CHAPITRE ni
L’YONNE
Sur l’un des coteaux penchés vers l’Yonne, où le soleil — le Bourguignon, disent nos gens — mûrit les vins clairets, les piccolos de la Basse-Bourgogne, des maisons blanches entassées, et tout pardessus ces maisons deux clochers singuliers, noirs, perçants, que nos aïeux, voyageurs par le célèbre coche d’eau, devaient saluer de loin: c’est Auxerre, pieuse cité de saint Germain, ville érudite d’Amyot. 11 s’étale irrégulièrement en amphithéâtre, grimpe en zigzag jusqu’à l’altitude de 122 mètres. La commerçante, vivante rue de Paris traverse l’écheveau de ses rues anciennes ; au bout de ce long alignement de magasins, d’hôtels modernes, dans un carrefour, une belle porte du quinzième siècle ouvre sur le quartier des vieux édifices. Arrêtez-vous devant sa très élégante ogive, lisez au-dessous de son horloge la devise philosophique gravée en 1672 :
Dum morior moveris nioriens, tamen hora renascor ;
Nascere sic cœlo dum moriere solo.
puis choisissez votre chemin. C’est aisé. Vous êtes au centre de l’antique capitale du comté de l’Auxerrois, qui ne fut réuni à .'a couronne de France qu’en 1371. Devant vous, à cent pas, s’élève l’église romane Saint-Eusèbe ; à votre droite, quelques pans de muraille romaine sont encastrés dans les fondations du palais de justice; à votre gauche, une tour à plein cintre commandait jadis l’entrée du château des comtes; derrière vous l’église cathédrale Saint-Etienne, l’abbaye de Saint-Germain transformée en hospice, l’évêché transformé en préfecture, le collège fondé par le traducteur de Plutarque, se groupent ; plus bas, aux rives de l’Yonne et de son mince affluent le Vallon, les débris des fortifications dont le comte Guillaume VI entoura sa ville en 1165, et la tour Saint-Georges et la tour Saint- Vigile, se perdent dans les jardins, les promenades.
Vous allez sans doute à l’ex-abbaye de Saint-Germain : c’est la loge du vieil Auxerre ; si amoindrie qu’elle soit, elle ne manque
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pas d’une certaine grandeur. Fondée dans le haut moyen âge, protégée par les préfets de Rome et par les rois mérovingiens, par Mummulus et par Contran ; révérée des Carlovingiens, au point que l’un de ces empereurs,
Charles le Chauve, lui conlia l’éducation de son fils Lothaire ; riche, puissante, ce fut l’une des fortes et durables institutions de la France féodale. Ses biens s’étendaient fort au delà de la Bourgogne, dans le Câlinais, la Bi’ie, la Beauce, jusque dans Paris. Elle commença de péricliter gravement au seizième siècle, quand, à deux reprises, en 1S67 et en IbGS, les huguenots qui dévastèrent avec foreur les établissements religieux de la ville, si bien « qu’elle paraissait avoir été mise à feu et à sang », pillèrent son trésor, profanèrent cupidement ses tombeaux, ses reliquaires...
A ces désastres, à la Révolution, ont survécu quelques antiquités du plus beau caractère : le clocher, superposition, couronnée par un charmantclocheton, de trois rangs d’arcades romanes gracieusement découpées à jour et délicatement ornées, le portail, de môme style, aux sobres sculptures simplistes, quelques arcades du cloître, et enfin la Crypte, véritable église souterraine, refuge probable dos premiers chrétiens, profonde, spacieuse, sourde, où, en d’énormes cercueils de pierre, intercalésdans l’épaisseur mèmedela muraille, sont encloses, dit-on, la dépouille de Saint-Cermain et celles de beaucoup de vénérés personnages, évèi]ues, abbés ou moines. Çà et là des
AUXEURE — BEFFROI OU TOUR DE l’uORLOGE
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épitaphes, d’édifiantes inscriptions apparaissent, parfois en lettres latines ou byzantines toutes fraîches, intactes, comme si l’artisan gallo-romain venait de les graver (1).
