CHAPITRE IV
L’AUBE
De Sens à Troyes, seize lieues. On pourrait les franchir les yeux fermés. Que dire du pays, sinon qu’il est frais, vert et fertile? La Vanne coule le long du chemin, très claire, abondante même, malgré la saignée que lui fait Paris pour s’abreuver d’eau potable. Voyezvous, à droite, de place en place, de petits pavillons écussonnés aux armes de la Ville : ce sont les regards pratiqués sur l’aqueduc souterrain creusé à travers les vallées de la Vanne, de l’Yonne, du Loing, de l’Essonne et de l’Orge, pour amener au réservoir de Montsouris le tribut des treize sources achetées en 1867. Monotones, les cultures s’étendent jusqu’aux dernières collines du Sénonais, groupées en massifs; çà et là paraît une forêt bleue, une tourbière grise, un village rose et blanc; sous des bouleaux luit une mare, et le sol, toujours plus pauvre de lignes et de couleurs, s’abaisse rapidement vers la plate Champagne.
La plaine commence auprès de l’ancienne capitale de cette illustre province — illustre pour son patriotisme tant de fois éprouvé — et se continue au delà, vers l’est, avec de légères ondulations, jusqu’aux montagnes de l’Argonne et de la Meuse. Que ces frontières de la France, les premières aujourd’hui, soient forcées ou tournées, et rennemi peut se répandre sans obstacle, inonder comme un torrent le vaste espace ouvert devant lui. La Champagne est le prix d’un Leipzig ou d’un Sedan. Libre alors aux vainqueurs de pénétrer dans ses larges vallées, dont les fleuves et les chemins mènent à Paris. N’ayant plus d’armée régulière à combattre, qui les empêcherait de s’en déclarer maîtres et de l’occuper en maîtres? Si, trouvant à leur goût ses villes industrieuses, ses campagnes fécondes et ses vins délicieux, il leur plaisait d’en convoiter l’annexion, qui s’y oppose-
LA CHAMPAGNE
rail? Rien sinon le courage des habilants, enflammes par l’amour