TROYES — TOURELLE DES ORFÈVRES
du sol natal. Mais cela peut suffire à arrêter leur marche victorieuse
L’AUBE
S’il le fallait, si la guerre sainte, si la lutte suprême éclatait, la Champagne redeviendrait, comme au cinquième et au seizième siècle, comme en 1814, le boulevard de la France; peut-être seraitelle le tombeau de l’étranger. Combien jadis, Iluns d’Attila, Impériaux de Charles-Quint, Prussiens de Blücber, Autriebiens de Schwartzenberg, Cosaques de Sacken, ont engraissé son aride argile ! Paysans et citadins qui, dans ces grandes tourmentes, changeaient leurs villes ouvertes en camps retranchés, leurs villages en redoutes et tout leur pays en champ de bataille, ne sont-ils plus ce qu’autrefois ils étaient?
Troyes, étalée surlarive gauche de la Seine, traversée par uncanalct des ruisseaux, entourée par des marécages, est, bien que ville ouverte, ville défendable. Elle a vu souvent la fumée des bivouacs ennemis. Au cinquième siècle, les richesses de Trecæ (clieflieu des Tricasses), vantées par Pline l’Ancien, devaient tenter le Flraii de Dieu ; mais son pieux évêque, saint Loup, se dévoua, s’en fut seul au devant du barbare, obtint par prière qu’il passerait outre. Les Sarrasins, les Normands y sont venus à leur tour. En 1229, les féodaux ont tenté de la prendre au comte troubadour Tiiibaut IV. N’était-ce pas une des plus enviables cités marchandes du moyen âge? Les bandes espagnoles et allemandes de Cbarles-Quint la brûlent en 1524 ; acte de vengeance féi’oce, la Champagne s’étant derrière eux changée en désert. Du 23 au 24 février 1817, elle est menacée d’un pareil incendie par les alliés, mais Napoléon la sauve en consentant de n’y pas entrer de vive force. Cet épisode de l’immortelle campagne de France est le dernier de son histoire héroïque ; nous en étions bien loin en 1870 !
Tant de vicissitudes n’ont pas ruiné ni trop dévisagé la ville. Chose fort rare dans les uniformes régions de l’Est, elle conserve une physionomie qui résiste au Progrès. Le luxe moderne des faubourgs avoisinant la gare prouve sa prospérité croissante, la structure pittoresque de ses vieux quartiers avoue son âge. Ceux-ci, vraiment intéressants, malgré bien des retouches, se composent de rues, ruelles, impasses et carrefours bizarrement percés et bordés, comme
LA CHAMPAGNE
il y a plusieurs siècles, de maisons de bois, nues ou recrépites, singulièrement chevronnées, drôlement sculptées, et, ce qui est particulièrement remarquable et tout à fait original, coiffées de toits saillants, triangulaires ou arrondis, dans lesquels s'inscrit, comme une tète dans un capuchon, une ogive ou un plein cintre du plus curieux effet. La plupart de ces maisons sont parfaitement solides, mais il en est qui ne se maintiennent à peu près debout que par un miracle d'équilibre ; bossues ou bancales, elles se penchent en arrière, en avant ou sur le côté, et s'appuient sur des étais prudemment posés contre leurs flancs, comme un invalide sur sa béquille. Ici, dans les rues étroites où coulent les ruisseaux fangeux des tanneries et des corroieries, elles se touchent ou se communiquent par des couloirs ; ailleurs elles plongent dans le vide les encorbellements pansus, semblables à des ventres obèses, qui forment, lorsqu’ils se suivent, les abris caractéristiques appelés dans le patois de la province des allons.