L’ex-évêché, avoisinant l’abbaye, était jadis un édifice important et remarquable. Construit parles soins des évêques HydeMontaigu et Guy Mello, en 1 115 et de 1247 à 1269, l’illustre Jacques Amyot, dont ce fut la retraite fréquente, studieuse, de 1570 à 1593, l’avait restauré, embelli. Encore au dix-huitième siècle, les mémoires du savant chanoine d’Auxerre, l’abbé Lebeuf, en présentent une fort séduisante image ; il a perdu presque toute distinction en devenant l’hôtel de la préfecture. Au dehors ce n’est qu’un banal immeuble administratif; mais entrez ; des salles voûtées en ogives, de hautes fenêtres sculptées, et surtout une longue galerie haute d’arcades romanes et de colonnettes d’une suprême élégance, méritent votre attention.
Très ancienne est la cathédrale ; des vantaux du huitième siècle s’encadrent dans sa grande porte, au couchant. Cependant l’architecture flamboyante enveloppe ses trois façades de ses mille aiguilles, dentelles, pinacles, roses et rosaces ouvragées. Sans vous arrêter longuement à ce feu d’artifice, regardez au portail d’exquises sculptures : statuettes et bas-reliefs mutilés, décapités, tout à fait comparables néanmoins, pour la justesse du trait, de l’allure, pour la finesse extrême des draperies, aux morceaux renommés de l’art grec, au bas-reliefs d’Egine, aux frises du Parthénon, Quoi d’étonnant d’ailleurs ? ils sont l’ouvrage des artistes semi-païens de la Renaissance.
D’éclatants vitraux du treizième siècle, une fresque murale du seizième siècle représentant avec beaucoup d’énergie la lapidation de saint Etienne, de rares sculptures, c’est, avec le tombeau de marbre élevé aux deux frères Georges et Claude de Beauvoir de Chastellux, l’un et l’autre maréchaux de France, et le dernier chanoine héréditaire d’Auxerre, pour avoir rendu Cravant au chapitre de la cathé-
(1) L’hôpital, héritier de l’abbaye, possédait naguère encore de belles étoffes byzantines de la fin du neuvième siècle, des tapisseries remarquables du quinzième : les curieux devront maintenant les aller voir au musée de Cluny, qui lésa, en 1882, payées ' 0,000 francs : somme bien inférieure, croyons-nous, à leur valeur artistique. Défunt M. Paul Bert a fait ce marché. C’est ainsi que toutes les richesses de la province susceptibles d’être utilisées, vont grossir l’insatiable trésor de Paris.
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drale, — c’est, disons-nous, tout ce qu’ont laissé aux nefs superbes les iconoclastes de 1567, ainsi que le déplore une inscription latine gravée sur marbre, rédigée par le bon Amyot.
Voilà le vieil Auxerre.
Le jeune a le musée Davoust, intéressante collection d’armures, d’objets d’art, légués par la fille du maréchal prince d’Echkmühl, Mme de Bloqueville.
La belle statue du mathématicien Fourier, sculptée par un artiste auxerrois,
M. Faillat, se dresse devant l'hôtel de ville : récemment, le savant Paul Bert a reçu pareil hommage de ses compatriotes.
Courons, s’il vous plaît, les villages environnants :
deux surtout nous attirent.
Chablis, cher aux dévots de la dive bouteille... du vin blanc, Pontigny, cher aux dévots du passé.
L’un et l’autre serviront saint-germain d’auxerue
d’étapes au chemin que
nous allons faire, moitié pédeslrement, moitié par la diligence, vers l’est de l’Yonne, le long de ses tributaires, le Serain, l’Armançon et l’Armance.
Chablis s’asseoit coquettement au milieu de ses vignobles, entre les coteaux hérissés de ceps, les clos renommés de Valmur, de Bouquereau, de Vaudésir. Du moyen âge, où il dépendait de l’opulente abbaye de Saint-Martin de Tours, il a gardé deux portes féodales, assez curieuses, et une église bâtie à la fin du treizième siècle. C’était là, n’est-ce pas, un beau domaine pour des moines? Apprenez qu’ils y avaient bien quelque droit. Les raisins d’or, dont
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l'on faille vin dore de Chablis, nous les devons à des religieux, aux bénédictins de Ponligiiy, excellents agriculteurs et vignerons, qui défrichèrent, ensemencèrent, civilisèrent cette région alors extrêmement boisée sur les hauteurs, marécageuse dans les plaines, reprise de tous les côtés par la sauvagerie depuis la fin de l’époque gallo-romaine.
