REIMS — PORTE DE LA COÜR DD CHAPITRE
sculpté, peuplée de personnages lilliputiens marquant les heures; la belle grille du chœur, ouvrage du quinzième siècle, des tableaux attribués au Titien, au Tintoret, à Mutiano, à Zuccharo, au Poussin, et de fameuses tapisseries formant plusieurs collections inestimables : quatorze légendes rimées données en 1530 par l’archevêque Robert de Lénoncourt; le vaste sujet du Fort roi Clovis^ donné en 1S70 parle cardinal de Lorraine; les Pepersæcke, au nombre de douze grandes et de sept petites, données par l’archevêque Henri de Lorraine en 1640; les Cantiques et deux gobelins, du plus suave coloris, d’après des cartons de Raphaël.
Ainsi que la cathédrale, le palais des archevêques, extrêmement somptueux avant la révolution, convenait aux héritiers des plus puissants prélats du moyen âge ; les Tnrpin, les Ebbon, les
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LA CHAMPAGNE
Ilincmar, les Adalberon, les Gcrbert, les Arniilf, tous immortalisés par la légende ou par l’iiistotre. On n’y voit plus maintenant que la grande salle voûtée du Festin Royal, pauvrement restaurée dans le style troubadour à l’occasion du sacre de Charles X, les pièces peu ou prou meublées de l’ex-appartement du roi, et une assez jolie chapelle du treizième siècle.
Ces grands archevêques-ducs de Reims, pairs du royaume, furent les souverains maîtres de la ville jusque sous Louis VII ; les derniers Carlovingiens, les premiers Capétiens eurent souvent maille à partir avec eux, car ils commandaient volontiers leurs vassaux armés en guerre et frappaient en personne d’estoc et de taille, tout comme le preux Tur-pin, dans la Chanson de Roland. Mais les bourgeois enrichis par le commerce des vins, des biscuits, des pâtisseries au miel et des lainages, secouèrent le joug, obtinrent, avec le secours du comte-poète Thibaut IV, une charte communale, et depuis n’ont cessé de gérer plus ou moins librement les affaires de leur cité. D’ailleurs, les rois, les comtes, qu’ils aidaient de leur argent, les remboursaient en faveurs; jaloux de leurs prérogatives, ils avaient pour les défendre une milice nombreuse, et qui se battait, parfois même attaquait les petites villes voisines. On retrouve chez leurs descendants cet amour de l’indépendance, cette hère conscience du moi que la devise des compagnons de l’arquebuse exprimait plaisamment :
Autant les braves Remois Sont mangeurs de pain d’épiCe,
Autant ont-ils tout à la fois Et faim et soif de justice.
L’hôtel de ville répond à l’opulence de cette vieille bourgeoisie. C’est un vaste édifice commencé en 1627, repris en 1825, dont la façade noble et régulière porte, au fronton, la statue équestre, en bronze, de Louis XIII avec cette inscription légèrement emphatique : « Ludovico Justo. — Pio Yictori-Clemenli. — Qui Gallonim Amoi\ hoslium terror. — Orhis deliciæ. — Æterne trophœian. S. P. Q. R. — Anno MDCXXXVI. Le dedans n’est pas inférieur au dehors. Larges escaliers à rampe de bronze et de marbre, statues et peintures de choix, luxueux salons de réception, huissiers et garçons de bureau
AU PAYS DES VINS JOYEUX
en culotte courte et livrée aux armes de Reims : un rameau chargé de feuilles avec la devise : Dieu en soit garde ^ tout vous avertit que vous êtes chez les véritables seigneurs de la Champagne. La bibliothèque composée de 80,000 volumes, et administrée aujourd’hui par l’excellent M. Courmeaux, le Musée, assez riche en antiquités romaines, sont confortablement installés.
Il faut chercher aux alentours de l’hôtel de ville, en des rues étroites, sur de spacieuses places encore bordées d’arcades, les maisons anciennes. Deux ou trois, rehaussées d’amusants grotesques, sont originales; une, la Maison des Musiciens, rue des Tambours, est à la fois originale et très jolie. Ce bijou de l’art du quatorzième siècle, complété par la Renaissance, conserve, à l’intérieur, une belle cheminée, un plafond à solives peintes et un pavage en briques émaillées, aussi rare que remarquable. Les hôtels de Joyeuse et de Chevreuse, l’Hôtel-Dieu, le Lycée méritent quelque attention.
La place Royale est comme une modeste réduction de la place Vendôme : la statue de Louis XIV décorait celle-ci, la statue de Louis XV décore celle-là. Malgré son légitime orgueil, Reims a toujours été bon ami des rois. Un de ses échevins disait avec une touchante franchise à Louis le Grand : « Sire, nous vous offrons notre vin, nos poirés, nos pains d’épice, nos biscuits et nos cœurs, » et le majestueux maître s’avouait charmé d’une harangue qu’il savait parfaitement sincère. Mais l’hommage rendu à son successeur outrepasse un peu des bornes de la flatterie permise. Debout, vêtu par Cartellier d’un costume grotesque d’empereur romain, le trop galant prince est entouré de belles figures allégoriques sculptées par Pigalle : la France retient par la crinière un lion impatient de carnage, le Commerce, fatigué de sa tâche, se repose sur des ballots de marchandises, et Mercure, alerte, son caducée à la main, prend son essor : on lit au-dessous de ce groupe faiblement harmonieux ces louanges improbables :
De l’amour des Français éternel monument,
Instruisez à jamais la terre Que Louis dans nos murs jura d'être leur père Et fut fidèle à son serment.
LA CHAMPAGNE
Il est vrai que Louis XV soupait beaucoup, que ses courtisans l’imilaicnt, et qu’il n’y a pas de soupers sans vins de Champagne.. A ce titre...
Les comptoirs des fabricants de vins de Champagne sont au centre de Reims ; mais ce n’est pas là qu’il faut aller pour visiter leur industrie. Leurs ateliers et le vestibule de leurs caves, dont les multiples allées se ramifient sous la ville, occupent les faubourgs, où ils présentent parfois l’aspect de châteaux véritables. Là, sur un terrain crayeux, vague, morne, traversé d’avenues inachevées, s’espacent les établissements de la veuve Cliquot, de Rœderer, de Mümm, de Saint-]\Iarceau. Entre tous, celui que possède M‘"° veuve Pomery se fait remarquer par ses dehors élégants et pittoresques ; construit sur une légère éminence, encadré
de tourelles à créneaux, il apparaît de loin, de la tour de la cathédrale, par exemple, comme un manoir féodal. Ses ateliers sont vastes, ses caves immenses ; des femmes, des ouvriers nombreux s’y emploient avec un ordre parfait à la fabrication des vins mousseux, que le très honoré dom Pierre Pérignon de Sainte-Menehould inventa naguère.
Rien de plus intéressant à suivre que ces multiples opérations infiniment délicates : les premiers soutirages, la première mise en bouteilles, le bouchage au moyen d’ingénieuses machines, l’enlèvement dos dépôts ou masques, ferments étendus comme une taie à l’orifice des bouteilles, la mise sur pointes, le dégorgement : le deuxième soutirage et la mise en bouteilles définitive. Des millions de bouteilles ainsi préparées s’accumulent en des caves spacieuses.