BAR-LE-DUC — TOOR DE L HORLOGE
LA CHAMPAGNE
un squelette en marbre blanc dont les os accrocnent et traînent des lambeaux de linceul: cette carcasse hautaine s’adosse à un manteau d’hermine blasonné; son casque et son armet sont à ses pieds, des attributs de mort et de chevalerie se mêlent autour de lui. Bien qu’à son ventre bâille un horrible trou rappelant la blessure mortelle reçue à Saint-Dizier, il lève la main droite dans un geste théâtral de
commandement ou d’exhortation . Ligier Richier, élève de IMichel-
Ange, sculpsit. — Les noms de Marie de Bourgogne, fille de Robert II, épouse d’Edouard I", petit-Iils de saint Louis ; du comte Henri IV et de Yolande de Flandre; du duc Antoine mort en 1544, sont gravés en or au-dessous de cette image fantastique et réaliste et disent où sont les cendres des seigneurs de Bar.
La ville morte, dont le squelette de Ligier Richier est comme l’emblème, n’avait-elle pas encore en 1789 une aristocratie exerçant des prérogatives oppressives, des privilèges humiliants pour le tiers état? Nous le croirions volontiers, caria Révolution y fut accueillie avec un enthousiasme mémorable. Ce pays, qui n’était entièrement français que depuis 1766, mit à défendre la France un élan superbe. Deux volontaires de cette époque, Joseph-Isidore Exelmans, Charles- Nicolas Oudinot ont rempli de leur gloire la ville basse, la ville démocratique. Tous les deux sans doute lui sont chers, mais comment n’aurait-elle pas en vénération la mémoire d’Oudinot, qui lui a légué le jardin ombreux; et parfumé où les foules entendent la musique militaire, où jouent les enfants et où se reposent les vieillards, en devisant des belles actions du héros ? Aussi n’est-on pas surpris de voir au milieu de ses paisibles fabriques de bonneterie, de corsets sans couture, de teinture andrinople et de confitures de groseilles blanches, se dresser la statue de bronze, la statue martiale de l’humble enfant de Bar, maréchal de France, duc de Reggio !
Pour jouir plus longtemps des agréments d’une campagne accidentée, remontons le cours de l’Ornain ; des bois coupés s’empilent le long de ses rives et contre la voie du chemin de fer : par delà, moutonnent, noires, les forêts d’où ils proviennent ; des ruisseaux coulent en bruissant sous les feuillées, de brillantes chutes d’eau, pareilles à des cascatelles de lumière, animent des scieries, des moulins ; de gentils villages rouges et blancs s’étalent dans la plaine vaste, ou se nichent à l’ombre des hêtres et des charmes ; tout vous
LA CHAMPAGNE POUILLEUSE
annonce la voisine région de la Meuse. Arrêtons-nous presque à sa limite, à Ligny en Barrois, oli ! un instant seulement, car la route que nous avons à parcourir ensemble est longue encore.
C’est une petite ville intéressante, florissante, ce Ligny ; depuis nous ne savons plus quel millésime du moyen âge jusqu’en 1719, elle appartenait aux seigneurs suzerains du Luxembourg, qui la regardaient justement comme un des plus beaux fleurons de leur couronne princiére. Une grosse tour ronde, et, dans l’église, le tombeau solennel de saint Pierre de Luxembourg rappellent cette domination que fit cesser à prix d’or le duc de Lorraine Léopold, Mais le château fort des anciens maîtres, des Lusignan-Luxembourg, a disparu. Oui, disparu, en dépit de leur toute-puissante protectrice, la fée Mélusine, laquelle, nul ne l’ignore, étant de leur maison, habitait parmi eux et les protégeait, en toute occurrence, par ses occultes divinations et magies redoutables. Peut-être d’aveugles amants du merveilleux chercheront si elle ne se cache pas dans les ruines du mont Liban, d’où elle surveillait Ligny et ses lointains environs. Les gens positifs gagneront, à imiter ces rêveurs, le plaisir de revoir Bar-le-Duc distant de quatre lieues, et dans un pli de terrain, les forges de Naix, célèbres jadis, il y a des centaines d’années, quand il était une importante cité romaine appelée Nasium.
... Maintenant, résignons-nous; que le train nous conduise en Champagne Pouilleuse, qu’il dévore à toute vapeur les plaines mornes ! Mais, non, qu’il marche plutôt lentement. N’allons pas sacrifier à la peur de l’ennui l’intérêt du voyage ! Ce vieux pays si français a de quoi nous attacher et nous émouvoir ; ce désert a des oasis. D’ailleurs, l’indifférence à son égard, serait-ce pas de l’ingratitude? Si, en maints endroits, il nous apparaît si pauvre et dénué, sans liens visibles avec le Passé, sans aucune œuvre d’art, n’est-ce pas à son dévouement à la patrie qu’il doit ce malheur ? N’est-il pas, depuis Attila, le champ de bataille de la France? Toutes les armées de l’Europe ont rencontré les nôtres dans ses champs poudreux. Les envahisseurs germains, russes, autrichiens, anglais, ont pillé et brûlé ses villes, ses villages fidèles. Et, survivant à d’incroyables désastres, il est toujours prêt à nous défendre, prêt aux luttes suprêmes.
