'être violentes, car, à partir d'une deuxième berge MN, non inoins nettement dessinée que la première, le remplissage (\i\ lit se fait, non plus avec du limon, mais avec de la tourbe. L'eau était donc devenue tranquille, et, par conséquent, le climat s'était modifié de telle sorte que les eaux pluviales ne ruisselaient plus à la surface du sol

et arrivaient dans le lit en passant, comme aujourd'hui, parles sources; déplus, leur régime devait être peu différent de celui des pluies actuelles, car nous savons que, dans les pluies tout à fait extraordinaires, les sources de la Vanne se troublent. Si les pluies extraordinaires de nos jours avaient été les pluies normales de l'âge de pierre à cette époque de transition, les eaux pluviales, même en passant par les sources, seraient sorties troubles, et la tourbe ne se serait pas produite.

C'est ce qu'on voit très bien sur la coupe, car, entre les graviers et la tourbe de G en K, on remarque une couche de vase grise. En cessant d'être violente, la Vanne a donc été limoneuse pendant un temps suffisant pour déposer cette couche de vase, et pendant tout ce temps elle n'a pas produit de tourbe.

M. le vicomte d'Archiac a constaté le même fait; toutes les tourbières du département de l'Aisne reposent sur une couche de vase^'.

La tourbe a donc commencé à se produire à la suite d'un changement subit de climat, et, quand ce changement a eu lieu, le lit de la Vanne avait encore 1 160 mètres de largeur à Cbigy, comme ma coupe le fait voir. Le débit de la rivière est tombé brusquement au débit actuel, et le régime moderne des pluies s'est établi vers cette époque. Par conséquent, la rivière aurait pu se contenter, comme aujourd'hui, d'un lit de 1 1 mètres de largeur; le petit volume de ces eaux limpides s'est donc étalé au fond d'un lit cent fois trop large. Alors la tourbe s'est développée dans ces eaux claires et sans violence, c'est-à-dire dans les meilleures conditions possibles, et le marais de la Vanne s'est établi.

Le dépôt de limon rouge, mêlé de petits cailloux, qui forme aujourd'hui la couche superficielle de terre végétale au bord du marais et passe par-dessus la tourbe en certains points, a été entraîné , dans les terrains modernes, du sommet des plateaux au fond de la vallée. Quoique la craie du bassin de la Vanne soit tellement fissurée et perméable, que les eaux pluviales passent presque toujours entièrement par les sources pour se rendre au thalweg, il survient cependant, de temps en temps, des averses assez fortes pour que les eaux pluviales ruissellent à la surface du sol. Le limon rouge des plateaux est alors entraîné en quantité appréciable. 11 n'en était pas ainsi à 1 époque où la tourbe s'est formée dans cette vallée.

On sait qu'avant l'invasion romaine la France était couverte d'épaisses forêts, et, quoique la craie blanche soit peu propre à la végétation sylvestre, il est à croire que le sol de la Champagne était tapissé de broussailles. Les bois et les broussailles sont l'obstacle le plus puissant qu'il soit possible d'opposer au ravinement du sol parles eaux pluviales. 11 paraît certain qu'à l'origine de l'âge i\r> tourbes cet obstacle existait, et que le limon rouge des plateaux n'était point emporté au fond des vallées.

(l) Statistique géologique de /' lime.

Dans l'âge de la pierre polie, la tourbe a donc pu se développer sans obstacle an fond des vallées des terrains perméables. Plus tard, le déboisement, en favorisaut le ravinement des terres, a été un premier temps d'arrêt dans la production des tourbes.

Dans les temps modernes, l'assainissement du fond des vallées a paralysé presque entièrement cette production. Mais ce n'est pas là une véritable révolution géologique; si le travail de l'homme était suspendu, la nature reprendrait bien vite ses droits, et la tourbe se produirait, par-dessus la couche de limon rouge, dans toutes les vallées humides des terrains perméables.

Nous trouvons dans cette coupe une nouvelle preuve de la grandeur des cours d'eau de l'âge de pierre.

La Vanne coule aujourd'hui dans un lit de 1 1 mètres de largeur, dont le bassin est tellement perméable, que les eaux pluviales passent toutes par les sources avant d'arriver au thalweg. Si elle roulait alors du sable et des cailloux, si, au moment de la révolution météorologique dont il a été question ci-dessus, le dernier des grands lits de l'âge de pierre avait encore 1160 mètres de largeur, que devaient être les autres rivières du bassin de la Seine au moment de cette révolution? Cette question est tellement importante qu'elle doit être traitée à part (55).

Je dois cependant faire remarquer encore que le fond de cailloux du grand lit de la Vanne, dans l'âge de pierre, était presque plat, ce qui annonce que la rivière ('•tait peu profonde et peu violente. Sa portée n'était pas considérable; mais elle ('tait certainement beaucoup plus grande que celle du ruisseau moderne, qui ne débite pas plus de 20 mètres cubes par seconde dans ses plus grandes crues.

.lai trouvé, dans le bassin de la Vanne, une autre preuve de ruissellement des eaux pluviales à la surface de la craie avant l'époque des tourbes. Aujourdhui, la plupart des vallées de ce bassin sont sèches; elles sont cultivées jusqu'au fond; on n'a même pas réservé un fossé pour le passage des eaux pluviales.

H n'en était point ainsi dans l'âge de pierre; l'aqueduc de la Vanne, tracé à liane de coteau le long de la vallée, coupe tous ces thalwegs aujourd'hui si secs, et nous avons trouvé le lit de cailloux du ruisseau de l'âge de pierre. Un de ces lits, qui débouche dans la Vanne un peu au-dessous de Malay-le-Vicomte, était si considérable, que l'entrepreneur des travaux de l'aqueduc en a extrait une grande quantité de sable de rivière.

