CATHÉDRALE DE REIMS
Dans le chœur de l’église s’élève le tombeau monumental de
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saint Remi ; l’évêque, étendu sur un sarcophage de marbre noir, repose; autour de lui, debout, sculptées par l’excellent artiste Champenois, Pierre-Jacques, dans l’attitude prescrite par les rites, sont les statues, en marbre blanc, des douze pairs du royaume, qui devaient assister à la solennité du couronnement ; à droite, l’archevêque duc de Reims, l’évéque duc de Laon, l’évêque duc de Langres, l’évêque comte de Beauvais, l’évêque comte de Cbâlons et l’évêque comte de Noyon, représentant les pairs ecclésiastiques; à gauche, les pairs laïques, représentés par le duc de Normandie, le duc de Bourgogne, le duc d’Aquitaine ou do Guienne, le comte de Flandre, le comte de Champagne et le comte de Toulouse. Sans être un chef-d’œuvre de haut goût, ce tombeau, plus d’une fois refait et réparé, ne manque pas de caractère : il symbolise la grandeur morte de la monarchie de la même façon que les pyramides rappellent la puissance des Pharaons.
Quelques châsses, des tapisseries, des émaux signés Landin, le maître do Limoges, un beau saint sépulcre du seizième siècle, un excellent tryptique de la même époque : le baptême de Clovis, les mausolées du savant bénédictin Dom Ruinart, et de René de Thuis, sénéchal de Reims en 1230 ; voilà tout ce que Saint-Remi a gardé des richesses qui l’encombraient autrefois ; cela suffit pour y amener les archéologues et les artistes.
... Que le tramway nous conduise de la porte Dieu-Lumière à la cathédrale : le faubourg populeux s’enfuit, on pénètre dans le discret quartier des chanoines. Au milieu de ce quartier, sur une grande place sans ombrages, ordinairement déserte, le glorieux édifice apparaît en pleine clarté, austère, grandiose, développant un hardi vaisseau de 149 mètres de longueur sur 83 mètres de hauteur, dont l’on ne se lasserait pas de contempler la miraculeuse architecture. La façade occidentale est le chef-d’œuvre de ce chef-d’œuvre : on ne la verra jamais, avec indifférence, surgir, ambitieuse etsuperbe, du sol banal, qu’elle ennoblit, et monter vers le ciel, comme un poème extatique, chargé des prières et des espérances des hommes. Jamais, si dédaigneux do l’inaccessible infini^ de l'indémontrable an delà que la science puisse nous rendre, nous ne verrons sans être ému ce muet témoin, si éloquent, des vaines aspirations de la jeune humanité vers la vie immortelle, la justice éternelle, l’absolu idéal 1
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Tout un peuple de statues, expressives et colossales, habite ce prodigieux portail; dans les trois porches que surmontent des gables pyramidaux, dentelés à jour, des guirlandes de fleurs les enchaînent, innombrables, sous les voussures des arcades; elles se dressent contre les piliers, elles se nichent dans les plus fines galeries, elles animent les tours ciselées, pareilles à de lourds joyaux découpés à l’emporte-pièce. Notre-Dame, patronne do l’église, du milieu de la porte principale, domine ce monde surnaturel d’archanges et de démons, de patriarches, de guerriers bibliques et de rois chrétiens. Son couronnement céleste, les scènes de la Passion, le jugement dernier, le combat de David et de Goliath, le baptême de Clovis, relief d’une grandeur épique, ici et là s’encadrent, avec un art consommé. Des animaux fabuleux assistent à ces mystères, des bœufs gigantesques, — on devait cet honneur au doux témoin de la naissance de Jésus — en écoutent le bruit du haut des plates-formes. Regardez, sous un rayon de soleil, les drames religieux, qui ont passionné tant de générations : ils revivront pour vous ; les personnages de pierre s’agiteront entre les immobiles spectateurs, vous serez quelques instants, par la magie de l’art et des souvenirs, l’homme simple, crédule et fervent d’un autre âge.
La première pierre de cette merveilleuse Notre-Dame fut posée en 1212 par l’archevêque Albéric de Humbert; plusieurs architectes en dessinèrent les plans, mais le plus célèbre d’entre eux, Robert de Coucy, paraît avoir eu la meilleure part à sa construction. C’est lui, dont l’audacieux génie a dressé au-dessus du chœur la svelte flèche en plomb que soutiennent huit statues colossales. On lui doit l’ordonnance de la nef, des toitures, les galeries aux balustrades ogivales ornementées de fleurs de lys, le portail et les élégantes portes du croisillon nord, où sont les belles statues que bénit le Beau-Dieu.
Notre-Dame remplaça Saint-Remi ; la plupart de nos rois y furent sacrés. Alors, la nef immense, où nous entrons, et qui, malgré ses statues, ses tableaux, ses vitraux, ses rares tapisseries, semble bien vide, suffisait à peine à contenir la foule impressionnée et curieuse : ce devait être, en effet, un attrayant spectacle, et le symbole en action de la monarchie héréditaire ne se pouvait passer dans un
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décor [plus imposant. Lamartine, présent à la dernière solennité de ce genre, en a dépeint les splendeurs :
Mille flambeaux semant la route triomphale De colonne en colonne et d’arceaux en arceaux Étendent sur la nef leurs lumineux réseaux,
Et se réfléchissant sur le bronze ou la pierre Font serpenter au loin des ruisseaux de lumière.
