PORTE ROMAINE A LANGRES
Près de la porte du Midi se profile, à S kilomètres de distance, le plateau où la Marne prend sa source, où naissent aussi la claire fontaine de la Marnotte, son premier affluent, la Suize, la Trace, et plus loin, beaucoup plus loin, l’Aube et l’Aubotte. Ces rivières cristallines rafraîchissant, verdissant des vallons invisibles, creusant des ravines profondes, s’engouffrant parfois en des failles, en des grottes, créent les rares sites, les seuls jolis paysages d’alentour. La Marne n’est pas ici le fleuve jaune que vous connaissez; le ciel se réfléchit dans son eau pure, mais les déjections des usines, que son cours fait mouvoir, terniront promptement sa limpidité.
Comme au petit soldat, la ville nous découvre très vite ses attraits,
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lis sont faibles, ils ne nous retiendront pas longtemps. Saint-Mamniès, Saint-Martin, grandes églises, sans caractère, possèdent des peintures de Tassel; le cloître des chanoines de Saint-Mammès offre un beau spécimen, trop réparé, du style ogival à son début; le musée, installé dans une nef romane, vaut surtout par une abondante collection d’antiquités gallo-romaines : mosaïques, armes de toute sorte, statuettes, bas-reliefs, monnaies et médailles du temps des empereurs. Çà et là en des rues droites, d’aspect glacial, seulement éclaircies, égayées par la promenade de Blanche-Fontaine, on distingue une maison de la Renaissance, et les fameuses coutelleries laissent voir les ateliers où se fabriquent, depuis des siècles, des ciseaux, des instruments de chirurgie, des couteaux fins et à la grosse. Et la coutellerie des Diderot, de cette robuste famille d’artisans, qui, deux cents ans avant la naissance du philosophe Denis, exerçait iti meme son état, l'avons-nous visitée ? Nullement. Nous ignorons où vivaient ces braves gens, dont l’honnêteté, aussi solidement trempée que l’acier qu’ils forgeaient, était proverbiale dans la province. Nous aurions pourtant bien voulu saluer au passage le foyer patriarcal si bien évoqué dans Y Entretien d'iin père avec ses enfants : « C’était en biver. Nous étions assis autour de lui, devant le feu, l’abbé, ma sœur et moi ; il me disait, à la suite d’une conversation sur les inconvénients de la célébrité : « Mon fils, nous avons fait tous les deux du « bruit dans le monde, avec cette différence que le bruit que vous « faisiez avec votre outil vous ôtait le repos, et que celui que je « faisais avec le mien ôtait le repos aux autres. » Après cette plaisanterie bonne ou mauvaise du vieux forgeron... » Lisez la suite dans les œuvres de l’incomparable écrivain.
Lui, le maître excellent, est là, du moins; nous nous sommes consolé de ne pouvoir connaître sa première demeure en contemplant sa loyale et bienveillante physionomie, si naturellement, si franchement exprimée dans la belle statue de bronze sculptée par Bartholdi : il est debout, sans pose aucune, il tient à la main des feuillets de l’Encyclopédie, il sourit avec bonté, il vit, il va parler, lancer une de ses tirades éloquentes, spirituelles, profondes, touchantes, qui prêtent à la vérité l’allure audacieuse du paradoxe et donnent au paradoxe la puissance irrésistible delà vérité...
