EEIMS — ARC DE TRIOMPHE ROMAIN
des Relges-Rèmes, la Durocortorum estimée de Jules César pour son importance politique ; désignée aux faveurs impériales, elle grandit, prospéra sous les Auguste, les Flaviens, les Antonins, de superbes monuments l’ornèrent; sept voies romaines s’y croisaient. Déjà elle commerçait grandement des vins récoltés sur son territoire ; mais un malheur en advint : Domitien, craignant que la culture des vignes ne fit négliger les autres, celle du blé surtout, ordonna de les arracher entièrement. Tous les coteaux d’alentour restèrent dépouillés pendant près de deux cents ans, jusqu’au règne heureux et rapide de Probus, qui permit de les replanter. Louange à Probus : c’est grâce à lui, peut-être, que nous buvons encore quelquefois du vin joyeux, du vin de Champagne !
Est-ce une belle ville? sans doute, encore faut-il l’aborder de la bonne manière pour être séduit. Elle a double visage, l’un souriant,
LA CHAMPAGNE
l’autre aflligcant, des quartiers d’une réelle élégance, des faubourgs d’une affreuse misère. L’industrie lui crée des centaines de grosses fortunes et dos milliers de détresses. Nombreux y sont les millionnaires, innombrables les pauvres. Ceux-ci ne vont-ils pas toujours où donne le travail, chercher la subsistance : papillons humains attirés, et brûlés par la flamme des machines? L’assistance publique, la charité privée s’efforcent de pallier, calmer des souffrances que la difficulté des échanges, la concurrence étrangère, une invention brusquement appliquée, aigrissent parfois terriblement. Voilà l’ombre du glorieux Reims, la goutte d’amertume tombée au fond de sa coupe pétillante et dorée !
Mais les premiers regards du voyageur n’en découvrent que les beautés. Le parc, l’avenue de la Gare, les larges et longues rues suivantes ne lui laissent soupçonner aucune verrue. Il salue tout d’abord la statue de bronze élevée au plus célèbre, au plus typique des Rémois : Colbert, le parfait, l’inimitable ministre d’affaires, l'homme d’Etat marchand, négociant, manufacturier et financier, le bourgeois prudent, économe, intéressé et grave, le bureaucrate puissant et ponctuel, qui, propre aux petites comme aux grandes choses, traita celles-ci avec le même sérieux, le môme amour des détails, la meme patience victorieuse. Ces qualités si utiles, plus d’un industriel rémois les exerce dans la monarchie absolue de sa fabrique, de son usine, et leur doit sa fortune ; elles caractérisent la race...
- — Bonjour, Colbert!
Ce salut familier ne s’adressait pas, comme bien vous pensez, judicieux lecteur, au surintendant de Sa Majesté Louis quatorzième, mais à l’un de nos amis, citadin de Reims, venu au-devant de nous, et nous coudoyant sans nous voir. Commerçant par nécessité, érudit par goût, écrivain à ses heures, il nous avait offert de nous promener à travers la ville; nous ne pouvions souhaiter un meilleur guide.
Après les premiers compliments :
— Si vous voulez, nous dit-il, nous procéderons par ordre didactique. Nous irons tout doucement des œuvres d’hier à celles d’aujourd’hui, de ce qui a été à ce qui est. Reims est pour vous un gros morceau, vous ne l’avaleriez pas d’une bouchée sans risquer une
AU PAYS DES VINS JOYEUX
indigestion : j’entends vous le découper en friandes petites tranches, saupoudrées d’anecdotes, glacées d’aperçus, et vous le faire digérer aussi facilement qu’un de nos biscuits, trempé dans une flûte de la veuve Cliquot.
— Très bien.
— Vous acceptez?
— Si j’accepte !
— Alors prenez mon bras. Et ne craignez pas que je vous récite un in-folio de bénédictin. L’histoire de Reims pourrait alimenter aisément, durant plusieurs mois, ou plusieurs années, le cours d’un professeur spécial , on l’écrirait en dix volumes comme en un seul.
— Oui, on écouterait avec plaisir parler de ces ouvrages, mais on no les lirait guère.
— Vous avez raison. M. Renan l’a prédit : « On voit poindre un âge où l’homme n’attachera plus beaucoup d’intérêt à son passé. »
— Néanmoins le philosophe Renan continue de comnoser des livres d’exégèse.
— Illogisme ordinaire aux esprits sentencieux. N’importe, croyezvous que dans chaque cité ancienne et considérable une chaire d’histoire locale ne serait pas utile?
— Peut-être.
— Qu’elle n’aviverait pas en nous tous l’amour du pays natal, l’intelligence de sa destinée, la reconnaissance due aux êtres qui l’ont habitée avant nous, pour leurs travaux et leur courage, dont nous recueillons les fruits?
— Sans doute.