Il reste de l'illustre abbaye de Pouligny une église, une grange, du style large, grave et judicieux, particulier aux constructions des colonies cisterciennes, car c’était une des « quatre filles de Cîteaux », une des plus florissantes. Issue de la puissante maison fondée par Robert de Molesmes, réformée par saint Bernard, elle fit souche à son tour. De 1 119 à 1230 plus de trente colonies, trente monastères de troisième ordre, sortirent de son sein, se fixèrent en France, en Italie, en Hongrie, en Pologne, en Angleterre, en continuant de reconnaître sa juridiction. De quels hommes se composaient ces colonies, sinon de cultivateurs expérimentés, courageux, rompus aux durs travaux de la terre, dont la règle de l’ordre leur faisait un devoir? APontigny, le champ d’exploitation agricole était assez vaste pour former d’innombrables ouvriers : la communauté possédait près de trois mille arpents de bois, des plaines à proportion, des moulins, des scieries. Ses moines plantèrent, outre les vignes de Chablis, celles de Saint-Bris. En ce temps-là, qui fut trop court, les porteurs de bure rendaient d'immenses services, donnaient partout l’exemple des mœurs austères et de l’auguste labeur !... Mais toute richesse venant de la terre, ils s’enrichirent, et ensuite!... Les chroniques, les fabliaux moqueurs nous disent ce qu’il advint.
Nous voici sur les bords de l’Armançon et du canal de Bourgogne, dont les rives parallèles suivent de près le chemin de fer, que nous descendrons jusqu’à Ancy-le-Franc, puis remonterons jusqu’à Joigny, Sens^ en passant par Tanlay, Tonnerre, Saint-Florentin. N’allez pas dédaigner ces petites villes. La plupart, juchées sur d’âpres collines vineuses, avec de claires rivières à leurs pieds, elles ont comme un air de famille, un air de bonne santé bourguignonne. Sous leur physionomie souvent morose, endormie, et comme usée par le frottement des siècles, ainsi qu’une antique médaille, on découvre pourtant, sans trop de perspicacité, un trait original, et tous ces traits ensemble, c’est la physionomie d’une contrée.
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Il y a, d’ailleurs, sur notre route, de rares œuvres d’art; tels Ancyle-Franc, Tanlay.
Pour Ancy-le-Franc :
A grands frais le bâtit Antoine de Clermont;
Partout est sa devise,
Partout son écusson.
Ainsi rimait, en 1694, un de ses hôtes de passage, le spirituel chansonnier de Coulanges ; il entendait parler d’Antoine de Clermont-Tonnerre, alors chef de la branche de Clermont, ({u’iin mariage contracté en 1496 avec l’héritière du comté de Tonnerre avait fixé dans le pays et mis en possession de l’admirable domaine. Ancy se compose d’un château, de jardins paysagers, d’un parc, de hauts fourneaux et de forges, établis sous la Restauration à l’extrémité du parc, par un marquis de Louvois, pour la fonte et le travail d’un excellent minerai de fer. Ces forges sont maintenant à la Compagnie des forges de Chàtillon et Commentry ; le domaine est derechef au duc de Clermont-Tonnerre.
Le château, achevé en 1655, est l’ouvrage de deux maîtres de la Renaissance, Serlio etPrimatice; on y reconnaît aisément la manière des grands architectes de Fontainebleau. Ce sont quatre nobles façades, jaunies mais intactes, sobrement ornées, de hautes toitures, des arcades, des galeries au dedans et au dehors : l’ensemble offrant ce mélange de faste, d’élégance et d’incommodité qui caractérise les demeures aristocratiques du seizième siècle, et qui faisait dire au malicieux Paul-Louis : « Dieu préserve tout honnête homme de jamais habiter une maison bâtie par le Primaticio ! »
A l’intérieur, le temps, chose extrêmement rare! a respecté de belles fresques exécutées par les artistes favoris de François l"et de Henri II : le Primatice et Nicolo delT Ahate. La salle des Empereurs, la chambre de Diane, où est représentée V histoire de Judith, la galerie de Junon, où s’étalent les bucoliques et galantes aventures du Pastor fido, \di galerie des Sacrifices, ou de Médée, la galerie de Pharsale, sont décorées, comme les galeries de Fontainebleau, de sujets héroïques ou d’une mythologie quintessenciée. On revoit les hautes figures idéales, aimées des vieux peintres, leurs femmes extraordi-
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nairement sveltes et gracieuses, leurs robustes hommes, aux muscles roiiflanls, aux gestes tendus, mais aussi les pâles couleurs, les tons de brique, dont, par l’efTetdes ans et des retouches, se revêtent leurs compositions fortes et leur savant dessin.