De soie et de velours les parvis sont tendus:
Les écussons royaux aux piliers suspendus,
Flottant par intervalle au souffle de la brise Font de soixante rois ondoyer la devise.
L’autel est ombragé d’armes et d’étendards ;...
Et la cérémonie commence. L’évôque duc de Laon et l’évêque comte de Beauvais vont en procession chercher le roi, qui les attend, couché sur un lit de parade, dans un salon de l’archevêché ; ils l’éveillent, suivant les formules antiques, ils l’amènent par les bras. En brillant costume sacerdotal, vêtu « d’une longue camisole cramoisie, garnie de galons d’or, et ouverte ainsi que la chemise aux endroits où Sa Majesté doit recevoir les onctions, et par-dessus cette camisole, portant une longue robe d’étoffe d’argent, et sur la tète une toque de velours noir garnie d’un cordon de diamants, d’une plume et d’une double aigrette blanche », le monarque prête le serment d’usage : il empêchera les personnes de tout rang de commettre des rapines et des iniquités, il exterminera les hérétiques. Alors, en mémoire de l’ancienne élection populaire, deux pairs ecclésiastiques le présentant à l’assemblée, demandent si elle l’agrée pour roi. Ensuite il reçoit l’épée de Charlemagne; agenouillé devant l’archevêque neuf onctions lui sont faites; successivement on le revêt de la tunique, de la dalmatique et du manteau royal fourré et bordé d’hermine. On lui met au quatrième doigt de la main droite l’anneau de la toute-puissance, dans la main droite le sceptre royal, dans la gauche la main de justice, enfin on lui pose sur la tête la couronne de Charlemagne, que soutiennent de la main tous les pairs ecclésiastiques et laïques. Les portes de l’église sont ouvertes, le peuple s’y précipite, et des oiseleurs lâchent dans la nef une multitude d’oi^eaux « qui, par le recouvrement de leur lifierté signifient l’effu-
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sion des grâces du monarque sur le peuple, et que jamais les hommes ne sont plus véritablement libres que sous le régne d’un prince éclairé, juste et bienfaisant ».
Parmi ces fêtes officielles, il y en eut de vraiment nationales, de profondément émouvantes ; une surtout demeure inoubliable. En 1429, les 16 et 17 juillet, le cœur de la France battait à Reims, elle y était tout entière avec Jeanne d’Arc et Charles VII. Le père et la mère de l’héroine, logés et défrayés par le conseil de ville, habitaient, en face la cathédrale, l’hôtellerie devenue l’hôtel de la Maison-Rouge. Elle-même était vénérée, priée, saluée comme une sainte. De quels regards attendris, mouillé.s des larmes de la reconnaissance, le peuple suivait son cortège ; elle amenait peutêtre la fin des maux épouvantables déchaînés par la guerre de Cent Ans ; on allait peut-être voir refleurir la fertile contrée dont le poète anglais peint si énergiquement la désolation ; «... Toutes les végétations s’y corrompent par leur fécondité même. La vigne, ce gai cordial du cœur, y meurt non émondée,... dans les prairies en jachère l’ivraie, la ciguë et le tumeterre grossier prennent racine, tandis que se rouille le soc qui devrait déraciner cette sauvagerie. Le champ même, qu’embaumaient la primevère tachetée, le trèfle verdoyant, et la pimprenelle, devenu paresseux, ne produit plus rien que d’irrégulier et de nauséabond; il n’engendre que l’odieuse patience, le chardon épineux, la zizanie, le glouteron, et perd à la fois beauté, utilité... Et de même que nos vignobles, nos prairies, nos champs et nos bois s’altèrent (c’est un Français qui parle), de même nos familles, nos enfants et nousmêmes nous avons perdu, faute de temps pour les apprendre, les sciences qui devaient être l’ornement de notre contrée ; nous croissons en sauvagerie comme des soldats qui n’ont d’autre pensée que le sang... »
Mais ces calamités vont cesser, ces plaies se cicatriser, se guérir, un autre tableau se lève et nous console, tracé par l’humain Schiller ; « Les armes reposent, les orages de la guerre se taisent, aux batailles sanglantes succèdent le chant et la danse ; dans toutes les rues retentit la ronde joyeuse. L’église et l’autel brillent d’un éclat de fête, des arcs s’élèvent, parmi de verts rameaux, et autour des colonnes s’enlacent des guirlandes ; la vaste enceinte de Reims
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ne peut contenir les hôtes qui accourent à grands flots à la fête nationale. Et un même sentiment de joie éclate et domine, et une môme pensée fait battre tous les cœurs. Ceux que naguère encore séparait une haine sanglante goûtent ensemble avec ravissement l’allégresse commune. Quiconque appartient à la race de France se sent anjourd’hui plus fier de son nom... »
Les dons affluaient à l’Église privilégiée et son trésor était des plus riches : elle en a conservé de très beaux restes : des orfèvreries, des étoffes, une horloge astronomique en bois peint et