VILLENEUVE-SUR-YONNE — PORTE DS JOIGNY
géant un long et large tour de ville. Entre ces vieilles choses embaumées, un cippe, une inscription vengeresse : Aux malheureux J auv et ^ Veillât, Leelair, Rogneau, gardes nationaux, fusillés par les Prussiens le 18 novembre 1870, remémorent l’inique et lâche cruauté de la guerre récente : des Français mis à mort, après une ombre de jugement sommaire, qui déclarait crime leur courage et trahison leur patriotisme. Comme si chacun n’avait pas le droit, le devoir de défendre n’importe comment, à tout prix, à tout âge, ses foyers envahis ! Comme si l’insolcnle volonté d’un ennemi vainqueur pouvait jamais proscrire ce droit primordial, humain, sacré !
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En Bourgogne, ces atroces prétentions devaient faire et ont fait de nombreuses victimes, car c’est un pays de bonne et vaillante humeur, prêt à se dévouer sans réserve au salut commun. Sens même, où nous arrivons, quoique ville ouverte, arrêta quinze jours les Alliés en 1814. Le croiriezvous héroïque, à le voir si bourgeois, dans la quiétude de ses rues d’aspect claustral, de ses grandes promenades ombreuses ? Il en est ainsi pourtant.
L’antique cité des belliqueux Sénons, l’Agendicum d’Auguste, la Sénone des Gallo-Romains, capitale de la Lyonnaise IV% garde à travers tes âges la jalouse fierté de son indépendance. Des Sénons ou Sénonais ont pris Rome. Captifs de César et destinés à son triomphe, ils se sens enceinte gallo-romaine
laissèrent mourir de
faim plutôt que de le suivre. Le gouvernement des puissants archevêques du moyen âge les pouvait supposer enfin soumis, adoucis, lorsqu’on 104G, brusquement, leur charte communale étant violée, ils se révoltèrent, luttèrent pour elle pendant trois ans. Et pendant la Ligue, cette longue résistance des populations urbaines à l’absolutisme royal, ce premier effort vers la liberté, de nouveau ils bataillèrent, repoussèrent Henri IV de 1590 â 1593, se soumirent presque les derniers. Ainsi, toujours indomptables.
La plus grande partie de la ville ancienne existe encore, mais
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plâtrée, méconnaissable ; la si curieuse maison de bois, dite maison Adam, dans la rue de Paris, le fait regretter. Heureusement le quarlier ecclésiastique, que précède et domine la cathédrale Saint- Etienne, a peu changé. Combien nous en aimons les architectures robustes ou délicates, sombres ou plaisantes, la discrétion, les parfums ! Tous ces édifices, l’église, Tofficial, l’archevêché, œuvres d’un irrévocable passé, auxquelles attient le lycée, fondé au seizième siècle par un « primat des Gaules », rappellent quelle fut au moyen âge la grandeur de Sens, et pendant la Renaissance, son éclat littéraire, artistique. Alors la province vivait, brillait parfois de son propre génie, éclipsé maintenant, anéanti peut-être!
Fondée en 972, mais reconstruite en 1124 d’après les plans de l’architecte Guillaume de Sens, qui ensuite édifia l’église métropolitaine de Canterbury, la cathédrale Saint-Etienne marque la naissance du style ogival ; c’est là son originalité. Son étonnante façade, haute, carrée, crénelée, noire, semblerait la rude muraille d’une forteresse, n’était la tour sculptée de 73 mètres s’élevant à gauche, les trois larges baies légèrement arquées ouvertes au bas, de pareilles fenêtres vaguement ogivales, la rose immense découpée en guipure d’art, les énormes contreforts jalonnés par de colossales statues, et tout un rang d’extraordinaires mascarons et gargouilles aux monstrueuses figures. En parfaite harmonie avec cet ensemble, une hiératique figure de Christ bénissant, par Maindron, s’adosse en hautrelief au milieu du portail.