Revenons sur Chaumont pour entrer, au delà, dans la région où
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la Marne et scs aflluents, le Rognon, la Biaise, l’Ornain, lavent le minerai de fer et abreuvent les machines des forges. Contre leurs rives, souvent boisées, gracieuses, se presse une population robuste, laborieuse, moitié agricole, moitié ouvrière, parfois l’un et l’autre. Disséminées en cent endroits, les industries du fer l’occupent sans la concentrer, suppléant à la pauvreté fréquente du sol. La seule coutellerie emploie, à Langres et dans ses environs plus de 10 000 individus; c’est à peine si le voyageur attentif peut s’en rendre compte. Le haut fourneau, l’usine métallurgique, la fabrique de quincaillerie se mêlent aux chaumières. Un panache de fumée sombre par-dessus des villages poudreux, négligés, maussades, en signale la présence. Ainsi dans la vallée de Rognon, Montot, Doulancourt, Roche, Bettincourt, Rimaucourt, Ecot, où l’on fabrique spécialement des chaînes en fonte; ainsi, dans la vallée delà Marne, Bologne, réputé pour scs pointes à la mécanique, Vraincourt, Frondes, où l’on forge le fer et l’acier, Donjeux, Joinville, Valquevilly, Bussy, Chevillon, où sont des hauts fourneaux, des ateliers d’affinage ou de vastes magasins de vente ; le val d’Osne, si connu pour ses moulages, ses fontes artistiques, et d’où sortent tant de statues, de fontaines monumentales, qui décorent nos squares et nos jardins publics; puis Saint Urbain, qui possède une tréfilerie, Marnaval qui fabrique des
laminoirs . Nous irons plus tard dans la vallée de la Biaise, non
moins active à mettre en œuvre les milliers de tonnes de minerai de fer que l’on extrait annuellement des mines de la Haute-Marne, le second département français, sous ce rapport.
Bourgs, bourgades industriels sont assez déplaisants, mais leurs alentours, extrêmement boisés, cultivés avec amour, fleuris à profusion, sont quelquefois délicieux. La riche nature déploie ses trésors à l’écart des routes. Des vallons insoupçonnés, ensauvagés par les forêts immenses, recèlent des paysages exquis. Sous des massifs de chênes et de sapins, d’une admirable stature, s’entassent des roches énormes. Plusieurs sites, près du chemin que nous parcourons, sont célèbres par leur agreste beauté, et les peintres y ont trouvé de beaux sujets d’études. Descendez, par exemple, à Vignory; visitez son église du onzième siècle et les ruines de son château gothique; puis, marchant droit vers l’est, engagez-vous dans le défilé delà Vaux où se cache Viéville, obscur village avec des vestiges de
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constructions romaines. Ce vallon charmant rassemble, comme en un tableau, tous les traits du pittoresque indigène : eaux vives, arbres superbes, monstrueux rochers, tels que la Grotte de la Cuve de la Roche, la Roche Rernard, vantées à dix lieues à la ronde et vraiment fort curieuses. Gageons que, si vous nous en croyez, vous serez ravis de cette excursion en dehors des sentiers battus.
Nous en dirons autant du vallon de Joinville : Joinville, un grand nom dont la mémoire est pleine, mais un gros bourg dont la vue est aussitôt blessée, non moins que l’odorat. Par les rues sordides, le long des maisons basses, comme enfoncées dans le sol, le fumier traîne; les cochons, les bœufs y fientent de compagnie avec les gens. Tout à l’entrée se dresse la statue du bon sénéchal, vieilli, vénérable, frileusement enveloppé dans son manteau fourré de vair et de petit gris, ayant à la main les immortels mémoires, qu’il vient d'écrire dans la retraite. Notre imagination animait cette effigie si juste de l’ami de Louis IX, et du geste, lui montrant son fief, nous lui demandions : « Messire, n’est-ce pas ainsi, orde et puante, que vous apparut adis la capitale du saint roi? Jusqu’aux fenêtres du Louvre même, de nauséabondes exhalaisons montaient; les plus illustres prud’hommes en étaient offensés. Périodiquement, la peste, comme une plaie d’Egypte, sévissait, fauchait sans distinction des milliers de créatures, nobles ou roturières, belles ou laides, jeunes ou vieilles, pieuses ou mécréantes.
