LANGRES — TOUR DE NAVARRE
apparaît l’étrange Butte-des-Fourches, portant la chapelle de Notre- Dame de la Délivrance et le pieux ex-voto dressé aux nombreux soldats, mobiles et réguliers, victimes de l’hiver terrible de 1870-71 ; une ample vallée se développe, un cirque de tristes montagnes s’arrondit ; . . . .cric-crac ! débarquez.
Devant vous se groupent l’évêché, le séminaire, l’hospice, le collège autrefois dirigé par les jésuites, où commença l’éducation de Diderot, l’église cathédrale Saint-Mammès ; à vos côtés les remparts s’élèvent et vont ceindre de toutes parts le plateau : vous ôtes dans une place forte de première classe et dans une cité jadis toute religieuse.
Langres est illustre dans les annales des Gaules: chef-lieu des Lin-^ ones, amis de Jules César, il était déjà renommé au temps de Vespasien. On y fabriquait les capotes en gros drap poilu, espèces de
CHEZ LES MAITRES DE FORGES
passe-montagnes que les légionnaires appelaient des caracallas, du nom de l’imperator qui les avait prescrites pour l’uniforme. On y voyait des temples, des arcs de triomphe, d’opulentes villas. Cependant le christianisme le domina très vite. 11 eut des martyrs. Vers l’an 250, une invasion de barbares le menaçant, Didier, son évêque, s’en fut courageusement implorer la pitié du roi alaman ou vandale Chrocus. Celui-ci lui fit trancher la tête. Alors, ô miracle! le saint décapité ramassa son chef sanglant, remonta à cheval et rentra dans la ville par une brèche ouverte instantanément et qui se ferma derrière lui. Doutez-vous de ce prodige? Pour vous convaincre, on vous montrera, près de la tour Navarre, la fente, laissée comme une cicatrice, au rocher traversé par le saint, et les quatre empreintes frappées par les pieds de son cheval.
Effrayés, les barbares s’éloignèrent-ils? la légende ne le dit pas. On sait du moins qu’un demi-siècle plus tard l’empereur Constance Chlore tua soixante mille Germains devant les murs de la ville. Déjà le dévouement, les vertus des premiers évêques avaient consacré l’Église de Langres, si célèbre, si riche et puissante au moyen âge, lorsque les successeurs de saint Didier, comtes effectifs du territoire , battaient monnaie, témoin les Lingones frappées sous Charles le Chauve, et devenaient, l’an 1179, Messire Gauthier de Bory ayant donné son comté au roi Louis Vil, ducs et pairs du royame de France.
Les remparts qui protégeaient ta cité gallo-romaine ont défendu la ville des seigneurs évêques ; le seizième siècle les a réparés et augmentés; nous les avons transformés, flanqués de douze forts ou fortins avancés, de batteries et d’ouvrages de campagne; aujourd’hui Langres, assiégé vainement en 1870, est à l’est, non loin, hélas! de la frontière, sur la limite du bassin de la Saône et du bassin de la Seine, une sentinelle de premier ordre. Poste d’honneur, mais garnison pénible.
— Petit soldat, qui, ton fusil sur l’épaule, fais les cent pas de ta faction, en songeant aux douceurs du foyer absent, et les compares sans doute aux sévères devoirs du service, nous t’entendons : « La ville est morne, la campagne triste, la discipline exigeante ; un froid cruel sévit pendant les longs hivers, on grelotte sous la neige pendant des mois, les étés, aigris par la bise, ne durent qu’un moment : ma patience et mon courage sont à dure épreuve. » — Certes, petit
LA CHAMPAGNE
soldat, mais regarde vers les montagnes de l’est si tu ne vois rien venir, et pense à la patrie !
Deux portes sur quatre sont intéressantes : l’une est l’arc de triomphe gallo-romain, dont les arcades sont murées, mais les sculptures intactes ; l’autre est la porte des Moulins, construite en 1647, et noblement décorée d’un haut écusson royal et de deux figures emblématiques de peuples ennemis, vaincus par nos armes.