‹ La SeineChapitre 14 sur 93 · BAR-SÜR-SEINE — PORTE DE TROYES · texte numérisé non relu

BAR-SÜR-SEINE — PORTE DE TROYES

France, de la chevalerie, du monde. Les magnifiques guerriers du moyen âge : Gauthier de Brienne qui fut au douzième siècle roi de Sicile, Jean de Brienne qui fut au treizième siècle roi de Jérusalem, puis empereur de Constantinople, et glorieux, victorieux, mourut sur le trône en 1237, et les deux Gauthier de Brienne du quatorzième siècle, dont Fun fat duc d’Athènes et l’autre, dernier de sa race, fut tué, connétable de France en 1356, à Poitiers; tous ces aventureux, ces héros d’épopée, sortaient de ce fief champenois Les églises datent, en partie, de leur époque, et aussi les ruines de l’abbaye de Basse-Fontaine, qu’ils fondèrent.

Un collège de Minimes établi au dix-huitième siècle par un Loménie de Brienne, érigé en école militaire en 1776, abrita de 1779 à 1784,

L’AUBE

^6l^ve-gentilhomme, Napoléon Bonaparte. Qui l’ignore, mais comment ne pas le rappeler, lorsqu’ici tout parle de lui, de sa gloire, lorsque son nom allume encore un éclair d’orgueil dans tous les yeux et que son funeste prestige éblouit toutes les âmes? Ce n’est pas à Brienne qu’on oserait lui reprocher les hécatombes dont la patrie est anémiée. Mais les invasions, mais les outrages, mais les désastres de 1814 et de 1815 qui, pendant trois ans, livrèrent la province à l’étranger? Ce sont malheurs attribuables à ceux qui le trahirent, lui, l’homme du destin, le juste et l’invincible. O naïf fétichisme d'une race guerrière ! Devons-nous en sourire? Partout ailleurs, maintenant, est-il un seul Français qui ne voudrait, sous un chef fascinateur et puissant comme lui, courir sus à l’ennemi pour effacer les hontes récentes, secouer l’engourdissement de la crainte, rendre à la France la pleine possession d’clle-même ?...

Napoléon a raconté ses annéesde Brienne, les études, les lectures, les jeux, les rêveries de sou enfance en travail de génie: il a légué par son testament, daté de Sainte-Hélène, un million à la petite ville. Ce legs, réduit à 400,000 francs, a permis de construire des écoles, un hospice, un asile et l’hôtel de ville devant lequel se dresse, sur un piédestal en marbre vert, provenant de l’expédition d’Égypte, la statue de Bonaparte enfant, sous le costume d’élève militaire : debout, méditatif, il tient à la main son livre de prédilection : les Vies des hommes illustres de Plutarque ; une inscription, sur le socle, répète une de ses paroles : « Dans ma pensée, Brienne est ma patrie; c’est là que j’ai ressenti les premières impressions de l’homme. »

Supprimé en 1793, le collège militaire a été vendu, démoli, il n’en reste plus trace. Cependant l’intarissable cicérone, — qui nous guidait vers l’ancien château seigneurial, splendidement réédifié au dix-huitième siècle par un ricliissisme Loménie de Brienne, tout au-dessus de la ville de bois, de plaines illimitées, nous disait en passant : Là était la cour, là les préaux où il exerçait son précoce instinct de la guerre, il y construisait des tranchées, des bastions, des redoutes, que ses camarades, dominés par son ascendant taciturne attaquaient et défendaient tour à tour, sous ses ordres; il apprenait, avec des enfants l’art d’exploiter les généreuses passions des hommes. 11 jouait au soldat, mais il était déjà Napoléon. —

LA CHAMPAGNE

Nous opposions à cct enthousiasme : En janvier 1814, souvenezvous !... — Oui, il est venu ici. Les Prussiens et les Russes y étaient, dix fois plus nombreux que nous. N’importe, ils ont reculé. Quelle bataille ! Les rues de Brienne, le château, le parc (nous parcourions le domaine du prince de BeaufTremont-Courtenay), regorgeaient de morts et de blessés, nos chétives maisons de bois brûlaient... Luimôme, un soir, vers Méziéres, à une demi-lieue d’ici, un cosaque faillit le percer de sa lance : c’est Gourgaud qui l’a sauvé, en tuant le cosaque d’un coup de pistolet. — Le lendemain, on sonnait pourtant la retraiteà La BoLhière... — Que voulez-vous? Ils étaient trop! sans cela, ce n’est pas leur Blücher !...

Pas un mot d’amertume. Chacun parlera de môme, avec la confiance inébranlable de l’aïeule des Souvenirs du peuple \

IMais quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers,

Lui, bravant tous les dangers.

Semblait seul tenir la campagne..

Nulle réplique possible!