« Mais rassurez-vous, bon Sénéchal, ce Joinville qui vous était si cher, pour lequel vous avez rédigé de si raisonnables conseils et judicieuses ordonnances, n’a pas à craindre les misères du Paris du treizième siècle auquel il ressemble encore, après six cents ans écoulés. 11 est vrai qu’il a irrespectueusement démoli votre moult notable chastel, où, avant d’aller outre mer, aux Pasques de Tan de grâce 1248, vous mandâtes vos gens, et fûtes, toute la semaine « en testes et en quarolles », d’où, également, bientôt vous partîtes, « déchaux et en langes » pour aller demander l’écharpe et le bourdon du croisé au digne abbé de Chevenon, et vers lequel, revenant de faire vos dévotions, à Bléchecourt, à Saint-Urbain et autres « cors sains », vous n’osâtes onques plus retourner vos yeux « pour ce que il cueurs ne vous attendrisist dou biau chastel que vous lessoiez et vos dons enfans ». Mais s’il n’a pas gardé votre demeure seigneu-
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riale, non plus que le château princier de vos puissants successeurs les Guise, il possède les grands bois qui en dépendaient, et sur leur emplacement, au faîte et autour de la colline, il a planté des sapins, des peupliers, des vignes, d’innombrables jardins, dont les parfums salutaires assainissent le bourg. »
— Eh quoi, Joinville, le célèbre Joinville a complètement effacé les traces de son histoire? — Non point complètement. L’église Notre-Dame, bien que remise à neuf et surmontée d’une flèche haute et finement découpée, offre un élégant modèle de l’architecture du treizième siècle; l’hôpital Sainte-Croix, ingénieusement voûté et charpenté, justifie très bien le chiffre gravé sur sa façade : Hospital^ 1567 ; une grande porte, décorée de vases de fleurs et de pots à feu, ouvre encore sur l’enclos du grand jardin où était la maison de plaisance des ducs de Guise, nommée le petit château ; enfin, l’iiôtel de ville a recueilli quelques débris du château disparu ; tapisseries des Gobelins, boiseries du quinzième siècle, et deux statues en marbre blanc, sculptées par Dominique le Florentin.
Ces débris, dont plus d’un musée serait fier, donnent une assez grande idée des splendeurs artistiques déployées par les Guise dans leur résidence de Joinville. Hommes de goût et de magnificence, les Lorrains ambitieux, qui n’aspiraient à rien moins qu’à la couronne, ont dû, ici comme à Meudon, à Eu, s’entourer d’un luxe royal, amonceler les œuvres d’art, les raretés précieuses, les meubles somptueux. 11 fallait à leurs projets ce cadre éblouissant. Joinville, ainsi embelli, putrecevoir, en 1576, les partisans décidés de la maison de Lorraine, nobles et bourgeois, qui préparèrent la Ligue ; et, en 1585, abriter les envoyés secrets du roi d’Espagne, Philippe 11, qui s’engagèrent pour leur maître à porter au trône de France, en cas de mort do Henri 111, l’octogénaire cardinal de Bourbon, sous le nom duquel Henri le Balafré eût exercé la régence — les fonctions royales — en attendant le titre de roi.
A la mort du dernier des Guise, en 1664, Joinville, principauté depuis 1551, passa, avec toutes ses richesses, à Mademoiselle de Montpensier, qui légua cette portion de ses biens au duc Philippe d’Orléans, frère de Louis XIV, dont les descendants le possédaient encore en 1790. Alors le château fut démoli, rasé, tout ce qu’il contenait détruit ou dispersé ; mais le titre de prince de Joinville appar-
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tient toujours à la famille d’Orléans, et sous Louis-Philippe 1", le brillant marin qui ramena en France les cendres de Napoléon l’a de nouveau popularisé.
Depuis Claude de Lorraine dont, à Joinville môme, le 12 avril 1550, un héraut d’armes proclamait le « très excellent enterrement, » la chapelle seigneuriale renfermait la dépouille mortelle de la plupart des princes et princesses de Guise. Les révolutionnaires ont transféré ces restes dans le cimetière de la commune, et Louis-Philippe les a réunis dans un monument commémoratif, presque enseveli maintenant sous les hautes herbes, les ronces et les toiles d’araignée.