— Et qu’ainsi même, la Patrie, formée de tous ces pays divers, symbole de leur union indissoluble, expression de leurs communes espérances, ne serait mieux comprise et plus justement chérie? C’est un grand mot, la patrie, un mot palpitant, mais le sens, chez plus d’un, en est encore un peu vague, obscur ; bien défini, le sentiment qu’il remue en nous, serait-il pas plus sûr et plus puissant?... Mais je prêche un converti. Bon, là, tournez à gauche, nous y sommes : voilà Reims antique, Reims aimé des empereurs Probus et Julien.
Nous étions devant la porte romaine de Mars. Huit colonnes d'un beau style découpent sur quatre faces de hautes arcades et supportent une archivolte fort majestueuse, bien qu’entamée par le temps. Trois
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arcades sont décorées de bas-reliefs, finement exécutés : la louve romaine allaitant Remus et Romulus; Faustulus et Acca Laurentia; Lédu couchée et sur laquelle Eros descend du ciel, certaines figures emblématiques des mois.
A quatre cents pas de la porte de Mars quelques fragments de
gradins indiquent l’emplacement d’une arène... 11 ne reste rien de plus de la ville gallo-romaine; préservée des barbares par l’habile résistance de Julien et du consul Jovinus, elle s’ouvrit enfin aux dévastations successives des Vandales, des Suèves, des Alains, des Burgondes, des Francs. Vainement les évêques, défenseurs de la cité, essayèrent d’arrêter les envahisseurs ; l’un d’eux, Nicaise, fut massacré sur le seuil même de son église par ceux qu’il implorait.
Plus heureux, saint Remi obtint de Clovis la restitution du vase précieux dérobé à sa basilique, et baptisa le « fier Sicambre ». De ce grand homme, dont l’épiscopat dura soixante-quatorze ans, date la suprématie de l’église de Reims ; à l’importante cité romaine succéda l’influente, cité
REIMS— PORTAIL DE l’ÉGLISE SAlNT-REMl
religieuse et bourgeoise du moyen âge.
L’église Saint-Remi est ici le plus vieux monument du moyen âge : ses fondations sont probablement romaines, elle fut reconstruite du onzième au douzième siècle, mais en partie avec les pierres de la basilique où fut sacré Louis le Débonnaire. Encore aujourd’hui, au centre du vaste faubourg triste, qui s’étend de la porte Dieu-Lumière — quel nom ! — à la rue du Barbâtre, elle évoque étrangement ce temps si lointain de naïveté, de barbarie et de misère. L’imagination
AU PAYS DES VINS JOYEUX
y recompose, dans les rues, jonchées de fleurs et de palmes, les équestres cortèges souverains, puis les processions prosternées et geigneuses de pauvres, d’estropiés, de malingreux, implorant l’aumône royale, d’écrouelleux espérant de l’oint du Seigneur la guérison promise, tous criant : Noël ! Noël ! aux libéralités du prince. Des tables chargées de viandes sont dressées dans la vaste enceinte de l’abbaye et sur les places publiques ; des fontaines, à côté, laissent couler le vin ou la cervoise ; en ces jours bénis le peuple boit et mange à satiété. 11 s’amuse aussi ; à la lueur des torches de résine, des bateleurs font pour lui plaire des sauts et des tours ; des musiciens lui jouent des airs de danse et des chansons. On dirait que les baillonneux, les va-nu-pieds du faubourg attendent encore pareille aubaine : leurs ancêtres n’avaient pas assurément l’air plus minable, et ne logeaient pas en réduits plus humides, plus dénués et plus sombres.
Immense, nue, trouée, gercée, emplie d’une aigre odeur d’abandon, mais extrêmement curieuse, Saint-Remi est comme un ample reliquaire, où noircissent des reliques désormais sans vertu. Entre ces reliques figurent des parcelles du baume inépuisable et inaltérable contenu dans la sainte ampoule, laquelle fut, comme on sait, brisée publiquement le 15 avril 1792 par le député Rulil, sur la place Royale et sur les propres marches de la statue de Louis XV, abattue le même jour. L’abbaye avait le privilège de garder la sainte ampoule ; et son grand prieur celui de l’apporter à la cérémonie du sacre dans le plus magnili(}iic appareil ; « En chappe d’étoffe d’or, monté sur un cheval blanc de l’écurie du roi, couvert d’une housse d’argent richement brodée, conduit par les rênes que tenaient deux maitres palefreniers de la grande écurie », il s’avançait, « sous un dais de pareille étoffe, porté par quatre barons, dits chevaliers de la Sainte-Ampoule, vêtus de salin blanc, d’un manteau de soie noire et d’une écharpe de velours blanc, garnie de franges d’argent et, escorté aux quatre coins du dais, de seigneurs à cheval, nommés pour otages de la sainte ampoule, et qui étaient précédés cbacuii de leur écuyer portant un guidon chargé d’un côté des armes de Erancc et de Navarre, et de l’autre de leur morion ». Le grand prieur confiait son dépôt à l’archevêque de Reims, qui le recevait au nom des pairs du royaume
LA CHAMPAGNE
et promettait, foi de prélat, de le rendre aussitôt le sacre accompli.