LA CHAMPAGNE
Voulez-vous deux preuves éloquentes de la vieille misère et de la vitalité permanente de la Champagne ? Lisez d’abord cette phrase d’une belle ordonnance de Louis XIV, ou plutôt de Colbert, qui la dépeint « désolée par la longueur des guerres, les passages des troupes, le séjour des armées, les prises et reprises d’assaut des villes d’icelle et de la frontière, et autres désordres, qui, en causant la ruine des bâtiments de presque tous les villages, avaient ^ fait déserter ceux-ci et laisser les terres en
friches, sans culture ». Et ensuite ce passage de l’historien champenois Oudart- Coquereau, écrit après la Fronde : « Le peuple a vécu icy en grande seureté, et dans nostre province on porte partout la bourse à la main. Le villageois est en repos, excepté — effet des abus — que le sel est extrêmement cher et que le peuple est fort foulé dans les villages par la subsistance des soldats du quartier d’hiver.
Quand ils sont parez
sans retard, ce bon ordre vient du bon intendant. » Hélas ! peu d’années plus tard, au bout des conquêtes, des triomphes du grand roi, l’intendant Larcher de nouveau crie misère, note des signes évidents de colère et de révolte chez les paysans, et le nombre considérable et croissant des mendiants de grands chemins. Mêmes causes, mêmes effets !
.. Vitry-le-François ! Vitry-le-Brûlé ! Ponthion !... Voilà des témoins irrécusables de ces vicissitudes. Le premier, vu de la gare, se présente agréablement dans l’enlacement lumineux de la Marne,
VILLE BASSE A BAll-LE DUC
LA CHAMPAGNE POUILLEUSE
de rOrnain, et du canal du Rhin à la Marne, au sein d’un buisson d’arbres que dépassent les deux tours de son église. Ce n’est pourtant pas une ville champêtre, idyllique ; mais une cité forte dans une enceinte flanquée de huit bastions et munie de quatre portes à pont-levis, par lesquelles il faut absolument passer, si l’on y veut entrer. En cas de guerre, scs bergers seraient des artilleurs, dont les houlettes seraient des boutefeux, et les pipeaux les admirables canons muselés luisant sous l’herbe des glacis.
Telle l’a voulue le royal fondateur qui lui a donné son nom, ses armes « d'azur à deux F. F. couronnées d'or mises en chef^ et une salamandre d’or sur tin hrazier^ la tête tournée derrière, couronnée et flamboyante de gueules », et sa devise : Nutrisco et extinguo.
On sait dans quelles circonstances étranges et palpitantes. C’était en 1541. Charles-Quint venait de réduire en cendres "Vitry en Perthois, inutilement défendu par le comte de Brissac, et déjà brûlé deux ou trois fois. François I" décida aussitôt de le rebâtir, mais, superstition ou sagesse, il veut que la ville nouvelle s’établisse à une lieue de la ville détruite, au village de Moncourt. Vainement les habitants désolés protestent contre ce caprice despotique ; ils tiennent à leurs ruines fumantes, à leurs champs ravagés : le roi est inflexible. Ils doivent obéir, transporter avec eux tout ce que la guerre leur a laissé, jusqu’aux pierres intactes de leurs maisons, qui deviennent les matériaux de Vitry-lc-François. Au reste, le prince, ami des arts, fait bien les choses ; par ses ordres, l’architecte bolonais Gerolamo Marini trace un plan de ville extrêmement correct, véritable symbole de la monarchie absolue : au centre est une place de quatre arpents, de cette place partent quatre rues principales qui limitent quatre quartiers dans lesquels on entre par quatre portes, secondées par quatre poternes. N’est-ce pas simple et grand ? Exécuté à la lettre, le plan de Jérôme Marini comprend toujours la ville moderne, et si Vitry-le-François diffère un peu du Vitry de François I", c’est par des fortifications plus compliquées, plus imposantes, de solides maisons de pierre substituées aux combustibles maisons de bois, et tous les avantages constitutionnels d’un chef-lieu d’arrondissement distingué : sous-préfecture, bibliothèque, musée... La statue du grand orateur libéral Royer-Collard, né aux environs, à Sompuis, décore la place de quatre arpents.
LA CHAMPAGNE
Cependant quelques centaines d’âmes paysannes continuent d’habiter l’ombre de Vitry en Perthois, Vitry-le-Brûlé, dont les destins sont accomplis. Ce qu’il fut, rien ou presque rien ne pourra vous le dire ; il ne reste pas pierre sur pierre de la cité gallo-romaine, dont les fouilles ont mis à jour des tombeaux, des médailles et des inscriptions ; pas pierre sur pierre du castrum de Syagrius, où le fils naturel de Clovis, Médéric, fut égorgé par son oncle Thierry d’Austrasie ; pas pierre sur pierre, non plus, du château fort des comtes