A Clairvaux, rien d’aussi palpitant. L’oubli, enveloppe cette haute puissance anonyme du moyen âge. Une maison centrale de détention occupe les bâtiments, reconstruits en entier au dix-huitième siècle, de l’abbaye modèle que fonda saint Bernard en 1115. Gravissez, s’il vous plaît, par dos sentiers frayés à travers les vignes, la haute colline de Bar-sur Aube ; arrêtez-vous à la chapelle élevée au sommet en mémoire de sainte Germaine, décapitée à cette place par les ordres d’Attila ; par un ciel clair, vous apercevrez au midi le val de Clairvaux. Alors, si vous n’ôtes point curieux du banal spectacle des malfaiteurs astreints à la rigoureuse discipline du travail obligé, n’y allez pas ; essayez plutôt de vous représenter l’institution disparue en son temps de sérénité et de splendeur.

L’abbaye comprenait plus de sept cents religieux, une foule de convers, de vassaux, d’hommes liges. Tous se consacraient au travail chacun selon ses aptitudes. Autour du cloître et dans l’enceinte du domaine, étaient, suivant l’érudit Viollet-le-Duc, « des ateliers de corroyeurs, charpentiers, menuisiers, ferronniers, cimenteurs, d’orfèvres, de sculpteurs, de peintres, de copistes, etc. Les ateliers,

L’AUBE

quoiqu’ils fussent composés indistinctement de clercs et de laïques, étaient soumis à une règle et le travail était méthodique ; c’était par l’apprentissage que se perpétuait l’enseignement ; chaque établissement religieux représentait ainsi en petit, un véritable Etat, renfermant dans son sein tous ses moyens d’existence, ses chefs, ses propriétaires cultivateurs, son industrie, et ne dépendant par le fait que de son propre gouvernement, sous la suprématie du souverain pontife ')

Quelle prévoyance, quelle sagesse dans l’organisation intérieure du phalanstère chrétien : « Les besoins matériels de la vie, granges, celliers, moulins, cuisines, sont à proximité du cloître, mais restent cependant en dehors de la clôture, afin que le voisinage de ces services ne puisse distraire les religieux profès. Au sud de l’église est le cloître, autour de toutes scs dépendances, auxquelles les religieux doivent accéder facilement... Au delà un petit cloître pareil est réservé aux travaux intellectuels : la bibliothèque, les cellules des copistes, la salle où se discutaient les thèses théologiques l’encadrent, et, pour corriger la vanité de l’intelligence, là aussi est l’infirmerie, asile des vieillards valétudinaires... »

Dans une seconde enceinte, en dehors de la clôture, « les usines, les vastes granges, les dcmeui’es des artisans sont disposées sans symétrie, mais en raison du terrain, du cours d’eau, de l’orientation. »

A l’est les jardins nourriciers les prises d’eau, sont renfermés dans une troisième enceinte. La règle impose le silence, sauf pendant les heures de repos à passer au parloir ; — au chauffoir, en hiver.

Le succès de Clairvauxfut prodigieux. Dix-huit abbayes d’hommes vingt-huit abbayes de femmes, créées par son influence, reconnurent son autorité morale. Plusieurs bernardins obtinrent les plus hautes dignités de l’Eglise; Pun d’eux fut le pape Eugène 111. L’ordre acquit d’immenses richesses ; en ses celliers, visibles encore, vieillissaient, pendant dix ans, huitcenls tonnes de vins. L’abbé choisi àl’élection, mais confirmé par le pape, avait en argent soixante mille livres de revenus; en nature, sept cents setiers de blés, sept cents muids de vins. A tant d’opulence, quelle vertu n'aurait succombé? L’ordre commença de décliner au quinzième siècle, ayant accompli son œuvre transitoire. 11 survécut j)ûurtant jiKju’en 1780, sans plus rendre de

LA CHAMPAGNE

services notables, inutile à la civilisation, matière à gros bénétices, gras prieurés, voluptueuses sinécures,

... Maintenant, les noires collines plus nombreuses et plus hautes, se resserrant parfois en gorges profondes, marquent l’accès des plaines à niveau supérieur et à minerai de fer, nommées kellowiennes par les géologues. Voici la Haute-Marne, où ces plaines constituent le deuxième fossé creusé par les courants diluviens dans le bassin de la Seine. Le sous-sol, exploité en maints endroits, alimente les forges qui, disséminées sur une vaste région, travaillent le minerai, et d’où naissent une quantité d’industries locales, plus heureuses que les grandes agglomérations ouvrières. Nous verrons bientôt, à l’ombre des forêts qui leur ont longtemps fourni le combustible, et les entretiennent encore en partie, briller les flammes des hauts fourneaux etlafumée des cheminéescolossales lourdement s’évaporer

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