Après Joinville, Chevillon. L’illustre sénéchal y avait aussi un manoir, un pied-à-terre, qui existe encore; il en est parlé de manière inoubliable dans les Mémoires de l’ami de saint Louis. Vous vous rappelez ce passage, où le digne vieillard exprime si vivement son affection pour le maître défunt et ses regrets : le roi qu’il a bien aimé et servi, lui apparaît en songe, dans sa chapelle, et il lui dit : « Quand vous voudrez partir de ce cliàteau, si vous hébergeroi de bon cœur en ma maison de Chevillon. » — Mais le roi : « Je ne compte pas partir de sitôt, » répond-il. Et par ces simples mots, tous les deux, le suzerain puissant et le dévoué vassal, s’affirment leur amitié survivante à la mort, vous pénètrent de leur propre émotion...
Au delà de Chevillon le pays affecte de plus en plus le caractère industriel. La Marne roule des flots aussi jaunes que ceux du Tibre, entre des rives saupoudrées de minerai et de charbon. Passons vite. Ancerville nous fait voir sa grotte des Sarrasins, aux vastes dimensions: elle a 200 mètres de largeur et ses voûtes 20 mètres de hauteur. Non loin, à Lisle-en-Rigoult, le château de Jean d’Ileurcs donné par Napoléon au maréchal Oudinot, duc de Reggio, offre aux curieux de vieilles et belles armures, quelques pièces inestimables de la collection lentement formée par le glorieux soldat et acquise en grande partie, après sa mort, par le musée de Saint-Étienne, où nous l’avons déjà visitée. (Voir le premier volume des Fleuves de France: la Loire.)
Si vous ôtes commerçant, si vous voyagez pour « affaires », Saint- Dizier vous intéressera. C’est une ville plate, fumeuse, rectiligne, aux maisons grises, aux jardins gris, aux longs faubourgs pauvres, foute semblable, bien qu’ancienne, à une colonie industrielle née
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d’hier. Mais c’est également une ville grandissante, active, semée et entourée de forges, de fonderies, d’usines à boutons, étrilles, meubles de jardins, poids, serrures, fils de fer et clous, où quiconque achète, vend, négocie, trouve à qui parler. Mais nous, qui voyageons pour le service de l’ITistoirc et de l’Art, nous ne saurions regarder avec plaisir cette ébauche d’une cité future.
Nous regretterions plutôt celle que Cbarles-Quint a prise et sac-
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cagée en 1544, après une mémorable défense, et que les terribles combats livrés sous ses murs pendant la campagne de France, en 1814, ont achevé de détruire. Un jour viendra, nous aimons à le croire, où la minable population ouvrière dont les émigrants de l’Alsace-Lorraine ont singulièrement augmenté le nombre et, par la concurrence, le dénuement visible, aura plus juste part aux fruits de son travail, se bâtira de plus confortables demeures, transformera Saint-Dizier.
Il est facile, en partant de Saint-Dizier, de parcourir rapidement la vallée de la Biaise ; le chemin de fer longeant, de son confluent à sa source, cette rivière utilisée surtout par l’industrie métallurgique, desservant les forges et les hauts fourneaux d’EcIaron, d’Allichamp, de Buisson, de Chatelier, de Bousseval, de Vaux-sur-Bois et de Doulevant-le-Château. L’excursion n’est pas sans attrait. Elle commence au laborieux Wassy, à jamais célèbre depuis le sinistre événement du U'' mars 1562, qui préluda aux guerres religieuses du seizième siècle. La tradition a noté l’endroit précis où, ce jour-là (un diman-
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che), les protestants assemblés au prêche, chantant des psaumes, sans défiance à cause des édits, brusquement furent troublés par l’arrivée du duc de Guise, insultés, provoqués, attaqués par les gens de son escorte. Les uns résistèrent, les autres s’enfuirent ; mais poursuivis, massacrés sans pitié, hommes, femmes, enfants, laissèrent par les routes sanglantes soixante morts et deux cents blessés. Après cet exploit, le noble duc ne manqua point, selon toute apparence, de passer triomphalement par la porte Notre-Dame et sous la tour de l'Horloge, avant d’aller chanter un Te Deum dans l’une des trois églises gothiques de la florissante petite ville du Vallage.
Du théâtre de cette abomination au château de Cirey il n’y a pas loin; et la pensée, rapprochant ces crimes de l’intolérance de leur