CROIX A RETHEL
LA CHAMPAGNE POUILLEUSE
exposer aux viles familiarités, aux curiosités salissantes, aux lâches menaces que la foule réserve à ses maîtres déchus. L’épicerie de M. et madame Sausse existe encore, précieux monument de l’Égalité, inestimable témoin des « justes retours des choses d’ici-bas. »
... Grandpré, Menthois, Vouziers, Attigny... Les monts de l’Ardenne ont succédé à ceux de l’Argonne. Plus vaste, plus riche se développe la campagne. Où le sol est marécageux, les oseraies avides d’humidité étendent leurs claires feuillées, frissonnantes à la caresse des brises. Les senteurs aromales des forets descendent vers les champs, les parfument. Des rapaces planent sur les collines brunes, d’où les fauves, leurs frères, ne sont pas complètement exilés. Aux cabanes en lattis se mêlent les solides maisons de pierre dont les toits en tuiles semblent, au milieu des jardins, des coquelicots épanouis. Le travail répand l’aisance dans ces demeures. A Vouziers, on forge le fer, on tisse le lin, on tresse avec l’osier les multiples articles de la vannerie.
Dans Attigny, on fabrique les biscuits de Reims, et c’est l’unique curiosité de l’illustre Attiniacum, où résidèrent les mérovingiens de Neustrie, ces grands chasseurs de l’Ardenne, où le Saxon Witikind fut baptisé, en 786, en présence même de Charlemagne, où, aussi, en 822, un concile d’évêques osa infliger à l’empereur Louis le Débonnaire une pénitence publique. Palais de roi, palais d’empereur tout a disparu. Quoi d’étonnant? ces constructions souveraines, on le sait, étaient de bois, comme aujourd’hui les cabanes des paysans.
Mais, si l’antiquaire perdrait son temps et sa science à chercher les traces de ce passé dramatique, peut-être l’observateur, à ne considérer que l’immobile décor des choses et que les descendants des dénérations éteintes, en évoquerait-il facilement l’image. Le peuple ges Ardennes conserve, à peine altéré, le pur type frank. Rappelezvous les personnages représentés aux portails, aux vitraux des églises, dans les miniatures des missels, les tableaux de Luminais ou les figures de Bénédict-Masson. Les voici devant vous, en chair et en os : les hommes de haute taille, blonds, aux longues moustaches pendantes, aux yeux bleus; les femmes, plus expressives encore, grandes aussi, le visage osseux, le front bombé, les pommettes
LA CHAMPAGNE
saillantes, la bouche grande, les yeux ombrés d’épais sourcils volontaires, le teint blanc squs la chevelure blond-filasse. N’est-ce pas ainsi que nous nous figurons les Clotilde, les Frédégonde ?
Retliel, dans l’histoire de ce peuple, joua un rôle prépondérant. Le castnim retectium, bâti sur la hauteur où sont encore ses plus anciennes habitations, mais où conduit maintenant une élégante avenue, la défendait du troisième au sixième siècle contre les invasions barbares, Clovis en confia la garde à l’un de ses leudes; seigneurie indépendante, à dater du treizième siècle, il passa tour à tour dans les maisons de Flandre, de Bourgogne, de Glèves, de Gonzague. En 1S81, un Charles de Gonzague, déjà duc de Nevers, devint également duc de Rethel. Et c’est pourquoi, Mazarin ayant acheté leurs fiefs français aux Gonzague italiens, Rethel prit, en 1650, le nom de Rethel-Mazarin, qu’il a gardé jusqu’à la Révolution. 11 n’appartenait pas encore au cardinal détesté, quand la Fronde des princes le vint désoler, et ce n’est pas en haine du premier ministre que Turenne s’y battit contre les troupes royales de Duplessis- Praslin, en 1650, etCondé en 1652 et en 1655.
De nos jours, plus de châteaux forts, plus d’enceinte militaire à Rethel, mais des fabriques florissantes de tissus de mérinos, de cachemires, de flanelles, de napolitaines. L’Aisne et le canal latéral en favorisent l’industrie. Un long et large parc traverse, assainit les quartiers ouvriers, qui ne paraissent pas malheureux. En la ville haute, toute bourgeoise, de vénérables et curieuses maisons, flanquées de tours, ou singulièrement chevronnées, portant à leur façade deux étages d’encorbellements aux figures grimaçantes, survivent à la vieille cité aristocratique. Dernier écho d’antan : on lit, à l’entrée de l’église, gravé en lettres d’or sur marbre blanc : « Icy, le 14 août 1659, le roi Louis XIV et la reine Anne d’Autriche sa mère, ont tenu sur les fonts baptismaux, Louis, fils de Jacques de Meteyer, et de Charlotte Watelet. »
A deux lieues de Rethel, l’Aisne creuse l’île où s’encadre Château- Porcien, également ville noble jadis, voire principauté. Une grosse tour, quelques pans de murailles, enté-s sur roc, en prouvent l’importance féodale. Mais le bourg moderne appartient au groupe manufacturier, dont Reims est la cité maîtresse, la métropole séculaire. Des filatures de laine, des fabriques de serges, d’étamines, do
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casimirs y font depuis belle lurette oublier les comtes d’autrefois.
Là doit finir notre excursion dans les Ardennes. Le train nous ramène vers l’ouest; de nouveau les plaines s’espacent, indéfinies, tachetées de végétations naines, clairsemées de sapinières. De l’horizon se dégage peu à peu, en blancheur de plus eu plus ferme, la craie féconde de la montagne de Reims, aux vins joyeux!