Lé’légant hôtel de ville, bâti de 1624 à 1670, de très vénérables églises noires et détériorées, mais nullement banales, et de nobles hôtels du seizième et du dix-septième siècle s’encadrent plus ou moins dans ces pâtés d’habitations caduques, avec lesquelles ils s’harmonisent à souhait. Tous ces édifices ne laissent pas d’offrir quelque beauté ou quelque rareté; plusieurs rappellent de glorieux souvenirs, de grands noms. Saint-Pantaléon a ses grisailles macabres et sa chaire sculptée par Simart; Saint-Nizier a ses petits médaillons historiques; Saint-Jean, un beau groupe de Girardon représentant le baptême du Christ, et son étrange beffroi à jaquemart carillonnant; la collégiale Saint-Urbain, sculptée, dentelée à profusion, peuplée de gargouilles et de masques horrifiques, rappelle le nom du pape Urbain IV, enfant de la ville et l’un de ses fondateurs; Sainte- Madeleine renferme un délicieux jubé de pierre, élevé et ciselé en 1508 par l’Italien Jean Gualdo^ lequel fut inhumé sous son chefd’œuvre, ce que constate une épitaphe latine signifiant que l’artiste « attend la résurrection bienheureuse sans crainte d’être écrasé » Dernière église de ce côté de Troyes, Saint-Remy est ornée d’un Christ de Girardon et présente sur la famille de ce grand sculpteur, deux inscriptions documentaires : l’une notant « les messes fondées par lui pour le repos de l’âme de Nicolas Girardon, bourgeois de cette
L’AUDE
ville, et d'Angèle Langevin, ses père et mère, inhumés à Saint- Remy », l’autre relatant le don d’une rente de 335 livres fait aux pauvres de la paroisse par « François Girardon, sculpteur ordinaire du roy, chancelier et recteur de son académie royale de peinture et sculpture, étant persuadé que le plus sûr moyen pour obtenir la miséricorde de Dieu est de racheter ses péchés par l’aumône, et voulant aussi marquer la reconnaissance qu’il conserve pour la ville de Troyes, où Dieu le fit naistre... »
Parlons des hôtels ; ils sont aussi remarquables. L’hôtel de ville devait faire assez grande figure au dixseptième siècle avec ses colonnes et ses pilastres corinthiens, ses frises et son tympan, que remplissait, au- église de ti madeleine a troyes
dessus d’une prose de
Santeuil, une statue équestre de Louis XIV, remplacée sous la Révolution par une statue de la Liberté, que l’on a depuis changée en sage ^linerve; il contient un musée oii ne manquent pas les pièces rares : monnaies de l’antique Trecœ, tableaux de l’école allemande et de l’école française, morceaux ou moulages de Girardon, de Bosio, de Simart, de David d’Angers... L’iiôtel Vauluisant, où s’est installé le cercle du Commerce, les hôtels Mauroy, Mesgrigny, Marisy, sont de belles demeures d’il y a deux cents ou trois cents ans; en l’iiôtel Chapelaines, somptueuse
LA CHAMPAGNE
construction de la Renaissance, descendit, le 23 janvier 1629, le roi Louis Xlll chez le sieur Largentier, bailli, et ont séjourné en 1814 l’empereur Alexandre de Russie et le roi de Prusse, chefs de « nos bons amis les ennemis «. Demandez, rue de Champeaux, 15, la permission d’entrer à l’hôtel des Ursins, que vous désignera cette inscription ;
L'an V vingt cette maison fut faite De beau bois nevf epvis toute bruslée Par le grand feu dont Troyes se vit défaite,
Et la plupart d'icelle désolée.
Cet hôtel est le berceau de l’illustre famille des Juvénal ou Jouvenel des Ursins, si célèbre du quinzième au seizième siècle, et quelquesuns de ses membres éminents, hommes d’Etat, magistrats, prélats, historiens, l’habitent encore... en effigies peintes sur des vitraux. N’oubliez pas enfin de visiter la bibliothèque installée dans les bâtiments de la ci-devant abbaye de Saint-Loup : elle en vaut la peine, non seulement pour les 120,600 volumes et les 2,500 manuscrits qu’elle renferme, mais pour les admirables vitraux et les quatorze panneaux dus à Linart Gonthier, artiste local d’une réelle valeur, un des maîtres de la peinture sur verre.
