CHAPITRE V
CHEZ LES MAITRES DE FORGES
Si l’on nous disait que les maîtres de forges de la Haute-Marne se retirent volontiers, après fortune faite, à Chaumont enBassigny, on ne nous surprendrait pas; au contraire. Devenu sage et pourvu de rentes, saurions-nous mieux choisir ? La bonne ville, en vérité, pour y vieillir doucement ! Comme on y est loin du grincement des machines et du tumulte des affaires ! Comme on doit bien se reposer de la vie dans les respectables maisons de ses rues aphones, où l’herbe pousse sans contrainte entre les pavés moussus! Là tout semble caresser l’égoïsme, convier à l’oubli, préparer au néant. Des branches d’arbres, chaperonnant les murs gris et fendillés, annoncent des jardins, des parfums, l’ombre favorable aux siestes prolongées, et quand une fenêtre basse s’entr’ouvre, le luxe moelleux et discret des appartements se révèle au curieux qui passe. Bienheureuses paresses de la province auxquelles aspirent ceux qui n’ont plus de passions, c’est ici que l’on vous contemple et que l’on vous envie!...
Cette physionomie noble et somnolente vient à Chaumont de son ancienne aristocratie. H fut de bonne heure un centre. Situé entre le Vallage et le Bassigny, dans une position forte, il réunissait dans les dangers communs, les nombreux et remuants seigneurs de ce pays de vignes, de forêts et de fertiles cultures, où, naturellement, ne manquaient ni châteaux ni monastères. C’est ainsi qu’en 911 tous ces féodaux, unis aux bourgeois, repoussèrent les Normands. Plus tard, ils s’y groupèrent autour des comtes de Champagne, qui y résidaient souvent, et ensuite autour des lieutenants ou des gouverneurs royaux. Il reste bien des habitations de ce passé; de nombreuses maisons des quatorzième et quinzième siècles, reconnaissables à leurs tourelles engagées, et des hôtels de l’époque Louis XIV et Louis XV, aux larges portes armoriées. Chaumont est proprement la ville des tourelles ; nulle part, on n’en voit davantage, et la grosse tour Hautefeuille les domine toutes. Approchez-vous de la terrasse où s’élève cette tour carrée, vous comprendrez son antique importance. Le terrain
LA CHAMPAGNE
s'abaisse à vos pieds, des prairies inclinées s’étendent au delà, la Suize creuse son sillon au millieu d’elles; puis, le sol se relève, se couvre d’opulentes plantations, et dos montagnes aux formes lourdes, toutes bleues, ferment l’horizon. Il y a de la force et de la grâce dans ce panorama subitement aperçu : on le retrouve plus singulier encore près de la gare du chemin de fer, à l’endroit où les anciennes murailles de la ville serrent de près un ravin encombré déniaisons
VIADUC DE CHAUUU.Nf
et de jardins échelonnés en désordre. La Suize coule au fond de ce ravin, qui s’élargit plus loin, à l’ouest, et que franchit un viaduc colossal, formé de trois rangs d’arcades superposées, enchaînant leurs courbes hardies sur six cents mètres de longueur.
Il y a peu d’édifices à Chaumont et point de complè tement remarquables : ses maîtres du temps jadis, les comtes de Champagne, les d’Amboise, qui le gouvernèrent de Charles VII à Louis XII, et leurs héritiers, les Guise, n’y ont pas laissé trace de leur munificence. Peutêtre les premiers, grands chasseurs, ne s’y plaisaient-ils qu’à cause des bois giboyeux environnants, et les autres, parce qu’ils pouvaient, de ce poste militaire excellent, surveiller la noblesse provinciale la plus indépendante et la plus querelleuse de France : les Vergy, les Choiseul, les Bauffreniont, les Dampierre, les Joinville, toujours en luttes réciproques, ou contre leurs voisins des duchés de Bar et de Lorraine.
L’église Saint-Jean-Baptiste, construite du treizième au seizième siècle, n’est pourtant pas sans mérite : deux portails latéraux, à hasreliefs très poussés, à rinceaux délicats, et un petit porche, d’un char
CHEZ LES MAITRES DE FORGES
mant dessin, le recommandent aux artistes. Au dedans on est frappé de la disposition des transsepts, dont les angles compriment des encorbellements sculptés, et dont les triforiums sontperçés, comme les murailles gothiques de Narbonne, d’arcades en trèfles et de mâchicoulis à la sarrasine. La chaire à prêcher est décorée de gracieuses statuettes et de charmants panneaux, dus au correct ciseau d’Edme Bouchardon. Celui-ci, gloire artistique de la ville, y naquit le 29 mai 1693, ainsi qu’il est écrit sous son buste, placé au centre de Chaumont, devant la chapelle du lycée et dans le cadre d’une fontaine rococo.
Mais, après l’église métropolitaine, on nous reprocherait peutêtre d’oublier la spacieuse et jolie promenade du Boulingrin ; la belle statue en bronze, élevée en 1883, « par les industries du gaz» à Joseph Lebon, inventeur du gaz d’éclairage, né à Chailly (Haute-Marne) en 1767, mort en 1804, avant le triomphe de son invention, splendide mine d’or! — Désirez-vous savoir où l’empereur Alexandre de Russie et le roi Frédéric-Guillaume de Prusse logèrent le 25 janvier 1814, et présidèrent ensuite les conciliabules diplomatiques fatals à Napoléon? Cherchez dans la rue de Bruxelles un hôtel désormais célèbre et d’ailleurs parfaitement banal. Le musée renferme un Christ d’Albert Durer, et la haute image d’un héros: Cervolle, comte de Cliâteauvillain, lequel, de concert avec Guillaume de Poitiers, évêque de Langres, eut, pendant la guerre de Cent ans, le grand honneur de repousser l’insidieuse invasion des bandes germaines menées par un certain comte de Montbéliard! Que ne s’est-il reneontré un aussi vaillant homme en 1870, pour protéger la même ville contre les mêmes en nemis !...
C’est tout. On quitte sans remords, sinon sans regret, une ville dont la quiétude pénétrante est contagieuse ; c’est qu’il faut des jambes alertes pour gravir l’âpre plateau de Langres. Mais bientôt l’air vif qui souffle de ces hauteurs, à peu près en toute saison, vous fouette le sang, dilate vos poumons. Le climat est rude, salubre, bien propre à former des hommes énergiques, entiers, imaginatifs et penseurs. On aime à placer dans ce pays tourmente, alternance de vallons noirs comme l’encre, et de collines trapues, jaunes à la hase, chauves au sommet, hérissées aux flancs de forêts de sapins, le génie inégal et puissant, le tempérament passionné d’un Diderot.
LA CHAMPAGNE
Un môle isolé, lourd, écrasé, surmonlé d’une coupole c’est Langres, vu delà plaine où le train stationne à ses pieds. Il perche à 478 mètres d’altitude; vous n’y arriveriez pas en une heure de marche essoufflée par la route circulaire. Un chemin de fer à crémaillère vous épargne cette épreuve. Cric-crac!Il part, il déroule en grondant sa chaîne, il rugit, il halète, il dévore le rampe ardue, presque perpendiculaire; prés, vignes fuient sous vos yeux, l’horizon s’élargit ; adroite miroite entre des bois, comme un lac, la pièce d’eau du canal; à gauche,