ÉCOLE DES ARTS ET MÉTIERS A CHALONS
croisade, donne à ses fêtes patronales et civiques l’ombre de ses grands arbres et la douceur de ses pelouses.
Des vitraux des treizième et seizième siècles, des tableaux attribués aux maîtres: Le Bassan, Albert Durer, le Primatice, Simon Vouet, Philippe de Champaigne, Louis Boullongne, décorent les cinq églises paroissiales ; Saint-Jean, Saint-Loup, Saint-Alpin, Notre-Dame, Saint-Etienne. Ample vaisseau roman-ogival d’où s’élèvent deux tours puissantes surmontées de flèches hardies, Notre-Dame apparaît comme le plus vénérable sanctuaire de Chàlons; de bien loin, aux plaines d’alentour, elle attire les regards, et les vieux graveurs d’estampes pressaient humblement la ville contre sa glorieuse
LA CHAMPAGNE
stature. Néanmoins elle n’est pas cathédrale : les évêques de Châlons, héritiers des historiques prélats qui la gouvernèrent durant tant d’années, avec le titre de comtes, et qui, pairs de France, assistaient au sacre des rois dont ils portaient l’anneau, officient au somptueux Saint-Etienne. Mais les pieux aflligés, quémandeurs défaveurs célestes, vont de préférence à la chapelle Saint-Prudentienne où, chaque année, abondent les offrandes de cinquante mille pèlerins, et encore, dans les environs, à la belle église Notre-Dame-de-Lépine, célèbre depuis 1459.
Chàlons compte plus de vingt-trois mille habitants ; sa population s’est accrue depuis la guerre. De nombreux ouvriers s’y emploient à l’industrie des vins de Champagne, qui loge trois millions de bouteilles dans six kilomètres de caves immenses ; dans les fonderies de fer de cuivre, les anciennes verreries, les tanneries, les fabriques de papiers peints, de chaussures, de pompes, les carrières. Les trois cents élèves de l’Ecole d’arts et métiers, que l’ordonnance royale du 23 septembre 1832 y a établie, ont de quoi s’y instruire d’exemple. Ces jeunes gens, boursiers ou pensionnaires, mettent trois ans d’études à devenir des ouviers-modèles, de futurs chefs d’ateliertypes ; ont-ils à se féliciter des résultats de cette éducation spéciale? Leur carrière en est-elle meilleure et plus assurée? Eloignés du prolétariat, se rapprochent-ils du patronat? A ces questions nous voulons répondre un mot, sage peut-être, peut-être dénué d’égïsme, que nous avons surpris sur les lèvres de plus d’un industriel de la région : « Nous n’avons pas besoin d’état-major! » Et nous réfléchissions : Si les capacités sont ainsi récusées, déclarées superflues, encombrantes par ceux qui doivent s’en servir, est-ce que ceux qui les ont acquises à prix de travail et d’argent, qui en cherchent l’emploi et qui en attendent la rémunération, ne sont pas déjà lésés, déçus, jetés de vive force parmi les déclassés?,..
Pieprenons notre chemin.
Des plaines, encore des plaines crayeuses, parsemées de jachères ou de verdures poussives, se déroulent à perte de vue au nord-est de Châlons, jusqu’à Sainte-Menehould. Çà et là des semis de pins de Norvège, des bois de baliveaux fraîchement plantés, engraisseront le sol rétif. En certains endroits, l’humus végétal déjà formé se prête à la culture des céréales, des betteraves. Moins de terres blanches que
LA CHAMPAGNE POUILLEUSE
naguère réfractent les rayons du soleil. Mais l’ensemble dégage l’écrasante monotonie des pays plats et pauvres, où l’on a peur de rester.
L’armée, quelquefois, donne à ces mornes champs catalauniens le mouvement, le tumulte, la gaieté, l’intérêt des grandes manœuvres. Ils se couvrent alors de tentes, de baraquements, de cantines, de drapeaux. Leurimmensité presque vide convient aux évolutions militaires, ils semblent prédestinés aux batailles réelles ou simulées. De faibles éminences se prêtent à l’installation des batteries, les tirailleurs s’embusquent à l’orée des bois frêles. Par milliers les fantassins et les cavaliers opèrent sans heurts dans l’espace sans obstacles les marches prescrites. Si les uns attaquent vivement, les autres défendent avec ardeur les villages désignés ; Saint-Hilaire ou La Veuve, Souppes ou Sept-Saulx. On assiège et l’on prend Cuperly. La montagne de Reims abordée à la baïonnette riposte par des volées d’artillerie. Les pantalons rouges bivouaquent dans cette vaste plaine de Cheppe où les Huns, selon de savantes conjonctures, avaient entouré leurs chariots, leurs familles, leur butin, de fossés qui subsistent sur trois côtés, profonds, de 6 à 7 mètres, larges de 25... Des vivats saluent les assauts, des chants entraînent les marclics. Le sentiment du devoir, l’instinct de l’avenir, allègent les fatigues, étouffent les plaintes. Beau spectacle, tant d’hommes alertes, multicolores, agiles comme des flammes, sous la rayonnante lumière, dans la poudre brillante des chemins, s’exerçant à la victoire ! Oui, très beau, pour qui de loin et de haut le contemple. Mais bienheureux le troupier, vaincu ou vainqueur — cela ne dépend pas de lui, — dès qu’il se repose dans une auberge, une guinguette ou même un hôtel de Mourmelon-le-Grand. Là, ne mancjuent ni vins, ni bière, ni cafés, ni le reste. Mourmelon est un gros village, créé par le