Un canal divise la ville en deux parties; ce que nous venons de décrire est dans la première; dans la seconde s’élève le plus magnifique des monuments troyens : la cathédrale, édifiée du treizième au seizième siècle, restaurée de 1849 à 1866, longue de 117 mètres, large de 51, et dont la tour atteint 70 mètres. D’une imposante grandeur, bien que mutilé, le portail présente les armes de la Champagne, encadrées par les fleurs de lys des balustrades et des gables sculptés à jour. Les cinq nefs intérieures se développent majestueusement ; une vierge de Simart, un groupe du seizième siècle représentant le baptême de saint Augustin, quelques panneaux et des tableaux les décorent; mais ces ornements étrangers ne sont rien auprès des merveilleuses verrières dont elles sont complètement garnies et qui leur versent une lumière diaprée d’une incomparable séduction. Imaginez des milliers de pierres précieuses et des centaines d’arcsen-ciel mêlant, croisant leurs feux, leurs couleurs, leurs scintillements et leurs rayons dans un bouquet féerique, et vous aurez à
L’AUBE
peine l’idée de cette splendide parure. Les yeux sont littéralement caressés, ravis. Mais l’esprit? dira-t-on. Oh! qu’importe! ces transparentes peintures se ressemblent par le sujet toujours mystique et féroce, par le dessin toujours roide et anguleux ; elles se distinguent par le coloris, et pourvu qu’elles produisent le jour mystérieux favorable à la prière, qu’elles soient pour les âmes contemplatives comme un reflet de l’éternelle clarté, elles sont bonnes et font honneur à l'artisan.
Auprès de la cathédrale sont les quartiers pauvres hantés par les petits marchands et par les ouvriers de l’industrie locale : tisseurs, bonnetiers, filateurs, chaudronniers , corroyeurs. Troyes fut
toujoursvillelaborieuse troyes — tours de la cathédrale
et commerçante. Ses saint-pierre
dix-huit filatures en laine et coton, ses fabriques de bas, de mitaines, de gants tricotés, ses bonneteries en laine, soie, filoscllc, servies par les métiers circulaires, sa grosse chaudronnerie, ses papeteries sont en pleine activité, produisent annuellement quarante millions. Vous lui trouverez, au premier abord, l’air sec et revêche, de brutales manières : il n’est cependant qu’atfairé. 11 en était de même jadis. Aux florissantes époques du moyen âge, les foires de Troyes jouissaient d’une célébrité universelle : on venait de partout, en foule, à celle du Clos,
LA CHAMPAGNE
fondée en 1137, et à celle de l’Assomption, fondée en 1189, achetei des draps, du fer, des articles de quincaillerie et de la charcuterie. On estimait déjà, et grandement,- ses andouillettes succulentes et ses pâtés savoureux.
A l’extrémité sud de la ville, un groupe de maisons de bois caduques, branlantes, croulantes et sordides, et à côté, rue de la Grande- Courtine, quelques restes de fortifications, un fossé, où l’eau courante fait tourner des moulins, voilà le vieux Troyes dans son expression la plus sincère. Tout le reste, sauf les églises, a disparu. Un jardin anglais occupe une portion de l’enceinte.
Où était le château seigneurial du puissant, spirituel et amoureux comte Thibaut IV, qui rima de si jolies chansons pour Blanche de Castille? Où, en quel lieu siégeait le Parlement assemblé ici en 1418, afin d’approuver et enregistrer le lamentable traité de 1420, qui cédait le royaume de France à l’Angleterre, et les tristes promesses que, écrit Juvenal des Ursins, « il ne faut jâ réciter pour l’iniquité et lamauvaiseté d’icelles »?