Dans cette résidence somptueuse, où, suivant le mot de Mme de Sévigné, « la grandeur de la maison de Clermont s’étalait dans tous les coins et recoins », Clermont-Tonnerre reçut Louis XIV, au retour du fameux passage du Rhin. Fut-il ruiné par cette visite onéreuse? Nous l’ignorons. Ce qui est certain, c’est que le château acheté en 1683 par Louvois, avec toutes ses dépendances et de nombreuses terres limitrophes, devint, à partir de 1691, quand mourut l’omnipotent ministre, la résidence estivale très animée, très brillante de sa veuve, Anne de Souvré. A cette époque, Ancy-le-Francnous apparaît comme la vraie capitale d’un petit royaume de Carabas. Lisez plutôt cette amusante relation de villégiature, tracée au courant de la plume, le 3 octobre 1694 dans une lettre de Coulanges à sa cousine de Sévigné :
« Dès qu’il fait beau, nous sommes à Ancy-le-Franc ; dès qu’il fait vilain , nous retournons à Tonnerre ; nous tenons partout cour plénière, et partout. Dieu merci, nous sommes adorés. Nous allons, quand le beau temps nous y invite, faire des voyages de long cours pour connaître la grandeur de nos Etats, et quand la curiosité nous porte à demander le nom de ce premier village ; A qui est-il? On nous répond : C’est à Madame! — A qui est celui qui est le plus éloigné?
— C’est à Madame. — Mais là-bas, là-bas, cette montagne que je vois*^ — C’est à Madame. — Et ces forêts? — Elles sont à Madame.
— Voilà une plaine d’une grande longueur? — Elle est à Madame.
• — Mais j’aperçois un beau château ? — C’est Nicei, qui est à Madame.
— Quel est cet autre sur un haut? — C’est Pacy, qui est à Madame!... »
N’est-ce pas charmant? Dans quels documents poudreux, parce
qu’ils sont graves, graves parce qu’ils sont poudreux, trouver expression plus vive et plus frappante de la grande propriété nobiliaire, avant la Révolution? Ancy ne s’est pas maintenu sur ce pied, mais le duc de Clermont-Tonnerre a magnifiquement retourné le château de ses ancêtres.
Tanlay, opulent voisin d’Ancy-le-Franc, est également, depuis des siècles, terre noble. Parmi ses propriétaires il eut, au moyen âge, l’illustre famille des Courtenay. Gaspard de Coligny, maréchal do
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France, l’acquit en 1536; un de ses trois fils, François de Coligiiy d’Andelot, en hérita et le réédifia en partie. Souvent l’amiral Coligny choisit la résidence de son frère pour se concerter avec les chefs des réformés : une tour du château, la Tour de la Ligue, est pleine encore de son souvenir. S’il en faut croire une intéressante monographie locale, les gens montrent dans les alentours, au nord-est, la place où, fuyant une brusque attaque, les deux Coligny déguisés en paysans se cachèrent dans les vignes.