5A. Les cours d'eau, à crues violentes et troubles, des terrains imperméables,

du dernier . • 1 1 • 1 • c i • i • i J

ndsius tels que le granit, le lias, la craie intérieure, etc., ne produisent pas de marais immergés et n'en ont jamais produit. Ils entraînent encore, dans leurs crues, des • nBe<ic pierre. ]mions et Jes graviers; ils ont donc employé ces matériaux pour remplir l'excès de largeur de leur dernier grand lit.

Les cours d'eau des terrains perméables, de la craie blanche, du calcaire grossier, du sable de Fontainebleau, des calcaires de Beauce, dont les crues sont peu violentes et presque limpides, ont produit la tourbe en grande abondance, et la produiraient encore aujourd'hui, si le travail de l'homme n'y faisait obstacle. Dans ces terrains perméables, les marais ont envahi le dernier des grands lits de chaque cours d'eau, et l'ont rempli avec de la tourbe.

Cette loi se vérifie, d'une manière absolue, dans toute l'étendue du bassin de la Seine.

Je ne dirai rien des cours d'eau du Morvan et des terrains oolithiques, dont les vallées sont étroites et la pente trop rapide, et qui n'ont laissé sur leurs bords ni gravier ni tourbe. On voit cependant quelques marais et de grandes plages de grèves, dans les terrains oolithiques, lorsque les vallées s'élargissent, par exemple dans la traversée du terrain oxfordien.

Mais, cette exception admise, on peut dire, d'une manière générale, que les alluvions qui ont rempli le dernier des grands lits sont toujours composées de gravier et de limon quand les versants du cours d'eau sont imperméables, et de tourbe quand les versants son! perméables.

Ainsi, dans le lias de l'Auxois et du bassin de l'Yonne, terrain imperméable, l'Armançon, le Serein, le Cousin, la Cure, l'Yonne, n'ont jamais déposé sur leurs bords que du gravier et du limon, et ont rempli ainsi le dernier de leurs grands lits. La violence de leurs crues se prolongeant naturellement au delà des limites du terrain imperméable, du lias, ces rivières ont rempli de la même manière l'excès de largeur de leur lit, dans la traversée des terrains oolithiques et de la craie blanche, quoique ces terrains soient perméables.

De même, dans la traversée de la craie inférieure, terrain imperméable , le Loing, l'Ouanne, le ru de Beaulche, l'Armance, l'Hozain, la Barse, la Voire, l'Aisne, l'Aire, l'Epte, n'ont jamais déposé sur leurs bords, pour rétrécir leurs lils, que du gravier et du limon. L'Aisne, notamment, a conservé assez de violence, au delà du terrain imperméable, pour traverser toute la craie blanche et le calcaire grossier, sans former de tourbe.

Les cours d'eau des argiles de Brie sont dans le même cas. L'Yère, le Surmelin, le Grand et le Pelit-Morin, n'ont pas produit de fourbe dans la traversée de la Brie.

Le dernier des grands lits de l'âge de pierre, des petits cours d'eau de la craie blanche, terrain perméable, est ordinairement dessiné par un large marais tourbeux ; tels sont les fonds de vallées de la Vanne, affluent de l'Yonne : de I Vnlusson. de l'Hozain, affluents de la Seine; du ruisseau de Pleurs, affluent de l'Aube; de la Somme-Soude, affluent de la Marne.

Le Petit-Morin, exempt de fourbe dans la traversée des argiles de Brie, a formé, vers sa source, dans la craie blanche, le large marais de Saint-Gond.

JV> LA SEINE.

Les vallées des terrains éocènes perméables, le calcaire grossier, les sables moi/rus. le calcaire lacustre inférieur, montrent également de larges lits remplis de tourbe; telles son! les vallées de l'Ourcq, de la Voulzie, de la Thève, etc.

Il en est de même des terrains miocènes perméables, des sables de Fontainebleau et des calcaires de Bcauce. On connaît les grandes tourbières qui ont rempli les anciens lits de l'Essonne et, de la Juine.

Mais, dans les grands cours d'eau, le mode de remplissage des anciens lits est bien plus remarquable encore. Suivons la Seine, par exemple. En amont de Montereau, les terrains imperméables, à cours d'eau violenls, sont peu étendus. Les eaux de tous les affluents sont tranquilles et peu limoneuses, à l'exception de celles de la Barse et de l'Hozain, deux petits affluents provenant de la craie inférieure et débouchant dans la Seine, près de Troyes, mais trop peu importants pour modifier le régime du fleuve. La rivière est donc peu violente.

DI/VGRAMME N° 28.

Grandes crues de mai el juin 1 856.

La Seine, à Gommeville, près de Chàtillon (Cote-d'Or).

La Seine, à Bray, en amont de Monlereau.

Le dernier des grands lits de l'âge de pierre, dans toute la traversée de la Champagne, est donc occupé par des marais et des tourbières.

A Monlereau débouche l'Yonne; cette rivière, qui reçoit les eaux du granit. Aw Morvan et du lias de l'Auxois, est extrêmement violente et roule encore aujourd liui du sable et du gravier; elle modilie le régime de la Seine.

\ partir de Montereau, les marais et les tourbes disparaissent, et le dernier grand lit est comblé avec du sable et du gravier jusqu'au confluent de

!'()is«

DIAGRAMME ï\ 2Q.

Grandes crues de mai et juin i85G.

L'\onne, à Sens.

mai. juin.

La Seine, à Montereau.

=bî^

DIAGRAMME !N° 3o.

Grande crue de juin 1 856.

La Marne, à Chaumont.

Page 1