Le corps de l’édilice, avec sa toiture en tuiles vernies et nuancées, est d’un aspect moins sévère ; il y a de gracieux détails, de jolies statues aux façades du nord et du midi, construites du quinzième au seizième siècle, mais des échoppes parasites, ainsi que le palais et les jardins du prélat, enclosent les nefs, l’abside et le chevet, si bien que la cathédrale n’est visible dans sa totalité qu’à l’intérieur. Là, en trois nefs spacieuses, régulières, ornées sobrement, la lumière est tamisée par de mystiques verrières du treizième siècle et de la Renaissance ; celles-ci, dues la plupart au grand artiste Jean Cousin, surabondantes de mouvement, d’énergie, de couleur. Des heures s’écouleraient à contempler entre autres la merveilleuse Légende de sainte Eiih'ope et la grisaille le Paradis et l'Enfer^ chefs-d’œuvre du maître et du genre. Des chapelles latérales possèdent les tombeaux
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diminués du dauphin et de la dauphine, fils et belle-fille de Louis XV, et du cardinal-chancelier Antoine Duprat. Ce dernier n’offre plus que de très fins bas-reliefs représentant l’entrée de Duprat à Paris en qualité de légat du pape, et son entrée à Sens comme archevêque. Pour le mausolée du pieux dauphin Louis et de Charlotte-Augustine de Saxe, décédés, lui en 1765, elle en 1767, il consiste en deux urnes funéraires entourées de statues allégoriques en marbre blanc. Le Temps, armé d’une faux, ayant déjà fermé l’une des urnes, va fermer l’autre encore entr’ouverte, ingénieux symbole rappelant que l’épouse
QUAI DE L’yONNE A SENS
aimante ne voulut pas tarder à suivre son époux dans son lit éternel. La Religion, l’Amour conjugal, l’Hymen, les pleurent et célèbrent leurs rares vertus; l’Immortalité couronne leurs cendres, et de petits Génies abaissent leurs flambeaux en signe de nuit et de deuil Ce monument, où le faste n’exclut pas la vérité, fut exécuté par Guillaume Couslou en 1777.
On pénètre dans l’archevêché par un charmant portail du seizième siècle; non loin, il faut visiter le palais synodal, bâti sous Louis IX, et auquel Viollet-le-Duc a restitué son ancienne physionomie. 11 renferme de curieuses parties : la prison de l’officialité, pratiquée dans un étage souterrain, et la salle vaste, élégante, voûtée en ogive, éclairée par des croisées en ogive, et longue de six travées, où, dans
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le mois de juillet 13G7, Charles V assembla les états généraux. Après cela, voulez-vous glaner les reliques de la ville? Voyez les orfèvreries, les émaux, les portraits, les étoffes du trésor de la cathédrale ; cherchez, au lieu nommé la Motte de César, les vestiges de son enceinte romaine ; admirez au musée le singulier missel de la Messe de l’Âne ; déchilîrez au même musée un ex-voto latin dédié par le pontife iMagilius Honoratus, pour lui et lessiens, « aux divins Auguste, Mars, Vulcain et à la très sainte déesse Vesta » ; allez en pèlerinage à la chapelle élevée sur le tertre voisin, où sainte Colombe eut la tête tranchée ; regardez les statues du ohimiste Thénard, du peintre Jean Cousin.... Puis rafraîchissez-vous de ces contrastes par le spectacle de la vie ; mêlez-vous le soir aux promeneurs des bords de TYonne, de la Vanne, des allées du Mail ; de bonnes gens dont le franc visage a les couleurs de la santé, qui Ilânent pour se reposer, parlent pour causer, semblent exempts de fièvre et de névrose, vous laisseront, avant que vous ne quittiez la Bourgogne, ses limpides rivières, ses vins frais et généreux, son peuple bien portant, le regret de n’y pouvoir demeurer.
LA CHAMPAGNE