Des Coligny, Tanlay passa en 1574 par mariage à Jacques Chabot, marquis de Mirebeau, auquel on doit la construction de l’un des plus jolis édifices de la Renaissance : le Petit Château, simple corps de logis d’ordre rustique, entre deux ailes, mais de proportions exquises et sculpté, presque ciselé, avec une surprenante délicatesse. A Jacques Chabot, ou aux siens, succéda vers le temps de la Fronde, en vertu de sa fortune mal acquise, l’un des hauts financiers dont les exactions, les rapines, la mauvaise foi, l’insatiable avidité, contribuèrent le plus à déchaîner sur les campagnes, à peine remises des luttes fanatiques, les fléaux sans nombre d’une lamentable et absurde guerre civile. Michel Particelli d’Emery ou d’IIémery, créature de Mazarin, trop « habile » surintendant, dépensa à son domaine à peu près autant d’argent qu’il en eût fallu pour payer les quartiers retranchés aux rentes de l’hôtel de ville. Il y ajouta les somptueux bâtiments de la cour d’honneur, une porte quasi royale, un château d’eau, abreuvoir d’un superbe canal, appela des artistes italiens à décorer ses salons,
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ses galeries, entoura ces splendeurs d’un parc de cent arpents clos de murs ou de fossés, et mourut, avant le tout achevé, en 1650. Une fille de cet lionne te ministre avait épousé un Plielypeaux de la Vrilliôre, Taiilay devint son partage, et, vendu en 1704 au sieur Jean
Tlievenin, gouverneur de Saint-Denis, poste essentiellement pacifique et superflu, est demeuré jusqu’à nos jours dans la famille de ce bourgeois, que Louis XIV savonna marquis de Tanlay pour l’ajuster convenablement à sa nouvelle propriété.
L’architecture du château, naturellement fortdiverse, puisqu’elle répond aux goûts de ses différents maîtres, de 1559 à 1642, ne l’empêche pas de présenter un aspect fort majestueux et singulièrement féodal. Comme au temps des empereurs français de Constantinople, ses fondations gothiques plongent en de larges fossés remplis d’eau courante. Les façades, aux combles élevés et de style sévère, s’encadrent entre des tours rondes couronnées par des campaniles. On pénètre par le pont-levis dans la cour vaste, bordée de hautes murailles et décorée de portiques d’ordre toscan; et par une porte monumentale, où quelque élève de Sarazin a sculpté de fiers reliefs, et que précèdent deux obélisques de pierre, d’un effet singulier, on entre dans la cour d’honneur. Tout à côté s’élève le ravissant Petit Château. Au delà, miroite le canal, verdoient le jardin anglais, le parc.
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Une tour, appelée tour de la Ligue, renferme les seules pièces « expressives » : au premier étage, le cabinet de travail de l’amiral, reconnaissable aux attributs nautiques ingénieusement peints sur les murs; à côté de ce cabinet, un salon où se hausse une cheminée divinement sculptée, un chef-d’œuvre ; au second étage, la salle voûtée où, dit-on, les Coligny et le prince de Condé conspirèrent contre la cour. Au plafond de cette salle, des fresques bien conservées, vives encore, représentent les dieux et les déesses de l’Olympe, ou plutôt, d’historiques personnages, malignement groupés, et dévêtus ou costumés en divinités profanes. 11 ne tient qu’au visiteur de distinguer parmi eux Antoine de Bourbon, amoureux de Mlle de Rouet, changée en Vénus, Condé et Mlle de Birague, plus d’un joli minois croqué tout vif dans « l’escadron volant de la reyne Catherine », enfin Charles IX, travesti en Pluton.... C’étaient les jeux de ce temps, où la galanterie la plus réaliste s’alliait fort bien aux mœurs les plus farouches.
. Tonnerre!... On sourit. Un nom sonore, une ville muette,
l’antithèse s’impose. Cependant on monte, monte la roche qu’elle gravit, ayant une église à sa tète et une autre à ses pieds. Que demandez-vous? que cherchez-vous? semblent vous demander de derrière les fenêtres, les vitrines, des yeux étonnés par vos allures, bienveillants tout de même. 11 n’y a rien à voir ici. — Si fait! Il y a à voir la Fosse Dionne et certain hôpital fondé au moyen âge par une reine de Sicile.
Nous sommes allé de suite à la Fosse Dionne, hassin de 47 mètres de circonférence, d’où sourd à jets précipités et que remplit une source abondante ; mais les pluies du printemps avaient enllé la source, la fosse débordait, n’était pas visible.