Où donc aussi était le palais où logèrent le fol Charles VI, la reine Isabeau, et madame Catherine, leur fille, lorsque, le 23 mars 1420, Henri V, accompagné « d’une grande multitude de peuple qui, pour sa venue, crioit Noël! Noël! fut conduit en grande pompe jusqu’à son hôtel appelé le ChUeau d'Artois •>'>? Où fut signée la paix honteuse qui spoliait le dauphin Charles, et dont une fille de France, sa sœur, fut le gage ? — « Que Dieu, s’écrie Isabeau dans le drame de Shakspeare, que Dieu, ce suprême faiseur de mariages, confonde nos cœurs en un seul, nos royaumes en un seul ! » Et le duc de Bourgogne ose à ce prix demander « que la paix, cette chère nourrice des arts, de l’abondance et des joyeuses générations, revienne dans le plus beau jardin de l’Univers, dans cette fertile France, montrer son aimable visage ». On sait du moins où s’accomplit ce vœu téméraire et odieux : le 2 juin 1420, en l’église Saint-Jean au Marché, Henri V épousait Catherine de France, « moult belle dame, humble et de noble atour », et après, suivant l’usage, « soupes aiu vin furent servies aux époux et le lit nuptial bénit ».
Neuf ans après, Jeanne d’Arc triomphante rendait Troyes à Charles VH le Victorieux.
Les établissements industriels, les villas des riches patrons, les
L’AUBE
cottages des marchands, se partagent la fraîche et verte banlieue de Troycs, riche encore en intéressants débris du passé. On y voit aussi ces humbles jardinets de fleurs, de charmilles et de légumes, que les ouvriers louent, cultivent, où ils vont le dimanche se délasser et dîner en famille, et qui, ainsi que les bois communaux autour des villages, atténuent encore en certaines provinces la dure inégalité des conditions, diminuent la misère ou la font moins sentir, maintiennent provisoirement la paix sociale.
Plus loin, au midi, le pays change d’aspect; des hauteurs apparaissent, des vallons s’entr’ouvrent, l’horizon est masque par des forêts. On s’achemine par ces accidents continus du sol, vers la région du fer, où naît la Marne. Le vert est encore la note dominante : constamment avivées par d’innombrables fontaines s’écoulant en ruisseaux cristallins dans la Seine et dans l’Aube, des prairies chatoient au soleil. Villes et villages de fermiers et de vignerons se succèdent, calmes infiniment,
Bar-sur-Seine, juché sur un promontoire, au-dessus du fleuve et des ruines de son château fort, est pittoresque; Bar-sur-Aube, assis au pied de la colline, sur laquelle jadis il s’élevait, réfiéchit des moulins, des scieries mues par des écluses, de grasses prairies, un paysage charmant dans les tlots purs de la rivière, bien nommée l’Aube. Les environs de ces petites villes sont à visiter ; toute une brillante féodalité de clercs et de laïques, de seigneurs et d’abbés, y a laissé des monuments de sa domination. Auprès de Bar-sur-Seine, Celles garde les restes de l’abbaye cistercienne de Mores; Gyô, son chastel du douzième siècle; les Biceys, Gliaource, leurs maisons sculptées du seizième siècle ; Rumilly-les-Landes, ses vitraux superbes et le manoir de l’abbé de Molesmes. Au-dessus de Bar-sur- Aube, Vandeuvre — retenez ce nom pour voxis y arrêter au passage — a son aristocratique château du douzième siècle, refait partiellement du seizième au dix-septième, propriété aujourd’hui encore d’un comte de Vandeuvre, et conservant de son origine une porte hersée, une tour énorme, une belle salle de gardes à double nef, et un long corridor voûté, d’une architecture passablemeni rébarbative. Mais ne sommes-nous pas à six lieues dcBrienne et à trois deClairvaux, qui tous ces noms effacent, du moins par leurs souvenirs? Vers l’un et l’autre le chemin de fer conduit.
CO
LA CHAMPAGNE
Brienne : une bourgade double en deux rues, sous deux noms : Brienne-la-Ville, Brienne-le-Château : ensemble elles composaient autrefois le comté célèbre dont les maîtres jouèrent un rôle prépondérant dans l’histoire de la Champagne, dans les annales de la