CHAPITRE VIII
L’AISNE
Que le lecteur veuille bien, pour la clarté de ces voyages, revenir avec nous à Reims, d’où le chemin de fer nous conduira dans la vallée de l’Aisne... Le train suit les rives de la Vesle; il franchit les ramifications de la montagne de Reims, mi-plantée d’arbres verts et de vignobles ; il dessert Fismes prospère aujourd’hui par le commerce et l’industrie, déjà considérable sous les Carlo vingiens, puisque deux conciles y furent tenus au neuvième et au dixième siècle ; il passe à Braisne, où les Mérovingiens possédaient une villa, à Basoches, entouré de fortifications gothiques, et nous descend aux faubourgs de l’antique oppidum des Suessiones,
C’était un vaillant peuple, ces Suessiones, un des plus redoutables, par la richesse et par le nombre, de la Gallia Belgica qui résista longtemps à Jules César, tüxtrêmement civilisé par la conquête romaine, ce territoire tormait encore au cinquième siècle, sous la domination à peu près indépendante d’un patrice du faible empire, la plus désirable province des Gaules septentrionales. Les Francs l’enviaient; Clovis, pour commencer son règne, le leur donna; ce fut l’affaire d’une seule bataille livrée ici môme ; soumis au peuple frank, placé sous l’autorité militaire des leùdes, il conserva ses villes, ses églises, sa bourgeoisie, ses curiales, et bien que féodalisé, son esprit d’indépendance. On le vit bien au onzième siècle, dans le grand mouvement d’émancipation communale qui le remua si profondément.
Les patrices résidaient à Soissons ; après Clovis, il devint capitale d’un royaume mérovingien, et plus tard, grande ville de la Neustrie. Sa physionomie effacée jure avec ces souvenirs. Il est tout simple, bourgeois, paisible, comme endormi; l’académie, qui y florissait au
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dernier siècle, y pouvait tenir sans aucune distraction ses doctes séances. Cependant, au bout de la longue avenue de la Gare, on voit une chose singulière : le squelette d’une église gothique, si blanche qu’on la dirait non pas en ruines, mais inachevée ; son portail élégant est flanqué de deux clochers sveltes. Ses hautes fenêtres en ogive sont ouvertes sur le vide ; le ciel leur fait comme un vitrail d’azur ou de ouate. Cette ruine, d’une étrange couleur, fut l’abbaye de Saint- Jean des Vignes, une des plus puissantes du moyen âge, retraite pendant neuf ans du grand prélat du douzième siècle, Thomas Becket.
La ville s’étend à droite. Mais avant d’errer, par une curiosité vaine, dans un dédale de rues sans intérêt, donnez-vous le plaisir d’aller admirer l’autre façade de Saint-Jean des Vignes ; elle en vaut la peine. Les trois portes que la flamme a roussies n’ont plus que des statues mutilées ; mais au centre du portail, une rose, du dessin le plus exquis, s’enguirlande de pampres et de raisins, armes parlantes de l’abbaye, sculptées également avec une extrême délicatesse, aux chapiteaux et aux pendentifs des arcades. De belles statues de guerriers, de moines, de saintes femmes, occupent encore les niches pratiquées aux quatre étages des tours ; une de ces figures, la Madone, est un chef-d’œuvre de l’art primitif : rien de plus chaste et de plus doux.
11 faut gravir les tours pour admirer en connaissance de cause la grâce de l’édifice, la légèreté des arceaux, la finesse et l’invention des sculptures ; une galerie, entre autres, merveille de clarté et d’imagination. De leur sommet, la ville se déroule, indifférente. Qu’y chercher? La fameuse abbaye de Saint-Médard où l’empereur Louis le Débonnaire se laissa mettre en pénitence par ses vassaux mitrés? Une crypte en est le reste douteux. Le château fort? 11 a été démoli (le nos jours. Tout ce que la ville avait de vénérable, les Anglais, les Jacques, les calvinistes l’ont détruit; en 1870, la guerre francoallemande la menaça d’un nouveau désastre. Soissons voulut se défendre; naguère place forte, comme en témoigne son enceinte déclassée, il avait joué un grand rôle militaire pendant l’invasion de 1814. Cette fois encore il se laissa stoïquement assiéger, bombarder,
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du 12 au 16 octobre 1870. Saint-Jean des Vignes fut atteint, te vieil Hütel-Dien brûlé, des maisons s’effondrèrent.
Le portail de la cathédrale rappelle celui de Notre-Dame de Paris ; mais il est beaucoup moins fleuri, presque dénué de statues et d’une