Pour l’hôpital, quand vous irez, donnez en passant un regard au gentil hôtel d’Uzès, qui date fort bien du seizième siècle, et à la maison, très ordinaire, désignée par une inscription, où naquit en 1728 l’homme étrangement célèbre (jue ses contemporains appelaient indifféremment le Mievalier ou la chevalière d’Eon de Beaumont. Les mémoires, les estampes du dix-huitième siècle ont popularisé les aventures de ce vaillant officier dont l’ambition fit un habile intrigant, qui, redoutable sous la jaquette du soldat et l’épée au côté, ne fut pas moins irrésistible en « paniers » de grande dame et l’éventail à la
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main, et qui, grâce à l’apparent hermaphrodisme de sa jolie figure imberbe, réussit en de secrètes négociations par une adresse toute féminine, comme il avait brillé dans la guerre par un courage tout viril. Cette équivoque, si bien à sa place sous le seul règne de
Louis XV, lui valut de courts succès, finalement le rendit malheureux. Après avoir dépensé à jouer un double personnage beaucoup plus d’audace, d’intelligence et de dextérité qu’il ne lui eût fallu pour réussir en restant luimême, il n’obtint ni la fortune ni la considération. Un jour le scrupuleux Louis XVl lui commanda de garder à jamais l’habit du beau sexe... Or il atteignait la cinquantaine. La peur du ridicule, et peut-être aussi d’un cachot à la Bastille, l’obligea de s’enfuir à Londres. Il y vécut de leçons d’escrime, et en 1810, y mourut assez tristement ! Hélas ! que ne préférait-il vieillir à Tonnerre, en buvant du meilleur!
Au douzième siècle, Marguerite de Bourgogne, comtesse de Tonnerre, petite-fille de Hugues IV, de la première maison ducale de Bourgogne, seconde femme de Charles de France, roi de Sicile et comte d’Anjou, fonda, étant venue demeurer à Tonnerre, un hôtel- Dieu dans l’enceinte môme de son palais. H en subsiste une salle très vaste et une chapelle voûtées en lames de cèdre charpentées
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avec un art admirable, et dallées en pierres tombales fort anciennes. A l’un des angles de la Salle de la Rcvestière, ainsi la nomma-t-on, à l'endroit même où, suivant la tradition, était le lit de la fondatrice, décédée céans le 5 septembre 1308, se voit son mausolée, ouvrage médiocre d’un sculpteur de la Restauration, remplaçant l’original détruit en 1793. En face de ce banal « monument », s’élève un autre mausolée, celui de Louvois, qui fut comte, gouverneur de Tonnerre. Sur un sarcophage en marbre blanc s’agenouille la statue du terrible ministre ; debout contre lui, deux figures allégoriques absolument belles symbolisent la Prudence et la Guerre : bronze d’une patine superbe, avec des reflets d’or et de feu, que l’on prendrait pour les rayonnements d’âmes ardentes et toutes divines à travers les formes pures immobilisées dans l’airain.
.... Au milieu de la côteoù Joigny, maintenant débordé sur le val, était jadis tout entier, notons une curieuse maison de bois, enrichie de sculptures gothiques bizarres et charmantes. La vieille cité galloromaine n’offre pas d’autre régal artistique, sauf, en son église Saint- Jean, un saint-sépulcre, groupe de hautes statues en marbre blanc, que lui apporta d’Italie un de ses comtes du seizième siècle, Philippe de Gondi. Au sommet de la côte, à niveau de bois immenses, au-dessus des gras pâturages de l’Armançon, fleurit un cimetière, où nous sommes allé déchiffrer sur une simple pierre, en écartant les herbes, le nom bien oublié de Cormenin.
Saint-Florentin! Villeneuve-sur-Yonne !... ce ne sont que bourgades, boueuses ou poudreuses, avec de lourdes odeurs de bouse, de fumier. Mais en l’une et l’autre l’église, démesurée au petit nombre actuel des habitants, magnifique en comparaison de leurs ordes demeures, ferait concevoir une époque lointaine de vie locale différente, moins terre à terre, mieux organisée. Un beau jubé de la Renaissance enguirlandé de fins entrelacs, décoré de mignonnes statues, enorgueillit celle de Saint-Florentin ; la Notre-Dame de Villeneuve est surtout grande ; son portail, daté de 1575, vise même au grandiose ; des vitraux du treizième siècle et de la Renaissance en éclakent les nefs.
Rappelez- vous que Villeneuve-sur-Yonne s’appelait naguère Villcneuve-le-Roi, du château que les rois de Franco y possédaient, et vous comprendrez comment il a pu garder jusqu’à nos jours les doux
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portes féodales qui se font vis-à-vis dans sa grand’rue, ses murs d’une rude épaisseur, ses tours, ses bastions mangés de lierre, et ses fossés changés en jardins et bordés d’arbres centenaires ombra»